ITÉ EN GÉNÉRAI
là a dû naître l’idée de se faire entendre des sourds en plaçant, entre leurs dents et la personne qui leur parle, des conducteurs du son faits avec des corps solides, tels que des lattes de bois, des tiges de métal, etc. Ingrassia, Athanase Kircher (1) et Boerbaave (2) avaient déjà indiqué ce moyen de communiquer avec les sourds, quand un médecin allemand, Jean Jorissen, en fit le sujet d’une dissertation qu’il soutint à Halle en 1757. Ce n’est à proprement parler que le détail des expériences faites par l’auteur sur son père, devenu complètement sourd à lage de soixante-dix ans, et qu’il parvint à faire entendre , au moyen d’un conducteur de bois placé entre les dents du vieillard, et allant par son autre extrémité aboutir à la bouche de la personne qui voulait se faire entendre de lui. Deux ans après la publication de la thèse de Jorissen, Jean-Henri WMM'cr (3) soutint la sienne sur le même sujet, sans ajouter aucune expérience nouvelle à celles qu’avait fait connaître son prédécesseur. Le conducteur préconisé par ces deux auteurs n’est autre chose qu’uue latte de bois, longue de quelques pieds, large de deux pouces environ, et dont on se sert comme je l’ai dit ; mais on sent combien la nécessité de tenir le conducteur appliqué aux dents doit en rendre l’usage incommode pour la personne qui parle, et gêner l’articulation des mots, outre que la main avec laquelle on le tient en place nuit considérablement à la propagation des sons. Dans les expériences que j’ai tentées sur ce mode de communication avec les sourds, j’ai fait disparaître les inconvénients que je viens de signaler,
(1) Musurgia, lib. i, sect. 7.
(2) Imtltutiones rei mediçœ ; de auditu.
(3) De ratione audietuMper dentes, in-4°; Eeipsick, 1759.
en employant un instrument un peu moins simple, et qui réunit les avantages du cornet à ceux du conducteur solide. C’est une sorte de porte-voix en bois, de forme pyramidale, terminé, du côté destiné à être saisi par les dents du sourd, par une ouverture aplatie en forme de sifflet, à la manière d’une anche de clarinette. L’autre extrémité est terminée, par un pavillon dans lequel la personne qui parle place seulement sa bouche, sans y toucher. L’instrument ne doit pas être porté par les mains, mais soutenu par un fil attaché au plafond, ou supporté par une fourche en bois posant sur le plancher. Il est encore nécessaire, pour que le porte-voix ait un effet suffisant, que les parois en soient très-épaisses, de deux pouces au moins; car si elles étaient minces, comme je l’avais d’abord fait exécuter, la propagation des sons serait trop faible pour l’oreille du sourd. Toutefois celui-ci peut l’être au point que cet instrument soit impuissant, et qu’on se trouve réduit à recourir au conducteur de Jorissen, qui, en raison de son contact immédiat avec la personne qui parle, propage les sons avec plus d’intensité. On peut alors donner, à l’extrémité que cette personne doit’saisir avec les dents, une disposition qui fasse disparaître une partie des inconvénients que nous avons indiqués plus haut. Cette correction consiste à faire diviser une des extrémités de la latte en deux branches plates, et écartées de deux pouces environ par leur propre élasticité; de sorte que, placées entre les deux mâchoires, elles se tiennent, parleur tendance à s’ouvrir, constamment appliquées sur le bord libre des dents, quel que soit le degré d’ouverture que l’articulation des sons donne à la bouche.
L’avantage que les corps solides, appliqués sur les
DE LA STRDITÉ EN GÉNÉRÂT., parties dures de la tête, peuvent offrir, comme conducteurs du son, m’a fait imaginer une sorte de cornet qui réunit la double propagation du son, et par le conduit auditif, et par l’ébranlement des os du crâne. C’est, à proprement parler, un réceptacle du son, formé par déux calottes métalliques, réunies par leurs bords, et écartées par leurs faces correspondantes. L’une s’applique exactement sur la voûte du crâne, et la touche dans tous les points ; l’autre, beaucoup plus saillante, et par conséquent plus concave que la première, s’en trouve écartée, vers son centre, de près de trois pouces. La cavité qui résulte de cet écartement présente, du côté du front, une ouverture oblongue, garnie d’un pavillon demi-circulaire ; et, du côté des tempes, un conduit qui va gagner le méat auditif. LTn coup d’œil jeté sur les planches éclaircira ce que peut laisser d’inintelligible une description si succincte. Cet instrument , comme tous les précédents, convient à certains sourds, et ne peut servir à d’autres, qui paraissent pourtant l’être au même degré. J’ai vu deux personnes fort âgées, qui ne pouvaient plus converser à l’aide des cornets, s’aider à merveille de cet appareil acoustique ; il a, d’ailleurs, l’avantage d’être toujours en place. Il faut y joindre, pour les femmes, celui de pouvoir être assez bien déguisé sous un bonnet léger de gaze ou de mousseline.
[Nous devons mentionner les appareils acoustiques de MM. Gateau et d’Éon, appareils qui ont été soumis à l’examen de l’Académie de médecine, et sur lesquels M. Thillaye a fait un rapport favorable, mais seulement pour les cas de surdité légère.
L’invention de MM. Gateau et d’Éon consiste dans la
facilité et la promptitude avec lesquelles on peut placer et déplacer ce nouveau moyen acoustique : une fois mis en position, il s’y maintient avec assez de stabilité pour permettre à celui qui en fait usage de se livrer aux exercices les plus violents. Pour remplir cette indication , les inventeurs ont imaginé de prendre, avec de la cire molle ou toute autre substance équivalente, l’empreinte de l’auricule; empreinte qu’ils reproduisent ensuite, aussi exactement que possible, avec une mince feuille d’argent, qui dès lors présente des saillies là où le pavillon auriculaire offre des anfractuosités , et, réciproquement, des creux là où il présente des éminences. Sur cette lame métallique ainsi préparée, on fixe le cornet destiné à renforcer les sons : le tube auriculaire de ce cornet traverse ainsi la feuille d’argent, et doit être convenablement prolongé, pour s’engager jusqu’à une certaine profondeur dans le conduit auditif. L’engagement mutuel des éminences et des anfractuosités correspondantes déterminera donc entre elles une adhérence qui fixera l’oreille acoustique avec assez de solidité pour qu’on n’ait pas à craindre de la voir déplacée par des mouvements qui n’agiraient pas sur elle directement. Pour la mettre en place ou la retirer, il ne faut pas plus de temps qu’il n’en faut à un myope ou à un presbyte pour placer ou ôter ses lunettes.
D’après les essais qui ont été tentés sur cet appareil, l’Académie a pensé qu’il pouvait être utile aux personnes atteintes d’une légère surdité ; et c’est uniquement dans ces circonstances qu’elle en a approuvé l’usage.
En général, ainsi que le remarque M. Kramer, tous /les appareils acoustiques auraient rempli le but qu’on se y propose, si les sourds n’avaient surtout besoin que d’un
son très-fort ; mais il n’en est rien : le plus grand nombre , et surtout ceux qui souffrent de bourdonnements, sont affectés d’une manière pénible par tous les sons forts, et surtout par tous ceux qui sont très-vibrants. La force que les instruments acoustiques en métal donnent au son en détruit tout à fait la clarté ; et les efforts nécessaires pour débrouiller et comprendre les paroles qui ont un son trop élevé surexcitent tellement le nerf auditif, qu’ils en augmentent rapidement la paralysie. Cette surexcitation ne peut être évitée : car il est impossible de construire les cornets acoustiques de manière que la force qu’ils donnent au son s accorde parfaitement avec l’excitation que chaque oreille exige ou peut supporter : cette précision ne se trouve que dans le rapport des lunettes avec la faiblesse des yeux.]
Rapport des os de la tête avec l’organe auditif.
Le rapport des os du crâne avec l’organe auditif a paru indispensable à plusieurs auteurs pour assurer la propagation des sons. Pérolle, de Toulouse, a présenté à l'ancienne Société royale de médecine deux mémoires, l’un sur la propagation des sons relativement à l'organe de l’ouïe; l’autre sur les parties qui, dans les sourds-muets, sont les plus susceptibles de transmettre les vibrations sonores. Il a fait des essais nombreux en ce genre. Plusieurs sourds-muets ont entendu non-seulement le bruit d’une montre placée sur quelques-unes des parties de leur tète, mais ont encore éprouvé une espèce d’émotion qui s étendait, par une sorte de mouvement oscillatoire, à différentes régions du corps. Pérolle a dressé des tables dans les-
quelles ces diverses correspondances sont exactement déterminées. L’angle antérieur et inférieur du pariétal, c’est-à-dire la région temporale, lui a paru la région la plus propre aux expériences. C’est aussi celle-là qu’il propose d’exercer pour faire entendre des sons, persuadé que, dans bien des cas , cette méthode pourrait suppléer au défaut de l’organe. Dans son second mémoire, il décrit le cornet dont il s'est servi pour porter sur cette région des impressions sonores.
M. Esser, de Cologne, dans un mémoire sur les fonctions des diverses parties de l’organe auditif, a répété et multiplié ces expériences : il a constaté que les os de la partie postérieure de la tête contribuaient beaucoup plus que ceux de la partie antérieure à la propagation des sons, et que l’effet des vibrations diminuait, ou même s’anéantissait, lorsque la région occipitale de la tète était recouverte ou garnie de cheveux épais.
Plusieurs auteurs , et surtout Swan, n’admettent point que le son soit propagé mécaniquement par les os du crâne ; mais ils pensent que le nerf facial est, par une anastomose avec le nerf acoustique, l’unique condition de cette propagation. S’il en était ainsi, l’effet de cette propagation serait plus prononcé à l’endroit où se trouve le plus grand nombre de ramifications du nerf, ce qui n’a pas lieu : le son est même propagé aux endroits où les ramifications n’existent point. 11 faudrait, enfin, qu’une montre appliquée sur la joue distendue s’entendît aussi bien que lorsqu’elle est appliquée sur l’os jugal, ce qui n’a pas lieu également : preuve certaine que ce sont les os du crâne, et non les nerfs, qui sont les propagateurs du son.
Ce rapport des os de la tète avec l’organe auditif
peut être mis utilement en pratique. Nous avons vu plusieurs sourds, qui ne pouvaient retirer aucun profit des instruments acoustiques, entendre distinctement lorsqu’une personne, placée derrière eux, parlait audessus de leur tête découverte. Cette personne avait acquis par expérience le timbre de voix nécessaire pour se faire mieux entendre : car il faut toujours se rappeler que le son doit être clair, tranquille et plein, pour que les sourds puissent le recueillir d’une manière nette et facile, et comprendre le mot qu’on prononce.
Effets consécutifs de la trépanation du crâne sur l’ouie.
M. Larrey a observé, sur plusieurs invalides qui avaient subi la trépanation du crâne, les phénomènes suivants :
1° Tous éprouvaient une sensation pénible lorsque la cicatrice résultant de cette opération n’était pas recouverte par un corps solide qui la bouchait hermétiquement. Cette sensation consistait en un bourdonnement perpétuel, qui ressemblait tantôt à une sorte de bruissement, tantôt au roulement de plusieurs voitures un peu éloignées.
2° Le son de la voix de ces invalides frappait d’une manière très-forte l’oreille qu’on appliquait sur la cicatrice elle-même.
3° Enfin, un de ces invalides entendit, ses oreilles étant bouchées, les mouvements d’une montre que M. le docteur Perier (le premier qui ait fait cette remarque ) tenait à une courte distance de la cicatrice,
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sans toucher cependant les cheveux qui la recouvraient.
M. Larrey ajoute :
« Afin de nous éclairer sur le mécanisme de l’audition qui se fait à des degrés relatifs chez tous les trépanés, lorsque surtout l’ouverture du crâne n’est pas totalement close, nous avons prié notre confrère de l’Institut, M. Savart, d’avoir la complaisance de se rendre à l’Hôtel des Invalides pour assister à nos expériences , et se livrer à celles qu’il jugerait convenable. En effet, ce savant s’étant trouvé à notre leçon de clinique, le jeudi 17 octobre 1833, nous avons répété devant lui nos essais sur deux des sujets des observations précédentes, Lehmann et Maison, dit Deneux. Ces essais nous ont donné les résultats que nous avions déjà obtenus, c’est-à-dire qu’après que nous eûmes bouché exactement les oreilles de chacun de ces invalides, et dirigé exactement la voix sur la cicatrice enfoncée du trépan, ils ont répondu à toutes les interpellations ; lorsqu’au contraire on la recouvrait avec du linge ou la paume de la main, ils ne donnaient aucun signe d’audition. Afin de rendre l’expérience plus exacte, nous avons fait faire un tube en bois, poli dans son intérieur, très-mince et évasé à ses deux extrémités, de façon à pouvoir d’un côté s’adapter à la cicatrice, et de l’autre recevoir les rayons sonores. A l’aide de cet instrument, la perception des sons par la perforation du crâne nous a paru s’opérer plus distinctement. Ce résultat n’a lieu cependant que dans les cas où les plaies occupent les régions antérieures de la tête, et lorsque les sons peuvent se diriger sans obstacle vers le trou auditif interne ; car on ne l’observe point dans celles de la région postérieure. Il faut donc, par cette raison,
DE LA SURDITÉ EH GÉNÉRAL, même à l’égard des premières, que le spécimen ne soit pas totalement fermé par une lame osseuse assez épaisse pour pouvoir intercepter les rayons sonores.» (Larrey, Clinique chirurgicale, t. V, p. 34.)
Ces observations présentent un grand intérêt, et méritent d’être vérifiées dans des circonstances analogues ; car, si elles se reproduisent constamment, on est en droit de conclure que la surdité indépendante des nerfs, et rebelle à tous les moyens, trouverait une ressource extrême dans la trépanation du crâne.]