‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'auditionChapitre 49 sur 69 · TOM. II · texte numérisé non relu

TOM. II

possible d’en apprendre plus d’une douzaine dans un mois , tandis qu’elle retenait avec une grande facilité le sens et l’orthographe de ces mêmes mots, si , au lieu de les lui faire entendre , on les lui donnait deux ou trois fois à écrire. J’ai quelque raison de croire que le jeune muet sur lequel le docteur Amie fit insérer une notice dans le dernier volume du nouveau Journal de Médecine , est privé de la parole par la même cause. Car l’auteur de cette curieuse observation nous le présente doué d’une audition parfaite, de beaucoup d’intelligence, et d’une mémoire qu’il assure être fort bonne sous beaucoup de rapports. Je donne actuellement mes soins à un jeune muet, doué des plus heureuses qualités de l’esprit , et qu’on pourrait ranger dans la même catégorie, sans une légère dureté de l’ouïe , qui , jointe à son pen de mémoire pour les sons verbaux , complique davantage la nature de sa mutité.

En général , cette difficulté ou cette inaptitude de la mémoire à retenir les perceptions acoustiques n’est pas la même pour tous les sons de la voix humaine. Les sons modulés, par exemple, la trouvent plus impressionnable que les sons parlés. J’ai vu quelques-uns de ces muets retenir des airs avec une grande facilité , et les fredonner avec beaucoup de justesse. J’ai été consulté, il n’y a pas longtemps , pour une jeune fille qui ne rendait que des sons inintelligibles quand elle voulait parler , et qui chantait , d’une manière très-juste et très-distincte , une chanson languedocienne.

L’on s’explique aisément cette différence. La musique, en raison de ses tons variés et modulés , doit faire sur le cerveau une impression beaucoup plus forte , et conséquemment bien plus durable , que la parole , qui va

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mourir dans l’oreille comme un vain bruit , quand elle n’est pas comprise. Or, elle ne peut l’être dans Venfance, si elle n’est point réciproquement éclmngée, c’est-àdire, entendue et parlée. Aussi, les plus intelligents d’entre ces muets , qui paraissent parfaitement bien comprendre les paroles qu’on leur adresse pour les corriger, les flatter, les encourager ou leur ordonner quelque action bien simple , se montrent-ils tout à fait désorientés , si , en leur parlant , on a l’attention de n’accompagner les petites phrases qu’on leur adresse d’aucun mouvement de la physionomie, d’aucun geste, et surtout d’aucun regard dirigé vers l’objet dont on parle.

On m’amena , il y a deux ans , de la Belgique , un jeune muet, âgé d’environ douze ans, dont le mutisme étonnait d’autant plus ses parents , qu’ils étaient persuadés que leur enfant, doué d’une physionomie trèsspirituelle et d’une audition parfaite , comprenait tout ce qu’on lui disait. Une expérience bien simple les tira, à leur grand l’egret, de cette profonde illusion. Je priai la mère de s’asseoir les bras croisés , le dos tourné à la cheminée , et de demander à son flls un verre et une carafe qui y étaient placés. Jamais cet ordre , prononcé bien distinctement , en termes des plus simples , et répété plusieurs fois , ne put être compris. Au ton de la voix l’enfant parut deviner qu’on lui demandait quelque chose ; il revint à plusieurs reprises consulter les yeux de sa mère , qui , parfaitement immobiles , d’après nos conventions , né purent le tirer d’embarras. Enfin , pour lui faire comprendre la phrase impérative, il fallut, en quelque sorte la dépecer, et la dépouiller du verbe, en disant à plusieurs reprises : cheminée , verre , carafe.

J’ai pourtant vu quelques-uns de ces enfants dont la

mémoire était un peu moins dépourvue des signes représentatifs de nos idées. Ils joignaient à la connaissance des noms substantifs affectés à la désignation des objets matériels , et des adjectifs exprimant les qualités les plus sensibles de ces mêmes objets , celle d’un petit nombre de verbes représentant des actions également visibles. Mais , outre que ces signes n’étaient pas compris dans* toutes leurs acceptions, ils recevaient encore une application bien plus bornée de la part de ceux de ces enfants qui, n’étant pas complètement muets, les employaient dans leurs petites phrases uniformes et tronquées.

A cette faiblesse de la perception , de l’attention , de la mémoire, se joignent, comme conséquence inévitable, la faiblesse et l’impuissance de la faculté imitative. De là viennent la gaucherie, la maladresse et tout cet aspectd’unesauvageétrangeté, qui se font remarquer chez presque tous ces muets. De là vient leur peu d’aptitude à partager les amusements de leurs jeunes camarades, à ■ répondre aux soins ingénieux dans lesquels s’exerce sans s’épuiser la patience d’un père ou d’une mère, pour apprendre à leur malheureux enfant à former quelques lettres , à se livrer à quelque travail utile, ou à contracter du moins les usages de la société. Il faut faire une grande place à cette même cause parmi celles que j’ai déjà signalées comme propres à produire et à entretenir le mutisme ; car la parole, comme l’on sait , procède de l’imitation ; et c’est sans contredit un de ses actes les plus étonnants et les plus difficiles , puisqu’il ne s’agit de rien moins que de répéter une foule de petits mouvements, la plupart invisibles , dont un seul de nos sens perçoit seulement le résultat.

Cette faiblesse ou discordance qu’on remarque dans

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les facultés intellectuelles de ces enfants , se représentent nécessairement dans leurs facultés affectives. Je ne m’arrêterai point à suivre celles-ci dans leurs opérations , et à démontrer, par les bornes étroites qui les circonscrivent, combien est fausse cette opinion de quelques moralistes qui ont cru qu’il n’y a rien de commun entre l’esprit et le sentiment. Il me suffira de dire que ces enfants , étudiés sous ce nouveau point de vue , se montrent peu aimants , plus caressants qu’affectueux , violents et mobiles dans le petit nombre de leurs volontés, ne connaissant, pour les satisfaire, ni obstacles, ni convenances morales , ni droit de propriété, et qu’enfin , sous le rapport de leurs besoins , de leurs goûts , de leurs passions , ils nous offrent encore , à l’âge de dix, douze, quinze ans, tous les caractères de la première enfance.

Tels sont les principaux traits sous lesquels nos premières observations, ou les récits de leurs parents, nous présentent ces sortes de muets. Il s’agit alors de soumettre leur état à un examen approfondi , afin de décider s’ils sont ou ne sont pas susceptibles de développement.

Pour prononcer en toute sûreté sur ce point, il ne faut rien moins que plusieurs jours de nouvelles observations et d’épreuves. Voici celles qui servent à éclairer mon jugement.

Après m’être bien assuré que notre jeune muet n’est point sourd , je m’étudie à reconnaître l’étendue de son intelligence par l’étendue des relations établies entre lui et ses parents. J’exige, pour ne pas désespérer de lui, qu’il connaisse assez bien le nom ou le signe naturel des choses destinées à son usage , pour les donner quand on

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les lui demande , et les demander à son tour lorsqu’il en

éprouA'e le besoin ou le de'sir.

Cette première épreuve faite à son avantage est loin de prouver cette perfectibilité ; mais elle suffit pour l’infirmer si elle produit un résultat négatif. Tels sont les cas où l’enfant , dépourvu de parole et de signes , ne sait manifester sa volonté au sujet de ces mêmes objets que par des pleurs ou des mouvements d’impatience , ou bien encore par un simple langage d’action qu’on peut regarder comme l’expression la plus brute de la volonté, ainsi que le prouve l’usage qu’en font les idiots, et quelques-uns même de nos animaux domestiques.

Je m’assure en même temps s’il est capable de cette opération de l’intelligence humaine qui, manifestée par le oui et le non, soit oral, soit mimique, le met à même d’accepter ou de refuser, d’affirmer ou de nier, et d’exprimer ainsi , avec la plus grande facilité , une foule de jugements, tant simples que composés.

Cette condition est des plus importantes. Celle qui suit n’est pas moins de rigueur. J’exige que , dans les essais auxquels je le soumets à plusieurs reprises pour juger de son aptitude à comprendre et à imiter, il ne se montre pas toujours le même dans ces épreuves , qu'il manifeste quelques dispositions à saisir les corrections qu’on lui indique , à rectifier ce qu’il a d’abord mal exécuté , et qu’il ait enfin l’idée de mieux faire.

On ne saurait trop répéter et varier ces épreuves analytiques des diverses facultés de l’entendement , se gardant bien toutefois d’admettre comme présages de perfectibilité quelques actes d’une intelligence purement locale. Je ne crains pas d’appeler ainsi celles que l’en-

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faut ne manifeste qu’à l’occasion de ses besoins les plus impérieux ou de ses amusements préférés. Il sera parxenu , par exemple , à prendre part à certains jeux de son âge, à en saisir les règles, les conditions et le but, sans que l’attention, la mémoire, la faculté de comparer, d’imiter, de comprendre et de juger, développées dans cet amusement , soient de nature à se prêter à une application plus sérieuse ou plus générale. C’est pour y avoir été trompé une fois que j’en fais ici l’observation.

Lorsque ces épreuves ont donné des résultats encourageants , et amené la manifestation d’une intelligence qui ne manque ni d’étendue ni de flexibilité , on peut regarder notre muet comme susceptible de recouvrer la parole et de se développer par l’éducation. Mais il faut que cette éducation soit appropriée à la condition spéciale dans laquelle il se trouve placé par son mutisme , autant que par la lésion mentale qui le produit et l’entretient.

Dans la crainte de dépasser les bornes que j’ai dû donner à l’étendue de ce Mémoire , je n’entrerai point dans les détails de cette méthode particulière d’éducation. Je me contenterai d’en présenter sommairement la partie la plus importante , qui comprend les procédés à mettre en usage pour éveiller le besoin et la faculté de parler. Toutefois , quelque concision que je me propose d’apporter à cet exposé , je n’y procéderai point sans demander grâce à mes auditeurs pour l’aridité et la minutieuse importance des matières dont je vais Tes entretenir, et qui sont , je le sens bien, dépourvues de ce vif intérêt attaché aux sujets traités ordinairement dans cette enceinte.

Quand on considère la facilité merveilleuse avec la-

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quelle un tout jeune enfant saisit et retient la valeur métaphysique de quelques sons fugitifs , et les reproduit à son tour pour exprimer les premières combinaisons de ses idées, on sent tout ce qu’un pareil résultat prouve, d’activité dans l’intelligence humaine, et l’on prévoit tout ce qu’il faudra de travail , de patience et de méthode pour en obtenir forcément le même résultat. Dès lors on se trouve conduit à faire une application pratique de l’idée que j’ai émise au début de ce Mémoire, à démontrer la parole comme un art d’imitation , dont il faudra , comme dans tous les autres , décomposer les éléments pour les enseigner d’abord séparément, puis assemblés un à un , deux à deux , trois à trois , dans cet état de combinaison enfin qui représente la phrase complète. Voici la marche qu’il faut suivre pour parvenir à ce but. Dans une salle spécialement consacrée à ces sortes d’exercices , on exposera tous les objets portatifs dont notre jeune muet connaît déjà ou les signes manuels ou les noms parlés. Dans le premier cas, on fera le signe, en même temps qu’on prononcera le nom de chacune de ces choses. En les désignant ainsi , on se les fera successivement apporter, s’abstenant d’employer aucun verbe à cette demande. On aura soin de choisir,, pour ces premières désignations verbales, des objets dont les noms soient très-courts , composés de voyelles sonores , telles que l’o et l’a , et de syllabes à articulations visibles , comme les labiales et les dentales.

Au bout de quelques jours , on supprimera le signe manuel , pour n’employer que le signe verbal , que je suppose retenu déjà par la mémoire. Dès lors, l’enfant se trouvera amené au point où fort souvent , d’après ma seconde supposition , il pouvait se trouver sponta-

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nément parvenu , c’est-à-dire qu’il saura distinguer les noms vocaux de quelques objets sensibles ; il ne s’agira plus alors que d’étendre cette première acquisition, au moyen du même procédé.

Après avoir ainsi pourvu la mémoire d’un grand nombre de noms substantifs, on passera à l’étude des adjectifs. On y procédera en groupant autour de chacun des objets déjà connus un nombre 'double , triple ou quadruple de ces mêmes objets, selon les différentes modifications de forme , de couleur, de pesanteur, de volume que doivent exprimer ces premiers adjectifs. On aura donc à faire connaître et à demander le grand couteau, le petit couteau, le livre vert, rouge, jaune; la tasse cassée , la tasse raccommodée. Ces deux derniers adjeetifs, qui sont à proprement parler des partieipes , formeront une transition naturelle à l’étude des verbes.

Les premiers qu’on fera entendre seront des verbes neutres, comme marcher, courir, parler. Passant ensuite à ceux qu’on a nommés actifs, on leur donnera pour régime les substantifs déjà connus , associés bientôt après avec les adjectifs précédemment appris. Dans l’usage qu’on fera des verbes , on se bornera à les énon- •cer à l’infinitif. Ce temps , qui a l’avantage de s’appliquer indistinctement à toutes les époques et à toutes les conditions de l’action, sans en préciser aucune, se trouve, par cette raison , plus approprié au peu de développement de l’intelligence, comme on le voit par l’usage préféré et à peu-près exclusif qu’en font les peuples peu civilisés, et particulièrement les nègres de nos colonies.

La marche que j’ai suivie jusqu’à présent se trouve assez indiquée , sans qu’il soit besoin de dire comment , après les verbes , et toujours sous la forme du comman-

dement, je fais entrer dans de nouvelles phrases impératives, adressées à notre muet, quelques-uns des adverbes et des prépositions dont l’usage est le plus indispensable.

Quand on a ainsi en sa possession les principaux éléments du langage , on peut, avec le petit nombre de mots acquis par la mémoire , mais diversement combinés , faire entendre et comprendre une foule de petites phrases assez compliquées , telles que celle-ci : placer doucement la montre sur la petite table derrière l’écritoire.

Une fois arrivés à ce point , laissant provisoirement de côté, comme parasites ou superflues, la conjonction et l’interjection , il ne nous reste plus que les pronoms à faire connaître à notre muet, pour qu’il ait une idée générale de tous les éléments de la phrase, appelés parties du discours.

Ces sortes de mots , qui ne sont plus , comme les autres , des signes d’idées , mais des signes de noms , l’arrêteront longtemps , à cause de cette difficulté embarrassante, qui se complique de deux autres non moins insignes : l’une d’être différents quand ils expriment la même chose ; l’autre , d’être les mêmes quand ils représentent des choses différentes. Ainsi, ce que je demande à cet enfant sous le nom de mon chapeau , et qu’il sera obligé , lui , d’appeler ton chapeau ou son chapeau , selon qu’il s’adressera à moi ou à une autre personne , n’est qu’une seule et même chose. D’un autre côté , si lui , cette autre personne et moi , nous avons à parler chacun de notre chapeau, nous nous servirons tous les trois du pronom possessif mon, pour exprimer trois identités différentes.

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Voilà pourquoi le langage des enfants est pendant longtemps dépourvu de pronoms , et voilà surtout ce qui explique une autre observation plus directement tirée du sujet qui nous occupe : c’est que le petit nombre de ces muets qui parviennent à recouvrer spontanément la parole , à une époque plus ou moins retardée, n’acquièrent que très- difficilement l’idée des pronoms, et fout entendre, sous ce rapport-là, un langage très-défectueux. En voici deux exemples très-remarquables.

Le premier nous est fourni par un enfant qui avait atteint sa quatorzième année à l’époque où on me le fit connaître , et qui , à l’àge de huit ans , perdant tout à coup son indomptable mobilité , devenu calme , attentif, obéissant, avait commencé à écouter et à parler. Il exprimait assez nettement ses idées, qui, du reste, n’étaient pas beaucoup au-dessus de celles d’un enfant de cinq ou six ans. Ses phrases étaient extrêmement courtes, simples, mais surchargées d’une foule de répétitions oiseuses, nécessitées par l’absence totale des pronoms.

Voici quelques-unes de celles que je notai : Lucien (c’était son non) ne veut pas lire. Lucien ne veut pas que le Monsieur regarde dans l’oreille de Lucien. Papa a acheté un joli cheval pour monter sur le cheval de papa.

Une demoiselle , qui avait dix-huit ans quand elle me fut présentée , fait le sujet de ma deuxième observation. La révolution de la puberté , en éveillant en elle de nouveaux sentiments et le besoin de les communiquer, avait rapidement développé son intelligence et les fonctions de l’organe de la parole, qui, jusque-là. avait été confuse et très-bornée. Néanmoins, son langage of-

frait encore beaucoup de lenteur et d’embarras ; ou l’eût pris pour celui d’une personne étrangère, s’exprimant péniblement dans un idiome qu’elle connaissait à peine. Ce qui produisait surtout ses redites et ses hésitations , c’était l’emploi incertain des pronoms possessifs qu’elle plaçait souvent à contre-sens. Par exemple, en parlant de son mouchoir, de sa bourse, de ses gants, elle manquait rarement de dire : ton mouchoir, ta bourse , tes gants. Ses parents appelaient ces méprises un défaut de prononciation. J’eus beaucoup de peine à leur démontrer que c’était la répétition routinière de ces mêmes pronoms, tels qu’on les employait en lui parlant des choses qui lui appartenaient. Je reviens actuellement à mon sujet , dont cette digression m’a sans doute un peu trop écarté.

Jusqu’à présent je n’ai dirigé contre le mutisme qui nous occupe que des moyens purement métaphysiques. Je me suis contenté de favoriser l’acquisition de quelques idées simples, et de confier à la mémoire leurs signes représentatifs , sans m’occuper d’en provoquer la répétition. Peut-être s’en étonnera-t-on, si l’on perd un instant de vue l’influence nécessaire que les fonctions de l’esprit exercent sur les organes vocaux. Telle est cependant cette influence, que rarement notre muet arrive à ce point de développement où nous venons de le laisser, sans avoir commencé à parler.

Il est possible néanmoins que le mutisme persiste. Comme on ne peut plus alors en accuser ni l’attention , ni la mémoire , ni la compréhension , il faut en chercher la cause dans l’inaction des facultés imitatives, et en provoquer l’exercice pour en obtenir la parole. Voici comment l’on s’y prendra.

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L’on observera l’enfant avec soin , et l’on s’attachera à remarquer quelles sont celles de ses actions déjà apprises par limitation qu’il exécute avec le moins de répugnance et de maladresse. On cherchera alors à les compliquer, à les rendre de plus en plus longues et difficiles , en lui montrant toutefois par quelles manœuvres on peut lever ces difficultés et exécuter ces nouvelles combinaisons.

Passant ensuite à des actes d’une imitation plus délicate , on pourra l’amener à tracer des caractères alphabétiques, ou mieux encore à copier quelques dessins linéaires des plus simples , comme ceux d’une clef, d’un couteau , d’une montre.

Ces exercices d’une imitation manuelle le conduiront sans peine à ceux de l’imitation orale , surtout si l’on a le soin de choisir pour ces premières répétitions le jeu apparent des organes de la voix et de la parole. On l’exercera donc à imiter tous les mouvements visibles des lèvres et de la langue , ainsi que l’action de souffler, de tirer des sons d’un sifflet, et de pousser des cris. De ce point , c’est-à-dire, de la facilité d’émettre volontairement des sons à celle de les modifier par une articulation visible, il n’y a qu’un pas, qui est bientôt franchi.

Il peut se faire cependant qu’on n’obtienne aucun succès marqué de ces méthodiques provocations adressées à l’instinct de l imitation ; alors il ne reste plus qu’un dernier expédient à tenter : c’est de faire un appel exclusif à celui des sens qui est spécialement chargé de diriger l’imitation vocale, au sens auditif; c’est de refouler vers celui-ci toute la sensibilité de relation , toutes les forces de l’attention, qui jusqu’alors se

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dépensaient entièrement par les yeux, et de condamner ceux-ci à l’inaction, en les environnant des ténèbres les plus profondes.

Deux moyens bien simples se présentent pour priver notre muet de la lumière. Le premier, qui consiste à l’enfermer dans une chambre entièrement soustraite à la clarté du jour, est fort incommode pour les parents , et pour tous ceux qui , chargés de le soigner et de lui parler, se trouvent ainsi condamnés à la même privation. Le second moyen de l’aveugler est de lui couvrir la moitié supérieure de la figure d’üne espèce de demimasque, sans ouverture pour les yeux, fait de ferblanc battu , et doublé d’une peau douce et épaisse. On le maintient solidement en place au moyen de fortes courroies, qui, après avoir embrassé la tête en différents sens , reviennent s’appliquer sur le masque, pour y être solidement fixées par des vis.

Cette seconde méthode a l’inconvénient de jeter notre pauvre muet dans une sombre tristesse , mêlée de transports de colère et de rage ; mais cet état violent est de peu de durée. Au bout de cinq ou six jours , si le fâcheux appareil a résisté aux aveugles efforts tentés par des mains furieuses, si surtout il n’a pas été momentanément et furtivement détaché par quelque main compatissante , le calme et la résignation succèdent à la colère et à la tristesse. Alors on voit notre aveugle-muet se distraire par ce qu’il entend , et prendre un intérêt tout nouveau aux bruits et aux sons qui frappent son oreille maintenant très-attentive. La lenteur et les tâtonnements qu’il est obligé de mettre dans toutes ses actions font évanouir sa fougueuse mobilité. Bientôt enfin l’impossibilité où il se trouve de manifester ses

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besoins et ses volontés par des signes manuels ou par le langage d’action, le font recourir à la parole.

Trois tentatives de ce genre , dirigées contre un mutisme opiniâtre , ne suffisent point pour m’autoriser à en déduire des conséquences générales.

je dirai seulement que, sur deux de ces muets, le résultat fut, au bout de quatre et de six mois, aussi heureux et aussi complet que j’en avais conçu et donné l’espérance. Le troisième ne retira de cet aveuglement artificiel d’autre avantage que de retenir et de répéter quelques mots isolés , et de comprendre beaucoup mieux ceux qu’on lui adressait. Mais ce résultat, à peu près négatif , ne doit pas être mis en ligne de compte, par la raison que cet enfant , complètement idiot , ne m’avait point paru , lors même que je donnai le conseil de soumettre son mutisme à cette épreuve , devoir retirer un grand avantage de l’acquisition de la parole. J’avais eu plus d’une fois l’occasion de me convaincre que l’exercice de cette noble faculté, sans diminuer sensiblement l’idiotisme, ne servait qu’à ajouter à son affligeante manifestation. Il en fut ainsi chez cet enfant.

Les deux autres, et tous ceux qui réunissaient les conditions de la perfectibilité que j’ai indiquées plus haut, ont non-seulement recouvré la parole, mais trouvé encore dans l’exercice de cette fonction un puissant moyen de développement intellectuel. C’est d’après des observations que j’ai recueillies sur eux dans l’espace de vingt années, que j’ai composé ce Mémoire. J’y ai fait entrer cependant quelques-unes de celles que m’ont offertes dans ce laps de temps plusieurs autres individus atteints de la même infirmité, et que, par différentes raisons , je n’ai pu soumettre au même traitement. J’ai

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