‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'auditionChapitre 26 sur 69 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Les sons de la voix étaient empâtés , les amygdales engorgées au point de s’entre-toucher par leur partie supérieure , et les voies nasales tellement obstruées , que ce jeune homme avait toujours la bouche entr’ouverte pour respirer. Convaincu que la surdité dépendait de l’occlusion de la trompe par l'engorgement des amygdales , je proposai d’en faire la rescision. M. de Monteiidre s’y décida d’autant plus facilement qu’il avait eu connaissance de la guérison du jeune d’Almand , et qu’il reconnaissait lui-même la conformité apparente qui existait entre son infirmité et celle dont ce jeune homme avait été délivré. L’opération , faite vers la fin de décembre 1815, fut extrêmement longue et laborieuse , à cause de l'étroitesse remarquable de la bouche , qui. était telle que je ne pouvais suivre des yeux et diriger convenablement l’action du kiotorne. Néanmoins les deux glandes furent profondément excisées dans leur tiers supérieur , selon le plan que je m’en étais fait, et le voisinage de l’orifice de la trompe complètement désobstrué : n’ayaiit obtenu aucun avantage immédiat de cette opération , j’attendis tout du dégorgement des parties divisées. Ce dégorgement s’effectua, produisit une grande diminution dans la portion restante de l’amygdale , éclaircit la voix , rendit la respiration plus libre , mais n’amen. i u cl j, t f ble dans l’audition. dépensai alors au vomitif, dont j’avais quelquefois fait usage avec un prompt succès ; il fut donné et répété sans aucun avantage ; enfin j’essayai d’injecter la trompe d’Eustache par les narines. Le nez, qui était petit et peu large, rendait cette opération fort difficile. Je réussis cependant , et j’eus la preuve que le liquide avait pénétré dans l’oreille interne , par une très-vive douleur

qui se fit sentir dans la caisse, et qui fut suivie d’éblouissements et de disposition à la syncope. Je fis une nouvelle tentative, qui fut également infructueuse. Dès lors je commençai à désespérer de la guérison, et à penser que l’engorgement des amygdales , s’il avait quelque rapport avec la surdité , n’en était du moins pas la cause. Dans cette persuasion , mon avis fut de s’abstenir de tout autre traitement : mais M. de Montendre, qui désirait d’autant plus vivement sa guérison qu’ayant embrassé par goût l’état militaire , il se trouvait par son infirmité très-gêné dans l’exercice de ses fonctions , réclama avec instance une dernière tentative. Un séton fut appliqué à la nuque. J’ignore ce qu’il en est résulté , ce jeune officier ayant été obligé peu de temps après de quitter Paris pour rejoindre son régiment.

[L’oblitération de la trompe d'Eustacbe , déterminée par l’hypertropbie des amygdales, est un fait contestable pour plusieurs auteurs ; ces glandes peuvent se tuméfier au point de mettre la vie des individus en danger , et laisser l’ouïe parfaitement intacte. Avant d’admettre cette action mécanique , il est indispensable de constater l’état de la trompe au moyen du cathéter. Sans doute il est souvent difficile d’introduire le bec de la sonde dans le pavillon , surtout lorsque les amygdales sont tuméfiées , indurées , et cachées en partie derrière le voile du palais. Mais si l’on y parvient, et qu’il n’existe aucune complication, l’ouïe se développe sur-le-champ par l’in-, jecfion de l’air , et ne tarde pas à s’altérer de nouveau , souventlejourmêmedel’opération. Ce phénomène, qu’on peut reproduire à volonté, ne laisse aucun doute sur l’utilité de l’excision des amygdales. Lors même qu’on a pratiqué l’opération sans avoit’pu explorer la trompe, il est

encore indispensable de sonder le conduit, pour lui rendre son calibre ordinaire. L’absence de ces précautions peut servir à expliquer les insuccès fréquents de l’excision des amygdales hypertrophiées. Il est donc bien nécessaire de déterminer si la lésion de ces glandes est isolée , ou si elle est compliquée ; ce qui arrive le plus ordinairement avec les diverses affections de la trompe: le cathétérisme peut seul dissiper ces doutes et fixer les bases du djagnostic.]

ir VARIÉTÉ. Surdité par occlusion de la trompe, dépendante d’un engouement muqueux de ce canal- — L’engouement muqueux ou catarrhal de la trompe d’Eustache, que les auteurs n’ont fait en quelque sorte qu’indiquer, est pourtant une cause très-ordinaire de surdité : aussi s’est-il présenté bien des fois à mon observation , sans offrir pourtant des caractères assez distincts pour ne pas" être confondu avec celui qui affecte fort souvent aussi la cavité tympanique. 11 est quelques cas cependant où celte distinction n’est pas difficile à établir, et où l’on est à peu près certain que l’occlusion a lieu par l’engouemeiit du conduit guttural seulement ; c’est particulièrement dans le catarrhe nasal et dans l’angine tonsillaire : l’orilice de la trompe se ferme et s’ouvre avec une facilité extrême ; un éternument , un effort d’exscréation , suffisent , dans le cours de ces pblegmasies , pour fermer l’orifice et voiler subitement l’audition. Mais cette occlusion n’est que momentanée, se dissipe d elle-même, souvent par les mêmes causes qui l’ont opérée, et surtout par les brusques inspirations , faites par le nez , qui constituent l’action de renifler.

A l’exception de ces cas , qui ne méritent aucune attention, et n’établissent jamais une surdité assez dura-

ble pour faire recourir à notre ministère , l’engouement de la trompe se confond avec celui de la caisse , et ne peut par conséquent être étudié séparément.

ni" VARIÉTÉ. Surdité par occlusion de la trompe, dépendante de l’inflammation de ce canal. — Cette variété, pomme la précédente, n’est souvent qu’une dépendance des lésions qui affectent la membrane propre de la caisse; et sous ce rapport elle ne serait qu’une suite ordinaire de l’otite ou de l’otorrhée interne. Mais , dans maintes circonstances , l’inflammation est bornée au conduit guttural de l’oreille. On a tout lieu de fixer exclusivement le siège du mal dans cette partie de l’organe auditif , quand la surdité n’est ni très-profonde ni accompagnée de douleur dans l’intérieur de l’oreille , quand elle disparaît par moments, quand la personne qui en est affectée se plaint d’ètre encore plus sourde pour les sons de sa propre voix que pour les paroles que les assistants lui adressent. La chose est encore moins douteuse s’il existe une pblegmasie de l’arrière-bouche , si une douleur obtuse se fait sentir dans le bâillement , dans la mastication fit la déglutition. Presque toujours cette surdité est accompagnée d’un engouement catarrhal de la membrane pituitaire, de sorte que l’odorat est encore plus empêché que l’ouïe. /

La cause la plus ordinaire de cet engorgement inflammatoire de la trompe dépend , quand il est chronique , d’une affection sv'philitique, et plus souvent encore de la diathèse scrofuleuse. Alors la surdité peut être de longue durée. Quand rengorgement, au contraire, est de nature aiguë, la cophose dure peu, et disparaît avec l’inflam- -Biation , à moins que celle-ci n’ait été très- violente. Dans ce cas , elle se propage presque toujours dans l’in-

88 DEUXIÈME PAKTIE, LIVRE II, CHAPITRE XII. térieur de la caisse, et constitue une otite interne. La matière qui en est le résultat , tantôt se fait jour par la trompe , tantôt (ce qui est le plus ordinaire ) par le conduit auditif externe , à travers la membrane du tympan , ainsi que je 1 ai déjà dit. Je renvoie , pour tout ce qui se rapporte à cette complication , à l’article de l’otite interne.

Le traitement de cette troisième variété de la surdité par occlusion est fort simple. Il ne faut que dissiper l’engorgement , qui produit cette occlusion complète ou incomplète de la trompe d’Eustache. On le résout, s’il est chronique , par les remèdes reconnus efficaces pour combattre les accidents vénériens ou scrofuleux. Si l’engorgement est aigu , on le traite de même qu’une angine, au moyen des gargarismes , des pédiluves , des saignées locales, et des applications irritantes autour du cou ou à la nuque.

Lorsqu’après la résolution de l’inflammation, ou la cessation de l’écoulement qui a pu en être la suite , la surdité persiste , il est important autant que difficile d’en déterminer la cause. Les médecins anglais qui ont écrit sur la perforation du tympan , ont regardé la surdité qui survient après cette inflammation comme dépendante de l’occlusion de la trompe par l’adhérence de ses parois. J’ai lieu de croire cependant qu’une violente phlogose de ce conduit peut entraîner , de toute autre manière , la perte de l’audition. J’ai vu cet accident arriver fréquemment à la suite de l'otite interne , bien quelle n’eût pas été très-intense et qu’elle se fût terminée par résolution ; et j’avais , dans plusieurs de ces cas , diverses raisons de croire que la trompe était restée ouverte. J’ai fait la même observation à l’occasion de deux

DE LA SÜEDITÉ PAR OBTUKATIOH DE LA TROMPE. 89 sourds qui vinrent me consulter , après avoir subi vainement l’opération de la perforation du tympan. Ils avaient 1 un et 1 autre perdu l’ouïe à la suite d’une violente esquinancie. La trompe était si peu bouchée, que, dans 1 expiration , la bouche et les narines étant closes , on entendait 1 air s’échapper avec hruit par le conduit auditif.

CF OESERVATioH. — Un peintre en bâtiments, .réduit au désespoir par la misère, s’empoisonna en buvant de l’acide nitrique. Les douleurs intolérables provoquées par ce breuvage corrosif, et le regret qui suit presque immédiatement une semblable tentative quand elle n’est qu’à moitié consommée , inspirèrent au malheureux l’emploi simultané des moyens capables d’émousser 1 activité du poison. Il hut en abondance et coup sur coup de l’eau sucrée , de l’eau chaude , de l’huile , du lait et du bouillon gras. Peu d’heures après il fut porté à l’Hôtel-Dieu , où il reçut les secours de l’art. Après avoir surmonté tous les accidents d’une gastrite des plus violentes , il quitta l’hospice dans un état de maigreur extrême , ayant souvent de la fièvre le soir , toujours altéré , et de plus affecté de surdité. Cette infirmité l’affligeait d’autant plus qu’eUe l’empêchait de prendre possession d’une petite place qui lui était promise. Il se présenta aux consultations de M. Dubois, qui me l’adressa.

Sa surdité , assez considérable dans ce moment , l’était beaucoup moins dans d’autres. Elle était accompagnée d’une douleur sourde, qui devenait assez vive quand il buvait, et surtout quand il bâillait. Ayant vonlu, d’après le conseil d’nn médecin , faire usage de la pipe et diriger la fumée de tabac vers l’arrière-bouche , il y avait

30 REUSIÈME PAETIE, LIVRE II, CHAPITRE XII.

éprouvé ime vive irritation,, àkquelle il devait une augmentation de sa surdité.

Ces renseignements me tirent d’abord examiner le fond du pharynx. Je trouvai sa paroi postérieure, le voile du palsiis et ses piliers très-enflammés, colorés d’un rouge presque brun, humectés d’une mucosité filante, qui était qiiclquelois mêlée de sang. Je commandai à cet homme de se fermer les narines et la bouche, et de faire ensuite une forte et longue expiration. Il ne sentit point l’air pénétrer dans ses oreilles, et y produire cette espèce de tension douloureuse qui se fait sentir , vers Je fond du conduit auditif externe, quand la trompe d’Eustache est libre ; mais, en faisant effort contre l’orifice de la trompe, l’air expiré y provoqua un surcroît de douleur. Je ne doutai point qu’il n’y eût occlusion de ce conduit, produite et entretenue par un gonflement inflammatoire de la membrane. Je fis appliquer à la nuque , à plusieurs reprises différentes , une ventouse scarifiée ; après la troisième application, six sangsues furent posées derrière chaque oreille ; je prescrivis l’usage du lait , de demibains, et d’un gargarisme fait avec l’acide sulfurique suffisamment étendu d’eau. Ces moyens réussirent ; la rougeur de la gorge s’évanouit , et l’audition se rétablit complètement.

Cl J' OBSERVATION. — Une jeune pensionnaire de l’institution de mademoiselle F... avait, pendant deux hivers consécutifs, perdu l’ouïe, qui s’était rétablie .spontanément au retour de la belle saison. Redevenue sourde pour la troisième fois pendant l’hiver de 1805, elle fut confiée à mes soins. Cette jeune personne, âgée de quatorze ans, n’était point encore réglée, et offrait tous les caractères de la diathèse scrofuleuse. Elle avait fait elle-même

la remarque qu’aussitôt que son nez devenait gros et dur, sa surdité se déclarait ; il était alors dur , luisant , rempli de croûtes en dedans , et tellement engoué de mucosités que l’air ne pouvait traverser les narines. La déglutition était légèrement douloureuse , et la douleur de la gorge augmentait quand cette demoiselle , trèsadonnée à la musique, voulaitprendre des leçons de cbant. Aussi était-elle obligée de les interrompre aux époques de sa surdité , non-seulement à cause de cette douleur , mais encore parce que les sons de sa voix étaient perçus si confusément par son oreille, qu’il lui était impossible de chanter Juste. Je regardai cette surdité comme plus digne de mon observation que de mes soins. Je crus, en conséquence , devoir borner le traitement à combattre par les moyens connus, et surtout par le mercure doux, la diathèse scrofuleuse; espérant tout d’ailleurs de l’époque de la puberté , qui , malgré la prédominance du système lymphatique, me paraissait peu éloignée. Elle survint en effet au printemps suivant; et, comme je l’avais espéré, l’heureuse impulsion donnée à tout le système, par le travail de la première menstruation, dissipa la diathèse scrofuleuse, et rétablit pour toujours les fonctions de l’organe auditif.

IV' VARIÉTÉ. Surdité par occlusion de la trompe, dépendante de l’adhérence de ses parois. — Les ulcérations de l’orifice de la trompe ou des parties environnantes entraînent souvent, en se cicatrisant, l'oblitération ou un rétrécissement très-considérable de ce conduit; c’est une terminaison assez fréquente de l’angine gangréneuse et des ulcères vénériens de l’arrière-bouche , quand ils sont très-étendus.

Il est important de distinguer cette oblitération de la

trompe , de l’embarras momentané ou même .habituel qu’une inflammation chronique peut entretenir dans cette contre-ouverture de l’oreilie. Le premier pas à faire dans ce difficile examen, est de s’assurer si véritablement la trompe est bouchée. Voici les moyens d’exploration dont je me sers dans ces circonstances. Je remplis d’eau le conduit auditif , la tête étant renversée et appuyée sur la joue opposée , et je fais expirer avec force, en recommandant de tenir la bouche et les narines closes. Je reconnais par là que la trompe est libre ou qu’elle est fermée, selon que le liquide contenu dans le méat éprouve ou n’éprouve pas de mouvement sensible. Il est des personnes pour qui cette épreuve est inutile , et qui savent assez bien se rendre compte de cette occlusion de la trompe (si la surdité n’affecte qu’un seul côté) , en appréciant la différence qui existe entre l’oreille saine et l’oreille malade ; elles sentent, en soufflant et en faisant effort comme pour se moucher, que l’air du côté par lequel elles entendent va frapper le tympan et y détermine une sorte de tension; ce quelles n’éprouvent point dans l’oreille affectée de surdité. Quand on s’est assuré qu’il y a véritahlement occlusion de la trompe, il reste à déterminer si c’est par engorgement ou par adhérence.

Il faut pour cela remonter aux signes commémoratifs, et s assurer par eux s’il y a une vive inflammation , ou une douleur continue dans l’arrière -houche; s’il s’est manifesté dans cette même région des ulcères syphilitiques ou autres ; si la surdité est ancienne ; si , survenue après l’apparition de ces symptômes ou de quelque maladie éruptive , telle que la fièvre scarlatine surtout , elle a continué sans interruption; si jamais une sensa-

trompe. 93

DE LA SURDITÉ PAR OBtüRATIOS DE LA

tion pareille à celle que produirait le débouchement subit de quelque tuyau ne s’est point fait sentir dans l’oreille. D’après ces signes, tant positifs que négatifs, on peut présumer que la trompe est définitivement fermée par l’adhérence de ses parois. C’est ordinairement vers le pavillon et dans la partie cartilagineuse du conduit que se forment les adhérences. 11 peut arriver également que le tube se ferme complètement dans sa partie osseuse ; cette obstruction, qui se fait plus lentement sans symptômes d’inflammation ni d’ulcération , tient à un gonflement delà substance de l’os.

Lorsque la trompe se trouve ainsi complètement fermée , il en résulte une surdité qui doit varier selon les changements qu’éprouve la caisse par la non-admission de l’air extérieur. Si celui qui s’y est trouvé renfermé vient à être absorbé , le tympan se remplit de mucus, et l’ouïe se perd complètement. Saunders rapporte deux exemples de pareille congestion , trouvée dans le cadavre , coïncidant avec l’obstruction de la trompe. Si la petite quantité d’air renfermée dans la cavité tympanique n’est point absorbée, elle doit nécessairement s’altérer, se raréfier, et par cette raréfaction refouler la membrane tympanique dans le méat auditif, la priver du mouvement qui lui est propre, et détruire, ou du moins changer son action sur les osselets. On conçoit que, dans cette circonstance, la surdité doit être beaucoup moins considérable. Au reste , dans l’un comme dans l’autre cas , l’indication est la même ; c’est de perforer la membrane tympanique.

[On a pu remarquer que l’étude des maladies de la trompe était toute spéculative ; ou comprend difficilement comment Itard, qui avait reconnu l’importance et

réhabilité l’emploi du cathétérisme de la trompe, n’en à point fait une application directe aux affections de ce conduit ; il s’agit , en effet , de déterminer si ce conduit est libre, jusqu'à quel point il l’est, et quel genre d’obstacle s’oppose au passage de l’air.

Dans le plus grand nombre de cas , l’occlusion de la trompe est le résultat du gonflement de la membrane muqueuse qui la tapisse, ou d’une accumulation de mucus épaissi et altéré de diverses manières : nul doute qu’on ne parvienne le plus souvent à vaincre la résistance de ces deux états pathologiques ; mais lorsqu’on rencontre un mode de lésion plus grave, une induration chronique de la partie supérieure du pharynx, une oblitération causée par des cicatrices, ou toute autre maladie analogue, l’usage des sondes n’est d’aucune utilité , et il faut y renoncer.

M. Deleau a divisé les maladies de la trompe d’Eustache en trois ordres: 1° obstruction simple de ce conduit ; 2“ phlegmasie chronique, avec ou sans sécrétion ; 3° rétrécissement situé dans la moitié interne ou externe de la trompe.

Dans l’obstruction simple de la trompe, la sonde pénètre à un pouce et quelques lignes , après quelques efforts bien dirigés : l’injection d’air fait disparaître la surdité, et détermine le bruit sec de la caisse.

Dans la phlegmasie chronique de la trompe, sans augmentation de sécrétion, il existe un premier degré de rétrécissement de ce conduit , qui est facilement apprécié par la difficulté d’introduire profondément une sonde d’une ligne et demie. Souvent cet instrument se trouve assez serré par les parois de la trompe pour empêcher l’air injecté de revenir danslepharynx : pressé

de DA SüHDITÉ PAR OBTÜRATIOH DE DA TROMPE. 95

par le soufflet, ce fluide fait effort contre la iuembrané du tympan.

l’opération est plus douloureuse que dans l’état sdia et que dans les cas de rétrécissement sans inflaranialion ; le bruit d oreille augmente, l’ouïe est troublée momentanément.

Dans le catarrhe chronique de la trompe, avec sécrétion abondante, la sonde entre avec assez de facilité dans la trompe ; la douche d’air fait entendre le bruit muquèux qui courre le bruit sec de la caisse , l’ouïe s’ améliore momentanément; l’organe n’est pas irritable, coinniè dans le cas d’inflammation sans sécrétion.

Rétrécissement de la moitié interne de la trompe. La sonde ne pénètre que de quelques lignes ; il est impos- .sible de la faire glisser sur son mandrin ; si l’on retiré celui-ci, en pressant sur la sonde, elle se recourbe et tombe souvent dans le pharynx; si elle reste introduite , la douche d’air ne fait entendre que le bruit dti pavillon de la trompe. On peut donner la douche à la pression d’une atmosphère et demie, sans qu’il en résulte la moindre sensation douloureuse. Si l’air n’est' pas parvenu dans la caisse, l’ouïe n’éprouve aucun changement.

Rétrécissement de la moitié externe de la trofhpe. L’introduction de la sonde a lieu avec facilité : elle glisse sur le mandrin , mais la douche n’arrive pas dans la caisse; l’ouïe reste la môme. Une douche forcée est Sailàconséquence ; toutefois, si l’on a vérifié le degré dé pression qu’exercent les parois de la trompé sur ceîlés de l’algalie , on entend le bruit sec ou muqueux de là trompe.

A ces lésions il faut ajouter celles de l’orifice de Id

96 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XII. trompe par maladie du pharynx, et déterminant le rétrécissement du pavillon de la trompe.

Nous avons déjà mentionné le rétrécissement provenant de la compression exercée par les amj’gdales.

Dans le rétrécissement du pavillon de la trompe par phlegmasie du pharynx , le degré de surdité varie avec l’intensité de la phlegmasie; l’algalie, arrivée au delà du voile du palais , excite souvent de la toux , surtout s’il y a hésitation pour franchir le pavillon de la trompe. Souvent l’ouïe se développe aussitôt après l’extraction du mandrin : l’injection d’air fait entendre le bruit sec de la trompe et de la caisse.

Eu général, ces diverses affections de la trompe coïncident avec l’inflammation chronique de la muqueuse du pharynx et du voile du palais ; ces organes sont ordinairement d’une couleur rouge foncé et livide , et traversés par des veines d’un rouge pâle ; les arcs du voile du palais forment, au lieu de bords coupés à pic, des bourrelets sans limite fixe, qui communiquent les uns avec les autres; les cryptes muqueux sont très-développés, et ressemblent à des grains de millet ; la sécrétion buccale est altérée dans sa qualité ou sa quantité , etc.

Leur traitement est donc subordonné à la constitution du malade et à l’inflammation chronique de la bouche et du pharynx.

Cette inflammation résiste souvent aux moyens curatifs les plus rationnels; toutefois, parmi les modificateurs puissants du système muqueux , nous devons placer la cautérisation. M. Bonnet de Lyon a fait connaître le procédé qu’il a suivi pour cautériser le pharynx dans certaines surdités catarrhales ; M. Pctrequin a substituéavec avantage au nitrate d’argentle sulfate d’alumine, qui

possède plusieurs des propriétés des caustiques, sans en avoir les inconvénients , et dont l’action prolongée modifie profondément, à la longue, la vitalité des muqueuses avec lesquelles on le met en contact. On peut employer le sulfate d’alumine de trois manières : on le fait entrer dans des gargarismes, ou bien on l’insuffle dans l’arrière-gorge , ou bien encore on promène une pierre d’alun sur les amygdales, les piliers du palais, et les régions latérales et supérieures du pharynx . Dans les observations rapportées par M. Petrequin, on voit, sous l’influence de ces moyens , la lésion gutturale disparaître progressivement , et les fonctions de ces organes se rétablir, en même temps que l’ouïe revient.

L administration du sulfate d’alumine ne doit point faire exclure l’emploi des autres agents hygiéniques et thérapeutiques : alors même qu’elle ne réussit pas à rendre l’ouïe , elle prépare puissamment le succès des autres méthodes dirigées contre la surdité (Petrequin , Gazette médicale , 1839). ’

La seule méthode certaine pour guérir l’engouement de la trompe d’Eustache, c’est d’agir directement sur son embouchure pharyngienne, et delà sur les mucosités qui la bouchent, soit parles douches aqueuses, soit par celles d’air comprimé.

Lorsque, dans le cas de rétrécissement de la trompe , on croit devoir recourir au traitement local de ce conduit] il faut s’appliquer à obtenir la dilatation de ce dernier au moyen des cordes à boyau , ainsi que le prescrit M. Kramer: c’est la seule méthode de traitement qui offre encore quelque espérance. Ces cordes réu-

mettent d’augmenter beaucoup ce dernier, et de faciliter ainsi la dilatation mécanique de l’endroit rétréci.

Il ne paraît pas qu’un jet d’air comprimé dilate la trompe rétrécie; car l’air retourne dans le pharynx plutôt que de comprimer et d’aplatir latéralement la muqueuse du canal osseux, quand elle est tuméfiée, épaissie et durcie.

L’oblitération constatée de la trompe d’Eustache est une maladie complètement incurable ; quant à l’espoir de la guérir au moyen de la perforation de la membrane du tympan, nous allons voir qu’Itard s’est prononcé formellement contre l’utilité de cette opération.] •

De la perforation de la membrane du tympan. — L’idée de cette opération n’est point récente, et remonte à des temps déjà fort éloignés. Il y a environ deux siècles que Eiolan l'a conseillée pour guérir la surdité de naissance , fondé sans doute sur ce qu’il rapporte qu’un sourd-muet recouvra l’ouie après s’être inopinément rompu la membrane du tympan. De cette observation, et du conseil donné par cet anatomiste, à l’opération de la perforation, il n’y avait qu’un pas à faire ; et cependant il a fallu, pour le franchir, un intervalle de deux cents ans. Au milieu de cette longue période, l’art, près de s’éclairer sur ce point par une première épreuve qu’on allait faire en Angleterre sur un criminel, trouva un obstacle dans la commisération du peuple anglais. C’est ce que nous apprend G. Cheselden , qui conseille cette opération dans les maladies de la membrane tympanique.

Vers la même époque Julien Busson proposa d’ouvrir la membrane du tympan lorsque la caisse est remplie de

DE LA SURDITÉ PAR ORTURATIOTi DE LA TROMPE . 99

pus , afin que celui-ci ne pénètre point dans les ca^ vités intérieures de l’oreille; mais il ne dit point avoir tenté cette opération, dont il exagère la difficulté (1).

Quoi qu’il en soit de la priorité, réclamée par M . Himly , dans la prescription de ce moyen, M. Cooper n’en a pas moins bien mérité de notre art , pour avoir le premier tenté la perforation de la membrane tympanique , en Angleterre , dès l’année 1800. A peine eut-il fait part au public de ses succès dans le traitement de la surdité par cette opération, qu on se bâta, tant en Allemagne qu’en France, de la pratiquer dans tous les cas où elle parut pouvoir être appliquée avec avantage. Mais, soit qu’elle ait été trop légèrement entreprise , soit que les médecins anglais et allemands en aient beaucoup trop . exalté les avantages, ceux qu’on en a retirés en France sont loin de justifier le brillant accueil qu’elle a obtenu sur le continent. Plusieurs de nos chirurgiens les plus distingués l’ont tentée sans aucun succès. Je l’ai pratiquée moimême plusieurs fois ; et, sans compter celles où je n’en espérais presque rien , et où je n’employai ce moyen que comme une tentative douteuse dans des cas désespérés, je puis dire y avoü- eu recours dans six occasions des plus favorables , où l’occlusion de la trompe était bien constatée, et je n’ai réussi qu’une seule fois. Il me parait en conséquence démontré que si cette opération est indiquée et doit être tentée dans les cas de surdité par obstruction de la trompe, il ne faut pas néanmoins trop S8 flatter de l’espoir de réussir. 11 est probable que

(1) Ergo absque membranes tympani apertura topica in concitam

100 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XII. la cause qui ferme le conduit guttural de l’oreille détermine souvent, dans l’intérieur de cet' organe, d’autres lésions auxquelles la perforation de la membrane ne peut porter remède.

Je suis loin cependant de vouloir contribuer à l’espèce d’oubli dont cette opération me paraît déjà menacée ; je pense qu’elle n’a contre elle que l’inconvénient attaché à presque tous les remèdes employés dans les maladies de l’oreille , l’incertitude du succès ; incertitude qui n’est point suffisante pour la faire proscrire comme inutile.

Cette opération est simple : il ne s’agit que de faire une piqûre à la partie anUai^wg, et inféi’ieure de la membrane. On choisit tJî^])Miféren(;e cel-.eudroit, pour éviter le manche du imu^u. Jjfr t oopojt Tccymunande de se servir d’ un petit troft^’ qué>’îm Vitigfi oot\lre la membrane à la faveur de /^aiiuri-^ ajipliqiiéi' priialultlement sur le point désigm1.^e l^Jfcedt m n p<n û si rempli d’inconvénients, qua^uend employé que la première fois. Le contact de re^éiE[itfj5i«;lii*fiaiw>}« sur la membrane y cause une douK^^ttssef.'i^c pour faire remuer la tête. Ce mouvement, doM-l’opére ne peut se défendre, et qu’on peut difficilement empêcher, déplace d’autant plus facilement le bout de la canule , que l’on ne peut l’appuyer que très-légèrement. Si, d’un autre côté, on exerce avec cet instrument une certaine pression sur la membrane, on court risque de la déchirer ou de l’enfoncer en totalité; par une espèce de décollement de ses bords. Enfin , pour le dire en peu de mots, ce procédé rend l’opération plus longue, plus douloureuse et moins sûre. Celui que j’ai adopté me paraît à tous égards préférable. D’une main je redresse le conduit auditif, en tirant fortement l’oreille en haut et en arrière , et de l’autre

DE LA SUKDITÉPAR OBTURATION DE LA TROMPE. 101 je dirige dans le fond du méat auditif, exposé à la lumière du soleil, un stylet d écaillé, avec lequel je perce la membrane, à sa partie antérieure et inférieure. Presque toujours un bruit exactement semblable à celui que produirait la piqûre du parchemin, annonce que la perforation de la membrane est faite. La douleur de cette piqûre est peu vive , et dure à peine quelques minutes ; rarement il s’écoule du sang. Si cette espèce de craquement , qui annonce l’ouverture du tympan , ne se faisait point entendre , il faudrait alors s’assurer si la caisse ne se trouve pas engouée de mucosités, ou de quelque autre matière plus consistante. Le défaut de transparence de la membrane , les mucosités qui s’échappent de la plaie faite à cette cloison , ou (dans le cas d’épaississement de l’humeur sécrétée) la résistance qu’éprouve le stylet après avoir piqué la membrane , la matière dont son extrémité se trouve enduite , peuvent servir à faire connaître la nature du nouvel obstacle. Dans tous les cas, on se trouve bien de chercher à l’entraîner par de simples injections d’eau tiède , poussée dans la caisse , à travers la plaie du tympan , au moyen d’une petite ca- ' nule appropriée , dont l’extrémité extérieure recouvre celle d’une seringue ordinaire.

11 est important , quand la membrane est perforée , d’empêcher que cette ouverture ne s’oblitère ; ce qui arrive fort souvent et en très-peu de temps .. Chez les quatre sourds-muets à qui je perforai la membrane , la plaie faite à cette cloison se trouva fermée en peu de jours. Il est vrai qu’à cette époque je me servais d’un petit trocar fort aigu ; depuis que j’ai fait usage de mon poinçon d’écaille , la cicatrisation if a été ni aussi prompte ni aussi fréquente. C’est assez dire qu’elle peut avoir

102 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XII. lieu même avec ce procédé. La tendance à la cicatrisation est telle , que, chez un sourd opéré en Allemagne, on a été obligé de recommencer quatre fois la perforation. Cette observation est de M. Himly, à qui nous devons un mémoire très-judicieux sur l’opération , et sur les différents cas qui la réclament. Pour éviter cette facile oblitération de l’ouverture faite à la membrane par le trocar de M. Cooper, il propose d’ouvrir la membrane avec une espèce d’emporte-pièce qui , ainsi que l’indique son nom , excise et emporte une petite partie de la membrane. Il parait difficile de concevoir comment, avec un pareil instrument , qui exige , pour produire l’effet qu’on en attend , un point d’appui derrière la membrane , ou tout au moins un tel degré de résistance dans celle-ci , qu’elle puisse supporter la pression nécessaire pour diviser en pressant ; il est difficile , dis-je, de concevoir comment , ayant affaire à une membrane si tendre , si facile à se déchirer par la moindre pression, M. Himly est parvenu à la perforer au moyen de son emporte-pièce. On ne peut cependant douter un moment qu’il n’y soit parvenu , puisqu’il en a fait l’essai sur le cadavre, en présence des membres composant la Société de Gœttingue. Mais, en supposant même que cet instrument puisse remplir aussi facilerflent l’indication qu’on se propose , je lui trouve , comme à celui de Cooper , l’inconvénient de rendre l’opération plus longue , et par conséquent moins sûre ; car , pour peu que l’on prolonge le contact de finstrument sur la membrane, l’opéré remue involontairement la tête , on perd de vue le lieu d’élection , et l’on opère au hasard.

Pour prévenir la ciciftrisation de la plaie faite à la membrane , il suffit d’y introduire tous les deux jours ,

DE LA SURDITÉ PAR ORTÜEATION DE LA TROMPE. 103 peDclant les deux premières semaines , l’extrémité d’une sonde cannelée, enduite d’un corps gras. Il résulte de là que, si l’opération n’a produit aucun bien pour l’oreille , on peut , en livrant la membrane aux soins de la nature , obtenir l’oblitération de l’ouverture qu’on y a faite. C’est en effet ce qui arrive au bout de quelques jours, à moins que l’opération ne soit suivie de l’inflammation du tympan. C’est là , autant que je puis en juger par ma pratique , le seul accident de cette opération. J’ai eu occasion de l’observer deux fois, et, dans les deux cas , la membrane est restée ouverte.

Le déchirement ou le décollement de la membrane dans l’opération , une atteinte portée aux osselets ou à la paroi du tympan par l’instrument perforant, me paraissent être les causes les plus propres à provoquer cette iuflammation , qui pourtant peut survenir lors même que l’opération est faite avec tous les ménagements nécessaires.

Eu considérant combien le succès d’une pareille opération est incertain dans les circonstances même les plus favorables , les praticiens qui l’ont pratiquée souvent ont dû concevoir l’idée d’essayer en quelque sorte de la perforation, avant d’y procéder d’une manière définitive. C’est dans cette vue que M. Himly a imaginé d’exécuter l’opération à deux reprises différentes. Dans la première , il se contente de faire à la membrane une très -petite ouverture, avec une aiguille à tricoter, usée en pointe ; persuadé , d’après sa propre expérience, que cette ouverture , assez petite pour se refermer aisément en peu de jours, est pourtant assez considérable pour laisser pénétrer l’air dans la caisse et rétablir l’ouïe, si la surdité est de nature à être guérie par cette opération .

Dans ce dernier cas , aussitôt que la première ouverture, abandonnée aux soins réparateurs de la nature, se trouve oblitérée , il en fait une seconde, plus considérable, avec son emporte-pièce. Si l’usage de cet instrument me paraît présenter des inconvénients , il n’en est pas de même du procédé opératoire : je trouve qu’il est aussi facile qu’avantageux de s’assurer ainsi d’avance de l’effet de la perforation , par une légère piqûre.

En résumant tout ce que nous avons dit sur cette opération , on peut conclure :

1° Qu’elle est véritablement indiquée dans toutes les espèces de surdités qui reconnaissent pour cause l’oblitération de la trompe par quelque obstacle inamovible ;

2° Que cependant il ne faut pas , même dans le dernier cas , en regarder le succès comme infaillible, par la raison (tant de fois reproduite) que la cause qui a entraîné cette lésion peut en avoir déterminé de plus profondes ou d’irréparables ;

3° Que la facilité avec laquelle se referme l’ouverture faite à la membrane est un point important, qu’il ne faut pas perdre de vue, autant pour combattre cette tendance à la cicatrisation , quand l’opération a réussi, que pour la favoriser, quand la perforation a été infructueuse ;

4" Que, quant au mode opératoire , il faut préférer celui qui simplifie le plus l’opération , et la rend en quelque sorte instantanée , comme le plus propre à prévenir les mouvements involontaires de la tête ; mouvements qui , en faisant perdre de vue la membrane , exposent l’opérateur à la perforer au hasard , hors du point d’élection , ou à piquer les parois du conduit auitif.

Clir'' OBSERVATION. — . M. F. T. , âgé de près de quarante ans , avait perdu l’ouïe à la suite d’une longue affection de l’arrière-bouche. 11 était évident que chez lui les trompes d’Eustache étaient entièrement oblitérées. En refoulant l’air contenu dans la bouche et les fosses nasales , il ne pouvait eu aucune manière tendre et refouler la membrane du tympan. 11 fallait crier à ses oreilles pour être à moitié entendu ; et , quoique sourd depuis plusieurs années , il n’avait pas appris à comprendre par le mouvement des lèvres.

» Je pratiquai la perforation de la membrane du tympan devant M. Jurine, sur l’oreille droite, avec un très-petit trocar de trois millimètres environ de diamètre. A l’instant même où l’instrument fut retiré , nous parlâmes à voix basse ; mais, au lieu de nous répondre, M. F. resta immobile sur sa chaise, avec un air stupéfait ; puis il nous dit : Au nom de Dieu , messieurs, ne criez pas! vous me faites mal. Je me mis alors à marcher dans la chambre ; le bruit de mes bottes le fit tressaillir et sauter sur sa chaise , puis boucher son oreille avec la main. Le claquement du pouce et de l’index le mettait hors de lui-même, comme ferait le bruit d’un coup de pistolet qu’on tirerait à l’oreille de quelqu’un qui ne s’y attend pas. En lui parlant à voix tout à fait basse , à l’oreille , il trouvait qu’on lui parlait trop haut. 11 entendait évidemment ou trop ou trop peu ; c’est-à-dire que son organe avait perdu la faculté de s’ajuster aux différentes modulations des sons. Huit jours après , il avait perdu cette excessive sensibilité , qui lui rendait les sons aigus presque insupportables ; déjà il avait appris de nouveau à entendre. Il demanda que l’on perçât l’autre oreille : je fis cette opération,

mais elle ne produisit aucun effet. Vingt jours après , M. r. vint chez moi ; j’examinai ses oreilles , au moyen d’un rayon de soleil. On voyait dans la droite la membrane du tympan traversée d’une petite cicatrice vers sa partie antérieure , et à peine y paraissait-il un trèspetit trou au centre ; l’ouïe cependant n’était que peu diminuée. Craignant que cette petite ouverture ne se fermât tout à fait, M. F. désira que je perforasse de nouveau la membrane ; opération que je fis sans occasionner de douleur, mais non pas sans une légère augmentation de sensibilité de l’ouïe. J’examinai ensuite l’oreille gauche , et , faisant tomber un rayon de soleil dans le fond du conduit , j’aperçus distinctement une fausse membrane adhérente à toute la circonférence du conduit, éloignée tout au plus de quatre millimètres de celle du tympan , et simulant très-bien cette dernière. J’enlevai d’un seul coup la fausse membrane avec des pinces , et derrière je vis le tympan , qui me sembla intact et sain. Il me parut probable que , dans la seconde opération, je n’avais touché que cette fausse nsembrane ; je perforai sur-le-champ la véritable , et ce qui me surprit , ainsi que mon frère présent à cette opération, c’est que, quoique déjà M. F. eût rappris à entendre de l’oreille droite , la restitution de l’ouïe à la gauche lui causa les mêmes effets d’étonnement et d’excessive sensibilité, par le plus petit bruit inattendu. Ce qui est aussi fort remarquable , c’est qu’il n’entend pas le mouvement d’une montre , quoiqu’il soit extrêmement sensible à des bruits beaucoup plus faibles (1).»

CIV"® OBSERVATioiï. — <1 Madame Gallimard, âgée

H) Maunotr ; Journal de médecine, bfamair

de cinquante-neuf ans, d’une constitution pléthorique, ayant toujours été sujette aux affections catarrhales , particulièrement aux fluxions de ce genre à la tête , essuya , il y a vingt ou vingt-deux ans , une maladie aiguë, durant laquelle elle devint sourde. Cette surdité, loin de cesser avec la maladie , comme cela arrive le plus ordinairement, n’avait fait qu’augmenter, et était portée au, point que la malade n’entendait plus qu’avec peine quelques mots articulés avec la plus grande force , et toujours accompagnés du geste.

« L’examen scrupuleux des oreilles m’ayant assuré que la surdité dépendait de l’occlusion de la trompe d’Eustache , je pensai que c’était le cas de pratiquer l’opération conseillée par M. Cooper; en conséquence, j’y procédai de la manière suivante ; La malade convenablement située , je pris un trocar légèrement courbé , d’environ quinze millimètres de diamètre , et dont la pointe dépassait la canule d’environ trente. Je le plongeai dans la membrane du tympan , tout près de son bord inférieur et antérieur. A peine l’instrument fut-il retiré, que la malade s’écria: J’entends! Elle resta quelques instants comme stupéfaite et immobile. Lui ayant demandé, à voix ordinaire, si je lui avais fait beaucoup de mal , elle me répondit que non , et me pria de parler plus bas. Après quelques instants de repos , je lui perforai l’autre tympan, et elle put, immédiatement après , entendre tout ce qu’on lui disait ; mais le bruit l’incommodait un peu, et elle ne prêtait qu’avec peine l’attention nécessaire pour comprendre un discours , ou une phrase un peu longue. Ceci dépendait certainement de l’ancienne habitude qu’elle avait de n’entendre que quelques mots ; car , depuis quelle a refait

son éducation à cet égard, elle entend aussi bien qu’avant la maladie qui avait donné lieu à sa surdité (1). »

CV”' OBSERVATION. — Un jeune militaire s’était vu, contre son gré , obligé de quitter le service , à cause d’une surdité dont il était affecté depuis près d’un an , par suite d’un mal de gorge qui avait persisté pendant deux mois , et qui , soumis aux lumières de plusieurs médecins successivement consultés, avait été regardé par les uns comme vénérien , et par d’autres comme mercuriel. Cet accident s’était montré à la suite d’une syphilis constitutionnelle , traitée par le mercure. La surdité était beaucoup moins intense du côté gauche que du côté droit ; il y avait en même temps enrouement et embarras dans l’articulation des sons , ainsi qu’on le remarque quand le voile du palais a été entamé par quelque ulcération. En l’examinant, je le trouvai cependant intact , ainsi que les autres parties de l’arrière-bouche ; seulement la paroi postérieure du pharynx , ainsi que les piliers du voile du palais , présentait une rougeur et une sécheresse peu ordinaires.

Après avoir examiné le conduit auditif et la membrane du tympan , que je trouvai dans l’état naturel ; après m’être assuré , par l’épreuve indiquée , que la trompe d’Eustache se trouvait fermée à droite comme à gauche, ce que confirmait encore l’historique de la surdité , il me restait à déterminer si cette occlusion tenait à une véritable obturation, ou si elle dépendait seulement d’un embarras ou d’un engorgement, qui pouvait bien n’être que momentané. Cette vive rougeur, cette sécheresse de la membrane qui tapisse le pharynx,

(1) Celliez ; Journal de médecine, frimaire

une sorte de douleur tensive que le jeune homme disait encore éprouver dans cette partie , surtout le matin en s’éveillant , me firent espérer que la fermeture des trompes pouvait bien ne pas être définitive , et m’engagèrent à résister aux instances du malade , qui , plein de confiance dans l’opération , ne s’était présenté chez moi que pour que je la lui fisse subir de suite. En m’y refusant , je lui promis que si la phlogose venait à se dissiper sans que l’ouïe s’améliorât , je ne balancerais pas à recourir cà la perforation , comme à la seule ressource dont on pût espérer quelque chose. Je me bornai donc à prescrire un régime doux , humectant , l’usage du lait pris en grande quantité, des pédiluves fréquents , des sangsues au cou, et un gargarisme émollient , légèrement acidulé. Ces moyens dissipèrent eu effet l’inflammation chronique du pharynx , et le jeune homme , en venant me l’apprendre , me dit qu’il avait recouvré l’ouïe , mais d’un côté seulement ; malheureusement c’était l’oreille dont il était le moins sourd qui s’était rétablie. La droite était tout aussi sourde qu’auparavant, et continuait d’être impénétrable à fair, qui alors entrait librement dans la gauche. Je me décidai, en conséquence , à pratiquer la perforation ; elle fut , pour cette fois , si complètement suivie de succès , que je fus obligé , aussitôt que la membrane fut ouverte , de remplir de coton le conduit auditif , pour prévenir la douleur que les sons les plus légers causaient à l’oreille : elle était , dans ce premier moment , d’une telle sensibilité , que le jeune homme entendait le bruit des pas des sourds-muets qui se promenaient dans, la cour, au-dessus de laquelle nous étions élevés de trois étages. Il est vrai que la fenêtre était ouverte,

110 DEUX^IÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XII. que nous en étions très-proches , et que ces enfants ont tous l’habitude de marcher en traînant désagréablement la plante des pieds. Mais, dès le lendemain, l’oreille avait perdu sa finesse d’audition, et se trouvait moins bonne que l’autre. Heureusement cet affaiblissement ne fit pas d’autre progrès , et l’oreille , à un peu de dureté près, continua de remplir parfaitement ses fonctions.

Pour prévenir l’occlusion de l’ouverture faite à la membrane , j’eus soin , pendant huit ou dix jours, d’y introduire l’extrémité d’une petite bougie de gomme élastique, enduite de cérat ; ce que je ne pus pratiquer sans faire éprouver un sentiment de douleur assez vif. Par ce moyen, l’ouverture resta béante, et la guérison me parut irrévocablement établie : j’ignore cependant si elle s’est soutenue depuis, ayant perdu ce jeune militaire de vue un mois après l’opération, et n’en ayant eu depuis aucune nouvelle.

CVI'= OBSERVATION. — Un jeune hoiume sorti de l’École polytechnique, pour occuper une place dans le corps du génie, fut pris, au moment de partir pour l’armée, d’une angine des plus violentes, qui dura près de quinze jours , et à la suite de laquelle il resta complètement sourd de l’oreille gauche. Cette surdité durait depuis cinq mois quand il vint me consulter. En examinant le fond de la gorge, je trouvai l’amygdale de ce même côté considérablement tuméfiée, et toute l’arrière-bouche inondée de mucosités filantes. Cet état de choses me fit penser que la trompe d’Eustache était peut-être engouée de mucus, et que l’engorgement de l’amygdale contribuait encore à fermer à l’air le passage du conduit. Pour lever ces obstacles, je fis appliquer à diverses re-

prises des sangsues à la gorge, et faire usage de gargarismes astringents. Par ces moyens l’amygdale reprit presque son Yolume ordinaire , et la membrane de l’arrière-bouche cessa de yerser une aussi grande quantité de mucosités. Cependant ces changements n’en amenèrent aucun dans l’audition. Je commençai à penser que la trompe, que j’ayais crue seulement embarrassée, pouvait bien être totalement oblitérée , par suite de quelque ulcération déterminée par l’angine. Il y avait en effet dans la gorge un petit dépôt qui s’était ouvert de lui-même , et c’était à la suite de cet accident que la surdité était survenue ; jamais, depuis, elle n’avait diminué ni discontinué , même momentanément. En faisant une forte expiration , la bouche et les narines fermées , la distension de la membrane par l’air se faisait distinctement sentir dans l’oreille droite , et nullement dans l’oreille gauche. Dès lors je parlai de perforer la membrane , en conseillant, pourtant de laisser passer encore quelques mois , ou même un an, avant d’en venir à l’opération, m’étayant, pour donner cet avis, sur quelques cas dont j’ai été témoin, et dans lesquels la trompe, après avoir été longtemps et complètement fermée, de manière à faire présumer son oblitération , s’était ouverte tout à coup spontanément. Mais le jeune homme, pressé du désir de partir, regardant cette oreille comme perdue, et partageant mes espérances sur le succès de l’opération, me pria instamment d’y procéder de suite. Je finis par y consentir. L’opération fut difficile, ou pour mieux dire faite aveuglément, à cause de l’étroitesse et de la courbure plus qu’ordinaire du méat auditif ; il me fut impossible de voir distinctement quelle partie de la membrane je perforais , et d’apercevoir après l’opé-

ration l’ouverture que j’y avais pratiquée. Au bruit néanmoins que produisit la piqûre faite à la cloison, il me fut impossible de douter qu’elle eût été perforée. Elle le fut en effet, mais sans diminution de la surdité, qui resta tout aussi complète qu’auparavant.

CVIP OBSERVATION. — Madame Vialet, âgée de quarante-deux ans , parfaitement bien portante , et réglée , ayant éprouvé, pendant l’hiver où la grippe régna épidémiqiiement à Paris, plusieurs maux de gorge consécutifs , était restée complètement sourde d’une oreille. Jamais, depuis cette époque, sa surdité n’avait augmenté ni diminué; seulement, dans les premiers temps, elle avait été accompagnée d’un bourdonnement continuel, qui s’était peu à peu affaibli, et qui avait fini par se dissiper totalement au bout d’un an. Il y en avait six que l’ouïe de ce côté était perdue, au point que cette dame ne pouvait distinguer aucun son articulé. Le conduit auditif n’offrait aucune lésion apparente ; la membrane du tympan était entière, et conservait toute sa transparence. J’engageai la malade à faire une expiration forte et soutenue, et à observer ce qui se passerait dans ses oreilles pendant cette épreuve. Elle me rapporta, sans que je la misse sur la voie de ce phénomène, qu’il lui avait semblé que, dans sa bonne oreille, l’air avait tendu quelque chose , qu’elle en éprouvait même une certaine cuisson ; mais que, de l’autre côté, elle n’avait rien ressenti, et qu’elle croyait que l’air n’avait pas pu y entrer. Il me parut évident que la trompe d’Eustache était fermée, et que puisqu’aucun intervalle de mieux depuis six ans ne permettait de penser que cette ouverture se fût jamais rétablie, ni qu’elle pût l’être naturellement, il fallait renoncer à tous les moyens indiqués pour

rouvrir ce conduit. Je proposai, en conséquence , la perforation de la membrane , mais sans en promettre affirmativement du succès , me trouvant déjà bien refroidi sur cette opération , par l’inutilité dont elle avait été à la personne qui fait le sujet de la précédente observation. En effet, je n’eus guère plus de raison de m’applaudir de l’avoir encore tentée ici ; quoique, dès l’instant même où la perforation fut faite , cette dame parût avoir recouvré l’ouïe de cette oreille , dès le soir du môme jour, c’est-à-dire cinq ou six heures après, elle était redevenue et elle est restée tout aussi sourde qu’auparavant. Au bout de dix jours, la plaie faite à la membrane était fermée par une cicatrice opaque.

ÇVIIF OBSERVATION. — Un prêtre, âgé de soixante ans, d’un tempérament éminemment sanguin, avait perdu l’ouïe de l’une et de l’autre oreilles, à la suite d’une esquinancie dont il avait été attaqué pendant l’émigration, et qu’un cbirurgien avait caractérisée d’angine gangréneuse. L’inflammation s’était terminée par un abcès assez considérable, dont on avait fait l’ouverture, et qui avait fourni pendant longtemps une suppuration excessivement fétide , accompagnée de lambeaux membraneux de couleur noirâtre et de débris de l’amygdale gauche, derrière laquelle s’était formé le dépôt. Eu effet, il n’y avait plus de ce côté aucune trace de cette glande ; et l’espace qu’elle occupait se trouvait rempli et resserré par plusieurs brides transversales , qui allaient du pilier antérieur au pilier postérieur. Le voile même du palais était beaucoup plus bas de ce côté, et la luette se trouvait, par la même raison, plus rapprochée de ces deux piliers que de ceux du côté droit. De ce côté, l’amygdale était plus volumineuse que dans

114 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XII. l’état naturel ; aussi était-elle très-souvent douloureuse et enflammée.

La surdité était plus complète à gauche qu’à droite ; il n’y avait nul doute cependant qu’elle ne tînt à la même cause, car elle datait de la même époque, et n’avait également éprouvé ni augmentation ni diminution. Enfin , il n’y avait aucun doute que, dans l’une comme dans l’autre oreille, la trompe ne fût oblitérée ; car l’air ne pouvait en aucune manière pénétrer dans cet organe , et y faire sentir sa présence , par son effet accoutumé sur la membrane du tambour.

D’après toutes ces circonstances , il me parut que si l’on pouvait espérer quelque succès de la perforation , c’était dans un cas semblable ; je la proposai donc, en l’appuyant de tontes les espérances que j’avais conçues. On y consentit ; je la pratiquai d’abord sur l’oreille di’oite, et ce fut sans le moindre succès. L’inutilité de cette première opération m’eût fait renoncer volontiers à en faire subir une pareille à l’oreille gauche , si le peu de douleur dont elle avait été suivie n’avait donné à l’opéré le désir de tenter un second essai. Ce fut donc par condescendance que je me décidai à la pratiquer de l’autre côté : elle fut, en effet, aussi infructueuse ; mais au moins, de ce côté, la membrane se referma peu de jours après l’opération , ce qui n’eut point lieu dans l’oreille droite.

[M. Gairal soumit, en 1815, au jugement de l’Académie de, médecine, un mémoire sur les causes et le traitement de la surdité. Itard fit sur ce travail un rapport remarquable, et dans lequel il exposa ses convictions sur plusieurs points importants de la médecine acoustique. Nous reproduisons textuellement le passage relatif à

l’utilité de la perforation de la membrane du tympan.

« On est peu d’accord sur les indications qui peuvent motiver la perforation de la membrane du tymj)an. M. Gairal les a beaucoup multipliées : il la conseille dans les surdités qui ont pour cause l’inflammation chronique de la caisse, son bydropisie, ses épanchements sanguins, l’épaississement ou l’ossification de la membrane tympanique, et l’occlusion insurmontable de la trompe d’Eustache. Laissons de côté les cas d’otite chronique, à laquelle cette opération ne peut rien ; ceux d’épanchement sanguin ou séreux, dont aucun signe certain ne peut révéler l’existence ; celui d’ossification de la membrane tympanique , dégénérescence trop rare pour en discuter le remède; et passons de suite aux cas d’épaississement de la membrane et d’occlusion de la trompe d’Eustache, qu’on a supposé être les plus favorables au succès de la perforation.

« L’épaississement de la membrane du tympan a été signalé, par tous les auteurs qui ont écrit sur les maladies de l’oreille, comme un obstacle à ses fonctions ; mais aucun n’a dit à quels signes on pourrait le reconnaître. M. Gairal ne s’en est pas occupé non plus. En général, cet état morbide de la membrane se manifeste par une opacité terne, substituée cà sa transparence brillante ; toutefois ce changement peut avoir lieu sans qu’il y ait augmentation sensible d’épaisseur. Il est des cas cependant où il est moins équivoque : c’est lorsque le côté visible de la membrane présente un aspect charnu, ou rugueux, ou celluleux, ou strié Quoi qu’il en soit des signes de l’épaississement de la membrane , ses conséquences n’ont pas, par rapport à l’audition, l’importance qu’on lui a attribuée. Simple , sans autre lésion orga-

116 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XII. nique de l’oreille , cette légère hypertrophie ne peut être regardée comme cause de la surdité, et voici nos preuves :

« Lorsqu’on examine comparativement les deux oreilles chez les personnes qui ne sont affectées de surdité que d’un côté, on voit quelquefois la membrane de l’oreille saine présenter un épaississement qui n’existe point dans l’oreille malade , ou qui s’y montre beaucoup moins prononcé. Les fréquentes otalgies amènent souvent l’épaississement sans entraîner la surdité. Voici un fait d’une autre nature, qui vient encore à l’appui de notre opinion, et qui peut être ajouté -aux preuves que nous avons données , ci-dessus , de la fausse application des lois de vibration aux fonctions de la membrane tym panique.

« Dans les engouements cérumineux du conduit auditif, il arrive fort souvent qu’il n’y a de surdité que d’un côté, quoique les deux conduits soient clos hermétiquement par le cérumen ; seulement, du côté où l’audition n’est pas sensiblement gênée, il n’y a que le fond du conduit qui contienne une certaine quantitéde cérumen : mais encore cette couche de matière grasse n’en a pas moins une ou deux lignes d’épaisseur, et se trouve collée sur le tympan. Comment, àtraversce milieu mou et plastique, s’exécutent ces vibrations de la membrane que l’on suppose indispensables à la formation des sons?

« D’après les observations pratiques , nous nous croyons en droit de conclure que l’épaississement de la membrane tympanique , comme lésion unique du conduit, n’entraîne pas une gêne assez notable des fonctions auditives pour exiger la perforation de la membrane, et que cette opération serait encore plus inutile dans les

cas où l’épaississement est accompagné de surdité , par la raison qu’alors la cause matérielle de celle-ci est ailleurs que dans la membrane.

« Passons à l’occlusion de la trompe, considérée comme la cause d’une autre espèce de surdité également curable parla perforation de la membrane tympanique. Nul doute qu’on ne pût en attendre un résultat avantageux, si l’imperméabilité de la trompe était la cause unique de la surdité; mais il est à croire que, dans les cas où ce conduit est complètement et invinciblement fermé, la cause morbide qui a produit l’obturation a étendu son influence sur les autres conduits et cavités de l’oreille intérieure; peut-être aussi que l’ouverture artificielle faite à la cavité du tympan, du côté du méat auditif , n’est pas apte à remplacer dans toutes ses fonctions l’ouverture naturelle établie au fond de la gorge. Toujours est-il que rien n’est plus rare que la guérison de la surdité par le seul fait de la perforation de la membrane.

« Eu 1821 , le rapporteur de votre commission, qui l’avait pratiquée un grand nombre de fois dans les cas les plus favorables , n’avait pu rapporter dans son ouvrage qu’un seul fait heureux, qu’il a su depuis avoir été suivi de récidive. Depuis cette époque, et comme en désesi;oir de cause, souvent aussi, sur les instances des personnes intéressées , il a treize fois encore tenté cette opération dans les cas d’imperméabilité de la trompe, et constamment sans résultat avantageux et permanent.

« Tirerons-nous de tout cela la conclusion que cette opération doive être complètement abandonnée? Non certainement ; ne serait-ce que pour faciliter certaines médications immédiates de l’oreille intérieure , comme

118 DEUXIÈME PARTIE, tIVRE II, CHAPITRE XII.

lorsqu’il s’agit, soit d’y faire pénétrer des injections que l’occlusion de la trompe rend impossibles, soit, lorsque ce conduit est libre, pour donner à ees injections, qu’on fait traverser de part en part, une action beaucoup plus puissante, qui va tout'balayant devant elle, à la manière d’une écluse de chasse. Au moyen de cet énergique auxiliaire, la perforation du tympan peut être une opération heureuse , si elle est appliquée à propos , comme dans les congestions catarrhales froides de la caisse ; et l’on en trouve un exemple remarquable dans la monographie déjà citée. Mais seule , et eoinme ouvrant tout simplement un passage à l’air atmosphérique, cette même opération ne peut offrir que déeeption aux espérances les mieux fondées en théorie.

« Les instruments proposés par M. Gairal pour la perforation du tympan consistent : 1° en deux canules en argent , courbées dans le sens du conduit auditif , une pour le droit, l’autre pour le gauche; 2° en deux trocarts désignés sous le nom d’emporte-pièce, destinés àêtre reçus chacun dans leur canule respective, et montés sur une tige métallique assez flexible pour pouvoir se prêter aux courbures de la canule ; 3° en un manche droit qui, au moyen d’une vis de pression , s’adapte solidement à la tige du trocart.

« Pour pratiquer l’opération , on introduit d’abord l’emporte-pièce dans la canule , et puis celle-ci jusqu’au fond du conduit auditif, où on la maintient fixement , pendant qu’on enfonce l’emporte-pièce jusqu’à une profondeur qu’on trouve indiquée par une rainure tracée sur la partie visible de l’instrument perforateur.

Il Nous avons fort abrégé la description et le mode d’application de ces instruments, à cause de leurs nom-

j A TROMPE. 119

DE LA SURDITÉ PAR OBTURATION DE L breux défauts , qui probablement ont- déjà frappé l’Académie. Nous n’indiquerons que les principaux , qui sont ;

« r De diviser en deux temps une opération qui, pour être bien faite , doit être instantanée ;

« 2° De diminuer, par l’introduction de la canule, le diamètre du conduit, et de rendre impossible ou trèsdifficile à distinguer la partie de la membrane qu’il faut perforer, d’avec celle qu’il faut respecter ;

<> 3“ D’exciter, parle séjour delà canule portée jusqu’au fond du conduit, une douleur intolérable, qui ne permet pas de compter sur l’immobilité de la tête dans le moment de la perforation ;

« 4° De faire sur la membrane, au moyen de cet emporte-pièce, qui n’emporte pas la pièce , une simple solution de continuité, qui est de nature à se cicatriser en peu de jours;

<• 5° Enfin de ne pas répondre au but principal que s’est proposé M. Gairal, en donnant à sa canule une disposition telle que la partie opérable de la membrane fût seule exposée à la piqûre de l’instrument; chose impossible par suite des nombreuses variations individuelles que présente le conduit auditif dans son diamètre, sa profondeu r et ses cou rbures .

« Les inconvénients de la perforation opérée en plusieurs temps, ou avec plusieurs instruments, ou avec des instruments compliqués qui remplissent le conduit et dérobent la membrane à l’œil de l'opérateur, ont été si évidemment signalés dans la thèse de M. le docteur Berjaud, que nous nous expliquons difficilement comment M, Gairal, qui la connaissait, n’a point été détourné de l’emploi défectueux, et depuis longtemps abandonné, de

120 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XIII. la canule et du trocart , et qu’il l’ait préféré à une méthode simple, facile, celle de la perforation par la cautérisation , laquelle n’exige que le simple contact de la membrane par le bout d’un stylet rougi à blanc. Il fallait du moins en prouver le désavantage , et c’est ce qui n’a point été fait. »]

Page 1