‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'audition (volume 2)Chapitre 30 sur 67 · III. Otorrhée purulente symptomatique · texte numérisé non relu

III. Otorrhée purulente symptomatique

J’appelle de ce nom tout écoulement chronique puriforme qui, ayant son issue par l’oreille, a sa source en totalité ou en grande partie ailleurs que dans cet organe. Un abcès formé dans le voisinage de l’oreille externe , des glandes en suppuration , une carie à la face externe de la portion écailleuse du temporal, peuvent fournir des fusées purulentes qui simulent une véritable otorrhée. J'ai vu, à la suite d’une fièvre adynamique, une énorme parotide disparaître, pendant la nuit, à la suite d’un écoulement de pus très-abondant qui se fit par le conduit auditif. On crut pendant quelques jours qu’il s’était opéré une véritable métastase, et que l’o-

reille étant devenue elle-même le siège d’un abcès, avait fait disparaître la parotide. Mais il ne fut pas difficile de s’assurer de l’état des choses : car, en comprimant avec les doigts ce qui restait de la tumeur critique, on vit de suite le pus couler abondamment par l’oreille.

Dans ces sortes d’otorrhées symptomatiques, le diagnostic est évident, le pronostic facile, et les indications se présentent d’elles-mêmes à un praticien éclairé. Il n’en est pas de même de celles dont je vais parler, et qui font le principal objet de cet article important.

Ce sont les otorrhées dont le foyer principal est dans l’intérieur même du crâne. La carie des surfaces internes du rocher, la suppuration de la dure-mère, un abcès dans la substance même du cerveau ou du cervelet, telles sont les lésions dont se compose l’otorrhée symptomatique que je désigne plus particulièrement sous le nom d’otorrhée cérébrale, et que je diviserai en primitive et en consécutive.

L’otorrhée cérébrale est primitive toutes les fois que, sans aucune lésion antécédente de l’oreille, il se forme, dans l’intérieur du crâne, aux dépens du cerveau ou de ses membranes, ou même des os , une suppuration qui, après avoir pénétré dans l’oreille interne, à la faveur soit de trous faits au rocher par la carie, soit des ouvertures naturelles de cet os, se fait jour au dehors par le conduit auditif externe, ou, ce qui est infiniment rare, par la trompe d’Eustacbe.

Les causes de l’otorrhée cérébrale primitive sont toutes celles qui peuvent entraîner la suppuration du cerveau et des méninges, lorsque cette suppuration a lieu dans le voisinage du rocher, ou lorsque, formée dans l’intérieur même du cerveau, elle se fait jour vers

l’otorrhée.

les fosses moyennes du crâne. Il résulte de là que cette otorrhée peut être regardée, dans beaucoup de circonstances , comme la terminaison critique d’une phlegmasie de l’encéphale. Les auteurs qui se sont occupés des maladies de cet organe, ceux même qui ont traité ex professe) des plaies de tête et des abcès intérieurs qui en sont la suite, se sont tus ou n’ont pas assez insisté sur ce mode d’évacuation de la suppuration du cerveau et de ses membranes ; car il est digne de remarque que lorsque le cerveau vient à être le siège d’une véritable suppuration, le pus, au lieu de se répandre indistinctement sur tous les points de la circonférence de la base du crâne ou de se ramasser dans le fond des cavités occipitales, se dirige et s’accumule de préférence autour du rocher, et particulièrement sur sa face antérieure. Cette dernière particularité explique pourquoi le trou auditif interne, pratiqué au sommet de la %e postérieure, et d’ailleurs séparé par la tente du cervelet du pus accumulé sur sa face antérieure, sert trè's-raremènt de moyen d’évacuation à la matière purulente , qui, dans la plupart des cas, et à cause de cette disposition anatomique, se fait jour dans le rocher perforé par la carie.

L’oreille interne ne peut servir d’émonctoire au pus qui vient de l’intérieur du crâne sans s’enflammer, et sans devenir elle-même le siège d’une fluxion purulente ou puriforme, qui complique l’otorrhée purulente cérébrale et augmente la matière de l’écoulement.

L’otorrhée cérébrale se manifeste communément par ces signes : céphalalgie continuelle, d’abord obtuse, puis vive, lancinante et atroce, persistant néanmoins à un degré très-modéré et réduite à une simple pesan- Tom. i. 12

teur de tête ; pouls dur, fréquent, et devenant ensuite quelquefois plus rare même que dans l’état de santé ; rougeur des yeux, tiraillements douloureux dans le fond de l’orbite; quelquefois contractions convulsives des muscles de la face, tension ou empâtement œdémateux du cuir.chevelu, sentiment de constriction sur toute la face des os du crâne, comme s’ils ne pouvaient suffire à contenir le cerveau ; quelquefois lésion des facultés intellectuelles, et surtout de la mémoire ; perte de l’appétit , du sommeil et des forces. Très-souvent, lorsque les symptômes de la suppuration du cerveau ont été portés jusqu’à ce degré d’intensité, la mort en est la suite, et dès lors la maladie est tout à fait étrangère à celle que je viens de décrire. Mais si, lorsque l’état du malade n’est pas tout à fait désespéré, il survient de la douleur dans Tune des deux oreilles, avec surdité, bourdonnements, nul doute que l’abcès du cerveau ne doive se vider par l’oreille, et établir bientôt, avec l’espoir de la guérison, une véritable otorrhée purulente.

Cette affection symptomatique de l’oreille ne' se manifeste pas toujours avec des symptômes aUssi intenses. Le plus communément elle vient à la suite d’une congestion purulente qui s’est formée lentement dans le crâne , par Suite d’une phlegmasie chronique du cerveau ou de la dure-mère et même du cervelet, ou par la fonte de quelque kyste ou de quelques tumeurs squirrheuses de la masse encéphalique, et sans autres symptômes précurseurs qu’une céphalalgie continuelle, quelquefois périodique, mais alors violente, et souvent accompagnée de mouvements convulsifs et d’une langueur générale des forces physiques et moralès.

l.’olorrliée qui s’est ainsi manifestée ne peut avoir

DE L’O^OBEHÉE.

qu’une issue faInie ; celle, au contraire, qui est survenueà la suite d une suppuration aiguë du cerveau, laisse beaucoup plus d’espoir de guérison. J’en présenterai, à la fin de ce chapitre, deux histoires, dont la première est précieuse par ses détails, autant qu’attachante par l’intérêt qu’inspire celui qui, non content de soulager les maux de ses semblables, fait encore tourner les siens au profit de l’humanité.

L’otorrhée cérébrale consécutive est celle qui est le résultat d’une lésion du cerveau ou de ses membranes, survenue consécutivement, après une maladie de l’oreille. Le plus souvent c’est une otorrhée purulente qui, après avoir détruit l’oreille interne par la carie, a porté ses rayages jusqu’aux faces postérieure et antérieure du rocher, et les a perforées en différents endroits. Cette perforation, mettant la dure-mère en contact avec le pus qui remplit l’oreille, entraîne l’inflammation de la méninge. Peut-être même cette inflammation n’estelle qu’une suite nécessaire de la maladie de l’os, qui pe peut être lésé dans son organisation sans que la méninge avec laquelle il a tant de relations s’affecte simultanément ; car assez souvent, lorsque, dans les ouvertures cadavériques à la suite de ces maladies, on trouve la dure-mère marquée de taches noires, l’os présente les mêmes taches ; et si on l’explore dans ce même endroit, on le trouve miné par la carie.

Quelquefois l’inflammation ainsi propagée dans l’intérieur du crâne, se borne à lp dure-mère, qui se détache de l’os, se gonfle et suppure par sa face externe, tandis que sa face interne contracte des adhérences avec les deux autres membranes du cerveau, et par leur entremise avec la substance même de ce viscère. D’autres

fois les symptômes ne se bornent point à la surface extérieure de la méninge ; elle en détruit le tissu, pénètre jusqu’à la masse encéphalique, et s’empare de la substance corticale. Mais, dans ce cas, ce n’est le plus souvent qu’une suppuration superficielle, et alors même que le cerveau est pénétré par le pus, c’est bien moins un véritable abcès qu’un amas de matière purulente dans une espèce de cul-de-sac.

Cette diversité dans les lésions dont se compose l’otorrhée cérébrale consécutive amène beaucoup de variétés dans les symptômes qui la font reconnaître. Le plus constant est une céphalée opiniâtre qni vient se joindre à une otorrhée ancienne, et qui a été précédée par la diminution ou la suppression de l’écoulement habituel. Peu de temps après l’écoulement reparaît, mais plus abondant, quelquefois plus fétide, et toujours suivi d’un allégement momentané de la céphalée, qui s’élève ensuite au plus haut degré d’intensité, si, par l’action d’un air froid, par des actes d’intempérance, par un traitement indiscret, l’écoulement vient à diminuer de nouveau.

Dans cet état; il y a ordinairement peu d’appétit, point de sommeil, mouvement fébrile presque continuel, maigreur toujours croissante, haleine très-fétide et abattement universel. A ces symptômes, de plus en plus intenses, se joignent ceux de l’adynamie, avec délire sourd, anxiété, plaintes continuelles. A mesure que la maladie fait des progrès vers une terminaison fatale, l’écoulement diminue, disparaît même, et le malade meurt dans une agonie convulsive. D’autres fois cette espèce d’otorrhée mine insensiblement le malade, qui s’éteint dans une fièvre hectique 5 il peut même ar-

DE E’OTORBHÉE. 181

river que, sans autre indisposition apparente que celle de l’otorrhée et de fréquents maux de tête, il survienne tout à coup des mouvements convulsifs, plus ou moins promptement terminés par la mort.

Cette terminaison fatale et subite de l’otorrhée par les convulsions est à craindre lorsque l’écoulement est compliqué d’un dépôt à l’apophyse mastoïde, et dans le moment où l’ouverture en sera faite.

Je ne puis établir cette donnée que sur une observation de Morgagni, que je rapporterai. Mais néanmoins, parmi celles que j’ai recueillies moi-même, il en est une autre qui présente un fait analogue , c’est l’exaspération des symptômes, les mouvements convulsifs de la face, la marche rapide de la maladie vers son terme fatal, dès l’instant que j’eus donné issue au pus qui s’était amassé derrière l’oreille.

On tomberait dans l’erreur où entraînent naturellement toutes les classifications méthodiques quand elles sont prises à la lettre, si l’on se persuadait que les différentes espèces d’otorrhées cérébrales se présentent dans la pratique aussi nettement que dans l’exposé que je viens d’en tracer. Il existe deux espèces d’otorrhées telles que je viens de les décrire ; il est inutile pour le pronostic d’en faire la distinction, qui est souvent facile dans l’autopsie cadavérique, quelquefois même possible durant la vie ; mais le plus souvent les signes de l’une et de l’autre se confondent tellement, ou sont si peu prononcés , qu’il est impossible de déterminer si la suppuration du cerveau ou des méninges, qui s’écoule par l’oreille, est primitive ou consécutive. C’est par cette raison que j’ai cru devoir rassembler dans le même cadre toutes les observations d’otorrhées, soit primi-

tives, soit consécutives. Celles d’ailleurs que j’ai empruntées de différents auteurs étant plutôt des autopsies cadavériques que des histoires de maladies, ne peuvent pas être rigoureusement déterminées.

Traitement de l’otorrhée.

Je range dans la même section le traitement des diverses espèces d’otorrhées, parce que les indications qui leur sont communes sont beaucoup plus nombreuses que celles qui sont applicables à chacune d’elles.

Pour les unes comme pour les autres, il èst nécessaire d’employer les drastiques, avec les toniques. C’est ainsi que je prescris avec des Succès marqués les pilules toniques de Bâcher, dont je porte la dose au point de provoquer deux ou trois évacuations alvines; je ne cherche par aucun moyen à prévenir les coliques qu’elles occasionnent, parce que je les regarde ici comme avantageuses. Ordinairement je fais précéder leur emploi par l’administration des sucs d’herbes, à la dosé de deux verres tous les matins. Il est rare (jue leur effet ne se fasse presque aussitôt sentir par un changement trèsnotable dans l’écoulement, qui devient plus fluide et beaucoup moins fétide, quoique plus abondant, et par la diminution, même la disparition des maux de tête qui accompagnent si soüvènt l’otorrhée.Eh même temps je donne pour boisson üne infusion de chicorée rendue laxative par l’addition d’unë demi-oncè de crème de tartre par pinte. Je remplace ensuite cette tisane par une infusion à froid de deux gros de quinquina dans deux livres et demie de liquide.

Après trois, quatre, et même six mois d’un pareil

DE i/otohhhée. 183

traitement, j’y joins les moyens locaux. Les principaux sont :

1° De raser la tête, de la faire frictionner, et de la tenir enveloppée d une calotte de taffetas gommé ;

2° De pratiquer un séton à la nuque, et de l’entretenir tant que dure l’écoulement, même quatre ou cinq mois après qu’on est parvenu à le tarir ;

3° De porter des liquides médicamenteux dans l’intérieur de l’oreille. La plus grande prudence et les conseils d’une expérience éclairée doivent présider particulièrement à l’emploi de ces injections, lors même qu’elles n’ont d’autres propriétés que celle d’être adoucissantes. Il est à ma connaissance qu’une injection d’huile de lin supprima tout à coup une otorrhée chez un enfant, qui périt peu de jours après dans les convulsions. En général, les huiles employées localement dans les maladies de l’oreille offrent une foule d’inconvénients, et, entre autres, celui de se rancir en peu d’heures, et de s’opposer au libre écoulement des humeurs, en s’épaississant dans les anfractuosités de l’organe.

Il faut se méfier surtout des injections lorsque l’écoulement est accompagné d’une céphalalgie qui augmente toutes les fois que l’oreille flue moins qu’à l’ordinaire. On peut d’abord tenter les injections les plus propres à favoriser l’écoulement, telles qu’une eau mieillée, ou tout simplement de l’eau tiède. On ne passera à celles qui possèdent des propriétés détersives et astringentes que vers la fin du traitement, et lorsqu’on s’apercevra que, par l’effet des remèdes, tant internes qu externes, l’écoulement a diminué, sans que cette diminution ait été suivie de malaise ou de céphalalgie. L injection que j’emploie alors avec sécurité est une dé-

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coction de feuilles de patience sauvage, dans laquelle je fais fondre un sixième en poids de mielrosat, ou bien le suc retiré de la petite joubarbe cuite à la chaleur du four dans un vase à ouverture étroite. Enfin, quand la diminution de l’écoulement, s’opérant de plus en plus, sans incommodité comme sans accident, fait entrevoir la possibilité ou plutôt donne la certitude d’en obtenir sans danger la suppression, on rend les injections plus astringentes en y ajoutant, soit un scrupule d’alun par pinte, soit, sur la même quantité d’eau, deux onces du vin connu en pharmacie sous le nom de collyre de Lanfranc.

Lorsque, dans le cours du traitement, l’écoulement vient à se supprimer tout à coup, ce qui peut arriver à la suite de l’exposition du malade à un air froid, de quelque indigestion, de quelque révolution morale, ou de l’emploi prématuré des injections astringentes, et quelquefois sans cause connue, il faut se hâter de rappeler la fluxion. Pour arriver à ce but, je ne sais rien de plus efficace que d’appliquer sur l’oreille et sur toute la'partie latérale correspondante de la tête, un pain sortant du four et dépouillé de sa croûte du côté où il doit être appliqué sur la tempe. On renouvelle cette application toutes les trois heures, et à chaque pansement on injecte dans le conduit auditif une solution de trois grains de sublimé corrosif dans huit onces d’eau tiède.

Quelquefois la disparition de l’écoulement n’a pour cause qu’une rétention mécanique de la matière puriforme, par l’engouement du conduit auditif. Cet engouement est formé le plus souvent par un amas de croûtes purulentes, ou par une ou deux esquilles osseuses arrêtées au fond du conduit auditif, à travers l’ouverture

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faite à la membrane du tympan, quand elle n’est pas entièrement détruite. Aussi est-il indiqué, aussitôt que l’otorrhée vient à se supprimer subitement, d’inspecter le méat auditif, pour s’assurer s’il n’y a pas engorgement, et d’y injecter à diverses reprises de l’eau tiède, lors même que l’on n’a pu reconnaître aucun obstacle de cette nature ; car il peut arriver qu’il ait son siège dans l’intérieur de la caisse.

Un conseil que l’on ne saurait trop recommander aux personnes affectées d’otorrhée, et qui veulent en guérir, est de vivre le plus sobrement possible. On ne saurait croire jusqu’à quel point les fonctions digestives étendent leur influence à ces sortes de maladies. Une indigestion, ainsi que je l’ai dit il n’y a qu’un moment, peut supprimer tout à coup l’écoulement, et compromettre l’organe encéphalique. Une nourriture succulente ne manque jamais de l’augmenter. Si, au contraire, les aliments sont légers, peu nourrissants, et pris régulièrement, on voit l’excrétion de l’oreille diminuer d’une manière bien sensible. On trouve dans les Éphémèrides des Curieux de la nature, pour l’année 1675, un fait qui vient singulièrement à l’appui de mes observations à ce sujet. André Knœfel rapporte qu’un gentilhomme polonais, après avoir été tourmenté par de violentes douleurs de tête, fut affecté d’un écoulement de pus très-abondant par l’oreille gauche, et que cet écoulement cessait absolument toutes les fois que ce gentilhomme faisait une diète exacte. L’oreille qui fluait était devenue à moitié sourde ; mais lorsqu’il était à jeun, et qu’ü avait l’attention de se boucher la bonne oreille, il entendait distintement les différentes inflexions de la voix.

Je vais donner à présent quelques préceptes particu-

liers, applicables seulement à chaque espèce d’otorrhée. Si elle est simplement muqueuse, le traitement seramoins long et la réussite moins douteuse. Il faut traiter cette maladie comme on traite toutes les fluxions catarrhales anciennes, par l’usage continué des toniques, souvent interrompu par l’administration des purgatifs drastiques, tels quel’aloès. C’est pour cette espèce particulièrement qu’on peut recourir avec plus d’espoir de succès aux exutoires placés dans le voisinage de la maladie ; j’emploie de préférence le séton ; s’il devient trop douloureux, je le retire, et place à chacune des ouvertures un pois à cautère, qui entretient la suppuration sans douleur. On peut remplacer avec avantage la tisane de quinquina par une solution d’une demi-once d’extrait de camomille dans une pinte de décoction de salsepareille. Ici les injections détersives et astringentes ont moins de danger que dans les autres otorrhées, et peuvent être employées de meilleure heure.

le traitement de l’otorrhée purulente se compose des moyens que réclame là double indication de procurer l’exfoliâtion des partiès cariées et de cicatriser les parties ulcérées. On sait, dans la chirurgie pratiqué, quelle est l’impuissance des remèdes donnés à l’intérieur pour provoquer l’exfoliation. Il ne faut pas attendre plus de succès de leur emploi dans les caries de l’oreille. Parmi les divers remèdes que j’ai tentés dans l’espoir de les guérir, j’ai cependant reconnu quelque ‘efficacité au sirop de trèfle d’eau, donné à la dose de deux onces, matin et soir, dans une décoction de salsepareille.

Le succès des remèdes internes sera moins douteux si l’otorrhée est produite ou entretenue par quelqu'un des virus contre lesquels la médecine a de puissantes

de e’otorrhée. 187

armes. Ainsi les caries de l’oreille qui tiennent à une affection syphilitique cèdent assez promptement aux préparations mercurielles.

Le peu d’efficacité des remèdes internes, en général, oblige à chercher quelques Secours dans l’emploi des moyens extérieurs. Ceux qui m’ont le mieux réussi sont les injections alcalines faites avec une dissolution de potasse, dans la proportion d’une once de carbonate de sel pour une livre d’eau : j’ai même une fois employé cette substance dans l’état de pureté et de liquidité qui lui a fait donner par les anciens chimistes le nom de deliquium de tartre. Mais on ne peut employer ces préparations alcalines qu’après avoir calmé, par des injections anodines et narcotiques, l’excessive sensibilité de l’ôrgane malade et particulièrement du conduit auditif. Pour obtenir de ces injections l’effet qu’on en attend, il faut qu’elles soient renouvelées neuf ou dix fois par jour, et que le liquide injecté soit maintenu dans l’oreille en donnant à la tête Une situation convenable. En même temps on insistera sur les purgatifs drastiques, renouvelés aussi souvent que le permettront la constitution et l’état des forces digestives du malade. Quoique l’application d’un exutoire ne paraisse pas ici aussi évidemment indiquée que dans l’otorrhée muqueuse, je la conseille cependant, fondé sur ce que je l’ai vue constamment suivie d’une diminution de la suppuration.

Quant à l’otorrhée purulente cérébrale, tout le traitement se réduit à provoquer et àentretfinir l'écoulement, et à le rappeler quand il vient à se supprimer. Lorsque la suppuration du cerveau ou de la dure-mère succède à celle de l’oreille, la voie est toute tracée à la matière purulente, qui pénètre dans le rocher par les trous de la

carie, et passe de la caisse dans le conduit auditif externe. Mais lorsqu’à la suite d’une suppuration de la masse encéphalique ou de ses membranes, le pus, soit à la faveur du trou auditif interne, soit par une ouverture faite au rocher par la carie, pénètre dans l’oreille interne , il peut y séjourner plus ou moins longtemps , et prolonger les accidents et les dangers de la congestion du pus dans le cerveau. On peut alors, si on se croit suffisamment fondé à admettre l’existence de la maladie telle que je la décris ici, on peut porter un stylet mousse dans l’intérieur du conduit auditif, et donner issue au pus en perforant la membrane tympanique. L’otorrhée cérébrale une fois établie, on l’entretient par des vaporisations émollientes, par des injections délayantes ; on prescrit au malade de s’abstenir de toute intempérance, et de se préserver soigneusement de l’action du froid, surtout à la tête. Si l’écoulement vient à diminuer, il faut observer avec attention ce qui se passe, et voir si cette diminution est ou n’est pas suivie d’un accroissement dans les maux de tête presque habituels qui accompagnent cette espèce d’otorrhée. Dans le premier cas, on cherche à redonner de l’activité à l’écoulement par l’emploi des mêmes moyens indiqués pour l’entretenir.

Si, avec l’écoulement, les maux de tête ont diminué au lieu d’augmenter, on peut regarder comme probable la guérison de l’otorrhée cérébrale, et il ne se présente ici d’autre indication que de remplacer, pendant quelque temps, la suppuration qui disparaît, par un vésicatoire au bras et quelques purgatifs. Ceux-ci sont assez généralement indiqués pendant tout le cours de l’otorrhée cérébrale; dans le petit nombre de cas où j’ai pu les

DE L’OTORRHÉE. 189

placer, je les ai vus diminuer la céphalée et l’écoulement.

Enfin, si l’otorrhée venait subitement à disparaître complètement, avec exacerbation des maux de tête et invasion fébrile, on chercherait à la rappeler par les moyens que j’ai indiqués; mais ils sont quelquefois insuffisants, soit qu’il y ait alors suppression plutôt que rétention de l’écoulement, soit que la rétentien dépende d’un embarras situé trop profondément pour être atteint par nos moyens mécaniques. J’ai réussi dans deux occasions pareilles à rappeler l’écoulement, une fois par un bain tiède de trois heures, et l’autre fois, par l’application sur l’oreille d’une ventouse de mon invention, dont je parlerai à l’article de la perforation de la membrane tympanique.

XI e observation. Otovrhée muqueuse .—'Un prisonnier anglais, âgé de trente-cinq ans, surchargé d’embonpoint, doué d’un tempérament sanguin, eut une blennorrhagie des plus violentes. Traitée méthodiquement par un chirurgien avantageusement connu, cette maladie disparut insensiblement, dans l’espace de six semaines , et fut remplacée presque aussitôt par un écoulement de l’oreille gauche. La matière puriforme jaillit tout à coup au dehors avec abondance, après cinq ou six jours de douleurs et de tintements d’oreille. Tout portait à croire que cette fluxion n’était qu’une sorte de métastase de celle de l’urètre ; en conséquence, on s’efforça de rappeler celle-ci par les bains chauds et les injections stimulantes; on y réussit, mais sans obtenir la disparition de l’otorrhée. On revint atfx mercuriaux dont on avait déjà fait usage. Pendant ce second traitement , la blennorrhée disparut de nouveau. L’otorrhée fut à peine diminuée. Séton à la nuque, purgatifs^ sucs

d’herbes, le malade employa tout pour se délivrer d’un écoulement dont les effets commençaient à altérer sensiblement l’audition du côté où elle avait lieu; enfin, il me fuf adressé par l’uiï de mes malades; une dame dont j’avais guéri la petite fille d’une surdité incomplète, parla de moi à cet Anglais, qui vint me trouver. En examinant son oreille, je trouvai le conduit auditif entièrement rempli d’une concrétion jaunâtre, ayant la densité du lard, et faiblement adhérente à quelques points du conduit. Il m’eût été facile de l’entraîner au dehors, si, en l’ébranlant, je n’avais causé les plus vives douleurs ; j’essayai de l’enlever par morceaux en la découpant en divers sens avec la pointe des ciseaux, et j’y réussis à la grande satisfaction du malade, qui, dès lors, recouvra presque complètement l’ouïe de ce côté. Mais l’otorrhée n’en éprouva aucune diminution; et j’allais me décider à abandonner à la nature le soin d’une guérison que je n’espérais plus, lorsque le malade, me parlant de nouveau du traitement mercuriel qu’il avait subi, me rappela une circonstance qui, d’abord, n’avait pas fixé mon attention : pendant la durée de ce traitement , sa tête avait été couverte, il cessa de la couvrir lorsque le traitement fut terminé, et depuis lors, il s’aperçut qu’il ne suait plus de la tête, même dans les plus grands exercices, quoique, avant cette époque, le moindre mouvement provoquât chez lui la transpiration de cette partie. Je crus reconnaître la véritable cause de l’otorrhée dans la suppression de cette évacuation, et je m’attachai à l’emploi des moyens propres à la rétablir. J’y réussis par les vaporisations d’eau chaude dirigées vers la tète, et surtout en conseillant de couvrir cette partie avec une grande calotte de taffetas gommé.

DE L’OTORRHÉE. 191

L’écoulement diminua en raison des sueurs obtenues par ces moyens, et l’on acheva de le tarir par deüx purgations et par des injections faites, dans le conduit auditif, avec une eau alumineuse.

Xll me observation. Otorrhée muqueuse. — Un étudiant en droit, d’un tempérament lymphatique, disposé aux affections catarrhales, et souvent obligé de garder le lit pour des douleurs dans les lombes , vint me consulter au commencement de l’année 1806 ; il se plaignait d’une otorrhée du côté droit, dont il était incommodé depuis trois ans. Cet écoulement s’était établi peu à peu, sans aucun signe d’inflammation, à la suite de 1 extraction de plusieurs dents malades qui tourmentaient ce jeune homme depuis quelques années. Six mois après l’apparition de l’écoulement, l’application d’un vésicatoire à la nuque fit cesser l’écoulement, et l’on fit sécher la plaie aussitôt après. La guérison ne fut pas de longue durée ; au bout d’environ six semaines, il survint des douleurs sourdes dans l’intérieur de l’oreille, avec bourdonnements et surdité, deuxsymptômes qui ne s’étaient pas présentés jusqu’alors, et qui disparurent en même temps , à la suite de la suppression subite d’un écoulement plus copieux que Te premier, et dont les premiers jets se trouvaient mêlés de sçng. Depuis cette époque l’otorrhée continua, avec quelques variations dans la quantité de la matière excrétée, qui entraînait quelquefois des flocons membraniformes et jamais de débris osseux; j’examinai le conduit auditif, etjetrouvai la membrane du tambour à moitié détruite fie peu que je pouvais voir de la tunique qui tapisse le conduit et de celle qui revêt la caisse, était blanchâtre, fongueux et recouvert d’une mucusité ayant la blancheur et la

consistance de la crème. Il n’y avait pas de surdité tant que l’oreille se trouvait garnie d’un peu de coton, mais dès l’instant qu’elle en était dépourvue, l’audition devenait douloureuse et confuse.

Je conseillai un vésicatoire an bras, un vomitif, deux purgations, l’usage de l’élixir amer de Peyrilhe ; et si, par l’effet de ces remèdes, l’écoulement éprouvait de la diminution, des injections dans l’oreille avec les eaux de Passy non épurées. Il ne fut pas nécessaire de recourir à ce dernier moyen ; les premiers suffirent pour tarir, dans l’espace de quinze jours, l’écoulement, qui depuis n’a plus reparu, et n’a été remplacé par aucune autre incommodité.

XIII me observation. OtonUe muqueuse. — François Cousin, âgé de vingt-quatre ans, d’une constitution débile, d’un tempérament lymphatique, entra à l’hôpital militaire du Yal-de-Grâce, le 13 ventôse an 12, et fut placé dans une des salles dont le service médical m’était confié. La maladie de ce militaire était une lièvre, avec prostration des forces, petitesse du pouls, fuliginosité de la langue, des dents, etc. ; elle se termina d’une manière favorable le quarante-septième jour. La convalescence fut longue et difficile. Cependant , vers latin de floréal, ce militaire était en état de sortir de l’hôpital, quand il lui survint, sans douleur, sans bourdonnements, sans lésion de l’ouïe, un léger suintement de l’oreille droite. Au bout de quelques jours, cet écoulement devint plus considérable, la matière plus épaisse et un peu sanguinolente. Enexaminant le conduit auditif, je le trouvai dépourvu de sa membrane tympanique; ce dont le malade m’expliqua la cause en me disant qu il avait été, dès sa première jeu-

DE LOTORRHÉE. 193

nesse, très-sujet à ces sortes de fluxions. Cependant l’air violemment expiré, la bouche et les narines étant closes, ne s échappait point par l’oreille. Le seul inconvénient qu’entraînât cette destruction de la membrane était une grande sensibilité de l’organe à l’impression de l’air froid. Je n’employai d’autres remèdes que deux purgations à trois jours d’intervalle, et je n’en obtins aucun effet marqué. Il y avait près de quinze jours que l’écoulement subsistait, lorsque le malade sortit sans permission de l’hôpital, et y fut ramené le lendemain matin, 16 prairial, par la garde, qui, lors de sa ronde nocturne, 1 avait trouvé dans l’ivresse la plus complète, à la porte d’un marchand de vin.

Un vomitif et des frictions sèches firent disparaître tout ce qui restait encore des symptômes de l’ivresse. Revenu à lui, le malade se plaignit d’une douleur de tête , qui occupait principalement la région temporale. L’écoulement était totalement supprimé. Je mis vainement en usage, pour le rappeler, les fumigations, les injections émollientes; je substituai à celles-ci une solution de sublimé corrosif, l’effet fut de phlogoser tout le conduit auditif, et de déterminer un suintement jaunâtre, qui neduraque queiquesjours, sans diminuer en aucune manière la douleur de tête, qui persista seulement, accompagnée de dégoût et de langueur. Aces symptômes se joignit, au bout de vingt et un jours (7 messidor), une fièvre continue, avec frissons par intervalle, exacerbation le soir, langue pâteuse, nausées permanentes, insomnie, anxiétés, rougeur de la conjonctive et délire turbulent, qui d’abord ne se montra que la nuit, et qui finit par être continuel. Je fis raser la tête, et y appliquer un large vésicatoire. Je prescrivis tom. i. 1 3

l’émétique à doses réfractées. Ces moyens n’amenèrent qu’un soulagement momentané. Le vingt-sixième jour, à dater de l’invasion de la douleur, délire tranquille, pouls dur et fréquent, immobilité du tronc et des extrémités, mouvement perpétuel de la tête, selles involontaires, liquides et fréquentes, figure pâle et comme luisante, tiraillements convulsifs des muscles du nez et des lèvres. Le malade fut à peu près dans cet état depuis le 17 jusqu’au 23 messidor, jour où la mort arriva, précédée de quelques convulsions générales.

Je fis, le lendemain, l’ouverture du cadavre. Après avoir exploré la capacité abdominale, et particulièrement le foie, qui ne m’offrit rien de remarquable, je procédai avec soin à l’exameti du crâne. Je trouvai les sinus gorgés de sang, la dure-mère détachée des os dans toute l’étendue de la fosse temporale droite et une partie de la^ fosse occipitale , et dans le même endroit environ une cuillerée d’une ; sérosité à peu près jaunâtre. Cette même portion de la dure-mère était recouverte, sur sa face interne , d’une fausse membrane, ou plutôt d’une couche de pus très-consistant ; l’arachnoïde était très-épaissie et très-distincte de la pie-mère, qui était aussi recouverte d’une matière puriforme à moitié solide. Dans le ventricule latéral gauche il y avait une once à peu près de sérosité trouble ; dans tout l’appareil auditif nulle autre lésion apparente que la destruction de la membrane tympanique, et beaucoup de mucus épaissi dans les cellules mastoïdiennes.

XIV e observation. Otorrhée purulente idiopathique. — « Un capitaine de vaisseau de Boulogne-sur-Mer, âgé d’environ soixante-dix ans, d’un tempérament cacochyme, ayant quitté la mer depuis environ quatre

de l’otorbhée. 195

ans, pour suivre un procès dans cette ville, fut, il y a environ deux ans, attaqué d’une douleur d’oreille, sans qu’aucune cause extérieure apparente y eût donné lieu. Il fit d’abord peu d’attention à ce mal, et se contenta de quelques remèdes conseillés par différentes personnes ; par la suite il n’en fit même aucun, et supporta cette douleur, avec laquelle il s’était familiarisé. Il me consulta, dans le mois d’avril dernier, à l’occasion d’un embonpoint qui ne lui était pas naturel, à cause de la vie oisive qu’il menait, et à laquelle il n’était pas accoutumé. Je lui conseillai de se promener beaucoup, de manger peu, et de faire usage de temps en temps de quelques purgatifs, précédés de quelques verres d’apozèmes altérants, aiguisés avec le sel de Glauber. Mes avis ne furent point suivis : l’état du malade empira, et je fus appelé de nouveau le 8 août. Sa situation était fort triste ; l’oreille, qui ci-devant n’était que douloureuse, rendait chaque jour une grande quantité de matière purulente ; la tête était pesante, et ne pouvait se supporter que sur l’oreiller ; à peine même pouvait-il faire un pas, et pour le soulager du malaise que lui causait le lit, il fallait, pour le conduire jusque sur une chaise, plusieurs personnes des plus robustes. Dans un état aussi désespéré, je demandai des conseils; il s’y refusa en me disant qu’il n’avait confiance qu’en moi, et qu’il ne voulait point d’autres secours. Pour ne pas entièrement l’abandonner je lui appliquai des vésicatoires entre les deux épaules , (jui le tirèrent considérablement ; je lui fis des injections dans l’oreille, avec l’eau de racine de guimauve, je le mis à l’usage de quelques verres d’apozème, je le purgeai avec de doux purgatifs, qui produisirent d’assez bons effets ; malgré tout cela, la fièvre survint le 26 sep-

tembre avec des frissons violents, et le malade mourut le 29.

« Quoique je soupçonnasse quelque carie dans l’apophyse pierreuse, je demandai néanmoins, pour confirmer mes doutes, à faire l’ouverture du corps , ce qui me fut accordé.

« Le corps du rocher, qui répond dans l’intérieur du crâne, avait, au-dessous du sinus pierreux,une ouverture qui répondait à ses deux faces, lesquelles ouvertures communiquaient avec le conduit auditif interne et avec l’externe. La trompe était presque toute détruite, ainsi que la pointe du rocher, par une suppuration noirâtre, et l’apophyse épineuse de l’os sphénoïde, ainsi que la base de l’apophyse ptérygoïde du même os, étaient aussi altérées par la carie (1). »

XV e observation. Otorrhèe purulente idiopathique. — Joseph Rive, militaire, âgé de 58 ans, d'une constitution faible, d’un tempérament sanguin, sujet depuis son jeune âge à des fluxions aux oreilles , ayant en trois jours monté deux fois la garde par un temps pluvieux et froid, éprouva tout à coup, dans la nuit qui suivit sa dernière garde, une douleur vive dans l’oreille droite, avec tuméfaction et rougeur de la conque, surdité, bourdonnement continuel, simulant le bruit d’une voiture, céphalalgie et légère ophthalmie du même côté. Il passa un jour dans cet état au quartier, et se présenta le lendemain, 13 vendémiaire anxii, à l’hôpital militaire du Val de Grâce. Des boissons délayantes, des pédiluves, des injections émollientes et des cataplasmes furent mis en usage.

(1) Martin, ancien. Journal de médecine, vol. 30.

DE i/OTORUHÉE.

Le lendemain matin, troisième jour de l’otite, l’ophthalmie avait disparu, la douleur diminué, et il commençait à couler de l’oreille une sérosité sanguinolente, qui se convertit en un mucus épais, les jours suivants, avec disparition des douleurs, du bourdonnement et de la surdité ; l’écoulement diminua assez promptement, et finit par tarir complètement au bout de quinze ou seize jours. Aussitôt se fit sentir une douleur plus profonde, mais moins vive que celle qui avait accompagné le début de la fluxion. Le bourdonnement reparut, sans que la surdité revînt aussi forte qu’auparavant. On n’obtint nul soulagement par les injections et autres applications émollientes et anodines. Le malade sentait des élancements dans la région mastoïdienne, qui d’abord n’offrit à l’œil et au toucher aucun indice de la fluxion dont elle était devenue le siège. Huit jours se passèrent dans cet état, au bout desquels parut, derrière l’oreille , une tumeur pâteuse , peu élevée, s’étendant à trois ou quatre pouces sous le cuir chevelu, et offrant une couleur d’un rouge terne, semblable à celle qui se remarque dans les dépôts froids ; l’ouverture avec le bistouri fournit une matière purulente, épaisse et abondante , dont le foyer principal était dans l’intérieur de l’apophyse mastoïde. Nous trouvâmes cette éminence osseuse dépouillée de son périoste, cariée en divers endroits, et percée d’une infinité de petits trous, qui, explorés avec la sonde, conduisaient à un sinus commun, formé par la destruction des cellules mastoïdiennes. Dès l’instant de la destruction de cette collection extérieure, la douleur de l’oreille avait considérablement diminué, et elle avait cessé totalement aussitôt que, par l’ouverture qui en avait été faite, la matière purulente avait eu

une libre issue au dehors. Au milieu de cette désorganisation d’une partie de l’oreille, ce sens avait repris, à peu de chose près, toute l’intégrité de ses fonctions, et le malade entendait presque aussi bien de ce côté que de l’autre. Il ne restait donc plus qu’un ulcère fistuleux avec carie à l’apophyse mastoïde. La nature seule fit les frais de l’exfoliation, les parties osseuses se détachèrent spontanément, trois mois après l’ouverture du dépôt, et ce militaire sortit guéri vers la fin de nivôse, quatre mois après son entrée à l’hôpital.

XVI e observation . Otôrrhée purulente idiopathique. — « Marie Coupillë, âgée de trente-six ans, eut, à la suite d’une fièvre putride, un dépôt à la parodite droite ; une partie du pus sortait par l’oreille, à cause de l’érosion du cartilage de la conque. Le dépôt de la parotide guéri, il sortait toujours du pus par l’oreille ; la malade, loin de commencer à reprendre ses forces, comme il arrive souvent après la guérison des abcès critiques, sentait, au contraire, quelles diminuaient de jour en jour; sa tête était lourde et pesante, l’oreille ne cessait de suppurer abondamment ; enfin elle mourut peu de temps après.

« Je lui demandai, pendant sa maladie, si autrefois elle n’avait point fait de Chute, ou enfin si elle avait eu jadis quelques dartres. Sur tous ces points elle répondit négativement ; mais elle se rappelait parfaitement que, peu de temps avant de tomber malade, elle avait souffert des tintements d’oreille, et avait été sujette, pendant ce temps, à des rapports et à un grand dégoût, qüi rie lui étaient point ordinaires.

« Je ne trouvai dans tous ces symptômes que ce qui précède d’ordinaire quelques maladies des premières

DE l’oTORRHÉE. 199

voies, et je me déterminai à faire l’ouverture du cadavre.

« Toute la partie du rocher qui répond dans l’intérieur du crâne, me parut dans l’état le plus sain ; j’enlevai la portion osseuse du conduit auditif externe jusqu’à la caisse. Gette cavité était pleine de pus, ainsi que les cellules mastoïdiennes et la trompe. Le petit cartilage de ce dernier conduit était en partie détruit, de façon qu’il y avait déjà un commencement de carie à la face raboteuse du rocher (1). »

XVII e observation. Otorrhée purulente idiopathique. — « Au commencement de l’année 1775 , un soldat du régiment de Boulonnais, nommé la Sonde, vint à l’hôpital militaire de cette ville; il se plaignit d’avoir fait une chute huit ou neuf mois auparavant ; il était tombé sur des pierres ; le Côté gauche de la tête avait supporté tout l’effort du coup. Il ne sentit rien immédiatement après cet accident ; mais au bout de quelque temps il éprouva des douleurs cuisantes sur toute la partie gauche de la tête ; il se forma un dépôt sur l’oreille externe. La tumeur avait une étendue considérable, on l’ouvrit ; tous les téguments étaient rongés, tant au-dessus du crotaphite qu’autour de l’oreille ; il n’y avait que l’antitragus qui ne fût point encore totalement endommagé; l’ouverture faite, il sortit une quantité considérable de matière grumeleuse, noirâtre, par pelotons , et d’une fétidité insupportable ; le crotaphite se trouva dépouillé, surtout dans sa partie inférieure et sa plus tendineuse ; l’oreille externe et l’apophyse mastoïde où était le foyer, le furent de même ; les membranes

(1) Martin, ancien Journal de mcdec.ine, vol. 30.

communes du muscle temporal étaient également détruites par le pus; la mauvaise qualité de cette matière, jointe à l'époque déjà assez reculée de la chute, fit augurer à Ml Rochard que le traitement de la maladie serait très-long, et que la cure en serait fastidieuse. Il faut observer aussi que cet homme était sujet à une humeur catarrhale qui augmentait la fluxion autour de l’abcès, et n’y faisait qu’entretenir la suppuration.

« On commença par dilater la plaie, afin de donner d’abord une issue au pus, et de mettre à découvert l’origine du mal. L’ulcère fut pansé avec des digestifs spiritueux, plus ou moins actifs et pénétrants, selon l’état du fond de la plaie et les différentes gradations du mal. Quoique la plaie parût se remplir de bourgeons charnus bien conditionnés, M. Rochard s’aperçut qu’elle prenait l’aspect d’une plaie véritablement fistuleuse. Il jugea donc à propos de scarifier toutes ces parties, et d’enlever une bonne portion du crotaphite et du péricrâne ; il survint de la fièvre, des mouvements convulsifs dans la mâchoire, qui était fort douloureuse. M. Rochard dissipa ces accidents avec des saignées, des antiphlogistiques et des calmants; il s’était servi ci-devant des exfoliatifs fort doux ; mais, soit qu’ils ne fussent pas parvenus jusqu’au siège du mal, soit que l’exfoliation première n’eût pas été assez considérable, ou que les efforts de la nature n’eussent pas été assez efficaces, M. Rochard augura que le cautère actuel remplirait mieux son attente. Il en fit usage sur toute la partie découverte, en se servant d’un instrument moulé conver nablement, et proportionné à l’étendue et à la profondeur du mal. Il eut grand soin de garantir les parties

DE r/oTORRHÉE. 201

environnantes de l’effet de ce remède , et emporta par ce moyen quelques petites lames d’os qui étaient cariées. Malgré toutes ces précautions, la maladie annonça toujours beaucoup d’opiniâtreté. Les teintures de myrrhe, d’aloès, d’euphorbe, les huiles de gaïac, les essences de térébenthine, le baume de Fioraventi, le baume vert de Metz, etc., ne furent pas oubliés; les remèdes internes, de concert, furent administrés, comme les purgatifs fondants, et même quelquefois hydragogues, souvent répétés ; on employa aussi les aromatiques, les céphaliques, rendus apéritifs, à cause du vice catarrhal. On mit ensuite en usage les décoctions des bois sudorifiques. Comme tous les remèdes que M.Bochard avait appliqués sur l’oreille extérieure, 1 avaient détruite, il trouva les moyens de voir les progrès du mal, qui s’étendait visiblement jusqu’à la caisse. On continua d’avoir recours aux injections détersives. Par le moyen d’une curette, M. Rochard retira une grande quantité d’humeur sébacée, rance et fétide, réunie en un peloton qui empêchait l’évacuation du pus; immédiatement après cette opération, le malade fut considérablement soulagé. Mais comme M. Rochard s aperçut que les moyens dont il s’était servi n’avaient été d aucune utilité, et qu’il y avait toujours carie, il eut recours à une dissolution mercurielle, dont il se servit en injections, et dont il chargea quelques morceaux de charpie qu’il plaça sur les parties affectées. Ce dernier remède eut un succès marqué, car l’exfoliation se fit de jour en jour, et M. Rochard eut la satisfaction de voir la plaie se remplir de chairs louables. Depuis plus d’un an ce soldat jouit d’une santé parfaite, et ne se ressent nullement de sa maladie (1). »

(1) Bartatte, chirurgien à Belle-Isle, ancien Journal de médecine, vol. 7.

XVIII e observation. Otorrhëe purulente idiopathique. — «Étienne Lartigau, âgé de Irenie-scpl ans, d’une mauvaise constitution, sujet a des douleurs vagues, entra à l’hôpital le 27 octobre 1764, pour se faire traiter d’une suppuration de l’oreille droite, qui fournissait moins de pus quelle n’avait précédemment fait, et qui lui causait une pesanteur de tête portée au point de l’empêcher de marcher et souvent dé reposer. Ayant jugé que ces accidents dépendaient de la résorption ou de la suppression du pus, je fis appliquer des vésicatoires, qui parurent le soulager, mais qui ne rétablirent point le cours de la suppuration. La fièvrë se mit de la partie, et le malade mourut, malgré nos soins, le 25 novembre suivant.

« Quoiquela fièvre qui survint à ce malheureux et qui termina sa vie dans si peu de jours, ne pût être raisonnablement attribuée qu’à un défaut de l’écoulement par l’oreille, je crus néanmoins devoir faire l’ouverture de son cadavre, autant pour m’assurer du lieu qui fournissait le pus dans le premier temps, que pour savoir celui qui avait été’affecté, lorsque la suppuration fut arrêtée.

« Le cerveau ne me présenta rien de particulier, non plus que ses membranes, si ce n’est la dure-mère, qiii me parut bosselée et peu adhérente à l’endroit où elle couvre la face postérieure de los pierreux. Je la dégageai de cette partie, qui était presque toute cariée , et qui permettait, par différentes ouvertures, de passer un stylet dans toutes les parties de l’oreille, sans qu’il y en eût une à la dure-mère, qui était seulement dans cet endroit imprégnée d’une matière gy pse use, sans communication avec la substance du cerveau (]). »

(1) Martin, ancien Journal de médecine,

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XIX e observation. Otorrhée purulente idiopathique. — Pierre Pontvianne, fusilier dans le 64 e régiment d’infanterie, âgé de vingt et un ans, entra le 11 brumaire an xn, à l’hôpital militaire du Val de Grâce , malade d’une fièvre putride, qui n’offrit dans sa marche aucun symptôme différent de ceux qui caractérisent cette maladie. Elle se termina, sans crise apparente, le trenteet-unième jour à dater de celui de l’invasion. Cependant, malgré l’emploi des purgatifs, la cessation complète de la fièvre et la netteté de la langue, le malade ne reprenait ni ses forces, ni l’appétit, ni ce faciès avivé qui se montre presque tout à coup à la suite de cette espèce de fièvre, et présage une bonne convalescence. Après avoir ainsi langui pendant huit jours, ce militaire commença à se plaindre d’une douleur sourde dans toute la région temporale droite ; il en rapportait le point central à l’apophyse mastoïde. Sans acquérir de l’intensité, cette douleur fut bientôt suivie de bourdonnements dans l’oreille dumême côté, d’une légère surdité, et d’un écoulement purulent, qui se fit jour tout à coup par le conduit auditif externe, et qui, à en juger d’après l’inspection des linges , dut, dans les premiers jets, être mêlé d’une assez grande quantité de sanie sanguinolente. Au bout de quelques jours l’écoulement diminua, mais il survint alors derrière l’oreille un empâtement œdémateux, qui occupait toute la région mastoïdienne et une partie de l’occiput, et qui se changea, en moins de vingt-quatre heures, en une vaste collection purulente. J’en fis l’ouverture avec l’instrument tranchant, et donnai issue à un pus jaunâtre , déjà fétide. Au moyen du petit doigt que j’introduisis dans ce foyer purulent, je sentis l’apophyse mastoïde dénudée, rugueuse, percée de plusieurs

petits trous, dont la plupart, explorés avec la sonde, allaient s’ouvrir directement dans l’intérieur du conduit auditif, et même dans l’oreille interne. Dès le lendemain de cette opération, qui correspondait au trente-deuxième jour, à dater de celui où la douleur d’oreille s’était manifestée, il survint de la fièvre, de l’insomnie, un état d’angoisse continuel, et de légers mouvements convulsifs dans les muscles de la face. Cependant le dépôt continuait à fournir une suppuration abondante, qui se vidait en partie par le conduit auditif, et en partie par l'apophyse mastoïde ; cette éminence osseuse, dépouillée de son périoste, et rongée de tous côtés par la carie, laissait voir l’intérieur des cellules mastoïdiennes baignées d’un pus ichoreux et fétide. Le décollement du péricràne s’effectua de même dans la partie voisine de l’occipital, et tout le côté droit de l’occiput offrit un empâtement œdémateux. Malgré tous ces désordres, l’ouïe de ce côté n’était que faiblement diminuée, et elle ne se perdit que quinze jours après, époque à laquelle il se joignit à tous ces symptômes un délire sourd, mais non continuel, quelques mouvements convulsifs, beaucoup d’embarras dans la parole, et une douleur de tété dont la violence se décelait par les gémissements que/poussait le malade en portant continuellement ses mains à son front. Enfin la mort survint, à la suite de tons les symptômes d’une fièvre cérébrale. /

Le traitement employé fut 7 , pour la fièvre putride , un vomitif dans le commencement, des boissons vineuses dans le cours de la maladie , et trois purgatifs à la fin ; pour le dépôt de /oreille , les injections détersives et l’usage du quinquina, auquel on avait joint le camphre dans les derniers temps.

DE L’OTORRHÉE. 205

Je fis l’ouverture cadavérique, et je trouvai les organes thorachiques et abdominaux dans l’état sain ; la tete était affectée des lésions suivantes : les sinus étaient vides de sang, mais remplis la plupart de concrétions vermiformes, les vaisseaux du cerveau fortement injectés ; le ventricule latéral gauche contenait deux ou trois cuillerées de sérosité limpide ; la face interne de la duremère adhérait en plusieurs points au cervelet par des lambeaux albumineux, injectés d’un liquide gélatineux jaunâtre; cette même membrane, noirâtre, et percée de deux trous dans la portion qui recouvre la face postérieure du rocher, était marquée, dans l’endroit où elle est en contact avec la face antérieure de ce même os, de deux taches brunes, qui avaient leurs pareilles à la surface de l’os. Cet os était entièrement détaché de la dure-mère, et percé à sa face postérieure d’un trou qui correspondait à l’une des deux ouvertures que la dure-mère présentait dans cette partie, et qui, dirigé d’avant en arrière, allait aboutir dans l’intérieur de l’apophyse mastoïde, convertie en une seule cavité, dont les parois vermoulues s’écroulaient aisément par la seule pression avec le manche du scalpel. Les cavités labyrinthiques et la caisse étaient baignées de pus ; celle-ci n’offrant aucune trace de ses osselets,ni delà membranetympanique; le conduit auditif externe était baigné de pus aussi ; la membranequi le tapisse, ulcérée en divers points, singulièrement épaissie et fongueuse, ressemblait, au premier coup d’œil, à la membrane interne des petits intestins. A l’extérieur du temporal et de l’occipital on voyait des taches brunes,qui subsistaient même en raclant jusqu’aux derniers feuillets du péricrâne; enfin les muscles superficiels et profonds de la partie latérale

droite du cou étaient décolorés et infiltrés de pus.

XX me observation. Otorrhée purulente symptomatique. — « A la suite de la petite vérole, Un enfant eut mal à l'oreille droite ; lorsqu’il fut parvenu à l’âge de douze ans, il s’éleva une tumeur derrière cette même oreille, qui était sourde et qui suppurait. L’ouverture de la tumeur ayant été faite par un chirurgien, il s’en écoula beaucoup de pus pareil à celui qui coulait par les oreilles. Quelque temps après cette incision, l’enfant fut pris de convulsions, qui lui faisaient tressaillir tout le corps, et lui arrachaient des sons tenant le milieu entre les cris et les gémissements. Ces convulsions, d’abord très-rapprochées, ensuite plus rares ,, durèrent jusqu’à la mort. J

« Le jour où elles Se déclarèrent, la partie/dè îa peau qui était incisée devint douloureuse et d’une sensibilité si excessive qu’elle ne pouvait supporter le 'plus léger attouchement.

« Les jours suivants, quoique le pus continuât de couler , il survint du délire , avec prostration des forces et petitesse du pouls. Cependant le délire se calma , le pouls se releva, l’enfant parut reprendre un\ peu de forces, regardant tout avec des yeux vifs et expressifs, et continuant jusqu’au dernier jour de la maladie à parler et à respirer librement. Mais son état empira de nouveau, et la mort survint au commencement de juin

« Cette histoire m’ayant été contée par ceux qui avaient soigné l’enfant dans sa maladie extraordinaire, je pensai que les accidents qui l’avaient enlevé n’etaient point la suite de l’incision, mais de la carie de l'osytemporal , laquelle avait sans doute causé la tumeur èxté-

BE l’otorrhée. 207

rieure, en même temps qu’elle avait gagné l’intérieur du crâne et frayé par là une route à la matière purulente. Telle fut l’opinion que j’émis dans l’académie où la tête de l’enfant avait été apportée, pour que l’ouverture en fût faite. La figure (quoique ce fût le quatrième jour après la mort) était belle, de couleur rosée, et nullement marquée de la petite vérole. Le crâne ouvert, on trouva les sinus latéraux de la dure-mère pleins de sapg, ainsi que les vaisseaux de la pie-mère, un peu d’eau dans le ventricule droit, beaucoup dans le ventricule gauche. En enlevant avec précaution le corps calleux, on vit le septum lucidum rompu dans un endroit, et les parties du cerveau très-flasques. En soulevant le cerveau, nous trouvâmes du pus dans la cavité de la salle turcique. Le cervelet, examiné à son tour, nous laissa voir Hans la partie droite une fusée de pus, qui descendait jusqu’au commencement de la moelle épinière. L’issue du pus contenu dans la cavité du crâùe se faisait par la face postérieure du rocher, qui se trouvait percé vers son sommet, par la carie , d’un trou à peu près rond, de l’étendue d’une lentille. Le pus épanché entre cette face du rocher et la dure-mère, avait corrodé cette membrane, ainsi que la pie-mère, dans l’endroit où elles enveloppent le côté droit du cervelet. La surface de cet organe en avait été altérée en cet endroit ; elle était verte et purulente. La substance propre du cervelet correspondante à cette partie colorait les doigts en brun. Tout le pus trouvé dans le crâne était vert, mais non fétide; la tumeur placée derrière l’oreille externe n’exhalait aucune odeur, et communiquait avec le méat auditif osseux. Il est bon de noter, au sujet de l’excessive douleur qui se faisait ressentir dans une certaine partie

des lèvres de la plaie , que je rencontrai sous les téguments, au-dessus de la section faite par l’instrument tranchant, un petit filet nerveux, qui, fourni, je pense, par une des paires cervicales , montait selon la direction de la tête , de sorte qu’on peut conjecturer qu’une portion de ce nerf avait été piquée ou entamée par l’instrument tranchant (1). »

XXI e oeservatioh. Otorrhée purulente symptomatique. — « Un jeune homme portait au-dessus de l’apophyse mastoïde du côté droit une fistule ancienne, selon les apparences ; les liquides qu’on y injectait ressortaient par l’oreille voisine, qui cependant n’avait pas perdu la faculté d’entendre. Reçu dans l’hôpital, non pour sa fistule, mais pour une fièvre qui s’accrut en peu de jours, avec délire et disposition à l’assoupissement, ce jeune homme mourut. A l’ouverture du crâne, on trouva tous les vaisseaux du cerveau gorgés de sang ; dans les ventricules latéraux beaucoup d’eau verdâtre, mêlée (dans le ventricule droit seulement) avec du pus de la même couleur ; mais la plus grande partie du pus était répandue entre la dure-mère et la face postérieure du rocher, d’où il avait fusé jusqu’au canal vertébral, et en même temps , à la faveur d’une ouverture faite par la carie à la face postérieure du rocher, pénétré dans l’oreille interne et rempli les cavités du tympan. La duremère, dans la partie qui environne le trou auditif interne, près duquel était cette carie du rocher, se trouvait pareillement corrodée par le pus. Quoique le cerveau eût toute sa fermeté naturelle, et que l’ouverture en eût été faite le lendemain de la mort, cependant il fut

(1) Morgagni, De sedibuset camis mrborum, ep. xiv.

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impossible, à cause de la fétidité de cette tète, de suivre la route du pus jusqu’au ventricule droit, ni de s’assurer des lésions de l’oreille interne. Il y a donc, ajoute Morgagni, des ulcères des oreilles qu’il est imprudent de fermer, non pas tant par la crainte d’enfermer dans les oreilles le pus venant de la cavité du crâne ( ce qui est rare), que par la crainte qu’en ôtant au pus son issue par les oreilles, la carie ne survienne ou n’augmente, et ne gagne plus aisément et plus promptement la cavité du crâne, ce qui arrive le plus ordinairement (1). »

XXII e observation. Otorrhée purulente symptomatique. —■ « Guillen Bozé, âgé de vingt-deux ans, étant attaqué, le 28 septembre 1764, d’une très-vive douleur de dent, pria de la lui arracher un chirurgien qui fut obligé de l’abandonner après sept ou huit reprises inutiles. Ces différentes tentatives augmentèrent la douleurla fièvre survint ; le malade, croyant que ces nouveaux accidents dépendaient d’une suite nécessaire de sa première douleur, fut trouver un chirurgien expert, qui lui tira la dent avec facilité. Malgré cette opération les accidents continuèrent ; on appela alors le chirurgien de la maison, qui jugea à propos de saigner le malade au bras et au pied, et de lui donner une potion cathartico-émétique. Le 6 octobre , il fut porté à l’hôpital • il avait un pouls plein et agité ; ses idées ne répondaient pas au jugement qu’il aurait dû se former des choses. Il fut saigné du pied dans le moment, et prit une émulsion. Il est inutile, pour notre objet, de rendre compte de tous les symptômes qui ont accompagné cette maladie , et du traitement qui lui fut fait ; il suffit de faire

(i) Morgagni, Desed. etcaus.morb., epist. xiv.

Tqm. I. J| i4

remarquer que, le quatrième jour de sou entrée à l’hôpital, qui était le douzième de sa maladie, il se manifesta un écoulement purulent par l’oreille droite, qui dura jusqu’au 4 novembre, jour de son décès. Voyons ce qui s’est passé à l’ouyerture du cadavre. La dure-mère était extrêmement adhérente à la membrane arachnoïde , par des points blancs ressemblant à des grains de millet, principalement vers le sinus longitudinal supérieur, qui était à sec, ainsi que les latéraux. Le cerveau, dépouillé de ses membranes, présentait, dans toute sa convexité, une quantité de petits tubercules remplis d’une matière purulente ; en coupant sa substance par tranches , on y apercevait des sillons de même nature ; le plexus choroïde qui se trouve dans les ventricules supérieurs, était tout rempli de vésicules, aussi purulentes. Le cervelet n’était point exempt de cette matière ; mais ce qui surprit le plus, ce fut de trouver la septième paire de nerfs du côté droit, tant la molle que la dure, tombée en suppuration, et presque totalement détruite, ainsi que du pus amassé à l’entrée du conduit auditif. Pensant alors que celui qui était sorti par l’oreille pouvait venir du cerveau, on fit une dissection exacte de l’intérieur de cette oreille ; le canal vertical postérieur et l’horizontal étaient pleins d’une humeur purulente , ainsi que la rampe inférieure du limaçon et le vestibule. La membrane de la fenêtre ronde était détruite , de façon qu’il y avait dans la caisse beaucoup de pus, qui avait la liberté de sortir par dehors, au. moyen d’une ouverture située au tympan. De la recherche de ces faits, on peut conclure que le pus du cerveau, parvenu vers la base du crâne, avait passé par le trou auditif interne, de là dans différentes parties du la-

DE l’otorbhée. 211

byrinthe ; et qu’ayant détruit la membrane de la fenêtre ronde, il s’était fait jour dans la caisse, pour aller ensuite sortir au dehors, en détruisant une partie du tympan (1). »

XXIII e observation. OtorrMe purulente symptomatique. — Mademoiselle F** , âgée de quinze ans, d’un tempérament éminemment sanguin, sujette à de fréquentes ophthalmies, revenait de la promenade dans un cabriolet qui versa, et fut traînée à quelque pas de là par le cheval effrayé. Elle reçut en diverses parties du corps plusieurs contusions, dont deux ou trois à la tète, mais qui ne laissèrent cependant aucune meurtrissure extérieure. Cette jeune fille fut saignée dès le soir même, et but abondamment une infusion de vulnéraire suisse. Les douleurs qu’elle avait ressenties à la suite de l’accident disparurent en peu de temps; il ne lui resta qu’une pesanteur de tête assez supportable, qui se dissipait par intervalles. Au bout d’un mois, cependant, cette pesanteur se changea en une douleur gravative, parfois lancinante , occupant tout le côté drpit de la tète, et redoublant d’intensité dès que la malade était couchée, ou se baissait, ou secouait brusquement la tête. On eut recours alors aux applications de Sangsues derrière les oreilles, et d’un cataplasme de verveine sur la tête, aux bains de pieds, aux boissons émétisées;le tout sans aucun succès, et même sans soulagement.

Augmentation des douleurs, perte du sommeil et de l’appétit, fièvre avec redoublement le soir; tiraillement douloureux du gjobe de l’œil droit, douleur déchirante, surdité survenue presque subitement dans

(1) Ancien Journal de médecine, vol. 25.r

l’oreille du même côté. Désolée du peu d’effet des remèdes prescrits par sou médecin, la malade écouta les conseils d’une de ses parentes,et prit, en guise de tabac, de la poudre de Saint-Ange. Dès la première prise, éternument si douloureux que la malade croyait sérieusement sentir sa tête se fendre. Dans une de ces secousses , l’oreille droite s’ouvre tout à coup, et il en sort par jets un liquide sanguinolent, purulent et inodore, assez copieux pour remplir la presque totalité d’une soucoupe que l’on plaça sous l’oreille après le premier jet. Dès lors, cessation complète de la douleur et de tous les acciden's. L’écoulement continua, moins copieux , mais fétide. Des injections simples amenèrent des flocons membraneux et des granulations osseuses ; l’ouïe se rétablit, l’écoulement diminua de jour en jour, et tarit tout à fait au bout de six semaines, trois mois après le jour de la chute, sans qu’il soit resté d’autre trace de cette grave maladie qu’un peu de dureté de l’oreille du même côté, ce qui n’a point empêché cette personne, qui s est depuis mariée, de se livrer à son goût pour la musique et d’exceller dans cet art.

XXIV e observation. Otorrhée purulente symptomatique. — Pierre Remy, infirmier à l’hôpital militaire de Paris, âgé de soixante ans, doué d’un tempérament bilieux, d’une constitution assez robuste, sujet depuis lage de quarante ans à des hémorroïdes, qui fluaient le plus souvent en blanc, fut pris, à la fin de germinal an vu, d’un léger mal de gorge, qui se dissipa en trois jours, et contre lequel il n’employa que des astringents ; peu de jours après, invasion presque subite d’une douleur atroce dans l’oreille droite, pour laquelle il employa, sans en retirer aucune espèce de

DE L’oTORRHEE.

soulagement, les injections anodines, les fumigations et les cataplasmes émollients. Après trois jours de souffrances inexprimables, qui ôtaient au patient le reposée sommeil et l’appétit, sans néanmoins être accompagnées de surdité ni de beaucoup de fièvre, il s’établit tout à coup, par le conduit auditif, un écoulement sanguinolent et puriforme , qui pénétra en un instant les linges et les cataplasmes appliqués sur l’oreille, et continua à couler avec abondance après la levée de l’appareil. Le premier effet de cet écoulement fut la disparition presque complète de la douleur et du sifflement aigu dont elle avait été constamment accompagnée. La matière de l’écoulement, de sanguinolente et inodore qu’elle était, devint jaunâtre, fétide, puis blanchâtre, peu copieuse, redevint ensuite jaunâtre et abondante, pour diminuer de nouveau, variant ainsi, pendant vingt et un mois, en couleur , en quantité et dans l’odeur qui s’en exhalait. Il arriva, même plusieurs fois, dans cet intervalle de temps, quelle se supprima entièrement, et cette suppression était immédiatement suivie de céphalalgie, de douleurs dans l’oreille, et de fétidité du même côté.

Dans le mois de frimaire de l’an ix, cet infirmier qui, à cette indisposition près , avait continué de jouir, du moins en apparence, d’une assez bonne santé, commença amaigrir et à perdre le sommeil et l’appétit. Hors d’état de continuer ses fonctions, il entra en salle, comme malade, le 17 frimaire an ix, présentant à l’observation les symptômes suivants : figure hâve et terreuse, œil terne , froncement extraordinaire des sourcils, comme si le malade eût été incommodé par l’éclat d’un soleil ardent, fréquente apposition de ses mains sur les diver-

«es régions de la tête, qui, selon son expression, pesait un quintal; soupirs fréquents, nausées continuelles, bouche pâteuse, haleine singulièrement fétide, langue sale et couverte d’un limon jaunâtre, pouls petit, concentré, surtout du eôté droit, surdité incomplète de F oreille droite; d’où s’écoulait une matièrè purulente peu abondante, mais verdâtre, fétide, irritant vivement les différents points des téguments qu’elle baignait. On prescrivit une potion émétisée, qui fit rendre au malade, par le vbmissemènt et par les selles, beaucoup de matières bilieuses, sans diminüer eh proportion les nausées.

Le lendemain, 18 frimaire, exacerbation de tous les symptômes, surtout de la pesanteur de la tête, que le malade laissait aller sur l’une ou l’autrè épaule, lorsqu’il se trouvait obligé d’abandonner le chevet de son lit. Douleur sourde dans la même partie, que le malade Comparait à l’effet d’un serre-tête intériedr qui lui aurait comprimé le cerveau. Assoupissement profond, pendant lequel l’œil gauche n’était qu’à moitié fermé. Lorsque le malade quittait son lit pour aller à la garderobe , vertiges, augmentation de nausées et du mal de tête, selles bilieuses; abondantes, dans lesqdelles on trouva deux lombrics morts.

Le 19 frimaire, au matin, l’écoulement de l’oreille était totalement supprimé, et la doüleur de l’intérieur de la tête Considérablement, augmentée; Par intervalles, le malade tombait dans un délire sourd pendant lequel il promenait ses mains autoilr de sa tête, comme pour en retirer un corps dont la présence l’eût incommodé. Dans ses moments lucides, il ne répondait aux questions qu’on lui faisait qu’avec beaucoup de peine; et qu’après

DE l’oTORRHÉE.

avoir en quelque sorte médité sa réponse. Le pouls était profond, irrégulier, accéléré, si concentré, du côté droit, qu’on avait de la peine à le sentir ; état satisfaisant de la langue et dii système abdominal. Prescription de boissons émétisées, d’un vésicatoire à la nuque, et de vaporisations émollientes , dirigées dans le conduit auditif.

Du 20 au 24 frimaire, nul autre changement que là conversion de ce délire momentané en un délire continuel,accompagné de spasmes tétaniques, pendant lesquels la figure, de terne qu’elle était, prenait une teinte de rouge foncé.

Le 25 frimaire, l’écoulement auriculaire reparut dans la soirée, se soutint abondamment jusqu’au lendemain matin, et disparut de nouveau. Il survint néanmoins un mieux sensible dans l’état du malade ; le délire tomba, ainsi que lès spasmes ; le pouls était plus élevé, surtout du côté gauche, le fades plus avivé, la céphalalgie et la pesanteur de la tête plus supportables. Ce mieux inespéré se soutint jusqu’au 30, que le malade tomba presque tout à coup dans un état comateux, accompagné d’une respiration stertoreuse et de mouvements convulsifs des muscles de la face : présages assurés de la mort, qui arriva le même jour, à dix heures du soir.

Le cadavre fut porté à l’amphithéâtre, où j’eii fis l'ouverture en présense du chirurgien-major de l’hôpital. Les deux cavités thorachiquë et abdominale ne nous présentèrent rien de remarquable ; en faisant l’examen de l’intérieur de la tête, nous remarquâmes que l’oreille malade, qui depuis quelques jours avait cessé de couler, se trouvait baignée dans une grande quantité de matière piirulente. A l’ouverture du crâne, nous trouvâmes tous

216 DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE il.

les sinus de la dure-mère gorgés de sang. Cette membrane, dans la partie qui recouvre la face inférieure de l’hémisphère droit du cerveau, était épaissie, adhérente en plusieurs points à la substance corticale noirâtre, désorganisée, percée de plusieurs ouvertures dans l’endroit correspondant à la saillie du rocher, dont elle était tout à fait détachée. Ces différentes ouvertures , groupées les unes près des autres, correspondaient à un foyer purulent, ou plutôt à une espèce de cul-de-sac, plus étroit dans le fond qu’à son ouverture , creusé dans la substance du cerveau. Les parois de cette poche étaient encroûtées d’une couche de matière blanchâtre qui, faisant corps avec la substance médullaire, paraissait lui devoir sa formation, et n’ètre qu’une couche fortement condensée de cette même substance. Le pus que ce kyste contenait était blanc et inodore ; celui, au contraire, qui se trouvait amassé en petite quantité entre la dure-mère et le rocher, était horriblement fétide. En portant nos recherches vers cet os, nous trouvâmes ses deux faces antérieure et postérieure dénudées, cariées, et sa substance convertie en une masse grenue et spongieuse, sans cependant que ce désordre eût nui à l’intégrité des nerfs de la septième paire, dont on voyait les deux portions pénétrer intactes dans le rocher. L’exploration de cette partie osseuse nous montra les cavités labyrinthiques pleines de pus, la caisse confondue avec le vestibule et dépourvue de ses osselets, la membrane du tympan détruite, celle qui tapisse le conduit épaissie et fongueuse, et les cellules mastoïdiennes remplies d’un putrilage infect et brunâtre.

XXV e observation. Otorrhèe purulente symptomatique. — « Un officier nommé M. de Grandfort, âgé de

DE ï/OTORRHEE. 217

trente-neuf ans, après avoir essuyé les fatigues du siège de Savanah, et passé plusieurs mois à bord du vaisseau sur lequel il avait été embarqué pour repasser à la Martinique, fut détaché , le 19 décembre 1779 , pour défendre un poste sur le bord de la mer , où il passa deux nuits au bivouac. Dans un moment où il était mouillé de sueur, il fut tout d’un coup saisi par un coup de vent, dont l’action, également vive et subite , fut dirigée sur la partie supérieure et toute la partie latérale gauche de la tête.

« La première impression qu’éprouva M. de Grandfort fut un frisson général, auquel succédèrent, dès le lendemain , différents symptômes, entre lesquels on doit distinguer la douleur gravative de toute la tète, un bourdonnement continuel dans les oreilles, et un malaise dans toutes les parties du corps. Peu de jours après, les douleurs de la tête devinrent aiguës, le malade y sentit des élancements violents, et la fièvre se déclara, ainsi qu’un écoulement considérable par les deux oreilles et le nez. Ces différents accidents furent constamment accompagnés d’une insomnie, qui persista pendant cinq mois entiers.

« Tous les moyens que l’art pouvait suggérer aux différents médecins et chirurgiens auxquels le malade accordait sa confiance, furent infructueux, et n’empêchèrent point la maladie de faire des progrès rapides. On n’éprouva pas plus de succès des frictions mercurielles, qui furent administrées d’après le soupçon que ces accidents pouvaient être entretenus par le vice vénérien ; ce traitement parut même aggraver la maladie.

« Enfin, le 7 septembre 1780, c’est-à-dire, neuf mois après l’époque du premier accident, le malade, réduit à un degré de marasme qui faisait craindre pour ses

jours, se fit transporter au Cap, et se mit entre les mains deM. Planté, qui, l’ayant examiné avec soin; et lui ayant rasé la tête; y découvrit un gonflement pâteux et différentes tumeurs qui eü occupaient la partie supérieure et toute la partie latérale gauche. C’étaient ces parties que le coup d’air avait frappées; A cette époque, l’écoulement par les deux oreilles; surtout par là gatiche, était très-considérable. La matière qui en coulait était purulente et très-fétide, et le malade en augmentait la quantité en appuyant et pressant sur lé pariétal gauchë, et en dirigeant cette pression du côté de l’oreille. M. Planté jugea qu’il devait y avoir carie aux os, et que la matière purulente se faisait jour par l’oreille, au moyen de quelques conduits fistuleux.

« On découvrit successivement différentes tumeurs, qui décelèrent la carie ; celle-ci existait dans une portion du coronal, deux ou trois parties du pariétal, et Une partie du temporal. Dans quelques endroits, elle n’avait attaqué et détruit que la lame éxterne des Os; dans d’autres , elle n’avait point épargné la substance diploïque ; enfin, dans quelques portions du pariétal, toute là substance de l’os était cariée et exfoliée. Cette exfoliation mit à découvert la dure-mère, dont le mouvement fut observé pendant plusieurs jours de la manière la plus sensible.

« Les différentes pièces osseuses qui s’isolèrent étaient au nombre de dix-neüf, dont quatorze nous dnt été représentées. Deux d’entre elles ont été prises par M. Planté pour deux osselets de l’ouïe, et ; à ce qu’il paraît; avec quelque fondement, puisque la surdité n’a eu lieu, que du jour où elles put été détachées.

‘ Enfin, après dix-sept mois des souffrances les plus

DE L’OTORRHÉE.

vives, pendant lesquels la ferineté et le courage du malade ne se démentirent jamais ; quoique sa vie fût menacée du plus grand danger ; les plaies commencèrent à se cicatriser, èt ellès étaient parfaitement guéries à l’époque du 24 mars 1781; mais il restait cependant encore au malade un écoulement de matière sanieuse par l’oreille gauche, avec surdité du même côté, et quelques élancements,- qui se faisaient particulièrement sentir dans les changements de temps (1). »

XXVI e observation. Otorrhée purulente symptomatique. — « Une fille âgée de dix-huit à vingt ans avait une fièvre continue, avec redoublements, accompagnée de tous les symptômës qui caractérisent les fièvres putrides : des vomissements bilieux, vermineux, la langue fort chargée, le pouls grand et fréquent, les urines troubles, les déjections fétides. Ce qu’il y avait de particulier, c’était un écoulement de pus pdr le conduit de l’oreille droite, avec des douleurs dé tête très-violentes. Cette espèce de suppuration avait commencé longtemps avant la fièvre, et l’on ignorait les symptômes qui auraient pu aider à en découvrir la cause ; car lorsque la malade fut amenée dans l’hôpital, elle était si fort absorbée par la violence de la fièvre, qü’elle ne püt jamais répondre à mes questions d’une manière satisfaisante.

« Elle mourut le 20 juin 1754. A l’ouverture de son cadavre on enleva la calotte du crâne*, en la sciant horizontalement, et de façon à emporter la partie supérieure des os des tempes, à peu de distance de l’apophyse pierreuse. La scie avait déchiré la dure-mère du

(1) Histoire de là Société royale de médecine, années 17813-SI.

côté du temporal droit, et l’on fut surpris de voir à travers l’ouverture de la dure-mère, que la substance du cerveau était jaune. Ayant enlevé la dure-mère, comme on examinait cette portion du cerveau, dont la consistance et la couleur n’étaient pas naturelles, on découvrit bientôt un corps étranger, renfermé, vers cet endroit qui répondait au temporal, dans une lame du cerveau fort mince et jaune. Il fut pris tout à fait à découvert ; c’était un kyste oblong, cylindrique, du volume d’un gros œuf de poule, mollet, comme serait à peu près une vessie imparfaitement pleine. Ce corps était enveloppé, sans adhérences, comme dans une boîte, par l’hémisphère droit du cerveau; inférieurement, il occupait une partie du lobe moyen et une partie du postérieur; il appuyait par une extrémité sur la tente du cervelet, et par l’autre sur l’apophyse pierreuse ; une lame fort mince du cerveau le séparait de la tente et du rocher, de même que du reste du temporal. Cette lame était d’un jaune orangé, et toute la surface interne de la cavité dans laquelle le kyste était enchâssé était de la même couleur. Elle avait aussi moins de consistance que la substance du cerveau n’en a naturellement; elle était comme dissoute, sans être fluide. C’était cette portion du cerveau, ainsi corrompue, qui fournissait la matière de l’écoulement, comme nous l’allons voir.

« Non-seulement il ne paraissait sur le kyste aucune ouverture par où l’humeur qu’il contenait pût sortir, mais même, l’ayant pressé assez fortement, il n’en sortit rien ; preuve que le pus qui coulait par l’oreille n’était pas fourni par ce kyste, mais par les parties du cerveau qui l’environnaient, et dont la suppuration avait été occasionnée par la compression du corps étranger. On

DE L’oTORRHJîE.

l’ouvrit avec un instrument, et on le trouva plein d’une liqueur qui avait presque la consistance d’un pus épais ordinaire, mais d’un jaune foncé. La tunique avait environ une ligne d’épaisseur, et était composée de deux lames. L’extérieure était une membrane lisse, polie et mince, comme celle qui revêt le foie et les autres viscères, ou la tunique externe des intestins. La lame interne était épaisse, inégale, spongieuse, de couleur noirâtre, comme du sang caillé. e.

« A la face interne du temporal il y avait une carie dont l’étendue, à la surface de l’os, pouvait avoir environ dix lignes de diamètre; elle occupait la partie inférieure et postérieure de la portion écailleuse, le commencement de la face supérieure du rocher, et se portait jusque sur l’angle supérieur. Ce siège de la carie était le plus voisin de la partie malade du cerveau, et répondait à l’endroit de la dure-mère qui avait été déchiré par la scie, ce qui empêcha de voir si elle était percée ou corrodée par le pus. Toute la face postérieure du rocher était saine, de même que le conduit auditif interne et le nerf auditif ; ce qui fait voir que le pus qui venait du cerveau, et qui sortait par l’oreille, ne passait point par le conduit auditif interne.

« Dans l’enfoncement formé par la portion écailleuse et le rocher, où était le centre de la carie, elle avait fait un creux, dont le diamètre était d’environ trois lignes, la profondeur de deux lignes, et situé presque perpendiculairement au-dessus de l’apophyse mastoïde, avec les cellules de laquelle il communiquait. Ayant séparé avec une scie l’apophyse mastoïde, comme portion de la caisse du tambour, du reste de l’os, on trouva toutes les cellules imbibées de pus et colorées en jaune. On vit com-

ment le pus qui avait creusé l’os jusqu’auî cellules Se déchargeait dans la caisse par l'embouchure de ces mêmes cellules, et sortait par lé conduit auditif extèrtie, laissant intact le conduit interne ët les autres parties de l’organe dé fouie.

« Quelques jours avant la mort de la malade, le pus sortait aussi par le nez, auquel il ne pouvait être porté que par la trompe d’Ëustache, sans doute lorsqu’elle était couchée sur le cèté opposé (1). »

XXVII e observation . Otorrhëe purulente symptomatique. — « Un homme âgé de trente-cinq ans, assez sobre, d’un tempérament sanguin, des plus vigoureux, fotteur de son métier, et qui par conséquent menait une vie peu réglée sous le rapport de sa nourriture et de sës actions, vint me Consulter pour Un violent mal de tête dont il était attaqué. Cette douleur occupait tout l’occiput et la majeure partie de la nuque. Le mal était si insupportable dans l’accès, que ce pauvre malheureux jetait des cris violents, et qu’il était dans des mouvements convulsifs continuels ; le pouls devenait dur et serré, le sang se mouvait avec une rapidité singulière; il avait les yeux renversés, et la bouche agitée de mouvements spasmodiques si violents, que les dents auraient coupé tout ce que l’on aurait présenté au malade. Il n’y avait pas d’écume à la bouche ; le malade ne perdait pas connaissance; il n’avait que des mouvements convulsifs, et non pas des convulsions. Cette scène finissait par un dénoûment bien opposé: le malade tombait dans un affaissement total, èt s’endormait. Les accès, dans les premiers temps, ne se faisaient sentir que très-rarement; ils devinrent plus

(1) Histoire de l’Académie des sciences, 1784.

de l’otobbhée. 223

fréquents, et enfin ils reparurent tous les soirs. Dans le reste de la journée, cet homme était tranquille, et n’avait aucune apparence de son mal ; il allait faire son ouvrage dans différentes maisons, et se plaignait seulement d’un écoulement de matière ichoreuse, qui sortait par une de ses oreilles. Feu M. Molin, que l’on avait consulté , ét moi, nous lui conseillâmes tout ce que nous crûmes de mieux indiqué : tous les remèdes ne faisaient qu’irriter le mal. Après les saignées, les délayants, les calmants, les narcotiques, je prescrivis les vésicatoires, pour tâcher d’attirer en abondance cette même matière qui se faisait une issue par l’oreille. Les convulsions devinrent plus violentes. Le patient mourut enfin dans des douleurs et des contorsions inexprimables.

« M. Josnet, docteur en médecine de Reims, était pour lors à Paris ; il assista à l’ouverture du cadavre, qui, au bout de douze heures, était aussi chaud que si le malade fût mort, après avoir été étranglé, dans l’instant. Nous trouvâmes tous les viscères du bas-ventre en trèsbon état, sans aucune apparence d’inflammation ; la poitrine était saine, comme toutes les parties quelle contient. Après avoir ouvert le crâne, nous examinâmes avec la plus grande attention les membranes qui couvrent le cerveau ; il n’y avait pas de sang épanché ni engorgé dans les sinus. On ouvrit la dure-mère, et l’on sépara avec un rasoir le cerveau par couches ; nous n’y découvrîmes rien de particulier. Enfin, nous trouvâmes dans le cervelet plusieurs petites glandes dures, rénitentes, et comme squirrheuses; on les partagea en deux avec assez de peine, et nous n’y vîmes qu’une infinité de petits vaisseaux également obstrués. La moelle allongée

ne se ressentait pas de ce désordre particulier au cervelet (1). » 'I;

XXVIII e observation. Otorrhée purulente symptomatique. — « Au mois de juin 1756, j’accompagnai des dames à l'hôtel de la Monnaie, pour leur faire voir la fabrique des écus. En regardant verser l’argent fondu dans les moules destinés à le mettre en lames, j’aperçus qu’il s’élevait de ces moules des gerbes de feu de différentes couleurs, à peu près semblables à celles que l’on voit dans les expériences de l’électricité. Ma curiosité me fit approcher de plus près. Je regardai perpendiculairement au-dessus et dans la cavité de ces moules, dans le temps qu’un ouvrier y versait l’argent pour l’emplir. Dans l’instant je me sentis frappé d’un coup violent, semblable à celui de la commotion électrique, qui partit de ces gerbes, et se porta dans l’intérieur de ma tête, où il se fit le plus sentir.

« L’ébranlement ou la commotion se communiqua surle-champ dans les bras et dans les jambes, de manière que, si on ne m’eût retenu, je serais tombé. On me conduisit dans la cour voisine, où, après avoir respiré un air plus frais, je repris mes sens, et me trouvai tout couvert de sueur. Revenu de cet état, j’assurai les personnes qui m’entouraient que ce n’était rien , et je ramenai ces dames chez moi, où elles devaient diner ; malgré la douleur de tète qui me restait de cette commotion , je fis les honneurs de la table, et me dissipai dans l’après-midi. Le lendemain je me levai avec mal à la tête. Mes affaires m’empêchèrent de me faire saigner ;

(l) Ancien Journal de médecine.

DE L’oTORRHEE.

l’exercice et la dissipation diminuaient la douleur. Je restai dans cet état pendant huit jours, allant et venant, vaquant à mes occupations, et ayant toujours la tête pesante et douloureuse. Les douleurs devinrent si fortes, que le huitième jour je rentrai chez moi avec un mal de tête violent. Il me semblait que les os du ■crâne s’écartaient. L’ardeur de la fièvre et la dureté du pouls furent bientôt de la partie. Je fus saigné, en quatre jours, trois fois au bras, trois fois au pied ; le cinquième jour, à la jugulaire et au pied ; le sixième, à la jugulaire et à l’artère temporale ; et le septième, à l’artère temporale. Ces saignées apaisèrent un peu la fièvre et les douleurs, mais ce ne fut pas pour longtemps ; car, depuis le huitième jour jusqu’au quatorzième, les douteurs devinrent si fortes, qu’il méprenait souvent, surtout vers le soir, dans les muscles de la face et dans tous les membres, des contractions et des roidissements involontaires. Dans ces moments je déchirais et mettais en pièces tout ce qui se trouvait sous mes mains ; je tombais ensuite dans des faiblesses qui faisaient craindre que je n’y succombasse. J’avais des soubresauts ou contractions dans les tendons des muscles extenseurs et fléchisseurs du poignet ; le pouls devint petit, concentré , et il est resté à peu près dans le même état jusqu’à la fin de la maladie. Je sentais un poids énorme dans l’intérieur du crâne, près la suture sagittale, du côté gauche. Les douleurs étaient si vives et si continuelles qu’il m’était impossible de fermer la paupière.

« Depuis le quinze jusqu'au trente, les douleurs se calmèrent peu à peu ; je ne pouvais cependant prendre un moment de sommeil; la tête était toujours pesante, surtout du côté gauche. Quand on me mettait dans mon

fauteuil, le poids me là faisait pencher, et l’entraînait de ce côté.

« Du trentième au cinquante-sixième jour, les accidents augmentèrent par degrés ; les douleurs devinrent plus violentes, les contractions plus fréquentes et plus considérables. Il me semblait qu’une puissance située sous le crâne m’écartait les sutures avec force. Je m’écriais souvent : Hélas ! que je serais heureux si le sentiment du célèbre Haller , sur l’insensibilité de la duremère , était vrai dans tous les cas ! Mes douleurs sont des preuves bien convaincantes que la dure-mère est susceptible de sensibilité. Je sentais une sorte de déchirement, ou plutôt un décollement intérieur, depuis la suture sagittale jusqu’à l’oreille gauche.

« Le siège de la douleur indiquait que le foyer-de pus, que j’assurais être sous le crâne, était entre la duremère et le pariétal gauche, et qu’il n’y avait d’autre parti à prendre, pour faire cesser les accidents, que d’appliquer une couronne de trépan, afin de donner issue à la matière. M. le Cat, à qui on rendait souvent compte de ma situation, était de cet avis. Je Jui fis écrire que j’étais bien déterminé à l’opération, mais que je désirais le voir avant de m’y soumettre ; je le priais de partir, espérant qu’il serait encore temps de la faire à son arrivée. Ce fidèle ami n’eut pas plutôt reçu la lettre, qu’il prit la poste et se rendit à Orléans.

« Pendant les quatre jours qui s’écoulèrent depuis l’envoi de la lettre jusqu’à l’arrivée de M. le Cat, je fus à l’extrémité. Je n’avais pas encore dormi depuis cinquante-six jours, malgré les somnifères dont je faisais usage. Une heure avant son arrivée, les douleurs se calmèrent un peu ; je dormis pour la première fois une

de l’otqrrhée. 227

demi-heure. A mon réveil, je trouvai mon coussin mouillé de pus, qui sortait de l’oreille gauche , d’un fil continu, comme d’une source, ce qui me soulagea beaucoup. Un instant après, on vint m’annoncer que M. le Cat descendait de sa chaise. Il resta deux jours auprès de moi, et repartit pour Bouen.

« Le pus, qui était épais et d’une assez bonne qualité, s’étant frayé une voie par où il coulait, l’opération projetée ne fut point faite. On était étonné, et je l’étais moi-même, de la quantité de matière que je rendis pendant les quinze premiers jours. J’eus plusieurs fois la curiosité de ramasser avec un cure-oreille tout celui qui coulait dans l’espace d’une heure, et je le mettais sur un mouchoir blanc ; chaque goutte y formait une tache grande comme un denier. J’en ai compté par heure jusqu’à dix-huit à vingt gouttes. Vers la fin de ces quinze jours je n’en retirais que huit à dix gouttes par heure. On estima que chaque goutte pouvait peser un grain, et qu’on pouvait évaluer la quantité que j’en rendis pendant les huit premiers jours à plus de cinq onces, et, pendant la seconde huitaine, à plus d’une once et demie ; ce que j’aurais peine à croire, si le fait était arrivé à tout autre. Cet écoulement a diminué insensiblement, de manière que, pendant six mois, je n’en rendis que deux, trois, quatre ou cinq gouttes par jour; ensuite trois , quatre ou cinq gouttes par semaine, jusqu’au mois de septembre 1757.

« Le dixième jour de cet écoulement, ou le soixantesixième de la maladie, je sentis au sommet de la tête, dans l’intérieur, vers la suture sagittale, à l’endroit où s’attache la faux, une espèce de mouvement douloureux. Il me semblait qu’une liqueur passât du côté'gauche

au côté droit. Quelques jours après, les douleurs se firent sentir sous le pariétal droit, et descendirent jusqu’à l’oreille. Le peu de sommeil dont j’avais joui depuis l’évacuation fut interrompu. Au bout de vingt jours, quelques gouttes coulèrent par l’oreille droite, et je dormis. Dans le même temps , en secouant la tête, je sentais sous le pariétal gauche une espèce d’ondulation , à peu près semblable à celle que l’on remarque lorsqu’on secoue une fiole aux deux tiers pleine d’huile, et j’avais un bourdonnement considérable dans les oreilles ; il en sortait de temps en temps un bruit qui frappait l’air, et qui a été plusieurs fois entendu par quelques-uns de mes confrères. Ce bourdonnement était si fort, qu’il me semblait qu’un torrent passât dans ma tète.

« Dès le sixième jour de la maladie je devins si sourd, que le plps grand bruit ne me faisait aucune impression ; je restai dans cet état jusqu’au quatre-vingtdixième jour. L’ouïe a été près de deux ans à se rétablir dans son état parfait.

« Comme je n’avais pu supporter de bonnet de nuit, et qu’au lieu de bonnet on m’enveloppait la tête de linge et d’un morceau de flanelle, je ne m’étais pas aperçu que son volume avait augmenté. Quelle fut ma surprise quand je voulus mettre ma perruque et mon chapeau ! Je reconnus dans ce moment que ma tête était devenue beaucoup plus grosse, quoiqu’il ne parût aucun intervalle entre les sutures, et que l’œdème du cuir chevelu fût entièrement dissipé. Pour connaître de combien elle avait grossi, je mesurai le diamètre de mon chapeau, et le comparai avec celui d’un chapeau que je fis acheter. Le chapeau neuf avait cinq lignes de diamètre de plus

de l’otorkhée. 229

que le vieux ; conséquemment ma tête se trouvait, dans sa circonférence, de quinze lignes plus grosse qu’elle n’était avant la maladie. Cette augmentation paraît formée principalement par l’élévation des pariétaux, le gauche l’étant un peu plus que le droit.

« La violence des douleurs, l’insomnie et une diète sévère m’avaient rendu maigre, sec et décharné; mon corps était comme un squelette. Depuis le trentième jour de la maladie jusqu’au quatre-vingt-dixième, je ne vécus que de lait d’ânesse, que je prenais soir et matin, trois ou quatre bouillons en vingt-quatre heures, et le petit-lait clarifié pour boisson ordinaire. Malgré le fâcheux état où cette maladie m’avait réduit, j’ai toujours conservé le jugement et la mémoire.

«Depuis le mois d’octobre de la même année 1756 jusqu’à celui de septembre 1757, les grimaces furent moins fréquentes ; elles ne me prenaient q.ue tous les huit ou dix jours. Quelques gouttes de pus , qui sortaient par l’oreille gauche, les faisaient cesser.

; « Dans le mois de novembre suivant, j'allai pour la première fois me promener en voiture ; je m’aperçus que le mouvement faisait couler le pus. Pour me procurer cet avantage aussi souvent et autant que mon état, encore faible, pouvait me le permettre, j’achetai un cheval et un cabriolet. Plus j’étais dans cette voiture, plus il coulait de matière , plus ma tête se dégageait, moins j’avais de grimaces, et mieux je me trouvais.

« Vers la fin de décembre, je ne pus me refuser d’aller en poste pour voir un malade, à douze lieues de cette ville. Comme il avait beaucoup gelé ce jour-là, le chemin était' raboteux. La dureté de la chaise, le bruit quelle faisait et les cahots m’étonnèrent la tête, de

façon que mes anciennes douleurs sè réveillèrent : je fus deux jours dans cet état terrible ; les douleurs se calmèrent un peu : le dégel étant venu, je revins doucement chez moi. Quelques jours après, il parut une petite tumeur derrière l’oreille gauche, qui n’était point douloureuse au toucher, et qui paraissait être formée par le gonflement du corps de l’os. Les douleurs quittèrent le pariétal, et se rassemblèrent dans la tumeur. On proposa de découvrir l’os pour le perforer et le cautériser, afin de donner issue à la matière qu’on soupçonnait dans l’intérieur de cette roche osseuse ; mais comme la nature m’avait déjà si bien servi, je rejetai toute opération. Le pus ayant ensuite pris son cours par l’oreille , la tumeur s’est dissipée avec le temps. Je repris mon train ordinaire, en continuant à me promener dans ma voiture deux ou trois fois la semaine. Je prenais depuis longtemps, tous les matins, deux tasses d’infusion de fleurs de tilleul, coupée avec le lait ; et par le nez, comme du tabac, une ou deux fois la semaine, une prise de poudre capitale, qui, en me faisant éternuer, faisait sortir par l’oreille quelques gouttes de pus.

« La matière ayant cessé de couler pendant près de deux mois , je me trouvai, dans celui de novembre 1757 ,^la tète plus pesante et plus douloureuse, et un malaise dans tout le corps ; les grimaces étaient fréquentes : un rhume de cerveau me prit, je devins enchifrené au point d’en perdre l’odorat et même l’appétit ; tout ce que je mangeais sentait le pus. Un soir, après avoir pris une soupe légère, ne sentant aucune pesanteur à l’estomac, mais me trouvant plus fatigué, je me couchai vers huit heures , et m’endormis. Je m’éveillai vers le minuit avec une pesanteur douloureuse à l’estomac et de grandes

DE L’OTORRHEE.

envies de vomir. Je fis faire du thé; je n’en eus pas avalé quatre à cinq tasses, que je rendis, avec de violents efforts j outre le thé, une grande quantité de matières purulentes , épaisses, et d’une puanteur extrême, qui paraissaient venir de l’estomac ; j’en emplis une cuvette. Mon épouse, et les personnes de ma maison qui vinrent à mon secours, étaient surprises de voir tant de pus, et pouvaient à peine en supporter l’odeur. Quoique j’eusse perdu l’odorat, elle m’infectait.

« Dans les efforts que je faisais pour vomir, je sentais descendre le pus des fosses nasales dans le gosier et dans le nez ; le vomissement passé, je pris quelques tasses de thé et un lavement. Sitôt que je l’eus rendu, je m’endormis tranquillement jusqu’au matin. Â moii réveil, je me trouvai beaucoup mieux que je n’avais été jusqu’alors. Il me semblait que je respirais un autre air, et que j’étais dégagé de tous mes maux. Aussi, depuis ce jour, il n’a plus été question de maux de tète, ni de grimaces, ni d’écoulement de pus, ni même d’aucun des accidents qui m’avaient si violemment tourmenté. L’odorat s’est ensuite rétabli ; j’ai repris mon embonpoint, mes forces et ma vigueur. Il ne m’est resté qu’une espèce d’engourdissement intérieur, dans l’étendue du pariétal gauche, qui m’incommode peu (1). e

XXIX e observation. Otorrhée purulente scrofuleuse. — Joséphine Garnier, fille de boutique, âgée de vingtcinq ans, ayant eu en diverses circonstances des engorgements scrofuleux et des ulcères de la même nature au cou et sous le menton, vint me consulter au mois de janvier 1806, pour un écoulement et une surdité incom-

(1) Le Blanc, chirurgien à Orléans; ancien Journal de médecine t

plôte de l’oreille droite. Elle me raconta qu’elle avait eu ait» mil ment, ou des croûtes à la tête, ou des glandes au cou, jusqu’à l’âge de dix-sept ans, époque où ses règles avaient paru pour la première fois ; qu’alors, ayant été délivrée de l’une et de l’autre de ees deux affections, elle avait été incommodée d’un écoulement par l’oreille droite, lequel, après avoir duré six semaines, avait disparu tout à coup sans aucune suite fâcheuse, et s’était établi de nouveau six mois après, pour disparaître de même que la première fois ; que plusieurs autres récidives avaient succédé à cette première, mais toujours sans douleur et sans diminution bien notable dans les fonctions de l’ouïe ; et que ce n’était que dans la dernière fluxion, qui durait depuis un an, qu’elle avait ressenti beaucoup de douleur dans l’intérieur de l’oreille, et s’était aperçue que la matière de l’écoulement, souvent teinte de sang, avait entraîné deux ou trois fois de petits osselets : elle ajouta que son ouïe, qui cette fois se trouvait très-affaiblie de ce côté, était depuis huit jours entièrement perdue. En examinant l’intérieur du conduit auditif, je trouvai la membrane détruite, et j’apefçus dans la caisse un petit corps noirâtre, que je crus être du cérumen épaissi. En cherchant à l’amener au dehors avec un stylet terminé par un petit crochet, je causai une vive douleur, et trouvai beaucoup de résistance ; cependant je parvins à en faire l’extraction, et je vis que c’était un fragment d’os vermoulu par la carie; ensuite j’appuyai le doigt sur l’apophyse mastoïde, et n’y réveillai qu’une douleur fort sourde. Quelques mois auparavant, cette douleur avait été beaucoup plus vive ; mais je ne pus savoir si elle augmentait beaucoup par la près-

de l’otorrhée. 233

Je conseillai à cette demoiselle de se faire mettre un cautère au bras, de se purger toutes les semaines avec les pilules aloétiques connues sous le nom de pilules écossaises, de boire chaque jour une pinte de tisane de houblon, en ajoutant à chaque verre une cuillerée à bouche de sirop de trèfle d’eau ; de prendre matin et soir une cuillerée à bouche de l’élixir amer de Peyrilhe, et, dès qu’elle verrait l’écoulement diminuer, de s’injecter six fois par jour dans l’oreille de l’eau de Baréges artificielle, prise à Tivoli.

Je lui annonçai quelle ne devait attendre de la réunion de ces moyens que la cessation de l’écoulement, et non la guérison de la surdité, qui me paraissait incurable. Le résultat fut tel que je l’avais annoncé.

XXX e observation. Otorrhée purulente syphilitique. — La femme d’un sous-officier dans le corps des vétérans de Paris me fit appeler pour la soigner d’une maladie qu’elle désignait sous le nom de scorbut, et qui n’était autre chose qu’une ancienne syphilis, dont les symptômes avaient principalement attaqué le voile du palais. Comme je ne pus lui déguiser la nature de sa maladie , elle en rejeta la faute sur’ son mari, qui était en effet, depuis longtemps, infecté d’une syphilis constitutionnelle , caractérisée par des pustules à la partie interne des cuisses et des excroissances à l’anus, qu’il regardait comme des feux (ce fut son expression). Il avait de plus un écoulement par l’oreille gauche, lequel s’était manifesté à la suite d’une blennorrhée arrêtée par des bains froids. La matière de cet écoulement était trèsabondante, verdâtre, souvent teinte de sang; elle avait amené plusieurs fois au dehors des fragments d’os ; le malade m’en montra quelques-uns, parmi lesquels je

trouvai l’enclume et le marteau. Les autrës, qui étaient évidemment des débris du rocher, étaient néanmoins vermoulus et friables. L’Ulcération de l’intérieur de la caisse se prolongeait Sur tout le conduit auditif externe, et même sur une partie de là conque. Les bords de cette ulcération étaient pâles, élevés, doulotireux ; et le fond d’un rouge vif, et semé de petits bourgeons pointus, excessivement douloureux.

La carie avait tellement rongé la partie cartilagineuse et osseuse du conduit auditif, que la conque paraissait près de se détacher dès qu’on la soulevait avec les doigts. Des fusées de pus, répandu dans la gouttière que forment d’un côté la branche de la mâchoire et de l’autre l’apophyse mastoïde, refluaient par la compression vers l’oreillei et se vidaient par le conduit auditif. Après avoir été longtemps le siège d’une douleur qui ne se faisait sentir que par l’attouchement, l’apophyse mastoïde avait fini par s’ouvrir, et devenir le siège d’üne fistule qui avait deux orifices à la peau, et fournissait Une matière purulente très-abondante et très-fétide ; la surdité était complète.

Je proposai un traitement mercuriel : le malade y consentit. Je crus devoir essayer la méthode de Clare, mais je n’en obtins aucun effet; quoique j’eusse porté la dose du calomélasen frictions à vingt-quatre grains, matin et soir, il n’y eut aucune apparence, je ne dirai pas de l’efficacité, mais d’une action quelconque de ce médicament. Le mercure éteint dans le miel et converti en pilules fut la base du traitement que je substituai au premier. Je poussai la dose jusqu’à obtenir une salivation abondante ; dès qu’elle fut déclarée, les pustules des cuisses s affaissèrent, les excroissances de l’anus ex-

DE LOTORRHEE.

cisées se cicatrisèrent sans repulluler ; l’ulcération visible de l’oreille se guérit ; et l’écoulement du conduit auditif diminua, mais non celui de la fistule mastoïdienne. J'injectai par cette ouverture une solution de six grains de sublimé corrosif dans huit onces d’eau gommée. Cette injection revint par l’oreille, et causa dans le conduit auditif une vive douleur. L’écoulement en fut considérablement augmenté pendant quelques jours, au bout desquels il diminua rapidement, et finit par tarir ; celui que fournissait l’apophyse mastoïde resta trèsabondant encore pendant plus de six mois, au bout desquels il se trouva réduit à un suintement de sérosité limpide. Je portai un stylet dans l’une des deux ouvertures fistuleuses , et je sentis que l’extrémité de l’instrument ébranlait une esquille volumineuse; je réunis par une incision les deux ouvertures de la peau, afin d’obtenir une plaie transversale assez large pour donner passage à l’esquille. Après en avoir fait l’extraction , .au lieu de découvrir les cavités mastoïdiennes, comme je me l’étais imaginé, je ne pus voir qu’une substance charnue, pareille aux bourgeons d’une cicatrice louable. Cette opération mit fin à l’écoulement, et fut suivie d’une prompte cicatrisation. Le militaire resta complètement sourd de cette oreille.

SXXP observation (1). — Un homme, âgé de trentequatre ans, après de grandes fatigues de corps et d’esprit, est atteint, à Venise, dans l’été de 1771, d’une fièvre tierce, qui réparait à la même époque les deux années suivantes, traitée et dissipée par la saignée, les purgatifs et le quinquina.

(i) Comparetti, Riscontri medici dellefébri larvàteperiodlckeper-

niciose; Padoue,,1795.

Au printemps de 1774, la lièvre reparaît, avec le type dp double tierce et le caractère d’intermittente pernicieuse céphalalgique. Dans le long cours et les fréquentes récidives de cette fièvre, plusieurs médecins appelés mettent successivement en usage des saignées du bras, du cou, du pied, des applications de sangsues au fondement, des ventouses à l’occiput, qui aggravent la maladie ; le quinquina à haute dose, qui réussit beaucoup mieux d’abord, quoique son effet se borne à suspendre le cours des accès pour quelques jours, ou tout au plus pour quelques semaines. Au bout de ce temps, les accès reparaissent, peu réguliers, à la vérité, souvent avec le caractère de simples redoublements, mais toujours accompagnés des mêmes symptômes, qui vont s’aggravant, et qui sont une céphalalgie violente, arrachant des cris de douleur au malade, plus vive encore du côté droit de la tête, où elle occupe profondément le conduit auditif, d’où elle se propage jusqu’à la région sous-maxillaire voisine, qui est parsemée de quelques tubercules; de là, surdité, avec bourdonnement de l’oreille du même côté, un sentiment de constriction douloureuse à la nuque, de la prostration, un affaiblissement de tous les sens, l’hébétude des facultés mentales, enfin l’impossibilité de supporter sans augmentation du malaise les plus légers bruits, comme la lumière la plus faible. Dans un des plus violents accès, survenu au mois d’octobre, il se joint à ces symptômes une longue syncope, suivie d’assoupissement, de convulsions, avec roideur tétanique. Après un amendement passager, obtenu de nouveau par le quinquina à haute dose, la fièvre reparaît, avec là plupart de ses accidents cérébraux. La douleur de tête est portée au plus haut point d’intensité, et l’auteur remarque qu’elle

DE l’otorrhée. 237

est hors de toute proportion avec la fièvre. Le malade se plaint d’un sentiment de distension douloureuse dans les membranes du cerveau, de plénitude dans toute la tête, etc., d’une sensibilité du péricrâne, qui dégénère en douleur par le moindre toucher. A la lésion déjà mentionnée de l’ouïe se joint celle de la vision. La lumière de la chandelle paraît au malade entourée d’une zone bleuâtre, et la pupille éprouve des oscillations , ou, pour rendre plus littéralement l’observation de Comparetti, un mouvement variable par le même degré de lumière. L’otalgie redouble pendant les accès, et se fait sentir comme une douleur vive et rongeante du méat auditif. On était alors au mois de mai : la maladie durait depuis le printemps précédent, et cependant, selon l’importante observation faite par C'omparetti, la nutrition n’avait pas éprouvé une lésion proportionnée à la longueur et à la gravité de la maladie. Enfin on examine le conduit auditif, et l’on s’aperçoit qu’il s’en écoule une matière purulente, blanchâtre, non fétide. On découvre profondément une petite tumeur blanche, terminée par un point noir à son sommet. Dès ce moment, et sans l’aide d’aucun autre remède, la fièvre décroît progressivement, et cette fois la convalescence fut complète, aidée peut-être par l’exercice, des distractions puisées dans la bonne société, et le retour du malade à Vérone, sa patrie.

Dans les corollaires dont Comparetti accompagne cette observation, il envisage ce cas comme une double tierce dégénérée en sub-continue maligne, se cachant, ajoutet-il, sous le masque d’une affection locale de la tête, vestendo la larva d’un affettione locale del capo. On pensera, sans doute, que, pour assigner à cette maladie son

véritable caractère, il faut retourner complètement cette phrase de notre auteur italien, et dire que c’était une lésion de la tète cachée sous le masque d’une fièvre.

Mais, avant de développer nos idées sur le siège et les conséquences de cette lésion de la tête, rapprochons de suite l’observation de Gomparetti, pour mieux les éclairer l’une par l’autre, d’une autre que j’ai recueillie moi-même.

XXXII e observation. — Otorrhèe avec fièvre intermittente. Un magistrat de la ville de Dijon, âgé de trente ans, ayant le teint vivement coloré, beaucoup d’embonpoint, et toute l’apparence extérieure d’une robuste et brillante santé, vint, il y a environ deux mois, à Paris, pour me consulter sur une otorrhèe qui affectait l’une et l’autre oreilles. Cet écoulement était accompagné d’une surdité assez prononcée du côté gauche, presque complète du côté droit, et de bourdonnements continuels. Il se plaignit encore d’être fort sujet aux vertiges, aux éblouissements, à des tremblements et soubresauts des membres, d’avoir la tête toujours embarrassée, souvent fort douloureuse, de devenir de jour en jour plus nerveux, plus irritable, et tellement que la moindre contrariété, le plus léger contre-temps suffisaient pour jeter dans un trouble extraordinaire toutes les fonctions du corps et de l’esprit.

L’examen que je fis, à la lumière du soleil, de toutes les parties visibles de l’organe auditif, m’y laissa voir (ce qu’on rencontre presque toujours dans ces sortes de cas) la membrane qui revêt le conduit de l’oreille rouge, boursouflée, baignée d’une matière puriforme ; celle du tympan remplacée ou recouverte par des fongosités traversées par des capillaires artériels qui indiquaient visi-

DE 1,’OTOHRHÉE. 239

blement le soulèvement et l’affaissement alternatif de ces carnosités. L’air fortement expiré et accumulé dans la cavité gutturale, la bouche et les narines étant closes, s’échappait avec un léger sifflement de 1 oreille droite, ce qui annonçait l’ouverture ou la destruction de sa membrane tympanique. Le même phénomène n’avait pas lieu dans l’autre conduit, soit qu’il fût encore pourvu de cette cloison, soit, ce qui me parut le plus probable, qu’il se trouvât complètement bouché par les végétations morbides qu’on y voyait également. Cette otorrbée me parut des plus graves, et de 1 espèce de celles que j’ai nommées cérébrales . J’en doutai encore moins quand le consultant m’eut raconté ce qui suit. L’écoulement datait de sa plus tendre enfance, et s était établi à la suite de violentes otites fréquemment renouvelées. Yers l’âge de la puberté la maladie cessa d’offrir un caractère purement local, et s’accompagna des accidents ou phénomènes nerveux- déjà mentionnés, et provoqués évidemment par la souffrance de l’encéphale. Ce trouble général se manifesta encore davantage par plusieurs atteintes de fièvre. Le malade avait dix-sept ans quand il fut attaqué de la première : c’était en 1813. La lièvre fut continue, accompagnée d’une céphalalgie des plus violentes, de délire, d’une sécheresse extrême de la langue et des lèvres, d’un enchifrènement extraordinaire, et, vers le huitième jour de la maladie, de l’excrétion d’une matière jaunâtre fort abondante, que le malade rendait en se mouchant et en crachant. La maladie, considérée connue une fièvre bilieuse par un médecin de Bar, où se trouvait alors le malade, fut traitée par des évacuants, et céda complètement vers le dixhuitième jour. Environ trois semaines après, quand

le rétablissement paraissait à peu près complet, il se déclara un violent accès de fièvre avec frisson très-vif, céphalalgie atroce, impossibilité de supporter la lumière, convulsions et délire. Dans le délire, le malade conservait le sentiment de son existence, par les hurlements qu’il s’entendait pousser. L’accès ne dura que quatre heures ; mais le médecin, effrayé de son intensité et de sa réapparition le lendemain à la même heure et avec les mêmes symptômes, se hâta de traiter cette fièvre L rm ttente comme une pernicieuse, en administrant à haute dose l’écorce du Pérou. 11 se déclara un troisième accès; mais le (juati ièmé, qui avait déjà subi un amendement notable , fut le dernier. Pendant ce temps, il ne survint aucun changement notable dans la maladie de l’oreille, au moins du côté du méat extérieur.

Trois mois après, cette même fièvre intermittente reparut avec les mêmes symptômes, et l’expuition de cette même matière puriforme verdâtre que le malade avait rendue dans le cours de la première fièvre, et qu’il croit, sans en être bien sûr, avoir également crachée dans la première atteinte de l’intermittente pernicieuse.

A l’époque de cette troisième maladie, ce jeune homme se trouvait à Paris, où il réclama les soins de M. Fizeau. Notre honorable confrère regarda aussi cette fièvre comme une intermittente pernicieuse, et la dissipa également, au bout de quatre ou cinq accès, par le quinquina à forte dose.

En 1814, quatrième récidive de la fièvre, avec le type quotidien,comme dans les deux précédentes, et, de même, accompagnée d’une violente céphalalgie, d’une douleur profonde et lancinante au-dessus de l’œil droit, de délire plaintif, d agitation convulsive, de l’exacerbation du mal

DE L’oTORRHÉE. 241

de tête par l’action passagère de la plus faible lumière , et de l’expuition de cette sécrétion morbide, évidemment fournie par la trompe d’Eustache. Depuis cette époque, huit ans s’écoulèrent sans nouveaux accidents, et sans autres symptômes remarquables, du côté de l'oreille, qu’une sorte de périodicité dans la recrudescence de l’inflammation chronique dont cet organe est le siège. Deux fois par an, et à des intervalles à peu près égaux, il se développait dans l’oreille droite une douleur vive et profonde, qui se propageait dans la région sus-orbitaire du même côté , et ne se calmait que lorsque, au bout de quatre, cinq ou six jours, le conduit auditif venait à fluer plus abondamment. A la suite d’un de ces redoublements d’otorrhée, l’écoulement ayant été brusquement arrêté par l’action d’un air froid, la fièvre se déclara pour la cinquième fois mais, comme lors de la première invasion, avec le typé continu et les mêmes symptômes, quoique plus intenses. La sensibilité, de la rétine était exaltée à un tel point, que, bien qu’on eût fermé avec soin les volets et tiré tous les rideaux du lit, le malade était obligé de se tourner du côté de la ruelle, pour soustraire ses yeux à une faible lueur du jour que lui seul avait la faculté d’apercevoir. La fièvre, traitée par des évacuants et le quinquina en substance, se dissipa avant la fin du troisième septénaire. Ce fut peu de mois après que ce magistrat réclama mes conseils. Je ne pouvais en donner que de fort impuissants, et cette raison m’empêche de les reproduire ici. 11 suffit seulement, pour le but que je me propose ici d’avoir montré, par le simple exposé des faits, que les cinq attaques de fièvre, deux fois continue et trois fois intermittente, mais toujours avec délire, céphalalgie,

TOM. i.

mouvements convulsifs, ont été le produit d’une inflammation qui, de l’oreille interne, s’est propagée, ou par sympathie, ou par continuité .de parties, aux méninges, et peut-être à la masse encéphalique.

Cette lésion consécutive de l’encéphale dans l’otorrhée a lieu de deux manières qu’il importe de distinguer. Tantôt l’inflammation est le résultat d’une vive recrudescence de l’otorrhée, et alors l’encéphalite ou l’arachnoïdite produite par le travail inflammatoire qui s’est opéré dans l’oreille interne se dissipe complètement, pourvu, toutefois, que sa durée ou son intensité n’ait pas été trop considérable : tantôt l’inflammation chronique de l’oreille mine le rocher au moyen de la carie, et se propage jusqu’à la portion de la dure-mère qui le tapisse. Cette membrane noircit, se détache de l’os, et suppure ; l’arachnoïde, si elle n’a pas été la première affectée, se phlogose à son tour, et bientôt la portion de la masse encéphalique sous-jacente prend part à ce travail morbide. Ici, comme l’on voit, la maladie du cerveau est chronique, et sujette, comme telle, à des recrudescences plus ou moins fréquentes ; du reste , elle s’établit et s’aggrave d’une manière si lente, si peu sensible, que les fonctions vitales, et particulièrement celles de la nutrition, n’éprouvent aucun dérangement notable, et c’est cette inflammation ou reproduite ou exaspérée qui provoque la fièvre. Cette fièvre sympathique se manifeste tantôt par accès irréguliers, qui reparaissent après des intervalles plus ou moins longs, tantôt avec le type continu , tantôt sous la forme d’une intermittente périodique, comme dans les deux cas précédents, et toujours accompagnée d’une céphalalgie violente plus prononcée dans une partie de la tête, de

DE L’OTALGIE.

délire, de mouvements convulsifs, d’assoupissement, d’une vive sensibilité de la rétine, enfin de la plupart des symptômes dont on a fait dépendre le caractère de la fièvre ataxique ou adynamique, soit Continue, soit intermittente. Je conviens toutefois que, pour admettre une phlegmasie cérébrale comme cause de ces sortes de fièvres, et particulièrement de cette espèce d’intermittente pernicieuse dont j’ai donné deux exemples, il me resterait à prouver que les lésions des fonctions cérébrales , qui en faisaient les principaux caractères et tout le danger, n’étaient pas le résultat d’une irritation sympathique exercée sur le cerveau par l’oreille, ou par quelque organe enflammé. Pour combattre victorieusement cette dernière opinion, il faudrait pouvoir appuyer la première sur des exemples de fièvres intermittentes ataxiques produites par des encéphalites bien caractérisées, et démontrées telles par la preuve qui est actuellement de rigueur, l’autopsie cadavérique, grâce aux progrès récents de l’anatomie pathologique et de la médecine d’investigation : or il est possible de fournir çette preuve.

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