‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'audition (volume 2)Chapitre 29 sur 67 · II. Otorrhêe purulente · texte numérisé non relu

II. Otorrhêe purulente

De toutes les espèces d’écoulement que peut fournir l’oreille, celle que nous allons décrire est la plus fâcheuse, et la plus digne par conséquent de fixer l’attention des praticiens, non-seulement comme maladie grave de l’oreille, mais encore comme symptôme d’autres lésions qui, quoique étrangères à l’organe auditif, n’en sont pas moins importantes ; car l’otorrhée purulente n’est pas toujours le résultat de la suppuration de l’oreille ; elle peut avoir sa source dans des tumeurs situées au voisinage de la conque, ou dépendre d’une carie de la table externe des os du crâne, et même avoir son foyer principal dans l’intérieur de cette cavité , d’où suit naturellement la division de l’otorrhée purulente en idiopathique et en symptomatique.

h otorrhêe purulente idiopathique est en quelque sorte la terminaison naturelle de toutes les espèces d’écoulements de l'oreille ; non-seulement elle forme la continuation de l’otite purulente, mais elle est encore une dégénérescence de l’otite et de l’otorrhée catarrhales. J ai même vu une sorte de suintement séreux, sans douleur et sans inflammation, dégénérer en otorrhêe purulente, qui finit à son tour par la destruction complète de l’ouïe.

L’otorrhée purulente n’existe jamais sans être compliquée de carie. L’on conçoit en effet que, pour que la suppuration s’établisse et se prolonge dans un organe qui, à quelques légères tuniques près, n’est composé que de parties osseuses, il faut que celles-ci fassent les frais de cette fluxion purulente. En effet, à moins que l’ulcération n’affecte que les parois du conduit auditif externe, à peine est-elle établie que la suppuration des os commence. Dans le cas même que je Tiens de présenter comme une exception, le cartilage finit par se carier, et la partie osseuse de ce même conduit peut participer à la carie.

Le siège le plus ordinaire de l’otorrhée purulente, quand elle n’est pas très-ancienne, est dans les cellules mastoïdiennes. De cette partie, l’ulcération et la carie finissent par gagner les parois de la caisse, puis les conduits labyrinthiques, et par pénétrer enfin toute la substance du rocher, que l’on trouve, dans les ouvertures cadavériques, ramolli et vermoulu. Assez souvent alors toutes les sinuosités et cavités de l’oreille interne se trouvent détruites et confondues en une seule, qui ne forme plus qu’un cul-de-sac au rocher, ainsi que je l’ai rencontré une fois à l’ouverture du cadavre d’un de nos sourds-muets, qui avait perdu l’ouïe dans son bas âge, à la suite d’un long écoulement.

Quoique, dans la plupart des cas, il ne soit pas difficile de reconnaître au premier coup d’œil le caractère purulent de cette espèce d’écoulement, on s’y tromperait néanmoins assez souvent, si l’on n’avait pour le reconnaître les signes mêmes de la carie. Celle-ci s’annonce par la couleur sanguinolente que prend souvent le pus, par la teinte bronzée qu’il donne aux instruments d’argent

DE L’OTORBHÉE. 173

employés aux pansements, et, ce qui rend la chose moins douteuse, par les débris osseux qu’entraîne ou qu’a déjà entraînés la suppuration.

Quelquefois il suffit d’inspecter le conduit auditif, après l’avoir bien lavé, pour reconnaître la carie à la dénudation et à l’aspect granuleux de ce tube osseux. Ordinairement les premiers débris sortis avec le pus sont les osselets de l’ouïe. Quelquefois, après avoir été détachés, si la membrane tympanique n’offre qu’une petite ouverture, ils restent plus ou moins longtemps daDS la caisse, encroûtés d'une matière épaisse, qui en rend l’issue encore plus difficile, et même impossible, jusqu’à ce que la destruction complète de la membrane cesse de s’opposer à la sortie de ces corps étrangers.

Lorsque la suppuration et la carie s’établissent dans les cellules mastoïdiennes, une douleur sourde se fait sentir à la région de l’apophyse mastoïde, et augmente par le toucher si l’on appuie fortement les doigts sur cette éminence osseuse, qui présente même quelquefois un peu de rougeur et d’empâtement, ainsi que j’ai eu deux fois occasion de l’observer. Cette rougeur et cet empâtement sont les signes avant-coureurs de l’ouverture fistuleuse de cette portion du temporal, à travers lequel le pus s’échappe alors en partie, ou même en totalité, lorsque la membrane tympanique n’a pas été déchirée.

Cet accident appartient essentiellement à l’otorrhée purulente. Il en résulte d’abord un petit dépôt froid, derrière l’oreille, qui n’est accompagné d’aucune douleur bien vive. La peau se colore d’un rouge brun, s’amincit , et s’ouvre pour donner issue à un pus mal élaboré. Si les circonstances qui ont précédé la formation

du dépôt, ou si l’exploration par la sonde du fond de cette ouverture fistuleuse, ne viennent éclairer le chirurgien , il pourra prendre pendant longtemps 1 écoulement pour la suppuration d’une tumeur scrofuleuse. Le diagnostic sera bien plus obscur encore et bien moins susceptible d’être éclairé par la sonde, si, au lieu de s’accumuler derrière ou dessous l’apophyse mastoïde, le pus vient à fuser sous les muscles qui ont leur attache à cette éminence, et se prononcer à la partie latérale du cou, immédiatement au-dessus de la clavicule. Il faut alors se rappeler, pour connaître la nature de cette suppuration , tous les phénomènes avant-coureurs et concomitants, et examiner attentivement l’apophyse mastoïde, qui est toujours plus ou moins douloureuse.

Si la carie, dont se complique toujours l’otorrhée purulente idiopathique, après avoir détruit les cellules mastoïdiennes et miné l’intérieur du rocher, continue à ramollir et à dévorer sa substance, il arrive alors ce qu on voit presque toutes les fois que la carie ronge profondément la table externe des os du crâne. La duremère correspondante à la carie s’altère, se décolle, s’enflamme, suppure; les autres membranes s’affectent à leur tour, l’inflammation gagne le cerveau, et la maladie devient mortelle. Lorsque l’otorrhée se termine par une semblable lésion, la mort n’en est pas la suite immédiate , comme cela arrive quand la même maladie de la dure-mère ou du cerveau vient à compliquer les plaies de tête ou la carie des os plats du crâne. Dans ce cas-ci le malade meurt très-promptement, avec les symptômes adynamiques, au lieu que dans le premier cas, on le voit languir plus ou moins longtemp , ie ister à des céphalées atroces, éprouver même de longues rémissions dans

DE l’otorrhée. 175

ses souffrances, et traîner ainsi pendant des mois et des années une existenee misérable, qui s’éteint dans le marasme, ou que termine à la fin une fièvre aiguë ou même une mort subite.

Cette terminaison de l’otorrhée purulente primitive, compliquée de la lésion du cerveau, les symptômes qui la décèlent, les lésions que laisse voir l’ouverture cadavérique , tout rapproche cette otorrhée de l’otorrhée purulente symptomatique. C’est pourquoi il me suffit d’avoir indiqué ici les principaux traits qui caractérisent la première , me réservant de présenter plus en détail ceux qui lui sont communs avec la seconde, dans la description que je vais en donner.

L’otorrhée purulente idiopathique n’est pas toujours une affection purement locale; souvent elle dépend d'une maladie constitutionnelle, telle que les scrofules et la syphilis.

Page 1