II. De l’otite externe purulente
Je désigne par cette dénomination toute inflammation du conduit auditif, ou même de la conque, qui se termine par une véritable suppuration. Tous les auteurs, sans en excepter aucun, qui ont écrit sur les écoulements de l’oreille avant que les anatomistes modernes eussent, par leurs travaux sur les membranes, éclairé l’étiologie des fluxions ; tous les auteurs, dis-je, ont donné le nom d’abcès à toute inflammation de l’oreille dont la terminaison était un écoulement de matière puriforme ; ce qu’on
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doit entendre et ee qu’on a toujours entendu par abcès, est cependant une affection très-rare du conduit auditif.
Dans la plupart des cas où le conduit Tient à suppurer , l’inflammation offre un caractère exanthémateux. J’ai vu souvent ce tuyau fibro-cartilagineux se couvrir de pustules, tantôt séreuses, tantôt purulentes, qui ne tardent pas à s’ouvrir, et à se revêtir de croûtes jaunâtres, sous lesquelles séjourne un véritable pus. Le caractère de cette excrétion purulente est detre excessivement fétide, toujours sanguinolente, et d’entraîner au dehors des débris des croûtes pustuleuses. Souvent la conque, et le derrière même de l’oreille, participent à l’éruption , qui est ordinairement la suite d’une disposition dartreuse, ou de quelque autre éruption cutanée, soit chronique, soit aiguë.
Dans les érysipèles très-intenses qui attaquent la tête, il n’est pas rare de voir l’inflammation se propager dans le conduit auditif, et occasionner une surdité plus ou moins complète, ainsi que le prouvent plusieurs exemples que je produirai ailleurs. Je ferai seulement remarquer ici que cette phlegmasie érysipélateuse du conduit y détermine souvent des vésicules qui, dès qu’on les ouvre, se changent en véritables ulcères , et fournissent une suppuration de longue durée. J’ai observé cette espèce d’otite chez un militaire qui fut amené, en l’an VII, à l’hôpital du Val-de-Grâce, pour un coup de pied de cheval qu’il avait reçu à la tète. Des symptômes d’épanchement firent recourir à la méthode de Desault. M. Huttier, alors professeur et chirurgien de première classe à cet hôpital, prescrivit l’émétique à doses réfractées, et fit appliquer sur la tête du blessé une calotte d’emplâtre épispastique. Tous les accidents
disparurent à la suite de cette application, dont l’effet immédiat, et peut-être le plus efficace, fut un violent érysipèle de toute la tête et du cou, qui se propagea jusque dans le conduit auditif de l’oreille gauche. Cette partie s’ulcéra visiblement, à l’instar des autres, suppura abondamment pendant deux mois, et guérit sans aucun reliquat nuisible aux fonctions de l’organe.
Si les abcès qui surviennent dans le conduit auditif se développent dans l’épaisseur même du fibro-cartilage, il en résulte quelquefois un ulcère fistuleux, qui le perce de part en part, et dont le fond est dans le tissu cellulaire qui lie ce tuyau aux parties osseuses environnantes. Je n’ai pas eu occasion d’établir par l’autopsie cadavérique l’existence de ces sortes de fistules ; mais j’ai cru en reconnaître distinctement une sur le vivant. C’était chez un homme âgé de trente ans, criblé de cicatrices d’écrouelles , quoique d’un tempérament bilieux et d'une constitution sèche et robuste. Le conduit était sec en apparence ; mais, dans la partie moyenne de sa paroi inférieure, on apercevait une espèce d’aphthe noirâtre, d’où l’on voyait sortir, dans différents mouvements de la mâchoire inférieure, une matière purulente et très-peu consistante. J’y portai un stylet courbe, qui s’y enfonça d’abord de deux lignes, et qui pénétra ensuite à plus d’un demi-pouce. Aussitôt qu’en relevant la pointe j’eus donné à l’instrument une situation horizontale, je sentis distinctement les rugosités d’un os carié , et le malade confirma par son récit ce diagnostic, en m’apprenant qu’il avait lui-même, à plusieurs reprises et avec beaucoup de douleur, retiré de son oreille des fragments d’os très-minces et raboteux. Je ne doutai nullement que la partie cartilagineuse du conduit auditif ne fût
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perforée, et que le pus séjournant dans le tissu cellulaire qui l’environne n’eût carié le temporal. Je proposai d’inciser l’ouverture fistuleuse du conduit, et de hâter 1 exfoliation des parties cariées, aussitôt que, les douleurs de l’incision et de l’inflammation étant passées, on pourrait injecter dans le conduit auditif une eau lixivielle faite avec des cendres de bois neuf. Pour que cette injection n’enflammât pas la partie saine du conduit et la membrane du tympan, je recommandai de les en préserver, en y faisant couler du cérat rendu liquide par la chaleur. Je ne revis plus le malade, et j’ignore quel fut le résultat de mes conseils.
[Sous cette dénomination d 'otite externe purulente, Itard a réuni deux états morbides fort différents. L’un est une suppuration superficielle qui se produit, dans le canal auditif, sous forme de croûtes, quand l’érysipèle vésiculeux de la face ou d’autres éruptions purulentes envahissent ce méat ; il en sera reparlé plus loin à l’occasion de l’engouement du conduit auditif. L’autre est une sécrétion purulente qui, d’un os carié, s’écoule par une ouverture fistuleuse. Ainsi, il a confondu ensemble deux maladies fort différentes, une phlegmasie cutanée et une inflammation du périoste ; et il a omis de parler de l’inflammation phlegmoneuse, c’est-à-dire de celle qui attaque le tissu cellulaire.
En effet, l'inflammation ne demeure pas toujours bornée au tissu glandulaire du conduit auditif; elle peut aussi envahir le tissu cellulaire sous-jacent, et même le périoste.
Dans le premier de ces deux cas, le malade éprouve des douleurs d’abord légères, mais qui bientôt deviennent plus violentes, tensives et déchirantes. Ces douleurs
s’étendent à la moitié correspondante de la tète, même à tout le crâne, et augmentent à chaque mouvement de la mâchoire. Il y a en même temps de la fièvre, qui redouble le soir, produit beaucoup de chaleur pendant la nuit, et trouble le sommeil du malade. Le conduit auditif est tuméfié, rouge et clos, à une très-petite ouverture près. Il sécrète un liquide ténu, rougeâtre, mucoso-lymphatique, semble comme fermé par un bouchon, et est très-sensible au moindre attouchement. Des bourdonnements violents et une surdité considérable se joignent toujours à ces symptômes. Lorsque le foyer de l’inflammation est très-borné, on aperçoit ordinairement , dans la moitié antérieure du conduit auditif, une élévation de la grosseur d’un pois, sans rougeur apparente, mais avec beaucoup de tension et de chaleur. Cette tumeur persévère, avec accroissement des symptômes, jusqu’à ce qu’il apparaisse à son sommet un point jaune et mou, qui s’ouvre, et laisse écouler un peu de pus jaunâtre, dont la sortie est suivie d’une rémission notable de tous les accidents. Il n’y a pas de fièvre générale quand l’inflammation est ainsi limitée, ou s’il en existe, ce n’est que chez les sujets fort irritables. Les phénomènes sont les mêmes, à l’exception de la fièvre, quand le foyer de la maladie est plus étendu ; mais alors ils se soustraient à l’observation , parce que la tuméfaction s’étend jusqu’à l’orifice du conduit, qu’elle bouche en totalité ou en partie. Après que la tension douloureuse de l’oreille a duré pendant quelques jours, et que les autres symptômes ont atteint leur dernière limite , on voit tout à coup un pus épais, jaune et strié de sang s’écouler de l’oreille, et toutes les souffrances du malade s’amender. Cet écoulement dure quelque
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temps, puis diminue de jour en jour; le conduit reprend peu à peu ses dimensions normales, l’ouverture d’où le pus s’échappait se ferme, et les bourdonnements disparaissent; mais la surdité ne se perd qu’en partie.
Ainsi, l’inflammation phlegmoneuse du tissu cellulaire du conduit auditif passe ici, comme partout ailleurs , à la suppuration, et peut produire, non-seulement de violentes douleurs, mais même des symptômes fébriles fort intenses, quoiqu’elle soit peu étendue, et nécessairement limitée par le défaut d’extensibilité des parties voisines. Dans les cas les plus légers, elle suit le cours des petits furoncles, avec lesquels elle a la plus grande ressemblance extérieure ; la suppuration, qui la termine toujours, la distingue de l’inflammation cutanée , qui n’a jamais cette terminaison. Elle diffère de l’inflammation du périoste par son cours rapide, et par l’absence d’un point carié au fond du foyer inflammatoire. Son siège ne permet pas de la confondre avec l’otite interne, qui amène un cortège de symptômes tout aussi violents, mais qui n’attaque jamais le conduit auditif, du moins dans le principe. L’observation II, qu’<Ai lira plus loin, se rapporte à cette maladie, qui n’est pas commune, qui, loin de là, parait être une des plus rares, non-seulement du conduit, mais même de toute l’oreille.
Cette maladie provient toujours d’un refroidissement; elle prend surtout naissance quand la tête est exposée à un courant d’air froid pendant quelle se trouve en pleine transpiration. Le pronostic est favorable, malgré la violence des symptômes ; il y a toujours suppuration ; le pus s’écoule ordinairement au dehors, et 1 écoulement ne tarde pas à tarir, même sans que le malade prenne de grandes précautions ; mais l’ouïe demeure souvent
endommagée, parce que cette affection produit facilement l’épaississement de la membrane du tympan. On ne doit craindre la carie du conduit osseux que quand une cause dyscrasique bien évidente favorise l’extension de la phlogose au périoste.
Quant à l’inflammation du périoste, on l’observe surtout chez les sujets scrofuleux ; et la cause occasionnelle la plus puissante est, suivant M. Kramer, le trouble du cours naturel de la scarlatine et de la rougeole : la variole exerce peut-être aüssi une influence plus nuisible encore. En examinant le conduit auditif, on y découvre un point rouge légèrement tuméfié, sans que le malade accuse de douleurs. Ce point s’ouvre au bout d’un certain laps de temps, ët il reste une ouverture fistùleuse, par laquelle s’écoule, ën assez grande quantité, un pus fétide, sale et brunâtre. La surdité concomitante s’améliore beaucoup chaque fois qu’on enlève du méat la matière purulente qui s’y est rassemblée. La sonde fait sentir, au fond du trajet fistuleux, une surface raboteuse, soit du canal osseux seul, soit de ce dernier et dè l’apophyse mùstoïdé, dont le périoste a été aussi envahi par 1 inflammation. Pendant le coursde la maladie ^ ces parties osseuses rejettent des esquilles, qui s’approchent de l’ouverture fistuleuse, et sont entraînées par le pus, ou se laissent facilement enlever au moyen d’une petite pince. Lorsquèles portions nécrosées ont disparu, par suite d’une exfoliation visible ou latente, et que la dyscrasie qui entretenait la maladie a cédé aux efforts de la nature ou de l'art, le mal local se guérit sans grande difficulté. L’activité de la nature peut même, dans ce cas, être si grande, et prendre une direëtion si vicieuse, que, dans l’étendue dè plusieurs lignes, le conduit audi-
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tif s’oblitère, et qu’il survienne une surdité considérable.
Le diagnostic se fonde toujours sur l’exploration faite au moyen de la sonde : quand on introduit cet instrument par l’ouverture ûstuleuse, il rencontre la surface du canal osseux , qui paraît comme vermoulue. La peau du conduit auditif et la membrane du tympan sont d’ailleurs saines, à moins quelles ne sC trouvent accidentellement affectées de maladies qui leur soient propres. Le pronostic est toujours fâcheux, quoique le jeune âge, époque à laquelle cette inflammation së présente ordinairement, offre plus de chances à une issue favorable, que tout autre période de la vie. Si l’on parvient à guérir ou du moins à amender beaucoup la maladie scrofuleuse, les parties cariées ne manqueront pas de s’exfolier, et l’écoulement dè l'oreille guérira sans peine. Lorsqu’il y a oblitération du méat auditif, il faut montrer beaucoup de réserve, parce qu’on ne peut prévoir jusqu’à quelle profondeur cette oblitération s’étend, ni quelles complications peuvent exister, et que, dans les circonstances même les plus favorables, il est difficile, non pas d’ouvrir les parties oblitérées, mais de les maintenir ouvertes.]
De l'otite interne, ou inflammation de la caisse.
La différence des parties qui deviennent le siège de cette inflammation donne la raison de la différence des symptômes comparés à ceux de l’otite externe. Tci, c’est une membrane essentiellement muqueuse, dont la moindre inflammation augmente l’excrétion naturelle, ainsi
que celle des autres cavités de l’oreille interne (1). La matière excrétée qui, dans l’état naturel, n’a qu’un débouché étroit et oblique par la trompe d’Eustache, engoue aisément ce conduit, rétréci d’ailleurs par le gonflement inflammatoire. Il en résulte alors une cavité sans ouverture, qui s’emplit d’une matière sécrétée, plus ou moins irritante ; cette matière reflue dans les cavités labyrinthiques, et vers les cellules mastoïdiennes, et provoque des douleurs excessives, une surdité constante, souvent incurable, et des abcès avec carie de l’apophyse mastoïde. Ces données préliminaires expliquent l’intensité des symptômes de l’otite interne.
Cette inflammation, quoique plus grave, peut, comme celle qui attaque le conduit auditif, se terminer par une sécrétion muqueuse, ou par une véritable suppuration. De là encore la division de l’otite interne en catarrhale et en purulente.