GÉNÉRAL
DE LA SURDITÉ EN son, en le faisant réfléchir par certaines substances vibrantes , ou circuler dans des cavités favorablement disposées à cet effet ; mais la grande difficulté est dp conserver en même temps la netteté des sons ainsi renforcés, et nul doute que les anciens ne fussent parvenus à réunir ces deux avantages. Que sont, sous le rapport de la propagation des sons faibles, nos salles à voûtes elliptiques, en comparaison de ces auditoires taillés en limaçon dans le creux d’un rocher, par les ordres de Denis le Tyran, et au moyen desquels le moindre mouvement, le plus faible gémissement des prisonniers arrivaient, dit-on, du fond des cachots jusqu’à la chambre àcoucEer de ce prince ombrageux? Le porte-voix, dont nous rapportons l’invention au milieu du dix-septième siècle, et que nous attribuons an chevalier Samuel Moreland, était certainement connu des anciens, qui s'en servaient peut-être avec plus d’avantage. Kircher ,((t) nous assure avoir trouvé, dans la - bibliothèque du Vatican, un livre intitulé Sécréta Arùtoteïis ad Alexandrum Magnum, dans lequel est décrite une corne circulaire, de cinq coudées de diamètre, au moyen de laquelle le roi conquérant pouvait se faire entendre de son armée à la distance de cent stades, qui équivalent à peu près à douze milles. Ce résultat est bien supérieur à celui qu’on obtint en Angleterre, dans les expériences faites avec le porte-voix du chevalier Moreland, qui propageait la voix'seulement à la distance de deux milles, en pleine mer, et par un vent favorable (2), Nos cornets acoustiques ne sont cependant, dans toutes
(1) Phonurgla nova, Kempten, 1673.
(2) Journal des savants, apnée 1672.
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leurs modifications, qu’une application du porte-voix des modernes , et se trouvent par conséquent très-imparfaits, comme cet instrument. Les anciens, qui donnaient peu d’attention à cette classe de maladies qui constituent ce que nous appelons nos infirmités, et qui par conséquent nous ont transmis fort peu de chose sur la surdité, nous ont laissé ignorer s’ils employaient, pour aider les sourds à entendre, les connaissances d’acoustique aux moyens desquelles ils parvenaient à donner plus de force et de portée à la voix humaine. Cependant on serait tenté de croire que l’office du cornet ne leur était pas inconnu ; et il est probable que ce qu’on rapporte du traitement de la surdité par Asclépiade, au moyen de la trompette, doit s’entendre de l’emploi seulement d’une espèce de porte-voix, pour aider dans leurs fonctions les oreilles frappées d’une surdité incomplète.
L’insuffisance de nos cornets acoustiques a été sentie par tous ceux qui s’en sont occupés, et l’on a cherché à en composer de moins imparfaits. Comiers (1) parle d’un instrument inventé par le père Hautefeuille, et au moyen duquel le bruit que faisaient deux personnes marchant dans la rue était, dit-il, semblable à celui qu’aurait pu produire la marche d’une armée entière ; le froissement des souliers sur le pavé ressemblait à celui d'uue meule qui aurait roulé sur des cailloux ; la voix humaine paraissait sortir d’une trompette parlante, mais avec uhe telle confusion cependant qu’on ne pouvait distinguer aucun son. Nuck (2) donne la description d’un cornet contourné en cor de chasse, lequel arç no t it I c mcoup
(1) Traité de la parole, Liège, 1691.
(2) Operationes et expérimenta chirurgical, Leyde’, 1692. . <
la force du soi fit us le désavantage de
le rendre plus confus pour l’oreille. L’instrument de Duquet, gravé dans le recueil des machines de l’Académie royale des sciences (1), augmente aussi le retentissement du. son, mais n est pas exempt de l’inconvénient qui jusqu’à présent a été attaché à cet avantage ; je veux parler de cette confusion du son due à l’augmentation de son intensité. Aussi, dans mes nombreux essais me suis-je efforcé de résoudre cette difficulté, c’est-àdire d’obtenir de mes instruments des sons qui fussent en même temps et forts et distincts. J’avouerai que je n’ai pu arriver à la solution de ce problème, quoique j’aie la satisfaction de n’avoir pas perdu entièrement mes peines. Ainsi, par un moyen fort simple , dont je me suis avisé, et que j’indiquerai plus bas, je suis parvenu à donner plus de netteté au son, sans lui ôter beaucoup de son intensité; et j’ai trouvé que, dans les cas de surdité peu intense, on pouvait faire le sacrifice de quelques degrés de force dans le son, tandis que, dans les surdités très-prononcées, au contraire, le retentissement de l’instrument ne nuisait pas à la perception de ces mêmes sons , q#i auraient été très-confus pour des oreilles saines ou moins dures. J’ai reconnu par là qu’il en était des cornets acoustiques comme des lunettes, qui doivent varier selon le degré de faiblesse du sens qu’elles sont destinées à aider dans ses fonctions. Toutefois il m’a été impossible d’établir à priori les formes, les dimensions à donner à l’instrument pour telle ou telle espèce de surdité, et même pour tel ou tel degré de cette infirmité ; et, bien que ce principe géné-
ral soit vrai, qu’il faut des instruments très-retentissants pour des surdités très-prononcées, et le contraire dans les cas opposés, il y a dans cette infirmité des différences impossibles à saisir , autres que celles qui dépendent de son intensité, et qui font qu’on ne peut rien établir de fixe à ce sujet. Il résulte de là que ce n’est qu’en essayant de plusieurs sortes de cornets que le sourd peut trouver celui qui lui est le plus utile.
J’ai soumis à des essais comparatifs les différentes matières dont on peut composer les appareils acoustiques , et, me laissant guider par les expériences de Pérolle (1), j’avais d’abord donné, pour la construction de ces machines, la préférence aux substances ligneuses, que ce médecin avait reconnues le plus éminemment douées de la force de propagation. Mais j’ai trouvé que, pour la propagation des sons vocaux, le bois était bien inférieur aux métaux , que, sous le même rapport, les expériences de Pérolle placent au second rang. Parmi les métaux, l’argent, le cuivre et le fer-blanc m’ont paru préférables aux autres. J’ai essayé d’en faire construire avec la matière des cloches ; mais les dispositions prescrites ayant été mal observées, je ne saurais émettre une opinion sur l’avantage que pourrait offrir cette composition éminemment vibrante.
Quant à la forme qu’il convient de donner à ces sortes d’instruments, il m’a paru presque démontré qu’on a peu davantage à retirer des inductions fournies par les
(i). Expériences physico-chimiques relatives à la propagation du son dans quelques fluides aériformes; dans les Mémoires de V Académie royale des sciences de Turin; 1786-1787 .—Mémoire sur la propagation du son dans divers milieux, et la causf de la résonnance des instruments de musique; même recueil, années 1790-1791. t
lois de la physique ; que la forme parabolique, par exemple, qui passe pour être la plus favorable au renforcement et à la propagation des sons, n’a aucune supériorité sur d’autres beaucoup plus simples, comme la forme conique ou le cornet pyramidal. Cette vérité une fois constatée, j’ai dû puiser, ailleurs que dans les lois de la physique morte, des données pour la construction des cornets acoustiques, et chercher si je ne pourrais en trouver de plus heureuses dans l’étude de la physique animale, ou de la structure anatomique de l’organe même que je me proposais d’aider dans ses fonctions. Il m’a semblé que puisque la physique avait emprunté à l’oeil, pour la réflexion et la réfraction des rayons lumineux, ses surfaces convexes et concaves, ses membranes opaques et transparentes, et ses différents milieux, il devait y avoir quelque avantage, pour la propagation et le renforcement des rayons sonores, à imiter les parties de l’oreille le plus évidemment destinées à remplir ce double but, telles que le conduit auditif, la caisse et sa membrane, les conduits spiroïdes et demicirculaires du labyrinthe. Si mes résultats n’ont pas été aussi heureux que j’aurais pu l’espérer de mes nombreux tâtonnements, du moins puis-je dire que les instruments construits d’après ces inductions anatomiques sont en général préférables aux autres, surtout pour la netteté du son. J’ai donc fait exécuter des appareils acoustiques contenant une excavation représentant la caisse, séparée du pavillon par une espèce de diaphragme. Dans quelques-uns de mes instruments, cette première cavité s’ouvre dans une seconde, roulée sur elle-même en forme de limaçon, dont elle est quelquefois séparée par un second diaphragme, fait, comme le premier, d’un
morceau de baudruche. Dans ceux qui se trouvent ainsi renforcés d’un limaçon, cette dernière partie s’applique par son sommet au conduit auditif. Quand l’instrument est simple, et n’est muni que d’une cavité tympanique, celle-ci s’ouvre alors dans un conduit de quelques pouces , légèrement conique, et destiné à être reçu dans l’oreilfe. J’ai donné différentes formes à ce tympan artificiel; je l’ai fait faire d’abord cylindrique, comme un petit tambour, puis elliptique ; je me suis arrêté à cette dernière disposition, qui m’a paru augmenter plus sensiblement la force du son. Dans tous les cas, je le ferme du côté de l’orifice qui doit recevoir une membrane ténue, et souvent j’en fais placer une pareille à l’orifice opposé. Le but de ces cloisons membraneuses est de diminuer légèrement l’intensité du son, et d’en augmenter beaucoup la netteté. On peut appliquer cette modification aux simples cornets de forme conique , qu’on fait diviser alors en trois pièces, qui s’ajustent en se recevant réciproquement. Alors on tend sur les deux orifices du segment du milieu un morceau de baudruche mouillée ; et il arrive que lorsqu’on veut ajuster cette pièce avec-les deux autres, son insertion, devenue par là plus forcée, augmente naturellement la tension des deux cloisons.
J’ai parlé de l’avantage que pourrait offrir, pour le renforcement du son, la forme en limaçon, appliquée à la construction des cornets. Il est nécessaire, pour que ces conduits sinueux produisent l’effet qu’on en attend, que leur diamètre aille toujours en décroissant, depuis le pavillon jusqu’à l’emboucnure auriculaire ; car si l’on se contentait d’adapter au cornet deux ou trois spires cylindriques, comme cela se pratique pour le cor de
chasse, onn’obtiendrait qu’une très-légère augmentation du son. Mais la construction d’un tube roulé sur luimême et diminuant toujours de diamètre, depuis le pavillon jusqu’à son embouchure, est fort difficile à exécuter en métal, surtout pour les petits cornets ; c’est ce qui m’a engagé à les remplacer par ceux que la nature offre tout faits, dans un grand nombre de coquillages univalves pris dans la classe des enroulés ou desjmrpnrifères (Lamarck) ; tels sont par exemple les vis, les buccins, les cônes. J’entame le sommet du spire jusqu’à ce que je pénètre dans le conduit, et je fais adapter à cette extrémité tronquée un petit tube légèrement recourbé, terminé par un rebord qui lui donne la forme d’une olive percée, et dont le diamètre est calqué exactement sur celui du conduit auditif ; il y a quelque avantage à en garnir le grand orifice d’un pavillon qui lui donne plus d’évasement, pour l’admission des ondes sonores, et alors la coquille est en quelque sorte tout l’instrument. Si on veut obtenir les sons plus renforcés, on ajuste à ce même orifice, ainsi que je l’ai déjà indiqué, un tympan formé par une ou deux membranes, lequel reçoit alors un pavillon (1).
Pour que ces sortes de cornets remplissent parfaitement leur office, il est nécessaire qu’ils aient une certaine capacité, sept à huit pouces au moins de diamètre, depuis l’embouchure jusqu’au pavillon ; plus petits, leur effet est presque nul ; et il en est de même de tous ces instruments, quelle que soit leur construction. Je n’ai vu qu’un très-petit nombre de sourds retirer quelque avantage de ces espèces de conques en argent et en or
(1) Voyez les planches.
qu’on adapte au pavillon même de l’oreille et à son conduit, demanière à leur former une sorte de revêtement intérieur : plus commodes et moins apparents, ces petits appareils avaient été préférés à de plus grands; mais les personnes qui en faisaient usage m’ont avoué qu’elles entendaient beaucoup mieux avec ces derniers. Je dois toutefois excepter de cette proscription des petits cornets , certains cas fort extraordinaires où ils produisent un effet presque merveilleux : quoiqu’ils se bornent à faciliter par leur présence la perception des sons, ils fout sur-le-champ disparaître la surdité, et rendent à 1 audition toute sa netteté. Dans les cophoses qui dépendent d’un engouement catarrhal du conduit, souvent accompagné de boursouflement de la membrane, l’effet de ces petits conduits enfoncés dans celui de l’oreille (car tout l’instrument se réduit à un simple tube) se comprend aisément; mais que.cet avantage se présente également dans quelques cas de surdité avec perte de la membrane et des osselets, sans écoulements, ni embarras dans le conduit, et cela sur un individu et point sur d’autres, quoique chez tous la surdité soit de la même nature, voilà ce qui peut s’expliquer, du moins d’une manière satisfaisante. Voici un autre phénomène , non moins curieux, observé dans l’uSage de ces petits cornets. Trois ou quatre fois je les ai vus ne produire aucun effet jusqu’au moment où je les humectais avec un liquide quelconque, et cesser leur office aussitôt que l’évaporation, aidée par la chaleur de l’oreille , les avait rendus secs. Je conseille alors de substituer à ces tubes métalliques un bourdonnet de coton mouillé, roulé autour d’un poinçon, qui lui donne ainsi la forme d’un petit tuyau conique, et dont on ne le dégage que lorsque,
à l’aide de ce support, on l’a enfoncé très-profondément dans l’oreille. Je dis profondément, parce que deux fois j’ai vul’expérience ne réussir que lorsque le tube humide était parvenu jusque dans la caisse, à travers l’ouverture de la membrane du tympan. Alors l’extrémité de ce corps faisait sentir, en touchant à l’une des parties de la caisse, une douleur assez vive ; et de suite l’ouïe se rétablissait pour une demi-journée chez l’un de ces deux sourds, et pour quatre ou cinqheures seulementchezl’autre. Il paraîtrait même, d’après une observation toute récente que je viens de recueillir sur le jeune d’Ossières, de Besançon, que la forme creusequej’avais jusqua présent donnée à ces bourdonnets, n’est pas toujours nécessaire. Je m’aperçus que ce jeune homme , vers la fin d’un long traitement auquel je l’avais soumis pour la guérison d’une otorrhée fort ancienne, compliquée de destruction de la membrane tympanique , et de fongosités dans le conduit et dans la caisse, recouvrait l’ouïe pour quelques minutes, à la suite de la douche que je lui faisais donner chaque matin dans le méat auditif : bien que les deux oreilles fussent affectées de la même lésion, et eussent été traitées de même, ce rétablissement momentané de fouie par l’humectation ne s’observait que sur la droite. Pour rendre l’effet plus durable, j’essayai de porter dans l’oreille un tampon de coton mouillé, pas assez volumineux cependant pour la boucher complètement. Le succès de cette application fut complet ; mais il ne se manifesta que lorsque, comme je l’ai dit plus haut, le corps étranger toucha au fond de l’oreille , lequel dans ce cas devait être la caisse elle-même. 11 fut très-facile à ce jeune homme d’apprendre à placer lui-même cet officieux bouchon dans son oreille, et de la maintenir
ainsi constamment dans un état analogue à la guérison la plus complète.
Tous les instruments dont nous avons parlé jusqu’ici ne sont que des conducteurs ou des propagateurs du son, au moyen desquels il arrive ou plus fort, ou plus net, ou plus direct, au fond du conduit auditif, porté par l’air interposé entre le corps sonnant et l’organe entendant. Mais l’air, comme on le sait, n’est pas le seul milieu qui puisse servir de véhicule au son; et d’un autre côté le conduit auditif n’est pas non plus la seule voie par laquelle cet agent puisse arriver à l’oreille. Il en résulte qu’on peut employer, pour propager le son, d’autres conducteurs, des corps solides, par exemple, de fer ou de bois , qui viennent aboutir aux dents ou aux os du crâne les moins chargés de parties molles et les plus voisins de l’oreille, tels que l’apophyse mastoide et même les bosses pariétales : et comme il est bien reconnu que les corps solides transmettent le son avec bien plus d’énergie que les milieux gazeux, on obtient par là, au moyen de ces mêmes corps, chargés des ébranlements sonores, et mis en contact avec les parties qui sont contiguës à l’oreille, un mode d’action très-propre, par son intensité à ébranler le sens le plus engourdi.
1 'fout le monde connaît l’expérience de la poutre percutée avec une épingle à une de ses extrémités, et comimuniquant le bruit de ce petit choc à la personne placée près de l’autre extrémité, sur laquelle elle applique la tempe. On sait aussi que les enfants , se bouchant les oreilles avec les doigts, s’amusent à entendre, par le moyen des dents, les sons que rend une pincette frappée à l’extrémité de ses branches et suspendue à la bouche, à l’aide d’un cordon serré entre les deux mâchoires. De