‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'audition (volume 3)Chapitre 19 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De la surdité par concrétions, ou autres corps étrangers arrétés dans le méat auditif.

À L'ARTICLE des COrps étrangers ou devenus tels qui peuvent embarrasser l'oreille, j'ai dit comment ces Corps pouvaient s'y former ou s’y introduire, quels ils étaient, les accidents qui en résultent , et com=

ment il faut s'y prendre pour en opérer l’extrac-

on. [| me suffirait donc de marquer 1ci la place de l'espèce de surdité qui en est l'effet, et dont la guérison découle de l'expulsion de cette cause matérielle, sujet dont j'ai traité amplement dans la première partie de cet ouvrage. Mais il s’en faut de beaucoup que tout soit dit sur ce point, et Ne

(1) Saunders, The Anatomy of the human ear.

qu'il suffise wujours de débarrasser Voreille, des corps étrangers qui Vobstruent, pour la rendre à ses foncüons. Par exemple , après l'extraction des concrétions cérumineuses , l’ouïe fort souvent ne se rétablit point, ce qui tient à des causes qu'il n'est pas inutile de signaler 101. |

* La sécrétion surabondante du cérumen est souvent le résultat d’une fluxion de tout l'organe audi- CE; la caisse s’engorge alors en même temps et par la même cause que le conduit auditif, d'où il résulte qu'après avoir désobstrué celui-ci, on ma fait qu'enlever un des obstacles à l’arrivée du son dans l'intérieur de l'organe auditif. Lorsque la caisse a été le siége d’une otite ou d’une otorrhée, l’écoulement venant à tarir, laisse ordinairement le méat auditif rempli d’une sorte de crasse plus où moins épaisse qu se durcit et ferme l'oreille aux rayons sonores. L'extraction qu'on en fait dans ces cas est aussi, fort rarement suivie de succès. J'ai même vu cette opération avoir une issue encore plus défavorable, celle d'augmenter où de compléter la surdité, quoique je sois sûr de n'avoir employé aucune tentative susceptible de léser quelque parue essentielle de l'oreille.

L’extraction des corps étrangers engagés dans V’oreille , ou des vers qui s’y sont développés, présente aussi des résultats irès-différents. Ordinairement l'ouïe se rétablit, mais souvent d’une manière

DE LA SURDITÉ PAR CONCRÉTIONS. 13 incomplète, et quelquefois elle n’éprouve aucune amélioration , sans doute à cause de l’inflammation chronique de la caisse, excitée par le séjour de ces corps étrangers dans le conduit auditif.

D'autres fois, l’ouïe ne reprend ses fonctions que deux ou trois jours après qu'on a complétement dégagé le conduit, sans qu'il:se manifeste dans l’oreille, pendant cet intervaile de temps, aucune espèce de suintement. Il est à croire que l'oreille longtemps fermée aux sons, par l’obstruction du conduit , se trouve en quelque sorte paralysée par l'effet de cetté maction , et qu’elle a besoin d’être réveillée par le stimulus répété des sons avant de parvenir à percevoir avec netieté. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que touies les fois que j'ai été témoin d’un pareil fait, ce n’a été que sur des personnes très-âgées qui avaient perdu l’ouïe depuis bien long - - temps. On peut voir dans l'observation dont madame la marquise de Crussolles est le sujet, un exemple de cette amélioration subséquente ei graduelle de l’ouie, après l'extraction de corps étrangers. FR |

Enfin , un phénomène bien différent et bien moins susceptible d'explication se présente quelquefois ; l'ouïe, revivifiée après l’ablation de l'obstacle

qui s’opposait à l'admission des ondes sonores, jouit quelques instants du recouvrement de ses facultés pour les perdre de nouveau et sans retour, de même

que souvent, après l'extraction de la cataracté , l'opéré revoit encore une fois la lumière à laquelle ses yeux vont rester pour toujours insensibles.

Il n’est point d'espèce de surdité sur laquelle il me füt plus facile d'accumuler un grand nombre d'observations heureuses. Je me contenterai d’en | ajouter encore ici quelques-unes des plus intéres-

santes. | |

LXXIX"® OBSERVATION. — Madame la marquise de Crussolles ayant perdu la vue dans sa vieillesse , vivait résignée à cette infirmité , et consolée de la privation de ce sens par les jouissances de celui de l’ouiïe. Mais bientôt ce dernier venant à s’affaiblir à son tour, madame de Crussolles se vit menacée d’une existence plus déplorable que la mort. En effet, cette surdité, après avoir fait d'abord des progrès assez lents, augmenta en quelques semaines d’une manière si prodigieuse, qu'il ne fut plus possible ni à lune ni à l’autre oreille de se prêter à la perception de la parole. Si on essayait ‘de faire violence à l’organe en élevant fortement la voix , il n’en résultat pour l’ouie qu’une sensation confuse et même douloureuse; si on baissait la

voix, les sons n'étaient point perçus; de sorte qu'il fallait trouver un ton moyen; entre le haut et le bas, pour faire arriver les mots à l'oreille, encore était-il nécessaire qu'ils fussent courts et prononcés isolément, tels que le oui et le non, Malgré ces

deux conditions favorables , ces monosyllabes, si nécessaires à la communication des idées , arrivalent si rarement avec nelteté dans l'organe , que madame de C...……. avait trouvé plus simple de les remplacer par deux signes manuels. Deux positions différentes qu'elle donnait à son pouce, l'une de flexion , l’autre d'extension , lui servaient à obtenir plus facilement de la personne qu’elle interrogeait une réponse négative ou positive. Ainsi, à l'excepuon de ce simple moyen de communication, quine permettait que des relations excessivement bornées, madame de Crussolles, au milieu des ténèbres et du silence ‘qui lenvironnaient , se trouvait en quelque sorte réduite à une vie végétative. Des injections de | toute espèce avaient été sans effet, ainsi que Papplication des vésicaioires derrière les oreilles. Les cornets acoustiques les plus forts n'avaient pu également être d'aucun secours à un sens aussi nr fondément engourdi. |

Cônsulté sur cette surdité; j je répondis que je ne pouvais en juger qu'après avoir examiné les oreilles au soleil. Le jour fut pris pour le lendemain, et le médecin de la famille, M. Lalouette fut invité à se trouver avec moi. Le temps était propice : il faisait un beau soleil qui me permit de porter mes regards dans toute l'étendue du méat auditif. J’apercus dans le fond de ce canal quelque chose d’opaque qui ne me permettait pas de distin-

guer la membrane. En y portant un stylet, je sentis que ce corps étranger était dur et résistant. Après deux tentatives assez douloureuses, j'en détachaiï uelques fragmens. C'était une concrétion calcaire enduite d'un cérumen noirâtre très-dur. J'y revins à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'enfin le conduit, débarrassé de la plus grande partie de l'obstacle qui lobstruait, offrit un libre passage aux sons; ce dont

nous fümes assurés quand nous entendimes cette

dame s’écrier avec l'accent de la joie la plus vive :

J'entends , j'entends tout ce que vous dites. Mais soit que le premier abord des rayons sonores eut fortement exalté la sensibilité de l'organe, soit que cette dame , dans l'excès de son ravissement , se fût exagéré le succès de l’opération , nous trouvâmes , par quelques épreuves , qu’elle entendait véritable ment la voix des personnes qui lui parlaient, mais quelle distinguait fort difficilement les paroles. Nous n'avions encore désobstrué que l'oreille droite, il restait à faire la même opération à celle du côté gauche. Elle fut plus difficile et plus douloureuse, à cause de la plus grande dureté des matières concrétées qui se trouvaient au fond du conduit. Le résultat fut aussi moins satisfaisant ; de sorte que , de ce côté, la surdité n'était que faiblement diminuée. Sans insister davantage sur les moyens d'extraction, je me bornaï à faire quelques injections d'hydromel, et à recommander qu’on les

répftât dans la journée. Le lendemain Vouïie était beaucoup plus nette que la veille, quoique les injections n’eussent rien amené. J’examinai l'oreille au soleil, et je trouvai de l’un et de l’autre côté le conduit auditif débarrassé de tout obstacle, mais légèrement enflammé. En peu de jours cette inflammation se dissipa, et j'eus la satisfaction d'entendre cette dame m'assurer qu’en lui rendant l’ouïe, Je l'avais rendue à la vie et au bonheur.

LXXX"€ OBSERVATION. — Une sage -femme, âgée de 23 ans, veuve, n'ayant Jamais eu d'enfant , douée d’un tempérament lymphatique, sujette à des flueurs blanches depuis la puberté, fut prise, à la suite des plus vifs chagrins, d'un mal de tête violent, pour lequel on employa sans succès la saignée , les purgaufs , les pédiluves et les médicamens connus sous le nom de céphaliques. Découragée par le peu de succès des remèdes , elle y avait renoncé totale-

,meni depuis deux mois, lorsqu'un jour, sans cause ‘connue, elle se trouva tout-à-coup délivrée de sa céphalalgie. Mais le lendemain, à son réveil, elle s’aperçut qu’elle entendait beaucoup moins, et s'étant bouché avec le doigt l'oreille droite , elle reconnut qu'elle était entièrement sourde de l'oreille gauche. À cette surdité se joignaient par moments des sifflements et des bourdonnements plus pénibles et plus imcommodes que la privation même de louïe. On mit en usage, pendant six mois, des injections

émollientes , détersives , anodines, qui n eur £ | cun succès. Cette don resta sourde, et sourde au point que, bien que l'oreille gauche n’eût éprouvé aucune altération dans ses fonctions , et que, pour en ürer tout le parti possible , la personne eût l'attention de la diriger du côté d’où partaient les sons, l’ouïe en général ‘se trouvait plus d'à moitié perdue. |

Au bout de deug ans et demi les bourdonnements, qui avaient totalement disparu depuis dixhuit mois, reparurent et furent accompagnés d’une vive démangeaison dans oreille. À cetie époque je donnais mes soins à la malade , tombée dans le premier degré d’une phthisie uns catarrhale, dont elle est morte trois ans après. Comme elle me fit part de ce nouveau surcroît d’ incommodité, J examinai son oreille, et J'apercus à très-peu de profon- “4, deur de orifice da conduit auditif un corps grisâtre, dont je fis aussitôt l'extraction au moyen d’un curedent. L'ouïe se trouva de suite rétablie ; mais elle ne le fut d'une manière complète qu’au bébi de quelques j jours à la suite d'un écoulement de matière blanchâtre fétide, qui tarit de lui-même au bout d'une semaine, après avoir entraîné au dehors des petites concrétions , que la malade m’assura s'être enflammées lorsqu'elle les avait jetées au feu. Quant à celle dont j'avais moi - même fait l'extraction, je remarquai qu'elle était de couleur grise, très-dure,

que la surface en était grenue , et la substance intérieure blanchätre. Comme je ne pensais point alors à faire une étude particulière des maladies de l'oreille, je ne songeai point à conserver ce Corps, ni à le soumettre à un examen plus approfondi. LXX XI PEORSERVATION.— Un magistrat, qu’une surdité très - intense avait forcé de renoncer à ses fonctions, vint me consulter en 1812. Ceue incommodité s'était déclarée brusquement trois années auparavant, à la suite d’un violent corysa. Quatre ou cinq jours avaient suffi pour lui faire perdre presque complétement l'ouïe de l'un et de l'autre côté , Sans autre symptôme qu'une vive démangeaison dans les deux conduits auditifs. Depuis lors la surdité n'avait augmenté ni diminué. Une foule de moyens avaient été tentés, et l’on n'avait pas oublié l'application banale des vésicatoires derrière les oreilles. J'examinai le conduit auditif : je le trouvai rempli d’une matière noirâtre et si d ure, -qu'en le percutant avec l'extrémité de ma sonde , J'en obtenais un bruit peu différent de celui qu’eût produit une pierre. Je fis doucher le conduit pendant quinze jours avec une légère dissolution de potasse. Ces lotions ayant beaucoup diminué le diamètre du corps étranger, et l'ayant détaché des parois du conduit, j'en fis l'extraction avec une curette et des pinces. Cetie facile opération fut à peine terminée, que l'ouie se rétablit imparfaite-

ment d'un côté; mais si énergiquement de l’autre, que M. N... fut comme étourdi par l'impression que firent sur lui les premiers mots que je lui adressai. 11 me semble, disait-il, que vous me parlez avec un porte VOIX, Et il craignait que je ne lui eusse dépouillé l’intérieur de cette oreille. J'examinai l'une et l'autre : il n’y avait entre elles aucune différence; le conduit était sain et légèrement phlogosé; la membrane du tympan un peu injectée aussi, hais parfaitement intacte et transparente. Pour émousser la sensibilité de celle qui percevait les sons d’une manière si fatigante, jy introduisis un petit morceau d’éponge humide. Par ce moyen M.N... sortit de chez moi entendant avec netteté, mais sans douleur et sans trouble, les sons les plus faibles de la voix, et les plus légers bruits. Mais sa guérison fut de courte durée. Au bout de quatre jours je le vis revenir avec une figure consternée. Îl m'annonça que depuis la veille il avait cessé d'entendre, et qu'il était pour le moins aussi sourd qu'auparavant. J'exa=, minai de nouveau l'intérieur de loreille, que je trouvai tout - à - fait libre et dégagé de cette légère phlogose que j y avais remarquée peu de jours auparavant. Instruit par mon expérience du peu de ressource qu’offrent ces sortes de rechutes, je né prescrivis aucun remède, et ne pus déguiser que je n'avais aucun espoir à donner.

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