CHAPITRE XIII
De la surdité par engouement de l’oreille interne.
Cette espèce de cophose est une de celles que j’ai rencontrées le plus fréquemment dansma pratique, etsurlaquelleje puis donner un plus grand nombre d’observations. Elle reconnaît ordinairement pour cause une augmentation du mucus sécrété par la membrane qui revêt l’intérieur de la caisse. Je ne suis pas éloigné de croire que dans cette espèce de surdité, que je désignerai volontiers sous le nom de surdité catarrhale, les différentes humeurs qui baignent l’intérieur de l’oreille se trouvent morbifiquement augmentées. Ou la rencontre de préférence chez les jeunes gens , chez ceux surtout qui sont d’un tempérament lymphatique , d’une constitution molle , portant un teint blafard ou peu coloré , et tourmentés, selon leur rapport, de glaires dans l’estomac, de fontes d’eaux tombant du crâne. Lorsque, sans écoulement, sans douleurs , sans concrétions dans l’oreille externe , de pareils sujets viennent à être atteints de surdité, on peut croire quelle est de l’espèce que je signale ici. Je regarde le diagnostic comme moins douteux si l’arrière-
bouche est remplie d’une grande quantité de mucosités, si la voix n’est pas nette, et se trouve embarrassée à peu près comme elle l’est pendant une salivation mercurielle, ou dans une angine catarrhale. Il n’est pas rare que ces personnes parlent du nez, quoiqu’elles aient les cavités nasales plus sèches même qu’à l’ordinaire, au point qu’on les voit très-rarement se moucher. J’ai même observé deux ou trois fois que la racine du nez était beaucoup plus grosse qu’elle ne l’est ordinairement.
Un symptôme assez constant dans cette espèce de cophose est une grande variation dans son intensité , et qui paraît rarement dépendre de l’atmosphère. Les changements en bien ou en mal se font souvent d’une manière assez brusque, tantôt déterminés par des efforts d’exscréation, par l’action d’éternuer et de se moucher ou de renitler , tantôt arrivant sans aucune impulsion vers la tête , et sans cause connue. Toutefois ces fréquentes variations deviennent plus rares, et cessent même de se faire remarquer, quand la surdité date de plusieurs années. On remarque encore que les personnes atteintes de cette incommodité sont beaucoup plus sourdes le matin en s’éveillant , ainsi que dans les moments de la journée où l’estomac est vide, et toutes les fois aussi qu’elles se sont exposées au froid, ou à l’humidité des pieds ; qu’au contraire , elles entendent sensiblement mieux pendant les chaleurs de l’été , quand elles usent d’aliments ou de médicaments chauds, et surtout après des vomissements spontanés, ou provoqués par des vomitifs. Le conduit auditif, au lieu dêtre sec ou farineux , comme dans quelques autres espèces de cophose, est enduit d’un cérumen abondant, toujours plus liquide;
122 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. et il n’est pas rare de trouver la membrane du tympan privée de sa transparence.
Cette espèce de surdité est une de celles qui se montrent le moins rebelles à un traitement rationnel, pourvu qu’il soit suivi pendant un assez long espace de temps, ce qu’exige la disposition particulière de cette cophose à de fréquentes l’écidives.
Les vomitifs font la base du traitement ; ils doivent être répétés souvent, et administrés très-faibles, de manière à obtenir plutôt des nausées que des vomissements, et à prolonger le plus longtemps possible ce stimulus préliminaire que l’émétique porte aux glandes salivaires et à la membrane muqueuse de l’arrièreboucbe.
Je prescris en même temps, en guise de tabac, l’usage de la poudre de muguet, qui est un puissant sternutatoire. Je fais raser la tête, et tous les jours je la fais frictionner avec une flanelle imprégnée de quelques vapeurs balsamiques ; enfin je place quelquefois à la nuque un séton, que je convertis, quand il a produit un bien soutenu, en deux cautères, par l'insertion d’un pois à chacune des ouvertures. J’ai recours enfin, quand ces divers moyens n’ont pas réussi , aux médications immédiates de l’oreille interne. On peut les pratiquer par trois voles différentes : 1° par l'apophyse raastoïde; 2" à travers la membrane du tympan ; .‘5" par la trompe d’Eustacbe. Je vais examiner avec quelques détails ces trois modes de médication, surtout le second et le troisième, que j’ai beaucoup employés; et je produirai quelquesunes des observations relatives aux essais que j’ai faits.
[Dans l’état sain, l’air qui entre dans la caisse n’y pro-
jip r-L ounuiTE CATARRHALE. 123
doit aucun bruit appréciable . et il faut considérer comme une véritable illusion acoustique le bruit de souffle, indiqué par Laënnec, dans la caisse et dans l’apopbyse mastoïde. Mais quand la trompe, un peu engouée, ne laisse passer l’air que de temps en temps, et par suite dun effort d’expiration, alors ce fluide, franchissant un obstacle , arrive brusquement dans la caisse , distend le tympan, et donne lieu à un bruit sec, que l’on perçoit avec facilité en appliquant l’oreille sur celle du malade.
Lorsque la caisse est plus ou moins pleine d’une matière liquide quelconque, si l’air expiré passe au travers de la trompe et arrive dans la cavité du tympan, il produit alors un bruit muqueux, une sorte de gargouillement à bulles plus ou moins grosses ; et le médecin qui explore l’oreille acquiert la preuve de l’existence d’une affection catarrhale de la caisse. 11 est évident que, quand le malade ne peut faire passer l’air jusque-là, il faut avoir recours au cathétérisme, afin d’obtenir la production de ce râle muqueux, qui est caractéristique : donc, cette opération devient un excellent moyen de diagnostic, et a pour l’oreille tout autant d’importance que l’introduction d’une algalie dans la vessie.]
A. Médication immédiate de l’oreille interne, à travers l’apophyse mastoïde. — Ce mode de médication suppose qu’une ouverture pratiquée par l’air, ou établie par quelque érosion accidentelle , a mis à découvert l’intérieur de l’éminence osseuse. Eiolan, qui avait donné le conseil d’ouviûr, dans certains cas de surdité, la membrane tyinpanique, avait aussi proposé de perforer l'apophyse masto’ide. Une observation de Valsalva avait mis hors de doute la possibilité d’injecter
124 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CnAriTRF. Xltl. l’oreille interne par les cellules mastoïdiennes. 11 avait vu , chez un gentilhomme, cette éminence du temporal ouverte par la carie, et les liquides qu’oii j injectait tomber par la trompe d’Eustache dans l’arrière-houche. Ce fut une observation à peu près pareille qui , vers le milieu du siècle dernier, engagea un médecin suédois, le docteur Jasser, à tenter cette opération. 11 la pratiqua sur un militaire atteint de surdité, qui venait de recouvrer l’ouïe à la suite d’un abcès, et de la perforation par carie de l’éminence mamillaire. Ce que la nature avait fait d’un côté , M. Jasser voulut que l’art l’effectuât de l’autre. Il fit une petite incision à la peau qui recouvre cette partie du temporal, perça l’os au moyen d’un trocart, et injecta dans les cellules mastoïdiennes une décoction aqueuse de myrrhe. Le liquide sortit par Ja narine du même côté , et au bout de quatre jours cette oreille se trouva à son tour rendue à ses fonctions.
Un des compatriotes de Jasser, le professeur Hagstrœm, pratiqua ensuite cette opération, et n’en obtint pas le même succès ; ce qui ne l’empêcha pas de la préconiser, et d’en faire le sujet d’un mémoire inséré parmi ceux de l’Académie royale des sciences de Stockholm, pour l’année 1789. Ce médecin recommande cette opération dans les congestions catarrhales, purulentes ou sanguines de la caisse, ou des cellules mastoïdiennes, dans les cas de carie des osselets , et dans l occlusion de la trompe d’Eustache. Il trace ainsi qu’il suit le mode opératoire : Inciser les téguments dans l’endroit correspondant à la racine de l’apophyse mastoïde, vers la partie postérieure et externe de cette éminence , un peu derrière l’oreille, pour éviter de blesser l’artère auricu-
laire postérieure ; ensuite perforer cette apophyse ellemême, à son sommet, avec un poinçon en forme de trocart, qu’on dirige de derrière en devant, afin de pénétrer dans les cellules. Pour s’assurer si l’on y est parvenu, M. Hagstrœm recommande d’introduire, dans l’onverture qu’on vient de faire, une petite sonde, qni dans ce cas pénètre plus avant que l’instrument perforateur. Il convient encore, pour faire l’injection, d’avoir une seringue dont la canule remplisse exactement la plaie faite à l’os, afin d’empêcher le reflux du liquide ; avisant tontefois à ne pas le pousser avec trop de violence , de crainte qu’en remplissant tout à coup la caisse, la membrane du tympan ne vienne à se déchirer, ainsi que l’avait vu, dans ses essais sur le cadavre, l’auteur de ce mémoire.
Le docteur Adolphe Murray a fait, sur la dissertation de ce médecin, des réflexions très-judicieuses, accompagnées d’observations anatomiques trop intéressantes pour ne pas trouver place ici. 11 a constaté , par des expériences, la communication des cellules mastoïdiennes avec l’oreille interne ; communication qu’aucun anatomiste moderne ne révoque eu doute, mais qui méritait pourtant d’être appréciée par des expériences positives, parce qu’elle avait contre elle fopinion et les observations de Morgagni. Ce célèbre anatomiste avait vu différentes fois la cavité du tympan séparée des cellules mastoïdiennes par des cloisons membraneuses fournies par la membrane propre de ces cellules, et il n’avait pu parvenir à faire passer de celles-ci dans le tambour des injections de mercure. Celles qu’a faites Murray avec le même métal, après avoir perforé l’apophyse mastoïdienne, ont pénétré dans les cellules et passé de celles-ci
12,6 DEUXIÈME PABTIE, MVRE II, CHAPITRE XIII. dans la caisse. Il a réussi également à introduire par la même Yoie des soies de porc dans le tambour. En multipliant ses recherches sur le même objet , il a trouvé quelquefois l’intérieur de l’éminence mamillaire oblitéré, et les cellules remplies par une matière osseuse et compacte. Il a remarqué encore que les cellules sont moins considérables chez les femmes que chez les hoa)mes ; que la table osseuse qui revêt l’apophyse est inégalement épaisse dans les différents points de son étendue, variant également d’un individu à raulre, depuis une ligne jusqu’à trois ; que, dans les cas d’épaisseur extraordinaire, cette lacune se trouve composée de deux feuillets, entre lesquels il existe de petites cellules irrégulières ; et que les feuillets , ainsi que les cloisons osseuses qui forment les cellules mastoïdiennes, acquièrent avec l’âge une densité égale à celle du rocher, et ne finissent pourtant point par disparaître, comme l’a prétendu Cassebohn. Enfin , A. Murray finit par conclure de ses recherches , 1° qu’en quelque endroit que l’on perfore l’apophyse, les injections pénétreront dans la caisse, à moins que les communications entre les cellules et cette cavité ne se trouvent interceptées par quelque obstacle accidentel ; 2“ que néanmoins l’endroit le plus favorable à la perforation est le centre même de l’apophyse ; 3° que , chez les sujets très-jeunes , le développement incomplet de l’éminence est peu favorable au succès de cette opération ; 4° que , lorsque la paroi de l’apophyse est épaisse et pourvue de diploé , il faut perforer très-profondément, avant d’arriver aux cellules ; 5" qu’il ne faut pas se décider trop légèrement à entreprendre cette opération sur des personnes qui ont l'apophyse petite et peu saillante, de crainte qu’elle ne soit dépour-
vue de cavités; 6“ qu’enfm l’opération, quelque simple quelle paraisse, ne doit pas être tentée sans des motifs très-déterminants.
Un professeur de médecine à Gœttingue, M. Arnemann, a également préconisé cette opération dans un petit ouvrage publié sur ce sujet en 1792. Les cas pour lesquels il l’indique, et la manière de la faire , diffèrent peu de ce qu’on lit dans le mémoire de M. Hagstrœm, et ne sont d’ailleurs appuyés sur aucun fait; ce qui me dispense de faire ici l’analyse de son écrit .
Je ne puis appuyer ou combattre cette opération par aucun fait qui me soit propre ; mais, d’après ce qu’en ont écrit les auteurs qui l’ont préconisée, le peu de succès de leurs tentatives, et ce que j’ai moi-même observé dans les perforations spontanées de l’apophyse mastoïde, je m’en suis fait une idée très-peu favorable : je la crois à la fois inutile et dangereuse. Le succès obtenu par Jasser est un fait trop isolé pour qu’on puisse en tirer une conclusion favorable. Je sais qu’on pourrait s’appuyer d’observations moins rares de surdités guéries ou reproduites par une suppuration à travers l’éminence mastoïdienne , spontanément établie ou supprimée. M. Himly, dans son Mémoire sur la perforation du tympan, en rapporte des exemples. Acre! assure pareillement avoir vu deux guérisons de surdité s’effectuer par l’exfoliation d’une portion des cellules mastoïdiennes; mais ces ouvertures, qui s’établissent à la suite d’un travail morbide , ressemblent peu à celles qu’on pratique au moyen d’un instrument, et il n’est pas inutile d’insister un moment sur cette différence. Lorsque l’apophyse mastoïdienne s’ouvre spontanément, c’est par
(28 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II , CHAPITRE XIII. suite d’une carie qui l’a minée sourdement, et dont les produits, versés dans l’intérieur de l’oreille, en ont nécessairement causé l’engouement et paralysé les fonctions. La même chose à peu près a lieu quand, à la suite d un abcès sous-cutané , cette éminence est creusée de 1 extérieur à 1 intérieur ; le pus fuse dans les cellules et dans la caisse, et y forme également une congestion purulente. Dans 1 un et 1 autre cas, quand l’ouverture de la peau met à jour celle de l’os et les cellules mastoïdiennes, le pus s évacue, et l’on en facilite l’issue par des injections ; alors l’oreille, plus ou moins débarrassée de la matière qui l’obstruait, reprend plus ou moins complètement l’exercice de ses fonctions. Quelle différence entre ce procédé de la nature et celui de l’art ! Elle se débarrasse de la cause matérielle de la surdité par les voies que cette même cause s est frayées par ses propres ravages, tandis que nos instruments s’en vont, au travers de parties saines, à la recherche d’une maladie qui n’est qu’à peine soupçonnée, et à laquelle l’opération ne peut porter qu’un remède superflu ou momentané : superflu, si c’est une matière purulente, qui tôt ou tard se ferait jour au dehors ; momentané, si c’est une congestion muqueuse, qui ne manque pas de se reproduire quand l’ouverture s’est refermée.
J ai dit aussi que 1 opération était dangereuse , et je puis le prouver par ce qui arrive souvent dans les perforations spontanées de cet os. La carie, après avoir détruit les cellules mastoïdiennes, gagne la table interne de 1 os, la dure-mère s'affecte, et une suppuration du cerveau termine d’une manière funeste cette maladie de l’oreille. On peut en voir des exemples dans mes observations d’otorrhép; mais si l’on m’objectait que cette
Dfi LA SÜKDITÉ CATARRHALE. 129
fâcheuse terminaison est moins le résultat de l’ouverture de l’apophyse, qu’une complication ou une suite de l’intensité de la maladie qui a attaqué l’organe auditif, je pourrais citer contre cette opération l’épreuve malheureuse qu’en fit sur lui-même le médecin du roi de Danemark , le docteur Jean-Just Berger, mort en 1791 , victime de cette opération (1).
Ainsi il faut la rejeter comme inutile autant que dangereuse : et , en admettant que l’ouverture spontanée soit favorable à la guérison de la surdité , et qu’elle doive être aidée et entretenue par les procédés de l’art , c’est faire à ce cas particulier l’application d’un des principes les plus généraux de la chirurgie.
B. Médications immédiates de l’oreille interne à travers la membrane du tympan. — Ces médications , de même que les précédentes , se réduisent à des injections , et supposent pareillement une ouverture occasionnée par quelque accident , ou pratiquée par l’art , sur quelque point de la cloison tympanique. A l’époque où la perforation de cette membrane fut répétée en France , et démentit les brillantes espérances qu’y avaient attachées nos confrères d’outre-mer , je pensai qu’on pourrait en tirer un parti plus avantageux en la faisant servir à diriger des médieations dans l’oreille interne , au lieu de se borner , selon le procédé de Camper , à pratiquer une ouverture à la cloison du tympan, pour faire pénétrer l’air extérieur dans cette cavité. Ce projet me fut inspiré par des congestions et des concrétions de diverse nature qui se forment souvent dans la caisse, et que j’avais moi-même observées .en disséquant l’oreille de
(1) Almanach de Gruner, 1792.
Tom. II. 9
130 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. quelques sourds-muets. Il me paraissait presque assuré que , dans ces cas , l’embarras de l’organe céderait sans peine à l’action de quelques liquides fondants ou détersifs , qui , poussés avec plus ou moins de force par le conduit auditif, s’écouleraient par la trompe d’Eustache, chassant devant eux les différentes matières dont la cavité tympanique pouvait être engouée. Ma première épreuve fut faite sur un de nos enfants, retenu à l’infirmerie par une fièvre lente ; et le hasard le plus heureux voulut que ce sourd-muet se trouvât précisément dans les circonstances les plus favorables au succès de l’opération. Je fis part de ce fait à l’Institut , qui le fit constater par des commissaires , et me décerna , d’après leurs rapports , les plus honorables encouragements (!}. J’eus le chagrin de ne pouvoir les justifier par des succès ultérieurs. Cette opération est jusqu’à présent la seule qui m’ait réussi contre la surdité de naissance , quoique je l’aie tentée un assez grand nombre de fois. Mais j’ai été moins malheureux en l’appliquant aux surdités accidentelles, surtout quand elles étaient récentes ; et je ne doute point que je n’eusse obtenu un plus grand nombre de guérisons par ce moyen , si je ne l’avais abandonné peu de temps après , pour y substituer les injections par la trompe d’Eustache. Cependant , comme cette voie n’est pas toujours praticable , à cause des obstacles que je signalerai bientôt, je dois exposer avec quelques détails la manière de procéder à ce second mode de médication immédiate de l’oreille interne.
On perfore la membrane d’après le procédé que j’ai
(1) Voyez le Moniteur des 30 octobre et 13 novembre de l’année 1811.
indiqué ci-dessus, et avec l’attention de bien observer les résultats immédiats de la perforation ; ordinairement elle fait entendre un petit bruit, semblable à celui qui résulterait de la piqûre faite à un morceau de parchemin. Quand la caisse est engouée de mueosités ou de quelque eoncrétion , la ponction ne produit aueun bruit, sans pourtant qu’on puisse conclure que l’embarras existe toutes les fois que ce bruit ne se fait pas entendre. Quelquefois l’ouïe se rétablit immédiatement après la perforation , ce qui indique que la cause de surdité est dans l’occlusion de la trompe d’Eustache. Alors il n’y a plus rien à faire, si ce n’est de veiller à ce que la plaie faite à la membrane ne se referme pas ; ce qu’on ne peut pas toujours empêcher. Dans le cas contraire , c’est-à-dire quand l’audition n’éprouve aucune amélioration de l’ouverture faite à la cloison tympanique, il y a tout lieu de soupçonner que la cavité du tambour est affectée de quelque embarras : pour s’en assurer plus positivement , on reeommande à l’opéré de faire une forte expiration , en fermant en même temps la bouche et les narines. Si l’air sort librement, et sans qu’il soit nécessaire de fermer et de prolonger l’expiration , la caisse et le eonduit guttural sont libres , et il n’y a pas d’espoir à fonder sur les injections, comme moyen direct. Si, au contraire , l’air, refoulé et comprimé dans la bouche et dans le nez , ne sort point, ou ne sort qu’à peine du méat auditif , ou a tout lieu de croire à un engouement de la cavité du tympan , et il faut s’occuper de forcer l’obstacle; ce qui n’est pas toujours facile, lors même que eet obstacle n’est qu’un amas de matière muqueuse ou gélatineuse.
Après de nombreux essais, j’ai reconnu qu’on devait
132 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. donner la préférence à des injections d’eau tiède, répétées jusqu’à dix ou douze fois par jour , à trois reprises différentes, de manière à consommer deux pintes de liquide par jour. D’abord, l’introduction de l’eau dans l’oreille cause une douleur assez vive, des vertiges, de la céphalalgie , et augmente les bourdonnements qui accompagnent assez souvent la surdité catarrhale; mais, dès le second ou troisième jour, ces légers accidents cessent de se reproduire , à moins qu’on ne soit obligé de recourir aux injections forcées ; j’appelle ainsi celles qu’on fait avec une seringue dont la canule , garnie de filasse, s’adapte exactement à l’orifice du méat auditif. Alors le liquide injecté ne reflue que très-difficilement au dehors , après avoir exercé une action très-énergique, et en même temps très-douloureuse, dans l’intérieur de l’oreille , contre l’obstacle qui s’oppose à son passage dans la gorge. Si cet obstacle, ainsi attaqué, ne cède point, il ne faut pas insister trop longtemps , de crainte de provoquer l’inflammation de l’organe. On laisse passer quelques jours , et on revient à la charge , mais par une voie opposée , par la trompe d’Eustaclie. Il est rare cependant , quand l’obstacle est de nature amovible , qu’on n’en vienne pas à bout par les injections forcées.
Tantôt le liquide se fait jour brusquement dans le pharynx, et coule par le nez; tantôt il n’annonce son passage que par une plus grande humidité dans ces parties, que par un stimulus incommode, qui fait éprouver le besoin de se moucher ; mais peu à peu les voies deviennent plus libres , et une partie du liquide injecté s’échappe par la trompe. Les résultats de cette libre communication se présentent avec des modifications nom-
breuses. Tantôt l’ouïe est rétablie complètement , tantôt l’amélioration de ce sens ne subsiste que peu de jours ou quelques heures. Quelquefois les sons retentissent douloureusement dans l’oreille , et les personnes accoutumées à se rendre compte de leurs sensations disent qu’elles entendent plus fort, sans entendre mieux. J’ai \u deux fois se déclarer une otite interne, accompagnée d’une douleur très xive et d’un écoulement de sérosité roussâtre, qui tarit au bout de deux jours, sans prendre plus de consistance , mais qui laissa la cavité du tympan plus engouée et la surdité plus profonde qu’auparavant. Néanmoins, malgré toutes ces difficultés et tous ces inconvénients ,• malgré celui d’entraîner quelquefois la chute des osselets , cette opération est encore une ressource précieuse dans le traitement des cophoses désespérées , et dans les cas surtout où l’on ne peut pratiquer les injections par la trompe. On en sera convaincu par quelques exemples de guérison placés à la fin de cet article, extraits à la vérité parmi vingt-huit cas de traitement infructueux.
G. Médications immédiates de l’oreille interne par son orifice guttural. — Il y a près d’un siècle qu’on a cherché à injecter l’oreille interne par ce conduit ; et rien ne prouve davantage combien les maladies de l’oreille ont été méconnues ou négligées , que l’origine de cette opération et 1 oubli dans lequel elle est tombée. Un maître de poste de Versailles, nommé Guyot, qui était atteint de surdité , peut être regardé comme l’inventeur de cette méthode de traitement. Il fit construire une sonde coudée , qu’il s’introduisait dans la bouche , et avec laquelle il s’injectait la trompe d’Eustache , ou dont il lavait au moins l’orifice, dit le célèbre historien
(le l’Académie des Sciences , à laquelle ce fait fut communiqué en l’année 1724. C’est sans doute à ce dernier effet que devait se borner le proeédé opératoire de Guyot ; car, pour arriver à l’orifice de la trompe d’Eustache avec une sonde coudée , engagée derrière le voile du palais , on est obligé de tirailler en avant cette voûte charnue , de telle sorte que le ehatouillement douloureux et les nausées qui en résultent ne permettent pas, en supposant qu’on puisse arriver jusqu’à l’orifice du conduit guttural , d’y engager la sonde et de l’y maintenir. Les effets que j’ai vu résulter des simples injections dirigées sur les parties voisines de ce canal m’expliquent comment , sans y pénétrer, le liquide injecté dans cette partie du pharynx allégeait la surdité de Guyot.
Quoi qu’il en soit , cette opération ne reçut aucun accueil en France. Vingt ans après , un chirurgien anglais, nommé Cleland, la rappela, et y apporta une modification très-avantageuse , en recommandant d’introduire l’instrument par les voies nasales; mais la sonde qu’il préconise, et dont on voit le dessin dans les Transactions philosophiques (l), présente deux grands inconvénients ; celui d’être flexible, et celui d’être percée comme un cathéter, par deux yeux latéraux pratiqués à son extrémité, ce qui donne au liquide injecté une direction différente de celle du canal. Aussi, quoiqu’il décrive la manière de se servir de cet instrument , et de le diriger à travers les narines , rien n’annonce qu’il s en soit servi lui-même avec succès. Les chirurgiens de Montpellier, qui, au rapport de Sauvages, voulurent
(t) Année 1741.
de tA SURDITÉ CATARRHALE. 135
faire usage de la sonde de Gleland, ne purent en retirer aucun fruit, et ne réussirent à injecter la trompe que lorsqu’ils eurent donné à l’instrument une direction fixe.
Antoine Petit, dans l’édition qu’il donna de l’Anatomie de Palfyn, en 1753, ne fait aucune mention du mémoire ni du procédé de Gleland , et critique à juste raison l’instrument de Guyot, comme incapable de remplir le but qu’on s’était proposé ; il parle d’un autre qu’il a imaginé, qu’il introduisait par la narine, et avec lequel il injectait sûrement lat rompe d’Eustache; ce qui, dit-il , lui réussissait dans bien des cas pour lesquels la pratique comtnunene trouve point de remèdes.
Presque en même temps , en Angleterre, le docteur Douglas indiquait la même méthode, qu’il mettait eu pratique, et à laquelle il devait pareillement des succès. Mais parmi tous ceux qui se sont occupés de traiter la surdité par ce moyen, Wathen est celui qui nous a laissé le meilleur mémoire sur cet objet , et le seul qui nous ait donné quelques histoires de guérison (1).
Ce chirurgien avait eu l’occasion de confirmer par ses propres observations celles de Tulpius, de Valsalva, de Boerhaave, sur la surdité causée par l’engorgement des amygdales ; il avait également observé l’espèce de cophose produite par l’encbifrènement et l’engorgement de la trompe ; il avait eu l’occasion de faire l’ouverture d’un homme âgé de trente-cinq ans, devenu sourd depuis plusieurs années, à la suite d’un catarrhe, et mort de la petite vérole ; et il n’avait trouvé d’autre lésion, dans les deux oreilles, qu’une obstruction de la trompe, pro-
(1) Transactions philosophiques, 1755.
Ï36 DEUXIÈME PAETIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. dnite par la présence d’un mucus épaissi. Enhardi par ce petit nombre de faits, il essaya d’injecter le conduit : de six personnes sur lesquelles il tenta l’opération, cinq se trouvèrent plus ou moins complètement délivrées de leur surdité. Toutefois ces histoires de guérison manquent de détails suffisants. L’auteur, en décrivant le procédé opératoire, a passé sous silence les précautions à prendre, les difficultés qui se rencontrent, et les indices qui nous assurent de l’introduction du liquide dans la trompe ; il omet aussi de désigner avec précision l’espèce de cophose à laquelle ce traitement est plus particulièrement applicable. J’ajouterai, d’après ma propre expérience, que Wathen, en opérant six guérisons de surdité dans l’espace de trois mois, et sur des sourds qui se sont indistinctement offerts à lui, a dû plus d’une fois échouer dans ces tentatives. Une guérison sur six traitements seulement offre une proportion de succès très-rare en médecine pratique, et qui ne peut être qu’exagérée dans la curation des maladies de l’oreille. Quoi qu’il en soit des avantages plus ou moins nombreux, plus ou moins véridiques , obtenus par Wathen , cette opération n’en resta pas moins négligée ou ignorée; et nos traités les plus complets de médecine opératoire n’en font aucune mention. Le docteur Portai n’en a parlé, dans sa Chirurgie pratique, que pour la déclarer impraticable. On ne peut cependant contester la possibilité d’une pareille opération ; et si l’on se refusait à l’induction qu’on peut tirer des faits précédents , je puis en citer d’assez nombreux et d’assez concluants, non-seulement pour démontrer la possibilité de ce mode de médication de l’oreille interne, mais encore pour prouver qu’il est le
plus rationnel et le plus avantageux de tous les moyens indiqués dans le traitement des cophoses. Tl y a près de huit ans que je l’ai tenté pour la première fois ; et depuis que j’ai su me familiariser avec les difficultés que présente l’introduction de la sonde , il s’est passé peu de mois sans que j’aie pratiqué une fois ou deux l’opération, tantôt comme une dernière tentative, après un traitement infructueux, tantôt comme un moyen presque assuré de guérison , manifestement indiqué par un état catarrhal de l’organe auditif, ce qui (on le prévoit facilement) a dû me donner des résultats fort divers. Au reste, je ne suis pas le seul qui, à l’époque actuelle, ait fait revivre avec succès le cathétérisme et l’injection du conduit guttural de l’oreille. Je sais qu’à Lyon , le docteur Saissy a suivi la même voie pour obtenir la guérison de certaines maladies de l’audition. Je ne connais point son procédé ; mais j’imagine qu’il doit peu différer de celui que j’emploie, et que je vais exposer le moins longuement qu’il me sera possible.
Les instruments que je fais servir à cette opération sont; une seringueà injection, une soude creuse d’argent, une hougie de gomme élastique, et un frontal métallique, destiné à être solidement fixé sur la partie qu’indique son nom .
La seringue doit être d’une capacité assez considérable pour contenir un demi-verre de liquide , et assez courte néanmoins pour qu’en la tenant chargée , entre le doigt médius et l’annulaire , le pouce de la même main puisse atteindre l’anneau et faire jouer le piston sans secousse et sans effort.
La sonde a la grosseur d’une de ces plumes de corbeau dont on se sert pour écrire. Sa longueur et sa courbure
138 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II, CHAPITRE XIII. sont telles qu’on les voit représentées dans les planches. L’extrémité destinée à recevoir la canule de la seringue est garnie de deux petits anneaux, soudés à l'opposite l’un de l’autre, et dans un tel rapport de situation avec le bec de la sonde, que lorsque cette partie-ci est placée horizontalement dans le nez, cette disposition se trouve indiquée au dehors par leur direction verticale. L’échelle graduée , qu’on voit tracée à l’une des extrémités de la sonde, est destinée à faire connaître , de la manière que j’indiquerai bientôt, tout ce qui doit entrer de sonde dans le nez , pour arriver à l’orifice de la trompe d’Eustache.
La bougie de gomme élastique destinée à être introduite dans la sonde doit être d’un diamètre un peu moindre que le calibre de cet instrument , mais plus longue de sept ou huit centimètres.
Le frontal consiste en un demi-cercle de cuivre assez mince pour s’élargir ou se resserrer à volonté, et prendre exactement le contour de la partie antérieure de la tête. Deux courroies, cousues à ses extrémités, en font un bandeau complet, qui va se boucler sur le derrière de la tête. De la partie moyenne du cerceau métallique s’élève une pince courbe à coulant, qui , par le mécanisme figuré dans la planche, peut se mouvoir longitudinalement et transversalement, et vient prendre une position fixe au-devant de la narine par laquelle doit être introduite la sonde que cette pince est destinée à saisir et à tenir en place.
Pour procéder à l’opération, on place d’abord le frontal au-dessus des sourcils, et on l’y fixe solidement au moyen de ses courroies. On cherche ensuite à s’assurer de la profondeur à laquelle est située la trompe
DK LA SDRDITÉ CATAllRHALE. 139
d’Eustache dans les fosses nasales ; ce qui varie dans les différents individus selon la longueur du nez, et la convexité plus ou moins grande de l’arcade alvéolaire supérieure. Pour acquérir cette donnée et épargner à la membrane pituitaire des tâtonnements intolérables , il suffit de mesurer la distance qui existe entre le rebord dentaire supérieur et la base de la luette, et qui, à peu de chose près, est la même qui se trouve entre la commissure postérieure de la narine et l’orifice de la trompe d’Eustache. On prend cette mesure avec la sonde même , dont on place le bec sur la luette , et l’autre extrémité entre les deux premières incisives de la mâehoire syncranienne ; or ' cette partie de l’instrument offrant plusieurs divisions linéaires marquées par des chiffres , celle dè ces divisions qui se trouve sous le rebord dentaire, indiquera la profondeur de la trompe d’Eustache , et par là même toute la portion de la sonde qui doit être introduite dans le nez pour arriver à l’orifice de ce conduit. Cela fait, on porte dans la narine qui correspond à l’oreille qu’on veut injecter, la sonde enduite de cérat, ayant la convexité de sa courbure tournée en haut, et son bee renversé sur le planeher de la cavité nasale. Quand la sonde a pénétré dans le nez , jusqu’au point désigné sur l’échelle par l’épreuve que nous venons d’indiquer, vous relevez doucement le bec de la sonde vers la paroi externe de la narine, et vous le sentez alors s’engager dans une eavité qui ne permet pas à l’instrument, tant que vous le tenez fixé sur ce point, d’avancer ou de reeuler. Au reste , cette manœuvre , quoique fort simple, exige une grande dextérité et un tact des plus parfaits, qu’on ne peut acquérir que par des essais répétés sur le cadavre.
Quand vous avez lieu de croire que l’orifice de la trompe a reçu le bec de la sonde , vous engagez son extrémité extérieure entre les deux branches de la pince , que vous tenez au moyen du coulant, et que vous rendez pareillement immobile sur le frontal, en tournant une vis à oreilles, sur laquelle le talon de la pince a la liberté de pivoter.
La sonde étant par ce moyen solidement engagée dans la trompe d’Eustaclie, on place le patient debout devant une table, la tête penchée au-dessus d’une cuvette où doit couler l’eau qui sert à l’injection. On engage alors la canule de la seringue dans l’emboucbure de la sonde, et on pousse le liquide, d’abord lentement, ensuite avec plus de force et de vitesse. Le liquide revient par la bouche, et en grande partie par l’une et l’autre narines. L’opéré ne manque pas, si l’opération a réussi, de porter sa main vers la conque auditive , et de témoigner qu’il éprouve, au fond du conduit auditif, une douleur plus ou moins vive. Si rien de pareil ne se fait sentir, on en peut conclure que le liquide injecté n’a point pénétré dans l’oreille ; c’est dans cette circonstance qu’on a recours à la bougie de gomme élastique , pour s’assurer de la nature de l’obstacle qui ferme le passage au liquide : poussée jusqu’à f orifice de la trompe , l’extrémité de la bougie produit sur l’opéré une sensation qui sert à faire connaître l’état des choses. Si c’est dans le conduit qu’est l’obstacle, la bougie, en le refoulant, fait éprouver un tiraillement au fond de l’organe auditif; si ce chatouillement douloureux se fait sentir ailleurs que dans 1 oreille, le bec de la sonde est certainement hors du conduit guttural de cet organe. Dans le premier cas, il faut revenir aux injections pour forcer l’obstacle , qui
consiste le [ilus souvent dans un mucus épaissi, et faire servir au même but laliougie de gomme élastique, retirée et enfoncée à plusieurs reprises. Dans le second cas, on dégage la sonde des branches de la pince , et on ne la fixe de nouveau que lorsque son bec ou l’extrémité de la bougie se fait sentir dans l’intérieur de l’oreille.
Bien que cette opération ait lieu sans division d’aucune partie et sans émission de sang, elle n’est exempte ni de douleurs ni d’accidents. L’introduction de la sonde cause, chez certaines personnes, un chatouillement si intolérable dans l’intérieur du nez, qu’il faut s’y prendre à plusieurs reprises et par degrés pour familiariser la membrane pituitaire avec le contact de l’instrument. Le conduit guttural ne se montre pas moins sensible : la sonde y produit une irritation encore plus vive, qu’exaspère douloureusement le moindre mouvement imprimé à la sonde par la canule de la seringue ; ce que prévient heureusement l’appareil contentif fixé sur le front. Une autre cause de douleur est l’abord du liquide dans la cavité tympanique : elle est quelquefois assez vive pour être suivie de vertiges, d’éblouissements et de syncope ; aussi est-il bien étonnant que les auteurs qui ont parlé de cette opération comme l’ayant pratiquée n’aient fait aucune mention de ces vives irritations produites par le liquide injecté dans fintérieur de l’oreille ; et je serais tenté de croire, d’après leur silence sur ce point, qu’ils ne sont parvenus qu’à laver f orifice de la trompe, comme je me suis contenté de le pratiquer moi-même quand j’ai cru ces simples lotions suffisantes pour rétablir l’audition. Ordinairement ces agacements douloureux ne durent que peu d’instants ; mais quelquefois ils se prolongent jusqu’au lendemain, accompagnés de cé-
phalalgie et de fièvre. La figure est pâle et tirée comme après une abondante épistaxis.
Quant aux résultats par rapporta l’audition, rien n’est plus variable, lors même qu’ils sont heureux. Tantôt l’ouïe se rétablit immédiatement après l’injection; d’autres fois ce n’est qu’après qu’elle a été répétée pendant plusieurs jours, ou bien lorsque la douleur qu’elle a provoquée , et qui a forcé de suspendre le traitement , est tout à fait apaisée.
A ne considérer que ses résultats , l’injection par la trompe ne paraît pas , au premier coup d’œil , devoir l’emporter sur l’injection par le conduit auditif externe ; et il semble même que le liquide admis par ce conduit en plus grande abondance, et dans une direction plus commode pour l’opérateur, moins douloureuse pour l’opéré, doit produire plus sûrement et plus complètement la détersion de l’oreille interne. Mais il n’en est point ainsi; et, ce qu’on aura de la peine à croire, le liquide injecté par la trompe, quand la membrane est détruite ou perforée, s’échappe plus facilement et plus abondamment par le méat auditif, qu’il ne coule par la trompe quand on l’introduit par la conque. Ajoutez à cet avantage celui de faire porter la première impulsion du liquide sur le conduit guttural, si sujet à l’engouement muqueux, et de ménager, par la même raison, la cavité tympanique et les osselets. Il n’est pas besoin de faire remarquer que l’injection par la trompe dispense de perforer la membrane.
Si l’on ne s’est point mépris sur la nature de la surdité, en la combattant par ce mode de médication, la guérison est l’affaire de peu de jours ; il survient du moins une telle amélioration de l’ouïe, qu’il suffit d’in-
r»E LA SURDITÉ CATARRHALE. 143
sister sur le même moyen pour arriver à un rétablissement complet.
Cependant, quand le succès a couronné le traitement, on a pour l’ordinaire obtenu peu de chose, si l’on ne s’occupe à détruire la disposition à la récidive. On s’attendrait en vain à remplir cette indication par des injections purement aqueuses, à moins que la copbose qu’on vient de dissiper n’ait eu d’autre cause qu’une concrétion ou un amas de sang coagulé, ou tout autre obstacle de nature à ne plus se reproduire. Mais dans les cas les plus ordinaires, c’est-à-dire dans les embarras par catarrhe ou par engorgement de la membrane , on sait combien un pareil moyen serait infructueux et précaire. On peut alors employer l’eau de mer en injections, ou une solution de muriate de soude, d’oxyde de fer, ou quelque décoction de plantes astringentes. On peut exciter par le même moyen la partie sentante de l’organe, si sou affaiblissement parait.être la cause de la surdité. Je combats cette disposition morbide par une teinture éthérée d’asarum ou d’arnica, mêlée avec douze parties d’eau ; je fais usage pareillement des feuilles de tabac en décoction.
Des médicaments liquides ne sont pas les seuls que l’on puisse introduire dans l’oreille interne, au moyen d’une sonde. Des corps solides , des fluides élastiques peuvent concourir à ce genre d’indication. Parmi les corps solides, je n’ai encore essayé qu’une bougie de gomme élastique, placée à demeure dans le conduit guttural de l’oreille , comme on le pratique pour le canal de l’urètre rétréci par les fongosités de sa membrane. Un seul fait de cette nature, très-incomplet d’ailleurs , parce qu’il ne fut pas permis de laisser la bougie dans la
144 deuxième partie, livre II, chapitre XIII. trompe aussi longtemps que je l’avais projeté, ne peut me suffire pour juger de ce nouveau moyen.
Il n’en est pas de même des vaporisations, des fumigations que j’ai, dans le même but, dirigées dans la trompe d’Eustache. La fumée de tabac, de • café torréfié, ou de feuilles de rue desséchées, ainsi que les vaporisations d’éther, m’ont servi très-souvent à traiter différentes espèces de surdité, et plus d’une fois avec succès. Pour faire pénétrer dans la trompe la fumée des substances végétales , il n’est pas nécessaire d’emprunter le secours de la sonde, qui iirésenterait d’ailleurs un conduit trop étroit et trop long pour servir de conducteur à la fumée. Il est un moyeu beaucoup plus simple, qui consiste à placer dans le fourneau d’une pipe celle de ces substances qu’on veut employer en fumigation, à l’allumer, et à en faire aspirer la fumée à la manière des fumeurs. Quand la bouche en est pleine, on recommande de fermer les lèvres et de pincer le nez, et d’exécuter aussitôt une longue et forte expiration ; par ce moyen, la fumée , refoulée dans le nez , enfile la trompe d’Eustache, et se répand dans l’oreille interne , où elle fait éprouver une légère cuisson.
Les vaporisations d’éther exigent une autre méthode, et ne peuvent se faire qu’à l’aide de la sonde. On la fixe dans le nez, comme pour les injections ; alors, au lieu d une seringue, on a une longué fiole, de la contenance d’un verre de liquide. Son goulot est terminé par un tubedecuivre, muni d’un robinet, et qui s’adapte exactement à l’orifice delà sonde. On met dans ce flacon quinze grammes d’éther acétique ; la fiole étant bien bouchée au moyen du robinet, on la plonge pendant une minute dans l’eau chaude; on l’en retire, pour l’ajuster à la
DE LA SÜEDITÉ CATAKRHALE.
sonde, et l’on se hâte d’ouvrir le robinet. La vapeur étlîérée s’échappe en sifflant par le conduit de la sonde , et pénètre dans l’oreille interne. On referme le robinet, ou replonge l’appareil dans l’eau chaude ; et quand le bouillonnement de l’éther annonce un nouveau dégagement de vapeur, on l’introduit de nouveau dans l’oreille, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’éther soit complètement épuisé. C’est surtout dans les cophoses nerveuses, dans la paralysie commen'çante du sens auditif, que ce mode de médication par la fumée et par la vapeur présente des avantages qu’on attendrait en vain des injections de la trompe, et des . excitants les plus énergiques appliqués extérieurement.
CIX® OBSERVATION. — Mdore Bernard, garçon tanneur, càgé de seize ans, gros , joufflu, pâle, d’un tempérament lymphatique, et très-sujet aux rhumes pendant l’hiver et le printemps, était sourd de l’une et de l’autre oreilles depuis dix-huit mois, quand il se présenta chez moi. Son incommodité était plus intense le matin que le soir, et augmentait sensiblement le lendemain des jours où il avait travaillé à la cuve. Il se mouchait peu, parlait d une manière très-embarrassée, et crachait continuellement une mucosité inodore et filante. En examinant sa bouche, je trouvai le pharynx inondé de cette sécrétion, le voile du palais moins coloré qu’à l’ordinaire la luette engorgée et tombante. ’
Cependant les trompes d’Eustache n’étaient pas bouchées ; ce dont je m’assurai par l’épreuve que j’ai plusieurs fois indiquée, et qui eut dans cette circonstance un résultat bien digne de remarque. L’air, en entrant forcement dans ces conduits, augmenta pour quelques .ninute la surdité, à un tel point que le jeune holie
Tom. U.
i 'id DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. ne pouvait entendre les plus petits mots, prononcés même en criant; ce qui pourtant ne l’affligea ni ne le surprit. Il m’assura avoir plusieurs fois éprouvé le même effet, en se mouchant avec violence ; d’autres fois, au contraire, la même cause avait produit un tout autre effet, en diminuant sensiblement la surdité, et faisant disparaître les bourdonnements qui la compliquaient par intervalles. Il est à croire que, dans la première circonstance, l’air chassait dans l’oreille interne une grande quantité de mucosités qu’il rencontrait aux environs de la trompe d’Eustacbe, et que, dans le second cas, il débarrassait, an contraire , l’orifice de ce conduit de la même humeur dont il était obstrué. Je prescrivis à ce jeune homme deux vomitifs par semaine , l’élixir amer de Pejrilbe ; et pour toute boisson , durant ses repas , une infusion de petite sauge. Je le vis quinze jours après; il était à peine sourd. Mais comme il m’observa que le mieux dont j’étais témoin tenait au vomitif qu’il avait pris la veille , qu’ordinairement la surdité reprenait de l’intensité denx ou trois jours après, et que son estomac commençait à être très-affecté par la fréquence dès vomissements , je l’engageai à n’employer ces moyens que tous les quinze jours , à se faire appliquer un séton à la nuque, et à user des pilules aloétiques , dites de Frank , deux fois par semaine.
Ces moyens eurent un succès complet. Au bout d’environ deux mois, il ne restait qu’üiie légère dureté d’ouïe ; mais le mieux étant constant , et m’ayant paru irrévocalilement rétabli au bout de trois mois , pendant lesquels j’avais jugé le séton nécessaire , je le fis supprimer , en recommandant au jeune homme de continuer l'usage des pilules aloétiques , de la boisson aromatique.
et surtout d’éviter autant que possible l’humidité des pieds ; ce qui lui devenait plus facile , ayant , d’après mes conseils , quitté le métier de tanneur pour celui de poêlier.
ex® OBSERVATION. — Madame Chaumettc , âgée de quarante-deux ans , d’un tempérament phlegmatique , souffrant depuis longtemps d’une maladie des voies urinaires , qu'on croyait être un catarrhe de la vessie , très-sujette à des rhumes graves et opiniâtres , fut atteinte , à la suite d’un violent coryza , d’une surdité qui affecta l’une et l’autre oreilles, et qui se dissipa spontanément au bout de quelques semaines, pendant les chaleurs de l’été. Trois mois après, aussitôt que les premiers froids de l’automne commencèrent à se faire sentir, l’ouïe s’affaiblit de nouveau d’une manière très-i’apide. Il survint des bourdonnements quine s’étaient point manifestés la première fois , et de plus une espèce de douleur sourde, comme de réplétiou, que madame G.... soulageait en enfonçant et agitant pendant quelques secondes son petit doigt dans le conduit auditif. La surdité était plus intense le matin que le soir , et plus avant qu’ après les repas , pourvu toutefois qu’ils ne fussent pas trop copieux, ni composés d’aliments trop excitants. Le vin capiteux , les liqueurs alcooliques surtout, augmentaient momentanément et immédiatement cette surdité , que diminuait cependant , et d’une manière ni moins évidente ni plus durable, une tasse de café.
Quand madame G.... vint à Paris pour me consulter, il y avait neuf mois que durait cette rechute , et il ne paraissait pas , quoique nous fussions alors dans le cœur de l’été , que les chaleurs dussent produire le mêine bien dont elles avaient été suivies l’année d’auparavant. Mon
RTis fut qu’il fallait de suite combattre l’iiicoraraodité par des évacuants unis aux excitants. Dans la consultation que je donnai à cet effet , je recommandai de faire vomir une fois par semaine , et de purger deux fois avec six ou huit pilules de Belloste ; de frictionner la tète avec une flanelle exposée à la vapeur des plantes aromatiques en ignition ; de faire usage , dans le jour de non purgation , de l’élixir amer de Peyrilhe , à la dose d’un verre à liqueur, et surtout de provoquer la transpiration des pieds en les tenant enveloppés de chaussons de taffetas gommé, mis par-dessus du coton cardé. Dans le cas où le succès n’aurait pas couronné les premières tentatives , j’avais prescrit l'application d’un séton , et l’emploi de plusieurs autres remèdes qu’il est inutile de rapporter ici , attendu que ceux que je viens d’énoncer eurent, au bout de six semaines , un effet des plus complets , et qu’on m’assura encore être le même dix-huit mois après , époque à laquelle je cessai de correspondre avec cette dame.
eXF OBSERVATION. — Madame P... , douée d’une constitution molle et faible, d’un tempérament nerveux et d’un caractère mélancolique, ayant toujours été mal réglée , éprouva , à l’àge de trente-quatre ans , des pertes utérines très-fréquentes , quoique peu abondantes , et qui pouvaient être regardées comme une prolongation morbifique de chacune de ses époques menstruelles. Une pâleur effrayante , une extrême prostration de forces , une grande langueur dans les digestions , furent les premiers effets de cette hémorragie. Il en survint bientôt un autre , auquel on était loin de s’attendre ; ce fut un embonpoint assez considérable, qui se prononça surtout après une saignée du bras faite pour ar-
rêter , et qui arrêta en effet, le flux presque continuel des règles. Mais cet embonpoint n’axait rien de ce qui le caractérise quand il suppose une amélioration de la santé. Les chairs étaient flasques et blafardes, les forces languissantes ; et si les membres n’eussent conservé leur forme naturelle , et que l’impression du doigt se fût marquée sur la peau , cette espèce d’obésité eût pu être considérée comme une intumescense œdémateuse.
Ce fut alors qu’il se manifesta une augmentation d’action dans presque toutes les membranes muqueuses. Cette dame, qui habituellement se mouchait peu, ne crachait point , fut prise d’un enchifrènement permanent , et d’une expectoration continuelle d’une matière abondante et visqueuse, principalement fournie par le larynx et la trachée. Les yeux étaient surtout collés le matin par une sécrétion jaunâtre ; plusieurs angines consécutives avaient laissé un tel relâchement dans l’arrièrebouche , que les sons vocaux en étaient très-embarrassés ; enfin, pour me servir des propres expressions de la malade, elle n’était plus que fluxion. C’est dans cet état qu’elle commença à éprouver quelques bourdonnements, qu’elle prit pendant quelque temps pour le bruit lointain des voitures. Bientôt l’ouïe s’affaiblit au point que madame P.... ne pouvait entendre que lorsque la personne qui lui parlait était directement tournée vers elle. Enfin la surdité devint telle , qu’il n’y avait que les sons prononcés très-haut , et très-près de l’oreille , qui fussent nettement perçus. Le bourdonnement avait disparu, et avait été remplacé par une sorte de douleur, ou plutôt de gêne, qu’elle éprouvait dans l’intérieur des oreilles ; il lui semblait qu’elles étaient pleines, et prêtes à éclater par l’effort d’un liquide qui y eût été contenu. Cettç
150 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. sensation était plus prononcée pendant la mastication , et plus encore pendant la contraction forte et soutenue des inasseters et des temporaux. La surdité était plus intense le matin que le soir , et tout aussi prononcée dans l’inje et dans l’autre oreilles. Tel était l’état des
choses quand madame P me fit appeler. Elle était
logée dans un hôtel de la rue de la Harpe ; sa surdité avait encore augmenté depuis qu’elle avait pris ce logement. Mon premier conseil fut qu’il fallait quitter cette rue basse et humide , et aller habiter le haut du faubourg Montmartre. Le changement de domicile en produisit un très-notable dans les oreilles. La surdité eu fut diminuée , et l’état général de la santé sensiblement amélioré. Avant de procéder au traitement , je voulus m’assurer si les trompes d’Eustache n’étaient pas fermées. L’épreuve que je fis pour m’en convaincre augmenta momentanément la surdité , sans doute parce que l’air , en entrant forcément dans les conduits , poussa devant lui une grande quantité de matière muqueuse. Quelques vomitifs, donnés à peu de jours d’intervalle, produisirent peu d’effet sur la surdité ; j’obtins plus d’avantage des purgatifs aloétiques. Mais le bien produit par ces moyens ne se soutenait point , et , deux jours après la purgation , l’ouïe redevenait aussi obtuse qu’auparavant. Plusieurs autres moyens, successivement employés, présentèrent la même instabilité dans leurs effets.
Je finis par tenter l’application du séton. Aussitôt que la suppuration se trouva bien établie , il survint un mieux des plus marqués , et qui augmenta à tel point , que l’ouïe se trouva, au bout de deux mois, complètement rétablie. Dès le commencement du traitement , j’avais mis madame P.,., à l’usage des amers et de la
scille en pilules , que j’avais fait continuer jusqu’à ce moment. Je me proposais de prolonger ce traitement pendant quelques mois ; mais le bien survenu , le désir de quitter Paris , la douleur et l’incommodité du séton, rendirent madame P.... indocile à mes conseils. Elle discontinua tout remède , dessécha les exutoires , et partit, se croyant guérie. Au bout de quelques mois, j’appris que sa surdité était revenue et avait persisté , malgré qu’on eût eu recours aux mêmes moyens.
CXIF OBSERVATION. — Le jeunc de Saint-Pardoux , âgé de douze ou treize ans , me fut amené des Sables d’Olonne , pour être traité d’une surdité de l’une et de l’autre oreilles, survenue, il y avait cinq ans , à la suite d’une violente coqueluche , d’une manière insensible , sans écoulement et sans douleurs vives. Depuis l’invasion de cette incommodité , elle avait souvent varié, tantôt diminuant , mais pour peu de jours seulement , tantôt augmentant , et alors précédée à chaque redoublement de douleurs dans l’intérieur de l’organe. On n’observait nulle influence marquée des variations journalières de la température atmosphérique , quoiqu’il y eût cependant un mieux assez sensible pendant l’été. La voix habituellement enrouée de cet enfant annonçait un amas de mucosités dans le larynx et dans toute l’arrière-bouche , qui était, en effet, manifestement visible. Le nez, habituellement sec et privé de mucus , présentait aussi , d une manière très-prononcée , l’élargissement brusque de sa racine que j’ai remarqué chez beaucoup de sourds, et particulièrement dans ceux de cette espèce.
Après m’être assuré que le conduit auditif, la membrane, et la trompe d’Eustache, n’étaient pour rien dans la cause de cette surdité , je crus pouvoir la
152 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II, CHAPITRE XIII. regarder comme dépendante d’un engouement catarrhal de la caisse; et j'annonçai par conséquent à la mère de cet enfant , qui était fils unique , la possibilité de le guérir.
Je fis raser la tête , pour qu’elle fût chaque jour frictionnée avec une flanelle exposée à la vapeur du succin jeté sur des charbons ardents. Je prescrivis des bains de pieds irritants , propres à appeler une abondante transpiration vers ces parties. Je fis faire un fréquent usage de vomitifs , au moyen d’une décoction d’ipécacuanlia concassé. Je prescrivis des gargarismes faits avec une infusion de pyrèthre , d’iris de Florence , de poivre , dans une suffisante quantité d’eau-de-vie de gaiac , et j’insistai principalement sur les purgatifs répétés ; enfin je plaçai deux cautères à la nuque.
Le concours de ces différents moyens rappela l’oifie au bout de trois mois ; non d’une manière tout à fait complète , mais assez cependant pour que l’enfant pût se prêter à la conversation faite à voix ordinaire , et reprendre le cours de ses études. Près de sept années se sont écoulées depuis ce traitement : pendant ce long intervalle de temps , la guérison du jeune homme s’est constamment soutenue, et ses parents , en le ramenant, il y a quelques mois, cà Paris, pour y faire ses études, n’ont pas manqué de me le présenter , avec des témoignages d’une reconnaissance qui , quoique très-naturelle , est pourtant assez rare pour être citée.
CXllF OBSERVATION. — Le fils de l’aide-garde-magasin de l’hôpital militaire du Val-de-Grâce, jeune homme âgé de dix-sept ans, d’un tempérament lymphatique très-prononcé , offrant même , dans sa conformation et @on faciès.., plusieurs traits caraçtéristique.s de la dispo-
DE EA SURDITÉ CATARRHALE, sition scrofuleuse , sujet pendant Thiver, et depuis trois ans, à des rliumes opiniâtres, compliqués de dureté d’ouïe, fut atteint , dans le mois de frimaire de l’an xi, d’une affection catarrhale. Cette maladie affecta, d abord successivement et puis en même temps, les poumons, la conjonctive, et la membrane pituitaire ; crachats jaunâtres et puriformes très-abondants, venant comme par regorgement, plutôt que provoqués par la toux ; fréquents éternuments , sputation abondante , gonflement des glandes cervicales.
Un vomitif, deux purgatifs, l’usage des pectoraux excitants , diminuèrent à peine l’expectoration et le gonflement des glandes , et ne purent empêcher l’organe de l’ouïe de prendre part à cette espèce de catarrhe universel. Le malade devint à moitié sourd de l’une et de l’autre oreilles , et se plaignit de bourdonnements incommodes et continuels , auxquels se mêlait , par intervalles , un craquement pareil à celui que fait entendre un morceau de parchemin qu’on déchire. Du reste , nulle douleur dans l’organe affecté, nulle rougeur, nulle humidité dans le conduit auditif externe.
On s’attendait que, le catarrhe pulmonaire se dissipant , l’affection des oreilles disparaîtrait de même , comme cela avait eu lieu les deux années préeédentes. Mais cette fois-ci la surdité , qui d’ailleurs avait été plus intense , fut plus rebelle et plus longue , et ne céda qu’à des purgatifs réitérés , et à l’application d’un large vésicatoire à la nuque.
CXIV° OBSERVATION. — M. Bi’un , âgé de quarante ans, ayant déjà ressenti plusieurs accès de goutte, et éprouvé à diverses époques une dysécée passagère, finit par devenir sourd d’une manière continue et presque
154 DEUXIÈME PARTIE, RIVEE II, CHAPITRE XIII. complète. L’oreille gauche surtout avait perdu entièrement la faculté de percevoir les sons articulés ; la droite les distinguait encore , au moyen d’un énorme cornet acoustique. Tel était depuis six ans l’état de l’audition, quand je fus consulté en mai 1831. L’examen du conduit auditif ne lit apercevoir autre chose qu’un peu d’opacité dans la membrane tympanique, légèrement colorée en jaune. Je fis faire au consultant une violente expiration , la bouche et les narines étant closes , eu lui recommandant de bien observer ce qu’il allait éprouver dans l’oreille. Mais l’air n’y pénétra point, et cette épreuve ne produisit rien qui ressemblât à la distension douloureuse de la membrane du tympan. Je me crus autorisé à soupçonner quelque embarras dans la caisse, et je proposai à M. Brun d’opérer celle de ses deux oreilles qui avait complètement cessé ses fonctions. Il y consentit, et quelques jours après je perfoi'ui la membrane du côté gauche. Cette ouverture ne produisit point le son accoutumé qui se fait entendre au moment où l’instrument pénètre dans la caisse ; ce qui confirma mes soupçons sur l’engouement de cette cavité , et me porta à bien augurer de l’opération. En effet , lorsque , après quatre jours d’injections répétées matin et soir, au nombre de sept ou huit , le liquide eut commencé à couler librement par le nez , l’ouïe se rétablit très-rapidement , et bientôt cette oreijle fut aussi supérieure à l’autre qu’elle lui était devenue inférieure. Enfin , douze jours après l’opération , l’audition s’exécutait de ce côté aussi parfaitement qu’avant l’invasion de la surdité. Ce succès fit vivement désirer à M. Brun que je fisse subir la même opération à l’oreille droite. Je l’en dissuadai, en lui représentant que ce qu’il avait acquis d’audition
(l’un côt(î , joint à ce qu’il en avait conservé de l’autre , allégeait considérablement son incommodité , et nous dispensait d’une opération que la perle complète de l’ouïe peut seule autoriser.
CXV' OBSERVATION. — La baronuc de H . . âgée
de cinquante-neuf ans , sourde depuis dix-huit mois , avait usé de tous les moyens empiriques et rationnels pour remédier à une infirmité qui l’avait fait renoncer à toute société. Cette dame avait éprouvé à différentes époques des ophthalmies, un suintement derrière les oreilles ; et depuis la disparition de ses règles , elle se trouvait affligée d’un flux leucorriioique très-abondant. A dater de l’époque où la surdité s’était déclarée , les maux d’yeux et d’oreilles avaient cessé de se reproduire. Cette circonstance avait fait espérer aux médecins primitivement consultés que la cophose céderait à l’application des exutoires. Ils furent appliqués en divers endroits sans le moindre avantage. On eut ensuite recours aux évacuants, qui produisirent quelque bien ; mais il ne fut que passager. Ce fut alors que cette dame me consulta. Sa surdité était des plus profondes, et telle que, de quelque manière que l’on s’y prît pour lui parler et quelque force qu’on donnât à la voix , il fallait encore qu’elle vît les mouvements des lèvres pour saisir quelques mots. Quelquefois néanmoins , à la suite d’un étcrnuraent ou d’un effort d’exscréation , une des deux oreilles se trouvait momentanément débarrassée, et susceptible de percevoir quelques sons peu élevés. Madame de H..... disait être sûre que ses oreilles étaient pleines d’une humeur glaireuse, et d’entendre le gargouillement de cette humeur quand elle se secouait fortement le conduit auditif, en y introduisant le petit doigt. Je la priai
156 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. d’en faire l’essai devant moi, et j’entendis en effet trèsdistinctement un bruit semblable à celui que produisent des liquides glutineux agités dans les cavités où ils sont mêlés avec de l’air. Ce symptôme convertit en certitude le doute que m’avait fait naître I historique de cette surdité ; il me parut démontré qu’elle était due à un engouement catarrhal, de la caisse ; car le conduit auditif était sain , et la trompe n’était point bouchée , ce dont je m’assurai par l’épreuve ci-dessus indiquée , qui donna pour résultat une légèi'e douleur dans l’intérieur de l’oreille , et une diminution momentanée de la surdité. Comme j’abondai dans le sens de la consultante sur la cause de sa maladie, je n’eus pas de peine à lui faire adopter mon plan de traitement. Je voulus avant tout qu’elle essayât de la fumée de tabac refoulée vers les trompes, de l’administration de quelques purgatifs, de quelques douches dans le conduit auditif, du suc de poirée reniflé , dans le but de procurer un violent coryza; remèdes qui eurent tous l’effet immédiat qu’on en attendait , sans aucun résultat avantageux pour l’ouïe. Dès lors l’opération fut décidée pour l’oreille la plus sourde, qui était la droite. Je pratiquai d’abord la perforation , qui ne produisit que la douleur passagère dont elle est ordinairement suivie. Cependant, dès le soir même il se développa une violente céphalalgie , une douleur lancinante dans l’oreille, et de la fièvre. Dans la crainte qu il ne s établît une otîte violente , je fis pratiquer , le même soir , des saignées du pied, administrer des vaporisations calmantes dans le conduit, et appliquer sur toute la région temporale un cataplasme arrosé avec une solution aqueuse d’opium. Cet appareil de symptômes inflammatoires tomba en vingt-quatre heures , sauf un
certain état spasmodique, qui faisait dire à madame de H . que tout cela ne finirait que par une bonne atta¬
que de nerfs; ce qui eut lieu en effet, et contribua beaucoup à ramener le calme. Je crus néanmoins devoir différer encore de quelques jours la seconde partie de l’opération, c’est-à-dire les injections. Mais lorsqu’après ce délai je voulus y procéder, je m’aperçus que la membrane perforée s’était engorgée, et que la plaie faite par l’instrument s’était cicatrisée, ou tout au moins fermée. Ce contre-temps ne me déeouragea point, et je proposai, en attendant que cette oreille fût remise en état d’être perforée une seconde fois , d’opérer la gauche et de passer de suite aux injections ; ce qui fut exécuté. Pour prévenir l’inllammation trop vive de la membrane , je me servis pour la percer d’un bistouri étroit , au lieu d’un poinçon presque mousse, qui me sert ordinairement. Cette précaution me garantit de tout aecident. Les injections faites avec de l’eau tiède ne provoquèrent que de lég’ers vertiges , et passèrent dès le quatrième jour. Ce qu’il y eut de plus remarquable en ceci , c’est que l’injection qui traversa ne se fit jour que trois heures après
avoir été faite. Madame de H . sentit quelques gouttes
d’eau humecter son nez, et s’étant mouchée, l’air sortit par le conduit auditif. Dès ce moment elle entendit distinctement, et fut comme étourdie du bruit des voitures qui circulaient dans la rue. Les injections furent continuées pendant une douzaine de jours encore , et faites alors avec une légère solution de inuriate de soude. En même temps on insufflait, dans le conduit auditif, de la fumée de tabae, qui souvent pénétrait dans la gorge et provoquait des nausées. Par ces moyens , l’ouïe se trouvait, à peu de chose près, complètement rétablie de ce
158 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. côté. Je revins alors à l’oreille droite. La perforation fut extrêmement douloureuse, au point d'amener un évanouissement accompagné de quelques mouvements convulsifs. Il fallut encore recourir aux calmants et temporiser , ce qui , pour la seconde fois, procura l’occlusion de la plaie faite à la membrane. Dès lors je dus renoncer à faire de nouvelles tentatives. Elles étaient d’ailleurs d’autant moins nécessaires , que l’ouïe de l’autre côté se maintenait dans le meilleur état, et se fortifiait même de jour en jour.
CXVI*’ OBSERVATION. — Un jeune homme d’une constitution lymphatique, très-sujet aux affections catarrhales et particulièrement aux maux de gorge , devint sourd de l’une et de l’autre oreilles. Un de ces officieux donneurs de remèdes, qui ont toujours quelque guérison miraculeuse à citer, lui conseilla d’injecter ses oreilles avec une préparation vineuse connue sous le nom de vin de poule , et qui est faite , en effet , avec la fiente de cet oiseau domestique. Cette application produisit une violente inllammation de la membrane qui revêt le conduit auditif externe. La surdité , au lieu de céder à ce moyeu, s’en trouva considérablement augmentée du côté droit. Ce résultat le dégoûta de toute autre tentative, et lui fit faire le voyage de Paris, pour venir me consulter. C’était eu janvier 1814. Je ne pus converser avec lui qu’en parlant à très-haute voix, à six pouces au plus de sa meilleure oreille , qui était la gauche. Cette surdité durait depuis quatre ans , et il y avait six mois qu’elle avait été portée au plus haut point par rinflammation dont j’ai indiqué la cause. Le conduit auditif ne m’offrit rien de remarquable ; mais , d’après réj)rcin c à laquelle je soumis , selon le procédé indiqué , l’ouverture gutturale
de l’oreille, l’air n’y pénétrait qu’à peine. Je prescrivis d’abord l’usage du tabac à fumer, du café à l’eau pris très-fort et à très-haute dose, des gargarismes avec la décoction de cabaret , et l’application Continue sur la tête d’ une calotte de taffetas gommé , por tée sous une perruque . Ces moyens améliorèrent un peu l’état de l’oreille gauche, mais n’amenèrent aucun changement dafis la droite. Je proposai alors de perforer celle-ci, pour la traiter par les injections : ce qui fut exécuté. Ainsi que Je l’avais présumé , la caisse était engouée ; car la membrane ne rendit aucun son, et le liquide injecté , dès le lendemain , ressortit trouble par le méat auditif. Ce ne fut qu’au bout d’une semaine qu’il en coula quelques gouttes par le nez, sans que néanmoins l’air, fortement aspiré et comprimé dans la gorge, se fit jour par l’oreille. Mais insensiblement la trompe et la caisse s’ouvrirent au liquide, qui passa presque tout entier par le nez. L’audition se rétablit à peu près complètement, mais non d’une manière soutenue. Du jour au lendemain l’organe, parfaitement désobstrué, s’embarrassa de nouveau , et je retrouvai ce jeune homme presque aussi sourd qu’avant l’opération. Je sentis qu’il fallait multiplier et rapprocher les injections , les rendre stimulantes par l’addition du muriate de soude , et en seconder l’effet par l’emploi de la fumée de tabac, tantôt soufflée par un assistant dans le conduit auditif, tantôt aspirée par l'individu lui-même, et refoulée dans le conduit guttural. Ces moyens réunis amenèrent une amélioration qui paraissait devoir être durable , quand les désastres de la guerre obligèreilt ce jeune homme à quitter subitement Paris.
CXVIP ORSERVATioîf.— Dorothée Paulet, fille de service dans une ferme aux environs de Paris , me fut adre»-
160 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. sée par des personnes charitables, pour être traitée d’une surdité qui la réduisait à la misère , et la rendait incapable de servir plus longtemps. Il fallait, en effet, crier très-haut et bien distinctement dans ses oreilles pour en être entendu. Après avoir longtemps et sans succès reçu les soins de M. Bergeret, elle vint implorer les miens. Le conduit auditif était sain ; la membrane du tympan ne présentait aucune altération notable , et l’air poussé dans la trompe, par l’épreuve ordinaire, paraissait pénétrer dans l’oreille ; car cette fille y sentait intérieurement quelque chose se tendre avec douleur. D’après cet état de choses , le diagnostic restait fort obscur, et d’autant plus qu’il n’y avait rien dans la constitution de Dorothée, dans l’historique de ses indispositions antécédentes , qui pût jeter quelque lumière sur la nature de cette surdité. Elle s’était déclarée depuis deux ans, et n’avait cessé de faire des progrès très-rapides. Cependant il fallait, selon l’expression de cette fille, qu’elle guérît, ou qu’elle mourût de faim. Un motif aussi urgent me lit entreprendre ou plutôt essayer un traitement tout à fait hasardeux . Le moxa sur la tête , le galvanisme , des ventouses scarifiées aux épaules , de violents purgatifs , une otite provoquée par des injections irritantes, tout cela n’eut aucun résultat, si ce n’est d’affaiblir et d’attrister encore davantage cette pauvre fille. Enfin, je me décidai presque malgré moi à tenter la perforation; je commençai par l’oreille droite. L’injection , faite dès le lendemain , ne passa point, et ce fut en vain que, pour forcer l’obstacle , je douchai le conduit auditif avec une canule de la grosseur d’une plume à écrire , adaptée à une pompe aspirante et refoulante. Trois jours s’étant passés dans ces inutiles tentatives , j’essayai de pousser le liquide de
l’injection dans un sens tout à fait différent, c’est-àdire de dedans en dehors, parla trompe d’Eustache. Ce procédé me réussit. Dès la seconde séance, le liquide parvint dans le méat auditif. Ce ne fut d’abord qu’une sorte de transpiration ; mais, dès le surlendemain, l’eau coula goutte à goutte, et puis en jet continu, par la conque de l’oreille , au grand contentement de Dorothée , qui s’aperçut presque aussitôt qu’elle entendait beaucoup mieux. Le même moyen, continué pendant quinze jours, améliora considérablement l’audition de ce côté. Le résultat fut encore plus complet du côté gauche, où, à la vérité , la surdité était un peu moins intense. Il ne fut pas nécessaire de recourir aux injections par la trompe. Dès la troisième tentative le liquide coula de la caisse dans les narines , et , pour comble de bonheur, la plaie faite à la membrane du tympan de cette oreille se referma complètement , quand les injections , ayant produit tout le bien qu’on pouvait en attendre , furent supprimées. Pour empêcher le retour de la surdité, je conseillai à cette füle de contracter l’habitude de fumer, et de faire pénétrer la fumée du tabac dans les oreilles, en se fermant soigneusement la bouche et les narines.
ex VIIF OBSERVATION. — Le .3 novembre 1754, une domestique, âgée de quarante ans, se présenta à Wathen, pour être traitée d’une surdité si profonde, que cette femme ne pouvait entendre qu’autant qu’on lui criait dans les oreilles, et qu’elle se trouvait par cette infirmité hors d’état de continuer son service : elle était sur le point d’être renvoyée par sa maîtresse. Cette surdité, qui provenait d’un refroidissement , durait depuis deux ans, et avait beaucoup augmenté dans les derniers temps. Wathen pratiqua l’injection de la trompe, au moyen
162 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. d’une sonde courbe introduite par le nez, et ajustée à la canule d’une seringue. Dès la première injection, la malade annonça qu’elle entendait beaucoup mieux ; cette opération répétée pendant deux ou trois jours compléta la guérison, de sorte qu’elle put reprendre son service et conserver sa place.
CXIX'' OBSERVATION. — Le 17 novembre 1754,
S. L , âgé de cinquante ans, vint réclamer les soins
de Wathen pour une surdité produite par le froid, et qui durait depuis un an. Il ne pouvait ouïr que ce qu’on lui disait à très-haute voix , la bouche collée à son oreille. Wathen lui-même ne put se faire entendre, et fut obligé, pour l’interroger, d’emprunter le secours d’une personne douée d’une voix plus forte et plus sonore que la sienne. Après avoir, sans aucun avantage , injecté le conduit auditif externe , il procéda à l’injection d’une des trompes, et en fit sortir une grande quantité de mucus épaissi, noir et fétide , qui revint par la bouche avec la liqueur injectée. Aussitôt l’ouïe se rétablit de ce côté, au point que l’opéré put entendre ce que disaient quelques personnes causant dans un autre coin de la chambre. Le lendemain, l’autre oreille fut soumise à la même opération, et avec le même succès. Ces injections, répétées pendant trois jours consécutifs , suffirent pour rétablir l’ouïe ; mais la personne ne recouvra pas la faculté d’entendre à une grande distance.
CXX'" OBSERVATION. — Une femme affectée depuis six ans, par suite d’un refroidissement, d’une surdité si complète qu’elle ne pouvait remplir le moindre emploi, fut soumise par Wathen au même traitement, le 10 décembre 1754. Les injections furent continuées de deux jours l’un, pendant une quinzaine: le résultat ne fut pas
aussi complètement favorable que celui qu’en obtint la personne qui fait le sujet de l’observation précédente ; mais il fut assez considérable pour mettre cette femme en état de servir à table, d’entendre tout ce qu’on lui disait distinctement, sans qu’il fût besoin d’être vis-àvis d’elle , et enfin de se rendre utile dans la maison où elle vivait. Ce qu’il y a de très-remarquable dans ee cas-ci, c’est que l’oreille externe est restée affectée d’un mouvement spasmodique, indice, dit l’auteur anglais, d’un état désordonné des nerfs de l’oreille.
CXXP OBSERVATION. — Le 30 du même mois, et dans la même année, une jeune femme réclama les soins de Watben. Elle était sourde depuis deux ans, par suite d’un refroidissement, et plus d’un côté que de l’autre. L’oreille la plus sourde fut injectée la première. Le succès de 1 injection fut tel, que l’ouïe de ce côté devint aussitôt beaucoup meilleure qu’elle ne l’était de l’autre oreille. Celle-ci, injectée à son tour, n’éprouva aucune amélioration, et les injections furent inutilement répétées plusieurs fois.
CXXÎP OBSERVATION. — A . était sourd depuis dix-
huit ans, et de plus affecté d’une lésion de la vision, consistant dans une multitude de couleurs différente.s qui lui paraissaient flotter continuellement devant ses yeux. La surdité était des plus intenses, et telle qu’il ne pouvait entendre qu’une seule personne, dont la voix et la figure lui étaient depuis longtemps familières. Cet homme s’était soumis^à plusieurs traitements , plus dispendieux qu’efficaces , qui avaient provoqué des salivations et des transpirations abondantes. Mais, sauf quelques légers changements, il était resté dans le meme état jusqu’au p-- février 1754, qu’il se confia aux
164 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. soins de Wathen. Dès la première injection faite dans la trompe, il put entendre sa propre voix, ce qu’il lui était impossible de faire auparavant; cette injection fut suivie de quatre autres, séparées chacune par un intervalle d’un ou de deux jours. Les progrès en bien continuèrent, et amenèrent un phénomène remarquable : si on frappait l’oreille de sons aussi hauts qu’avant le développement de la surdité, l’organe en était agacé, et éprouvait une pénible titillation, une sorte de grattement douloureux. La
même chose arrivait lorsque A . parlait; cependant il
se trouva en état d’entendre les sons médiocrement élevés de la voix , et de prendre part à une conversation ordinaire, pourvu que la chambre fût tranquille et sans bruit.
Il faut remarquer aussi que l’hallucination du sens de la vue s’était dissipée dès la seconde injection (1).
CXSIIL OBSERVATION. — Uu garçoii de théâtre, à qui des ulcères syphilitiques avaient détruit les amygdales et une partie du voile du palais, avait perdu en même temps le sens de l’ouïe. La surdité était complète et constante du côté droit , mais variable et moins intense à l’oreille ganche , de laquelle ce jeune homme entendait encore un peu , quand on lui adressait directement la parole de très-près , et à voix très-élevée. Après l’essai infructueux de quelques moyens curatifs qui lui furent conseillés par le professeur Dubois, il me fut adressé par ce célèbre praticien, avec invitation d’essayer l’injection
(1) Quoique, dans ces cinq observations, Wathen ait négligé de caractériser distinctement les espèces de surdité qu’il a eues à traiter, j’ai cru devoir les placer parmi les cophoses catarrhales, regardant comme une preuve incontestable d’un engouement muqueux , le rétablissement subit de l’audition, au moyen de simples injections délayantes.
DE liA SURDITÉ CATARRHALE. 165
des trompes d’Eustache : peu exercé encore à cette opération, que je n’avais pratiquée jusqu’alors que sur le cadavre, je ne parvins qu’au bout de sept ou huit tentatives à faire pénétrer de l’eau tiède dans la caisse du tympan. J’en fus assuré par une légère douleur que ce jeune homme éprouva au fond du conduit auditif , et par une diminution subite de la surdité du même côté, qui était le plus gravement affecté. Le lendemain, la douleur fut plus vive, et accompagnée d’étourdissements et de bourdonnements, qui rappelèrent momentanément la surdité. I^’eau pénétra siavant dans l’oreille, quel’opéré pencha plusieurs fois sa tête de ce côté , dans l’espoir de faire couler , par le conduit auditif externe, le liquide dont il lui semblait que ce canal fût rempli. Dès le lendemain l’audition était parfaite, quoique la perception' des sons fût encore accompagnée de quelque douleur. J’attendis deux jours pour reprendre lesinjections, quiiie produisirent cette fois qu’une douleur passagère dans l’oreille interne . Le rétablissement de cette oreille me paraissant complet , je soumis l’autre au même traitement. Il fut également heureux ; mais, pendant que le bien s’opérait dans celle-ci , la droite s’embarrassa de nouveau; ce qui m’engagea à reprendre les injections, à les continuer dans l’une et l’autre , et à ne les cesser qu’au bout d’un mois. Ce temps expiré , je crus le rétablissement de l’audition bien affermi; et ce jeune homme, ravi de sa guérison, reprit ses occupations, qu’il avait été obligé d’interrompre. Trois semaines après il reparut à mes consultations, désespéré d’une nouvelle récidive de son infirmité. J’eus recours au même traitement; le succès en fut encore plus prompt. Mais comme à cette époque, qui remonte à l’année 1812, je n’avais point
166 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. encore essayé des injections irritantes , astringentes ou toniques , et que je me bornais à l’emploi de l’eau tiède, je n’espérai point que cette seconde guérison fût plus durable que la première, et j’en prévins le jeune homme. Toutefois, je ne crus pas faire une chose inutile en lui conseillant l’usage habituel de la pipe, l’emploi fréquent des purgatifs , et quelques précautions contre le coryza, auquel il était fort sujet, celle entre autres de couvrir sa tête, qui était à moitié chauve, d’une calotte de taffetas gommé, surmontée d’une perruque. Ce jeune homme n’ayant plus reparu chez moi, j’eus tout lieu de croire à la stabilité de sa guérison.
CXXIV® OBSERVATION. — ■ Un domestique , nommé Joseph Hins, âgé de trente ans, avait été obligé de quitter ses maîtres à cause d’une surdité dont il se trouvait atteint pour la seconde fois, à la suite d’un catarrhe pulmonaire. Six ans auparavant il avait éprouvé la première atteinte de cette infirmité au déclin d’un coryza, et il s’en était trouvé délivré -tout à coup au bout de six semaines, dans les efforts d’un vomissement provoqué par une violente indigestion. Il avait été moins heureux dans cette seconde rechute , qui avait d’abord été combattue par deux vomitifs, des sternutatoires , puis par des purgatifs , et par deux vésicatoires derrière les oreilles. Dans cette récidive, qui durait depuis deux mois, la surdité était plus profonde que la première fois , et telle qu’il fallait crier dans les oreilles de cet homme pour en être médiocrement entendu. Je soupçonnais un engouement de la trompe d’Eustache ou de la caisse; et pour m’eu assurer j’engageai Joseph Hins à faire une longue expiration, dans le même temps qu’il se tiendrait avec la main la bouche et les narines parfaitement closes.
Il n’étaitpointétrangeràcette épreuve, qu’il me dit avoir faite souvent, non sans en avoir éprouvé tantôt une diminution, tantôt une augmentation de sa surdité. Ce renseignement suffisait pour lever toute incertitude sur la nature de la surdité, et pour m’assurer de la guérison si je par venais à sonder e t à inj ecter la trompe . J ’y réussis dès la première tentative. Trois injections furent poussées dans l’un et l’autre conduits ; une diminution sensible de la surdité de l’oreille droite en fut le résultat immédiat. Le lendemain le mieux augmenta, et dans le courant de cette même journée l’oreille gauche se dégagea tout à coup; elle redevint dès ce moment aussi bonne qu’auparavant. J insistai sur le , même moyen pendant plusieurs jours encore, non-seulement pour compléter le rétablissement de 1 oreille droite, mais encore pour assurer la guérison et prévenir les récidives. A cet effet, je composai mes dernières injections avec une solution de sel marin ; je l’ordonnai aussi en gargarisme, et j’en fis renifler par le nez. Je prescrivis la suppression du vésicatoire, comme inutile. En renvoyant cet homme complètement guéri, je lui recommandai de faire un usage fréquent des pilules aloétiques, et de reprendre, si la chose était possible, une habitude à laquelle sa profession de domestique l’avait forcé de renoncer, celle de mâcher du tabac.
CXXV^ OBSERVATION. — Mademoiselle G...., âgée de dix-neuf ans , douée d’un tempérament lymphatique, sujette à des ophthalmies, au catarrhe de la membrane pituitaire et à des ulcérations vers l’orifice des narines, était depuis son enfance atteinte d’une surdité qui’ bien que peu intense, avait nui considérablement à son éducation et au développement même de sa voix , qui était restée voilée et comme enfantine. Cette cophose.
168 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. sujette à de fréquentes variations, avait à diverses époques considérablement diminué ; mais un léger coryza , le moindre refroidissement des pieds ou de la tête , la reproduisait presque aussitôt. La menstruation, loin d’amener un changement favorable, ainsi qu’on l’avait fait espérer aux parents , semblait avoir donné à cette infirmité un caractère d’invariabilité qu’elle n’avait point offert jusqu’alors. Tel était l’état de cette demoiselle quand elle me fut présentée, en juillet 1812. Les nombreux traitements qu’elle avait déjà subis ne me laissaient d’autre moyen rationnel à tenter que les lotions de l’oreille interne, par la trompe d’Eustache. Ce fut avec beaucoup de peine que je parvins à placer ma sonde à l’orifice du conduit,* par la raison que mademoiselle G . . .. avait le nez très-effilé, l’orifice des narines légèrement excorié, et la membrane pituitaire douée d’une extrême sensibilité : il fallut, pour familiariser ces parties avec l’introduction de la sonde, se borner pendant une semaine à placer, à plusieurs reprises, dans chaque narine, une grosse bougie de gomme élastique , puis la sonde d’argent, que j’introduisais seulement jusqu’à l’orifice du conduit guttural de l’oreille , et que je finis enfin par placer convenablement. Les premières injections ne produisirent qu’un embarras douloureux de la tête et un violent coryza. Mais, ces accidents calmés, il se manifesta un mieux sensible, qui augmenta chaque jour. Je substituai ensuite à l’eau tiède, dont je m’étais servi jusque-là, une solution de huit grammes de sulfure de potasse dans un litre d’infusion de camomille. Cette préparation produisit de bons effets, non-seulement sur l’organe auditif, mais encore sur la membrane pituitaire, dont elle dessécha les excoriations , et sur la membrane
muqueuse du pharynx, qui, habituellement abreuvée de mucosités, contribuait beaucoup à embarrasser la voix de cette jeune personne ; néanmoins la surdité était loin d’être complètement dissipée, le mieux qu’on obtenait chaque jour s’affaiblissait au bout de vingt-quatre heures, et tout me faisait craindre une rechute complète, pour le moment où l’on discontinuerait les lotions de l’oreille. 11 me vint alors dans l’esprit de convertir l’injection en douche continue, et de traiter par ce moyen l’oreille interne de la même manière que je le pratiquais pour l’oreille externe, dans les cas d’otorrhée ou d’épaississement de la membrane. Bien n’était plus facile; je n’eus besoin que d’adapter le tuyau de la douche à l’extrémité de la sonde destinée à recevoir la canule de la seringue. Je fis ainsi passer environ six litres de liquide dans l’oreille interne , un jour dans l’une, le lendemain dans l’autre , et ainsi de suite pendant douze jours; au bout de ce temps, la guérison paraissait complète. Pour m’assurer de sa stabilité, je laissai passer une semaine , puis une autre , sans administrer aucun remède. L’audition se maintint dans l’état où les douches intérieures l’avaient laissée , quoiqu’il survînt un léger catarrhe de la membrane pituitaire ; dès lors je regardai le traitement comme terminé, et mademoiselle G — quitta Paris. Néanmoins, en recevant les remercîments de madame G...., je ne lui déguisai point que je ne croirais la guérison de sa fille bien assurée que lorsqu’on aurait combattu avec succès cette disposition aux fluxions froides, qui semblait inhérente à sa constitution, et à laquelle on n’avait donné jusque-là aucune attention sérieuse.
CXXVP oBSERVATioa . — • Un étudiant en médecine
170 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. vint me consulter en 1813 , pour une surdité dont son oreille droite était restée affectée, à la suite d’une angine qui avait duré près de quinze mois. Cette phlegmasie avait laissé l’arrière-bouche dans un tel état de laxité , que le jeune homme était obligé à chaque instant de renifler et de cracher, pour expulser des mucosités filantes qui voilaient le son de sa voix , et souvent lui obstruaient momentanément l’autre oreille. Les vomitifs, l’usage du tabac à fumer, les purgatifs drastiques, que je conseillai d’abord , ayant produit peu d’effet , je sondai la trompe d’Eustache, et j’y poussai quelques injeetions d’eau marinée. Le premier et le second jours, le liquide injecté ne manifesta sa présence dans l’oreille interne par aucun des signes qui annoncent qu’il y a véritablement pénétré. Mais, le troisième jour, une vive douleur se fit sentir dans l’intérieur de l’oreille , et se propagea même jusqu’au méat auditif et à toute la région temporale ; elle fut accompagnée de vertiges , de nausées et de vomissements , ce qui n’empêcha pas le patient d’apprécier l’amélioration que venait d’éprouver son ouïe, et de reconnaître , en bouchant l’oreille saine, que les sons perçus par l’autre , quoique douloureux et peu distincts , avaient cependant beaucoup plus d’intensité. Le mieux se soutint, et augmenta même dans la journée ; tout faisait espérer une guérison complète de cette surdité, quand le jeune homme, qui était d’une complexion très-faible et d’un tempérament éminemment nerveux, me déclara positivement qu’à moins d’être sourd des deux oreilles , il ne pourrait se résigner de nouveau aux angoisses que l’opération de la veille lui avait fait éprouver pendant quelques heures.
CXXVir OBSERVATION.— Mademoiselle B...., dont le
docteur Sédillot jeune soignait ordinairement la famille, était incommodée d’une surdité commençante de l’une et de l’autre oreilles, et assez intense pour l'empêcher d’être admise à la maison d’Écouen, où elle venait d’obtenir une place. Quoique douée d’une bonne santé , fraîche, grasse, régulièrement menstruée, mademoiselle B... avait les glandes maxillaires souvent engorgées , et respirait difficilement par le nez , à cause d’un enchifrènement continuel , qui embarrassait les voies nasales. Je regardai cette cophose comme catharrale , et je me décidai à porter des douches dans l’oreille interne, par l’orifice guttural. La jeune personne eut d’autant plus à souffrir de cette opération , qu’étant très-sensible et peu patiente , elle déplaçait continuellement la sonde, par les mouvements involontaires de sa tête ; ce qui nous obligeait à revenir sans cesse à la manœuvre la plus douloureuse de l’opération, qui est l’introduction de la sonde. Je n’avais point encore imaginé à cette époque (c’était en 1812) le bandage contentif que j’emploie à présent, et dont j’ai donné la description. Malgré cet inconvénient, la diminution de la surdité fut sensible dès la quatrième douche. Nous insistâmes sur ce genre de traitement , que nous interrompions souvent par des pauses de deux ou trois jours. Le mieux se soutenait et s augmentait , quand des malheurs domestiques firent abandonner à la famille de mademoiselle B . les pro¬
jets dont elle était l’objet, et le soin de son traitement.
CXXVIIF OBSERVATION. — Une dame de Bordeaux, âgée de trente ans , douée d’un tempérament lymphatique, très-sujette aux fluxions catarrhales, perdit presque complètement l’ouïe, après avoir supprimé, par des bains de mer, un flux leucorrhoïque qui durait depuis
172 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. l’époque de sa puberté. Consulté d’après une histoire écrite de sa maladie, je prescrivis de légers vomitifs répétés tous les quinze jours , des purgatifs résineux , des vaporisations d’eau tiède dirigées vers l’utérus , et enfin un vésicatoire entre les épaules. Ces moyens dissipèrent complètement la surdité, mais pour quelques mois seulement, au bout desquels, quoique les flueurs blanches, rappelées par le traitement , fussent aussi abondantes qu’auparavant, la surdité revint tout aussi considérable que la première fois et avec les mêmes symptômes , c’est-à-dire variant d’intensité, disparaissant même quelquefois , et accompagnée d’évacuations glaireuses , d embarras dans la voix, et d’enchifrènement. Consulté de nouveau par écrit , je demandai que cette dame vînt à Paris. Elle y arriva au printemps de 1813 : en examinant le conduit auditif, je le trouvai si engoué de cérumen que j espérai rétablir l’ouïe en le débarrassant seulement de cette matière. Mon espoir fut déçu, et je n’obtins pas même une légère diminution de la surdité , qui était telle, que madame ne pouvait entendre qu’à l’aide d’un cornet acoustique. Les moyens que j’avais indiqués lors de la première invasion de la maladie avaient été inutilement répétés dans cette récidive , ce qui me décida à recourir de suite aux injections de la trompe. Je les commençai dès le lendemain de la première visite. J’employai de l’eau tiède seulement, que j’injectai d’abord dans la trompe de l’oreille droite. Le liquide pénétra ; mais la surdité, au lieu de diminuer , en fut tellement augmentée , que les cris les plus aigus , les bruits les plus forts pouvaient à peine être perçus. Je fus peu affligé de ce résultat, que je connaissais déjà, et que j’attribuai au refoulement , dans la caisse , des mucosités épaissies
qui obstruaient la trompe d’Eustache. En effet, dès le lendemain matin , ce surcroît de surdité s’était spontanément dissipé, et madame croyait même éprouver un léger mieux , qui ne fut plus douteux quelques heures après, quand une seconde injection eut été faite. La troisième produisit un changement encore plus considérable. Les sons d'une voix ordinaire , pourvu qu’elle fût dirigée vers la conque auditive, étaient distinctement entendus, sans l’office du cornet; enfin, au bout de douze jours de ce traitement , l’audition du côté droit était complètement rétablie. J ’assurai la guérison par un nombre à peu près égal de douches d’eau de mer, chauffées à la température d’un bain ordinaire , et poussées dans la trompe au moyen d’une pompe à jet continu. Je voulus ensuite opérer sur l'oreille gauche. Mais je trouvai un obstacle insurmontable dans l’étroitesse de la narine gauche , vers laquelle la cloison du nez était si fortement déjetée , qu’il devenait impossible , après avoir douloureusement introduit la sonde , de parvenir à mettre sa courbure en travers , pour donner au bec de l’instrument une direction horizontale. Pour sortir de cet embarras , je proposai de perforer la membrane tympanique, et d’injecter l’oreille interne de dehors en dedans , selon le second mode de médication immédiate. Madame y consentit; la perforation causa peu de douleur ; mais il n’en fut pas de même des injections, quoique faites avec de l’eau tiède seulement, Il survint des vertiges, des maux de tête, et quelques mouvements fébriles ; ce qui me força à discontinuer pendant six jours ces injections, que je n’avais faites que deux fois, et qui n’avaient point encore franchi l’orifice de la trompe d’Eustache. Mais quand, après la disparition de ces acci-
dents , je voulus reprendre le traitement , je m’aperçus que la membrane du tympan s’était refermée ; l’injection que j’essayai pour m’en assurer ne me laissa aucun doute là-dessus ; l’eau ne pénétra pas au delà du méat auditif, et ne provoqua aucune douleur dans l’oreille. Ce nouveau contre- temps me fit désespérer de la guérison de cette oreille, et je m’abstins de toute tentative , qu’il m’eût été d’ailleurs fort difficile de faire agréer à cette dame: elle y était d’autant moins disposée que, l’audition s’exerçant parfaitement à droite , une de ses oreilles suppléait à l’impuissance de l’autre, et laissait peu de chose à désirer sous le rapport des jouissances de ce sens.
CXXIX® ORSERVATiopf. — M. de âgé de soixantedix ans , d’une forte constitution , né d’un père qui n’eut jamais d’autre infirmité qu’une cophose , se trouva privé de très-bonne heure, ou peut-être même ne jouit jamais pleinement, de la faculté d’entendre de l’oreille gauche. Depuis quelques années, l’audition, qui s’exercait presque complètement par la droite , était moins distincte , lorsqu il survint un catarrhe bronchique, avec une toux analogue à celle de la coqueluche. Après plusieurs semaines , les quintes , moins fréquentes , furent peu à peu remplacées par une toux simplement catarrhale. Il se manifesta des accès de surdité, que la toux et l'action de se moucher augmentaient, et qui disparaissaient souvent tout à coup. Au bout de deux mois la toux cessa entièrement ; mais 1 audition, au lieu de s’améliorer, devint de plus en plus obtuse. Les accès de surdité , séparés d’abord par plusieurs mois , puis par plusieurs semaines, se rapprochèrent , devinrent en même temps plus intenses, plus longs, et finirent par dégénérer en une
surdité permanente, accompagnée d’un bourdonnement très-incommode .
Cet état, qui durait depuis deux ans et demi, avait résisté à tous les moyens mis en usage pour le combattre, aux gargarismes, aux masticatoires étaux injections dans le conduit auditif externe, lorsque M. de Lens, médecin du malade, m’appela en consultation. Je trouvai la membrane du tympan voilée par une couche de matière brunâtre , et je conseillai de faire des injections d’eau de savon tiède , puis d’eau de Plombières , poussées avec force. A l’aide de ces injections et d’une pince dont les mors étaient garnis de coton, des matières cérumineuses et une pellicule membraneuse furent extraites , non sans qu’il s’écoulât quelques gouttes de liquide sanguinolent. L’ouïe ne se rétablissant point, je sondai la trompe d’Eustache le 4 août 1819 , sans attendre que la membrane fût entièrement mise à nu. Le lendemain, j’y fis des injections d’eau tiède , qui donnèrent lieu aux signes ordinaires de la présence d’un liquide dans la caisse mais ne proyoquèrent aucune douleur ; ce qui me permit de substituer l’eau de Baréges à l’eau tiède. Aussitôt après M. de entendit un peu ; dans la journée il éprouva dans l’oreille un sentiment de tension légèrement douloureuse, accompagnée de bourdonnement. Je prescrivis l’usage de la pipe, et recommandai de faire pai-venir la fumée de tabac jusque dans les oreilles à la manière de certains fumeurs.
Le 6 août , l’amélioration de l’ouïe était sensible ; je pratiquai de nouvelles injections, qui causèrent un peu de douleur ; ce qui me fit recourir à l’eau tiède seulement. Après l’opération, la surdité parut augmentéeen faisant des efforts pour se moucher, M, de L^^'‘
176 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. sentit que la membrane du tympan se tendait , effet qu’il n’avait point éprouvé depuis longtemps ; mais les bourdonnements continuèrent. Le lendemain , j’eus de nouveau recours tà l’eau de Baréges ; la surdité redevint à peu près ce qu’elle était auparavant , accompagnée encore de bourdonnement : M. de entendit tout à coup distinctement la parole, ce qui lui était devenu impossible depuis longtemps. Pour consolider cet heureux résultat , j’augmentai l’activité des injections. Le 10, les bourdonnements avaient presque entièrement cessé; la fumée de tabac pénétrait facilement par la trompe, et déterminait dans l’oreille une sorte de claquement , dû probablement au déplacement des mucosités. Les injections furent dès lors pratiquées seulement de deux jours l’un, et ainsi continuées jusqu’au 17, sans que l’ouïe reprît toute son intégrité. J’essayai alors quelques injections, également dirigées par la trompe dans l’oreille gauche : le liquide pénétra dans la caisse , et produisit de légers bourdonnements ; mais l’ouïe ne se rétablit point. Je revins à l’oreille droite , je douchai fortement la membrane du tympan ; au bout d’un quart d’heure, une grande portion de la matière brune qui la couvrait fut enlevée ; l’audition se troubla momentanément, ce qui me fit espérer une guérison complète. Le 25, de nouvelles douches mirent la membrane à découvert, et dès ce moment non-seulement le sens reprit 1 activité que les injections par la trompe lui avaient rendue, mais encore il redevint peut-être plus actif qu’il ne l’était avant l’invasion de la surdité. La membrane du tympan a repris sa blancheur, son éclat et sa transparence , et la guérison ne s’est point démentie.
[Itard, dans son rapport fait à l’Académie demédecine
sur le mémoire de M. Gairal, a formulé son opinion sur tout ce qui a trait au cathétérisme de la trompe , de la manière suivante :
« Le cathétérisme de la trompe , et les divers agents thérapeutiques auxquels il sert de voie de transport, ne s’étendant pas au delà de l’oreille moyenne, on peut établir en principe qu’on ne saurait en faire une application avantageuse contre la cophose, qu’ autant que celle-ci a sa cause matérielle dans cette partie de l’organe , c’est-à-dire dans la trompe , la caisse et les cellules mastoïdiennes. Cette cause matérielle peut consister dans le boursouflement ou les excroissances de la membrane qui tapisse ces cavités , dans le gonflement des parties osseuses et cartilagineuses qui entrent dans les parois , et enfin dans les congestions muqueuses ou purulentes qui s’y amassent.
« De ces trois genres d’obstacles , les deux premiers, appartenant aux tissus , et produisant le rétrécissement , l’oblitération ou la déformation des cavités tympaniques, ne sont pas accessibles aux avantages du cathétérisme ; et il ne reste que le troisième , composé de toutes les espèces de congestions plus ou moins fluentes , plus ou moins solubles et amovibles , contre lequel le cathétérisme puisse être rationnellement pratiqué. Mais, pour qu’il réussisse , il ne doit pas être seulement un moyen de déplacement ou d’expulsion de la matière engouante, mais encore un moyen de médication qui en tarisse la source.
« Il est inutile de faire observer que le cathétérisme, proprement dit , ne saurait remplir ni l’une ni l’autre des deux indications. Cette opération ne peut rien par elle seule ; et, dans le cas même de rétrécissement
Tom. II. 12
OU d’engorgement chronique du pavillon de la trompe, son action s’est toujours bornée à des résultats éphémères. C’est donc par des moyens thérapeutiques introduits dans l’oreille à la faveur du cathétérisme , que l’on peut dissiper les congestions de la tête , et en empêcher la reproduction. Ces moyens eonsistent dans l’introduction d’une certaine quantité d’eau ou d’air, avec ou sans addition de substances médicamenteuses.
<' Examinons les deux modes de médieation, sous les noms d^injections liquides et d’injections gazeuses.
« Les injections liquides ont sur les injections gazeuses l’avantage de délayer et d’entraîner au dehors les mucosités, les concrétions même solides, et de se charger plus faeilement de la propriété des médicaments qu’on y associe. La supériorité de leur action détersixe se manifeste visiblement dans certains cas d’otorrhée, accompagnée de la destruction ou de la perforation spontanée de la membrane tympanique. Si alors on pousse une injection de part en part, non par le méat auditif, mais par la trompe d’Eustache, le liquide, qui s’échappe avec une grande facilité par la conque, arrive trouble , chargé de la matière de l’écoulement , et quelquefois de flocons de fausses membranes. Presque toujours ces sortes d’injections sont suivies d’une amélioration notable , mais en général peu durable, de la surdité. Quelquefois cependant on parvient à la dissiper sans retour , en associant aux injections aqueuses quelques médicaments excitants; mais la grande difficulté est de donner à l’action du médicament un degré suffisant d’énergie pour changer l’inflammation chronique en une inflammation aiguë, mais modérée. On aggrave à jamais la lésion du sens , si l’on dépasse cette indication. Il serait trop long , et hors
de notre sujet, de traiter ici ce chapitre important.
« Passons au second mode de médication pratiqué dans l’oreille moyenne à l’aide du cathétérisme de la trompe, et qui se compose des injections gazeuses,
« L’introduction des fluides élastiques dans la thérapeutique chirurgicale de l’oreille date du commencement de ce siècle. Un mémoire inséré en 1816, tome IV du Journal des sciences médicales , témoigne de l’emploi avantageux des injections gazeuses faites dans la trompe, tant à l’aide du cathétérisme que sans le secours de cette opération. Cinq ans après la publication de ce mémoire, le même mode de médication fut reproduit, accompagné de nouveaux détails et de nouveaux faits, dans le Traité des maladies de l’oreille et de l’audition. Ces injections gazeuses , ou insufflations , avaient toutes pour base , ou plutôt pour excipient , l’air atmosphérique, chargé de quelques substances médicamenteuses, à l’état de fumée , ou de vapeur , ou de gaz. Ajoutons encore , comme supplément nécessaire à cet éclaircissement historique , que les insufflations d’air atmosphérique y sont recommandées non-seulement comme un agent de guérison , mais encore comme un moyen de diagnostic pour reconnaître l’engouement catarrhal de la caisse.
« L’appareil à insufflation qui s’y trouve décrit consiste en un flacon dont le fond seulement contient une petite quantité d’un liquide médicamenteux très-vaporisable , et dont le gouleau , disposé pour être ajusté au pavillon de la sonde, est muni d’un robinet. On le ferme, et l’on plonge le vase dans l’eau bouillante. En quelques secondes la chaleur raréfie l’air, et volatilise le liquide qui y est contenu : alors , le robinet étant ou-
180 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. vert, il s’en échappe, en sifflant, un jet de vapeur, que la sonde conduit dans l’oreille. Pour certains cas , le procédé opératoire est plus simple encore. On répand quelques gouttes d’une teinture spiritueuse , également très-vaporisable , sur un morceau de sucre qu’on soumet rapidement à la mastication ; puis, à l’aide d’une forte expiration , et en fermant exactement les lèvres et les narines , on refoule dans les trompes la vapeur qui s’est dégagée dans la bouche.
» S’agit-il d’injecter la fumée médicatrice de certains végétaux ; on les brûle dans le foyer d’une pipe , à la manière des fumeurs , et on en fait aspirer la fumée par gorgées, qu’on refoule, de la même manière que ci-dessus, dans le conduit guttural de l’oreille. Tel était , sur ce point trop ignoré de la science , l’état des choses , quand , il y a dix ans environ , M. Deleau vint singulièrement le modifier, ou plutôt , pour nous servir d’une locution de notre temps , le réduire à sa plus simple expression ; il ne conserva des injections gazeuses alors connues, que leur véhicule commun : de sorte que l’air atmosphérique seul devint l’unique matière de ces insufflations, auxquelles il donna le nom de douches d’air.
« Les douches d’air, présentées comme une méthode nouvelle de traiter et de reconnaître les maladies de l’oreille, et, sous ce double rapport, accueillies et récompensées par l’Académie des sciences, méritent, par le seul fait de cette haute approbation , de fixer au moins une fois l’attention de l’Académie de médecine.
» Nous ne nous arrêterons pas à examiner ce qu’il y a de réellement nouveau dans cette légère innovation. Les débats pour sa priorité étant plutôt une question
de personnes qu’une question de science , doivent être soigneusement écartés.
« Ce qu’il importe d’établir, dans l’intérêt de l’art , est une juste appréciation des douches d’air asmosphérique dirigées dans la cavité du tympan , soit comme moyen de curation, soit comme moyen d’exploration.
« Comme moyen curatif, et à ne consulter que l’induction pathologique et physiologique, on a de la peine à accorder à l’air atmosphérique injecté dans la caisse la double propriété que nous avons dit être nécessaire à ces sortes de moyens pour être curatifs , et qui est d’expulser la matière de l’engouement et d’en empêcher la reproduction. Son action expulsive est à peu près nulle ; le bon sens le dit , et l’expérience que nous en avons faite sur le cadavre le confirme : quant cà son action thérapeutique sur les tissus , pour les ramener à l’état normal et empêcher une nouvelle sécrétion morbide , peut-on l’attendre d’un agent avec lequel ces mêmes tissus sont continuellement en rapport? Toutefois, comme un semblable jugement , très-fondé en théorie , peut être démenti par l’expérience , nous avons senti que , pour émettre devant l’Académie notre opinion sur ce point , nous étions tenus de l’appuyer sur un grand nombre de faits ; ils ne nous ont pas manqué. Nous pouvons assurer que , dans l’espace de sept ans , à partir de 1 828 , il s’est passé peu de semaines sans que votre rapporteur ait eu au moins une fois l’occasion d’essayer un certain nombre de douches d’air dans les cas de surdité catarrhale, ou soupçonnés tels. La conscience de l’expérimentateur avait d’autant moins à se reprocher ces sortes d’essais préliminaires , qu’ils étaient sans douleur et sans
182 BEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. graves inconvénients , et , de plus, souvent réclamés par les* parties intéressées.
« Pour apporter plus de précision dans l’administration des douches d’air , et obtenir des résultats d’une évaluation plus rigoureuse que ne peut fournir l’usage d’une pompe ou d’un soufflet, il a employé comme appareil d’injection la machine à compression, munie d’un manomètre : par là il a pu graduer la force de la douche, et établir des rapports entre l’intensité du moyen et ses résultats.
« En voici un résumé analytique, divisé en cinq catégories.