TOU. II
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le mécanisme des sons ; l’autre consistait à obtenir ces mêmes sons du larynx, par la seule entremise des oreilles. La première méthode , plus facile , plus prompte , et qui est celle qu’ont mise en usage avec succès Ammann , Wallis , Pereyra , l’abbé de l’Épée , l’abbé Sicard , son illustre successeur, et qui se trouve encore employée dans quelques institutions de sourds-muets en Europe , aurait ici l’inconvénient de n’exiger aucun travail de la part de l’oreille. La seconde , tout à fait neuve , mais plus lente et plus pénible , présentait le double avantage de concourir à l’amélioration de l’ouïe , et de ramener le larynx à ses fonctions par la voie la plus naturelle ; aussi me déterminai-je pour l’emploi de cette méthode, sauf les modifications et déviations que me dicteraient les obstacles que j’allais rencontrer.
On a vu qu’en m’occupant à former l’oreille à la perception des sons, j’avais commencé par les voyelles et terminé par les consonnes combinées avec les voyelles. Comme , dans cette partie de mon travail , je suivis nécessairement la même marche , et que je n’ai fait que l’indiquer vaguement , il est nécessaire , avant d’y engager mes lecteurs avec moi, de l’esposer ici avec quelques détails. Ainsi, soit pour la perception auriculaire, soit pour l’imitation vocale , les premiers sons mis en étude furent les cinq voyelles , plus Ve muet et les deux diphthongues ou, eu ; la première venait après l’o, et la seconde, placée entre l’é et l’e muet, conduisait ainsi, par une gradation naturelle, l’oreille et la voix, à la perception et à l’imitation toujours difficile de cette émission sourde de la langue française. Je désignai ces huit sons primitifs, sous le nom générique de sons inarticulés simples. Je donnai le nom de sons inarticulés corn-
posés à ces mêmes sons (l’e muet excepté) qui, en passant par les voies nasales , y empruntent la résonnance de l’în ou de l’n : an, on , in, un, etc.
Vinrent ensuite les sons articulés, que je divisai pareillement en simples et en composés.
Les sons articulés simples sont formés par la réunion d’un des sons inarticulés simples avec une consonne qui les précède. Il y a cependant une série entière de sons articulés {cha, ché) qui prennent deux consonnes. Il résulte de là que le caractère distinctif des sons articulés simples ne gît point dans l’unité de la consonne. Ce qui les distingue essentiellement des autres, c’est de ne former qu’un son indivisible. Par la même raison, je dus en exclure toute la série xa, xé , etc. , qui présente évidemment une réunion sensible de deux sons différents. Je divisai cette même classe de sons en seize séries, fondées sur les seize modes d’articulations primitives auxquelles on peut rapporter toutes les autres , et qui se trouvaient appartenir aux seize consonnes fondamentales de notre alphabet. En les réduisant à ce nombre, je faisais abstraction du /c et du g, qu’on prononce comme le c joint à l’a ; de l’h, qui , lors même qu’on la fait sentir, n’exige aucune articulation ; et de Yx, qui en prend deux qui ne lui appartiennent point. En même temps , j’y faisais entrer le ch , qui , à raison de l’articulation simple par laquelle il est exprimé , doit être regardé comme une seule consonne. Par la combinaison de chacune de ces seize consonnes fondamentales avec les huit sons inarticulés simples, j’eus seize séries, composées chacune de huit sons articulés simples. Les voici dans l’ordre naturel que j’ai suivi pour les faire connaître indiquées seulement par le premier son de chacune
d’elles :
P a B a Cha J a
Ta Da Ca Ga
Fa Fa Ra La
Sa Za Ma Na
Malheureusement pour des oreilles peu sensibles , les . seize articulations dont se composent ces séries de sons articulés fondamentaux , ne se distinguent pas les unes des autres par des différences assez tranchées. Il y en a six qui ne paraissent être qu’une modification de six autres. Ainsi le ba l’est du pa, le da l’est du ta , le va du fa , le za du sa , le ja du cha , le ga du ca. 11 en résulte que ces douze sons alphabétiques , ainsi que tous ceux de leur série, peuvent être considérés comme formés de six paires de sons analogues , composées de sons forts et de sons doux. Ces derniers contribuent singulièrement à la douceur et à l’harmonie de la langue ; mais, s’ils font le charme de notre oreille , on peut dire qu’ils font aussi le désespoir de celle des sourds-muets , et qu’ils répandent les plus grandes difficultés sur l’étude de la parole.
Je passai ensuite aux sons articulés composés, qui diffèrent essentiellement des précédents, en ce que chacun d’eux est divisible en deux et même trois sons. Je les partageai en douze espèces ; la première comprenait tous les sons qui se forment d’un son inarticulé simple , suivi d’une consonne : ad, et, or, il, etc. Je rangeai dans la deuxième espèce tous ceux qui sont le résultat d’un son inarticulé composé , uni à une consonne : ton , tin, dan, lun, etc.; la troisième embrassait tous ceux qui se composent de deux consonnes suivies d’un son inarticulé simple, pra, pré, fia, clou, etc. , et je fis en-
trer la série xa , xé , dans cette espèce , comme étant composée de même pour l’oreille et pour la parole , quoique exprimée différemment par l’écriture.
Les sons de la quatrième se trou vent également formés de deux consonnes préeédant un son inarticulé ; mais celui-ci , aù lieu d’être simple, est composé, gran, plin , fron, etc. La cinquième comprenait tous les sons produits par deux consonnes, entre lesquelles est placé un son inarticulé simple : par, leur , nos , tic , bœuf. Si ce même son inarticulé , au lieu d’être précédé par une consonne , se trouve l’être par deux , il en résulte plusieurs séries de sons , dont je formai ceux de la sixième espèce : bloc, gril, pleur, cris. Je composai la septième espèce de presque toutes les diphthongues. Il me parut qu’à l’exception de ces deux , ou et eu , que je crus devoir retenir parmi les sons inarticulés , toutes les autres exigeaient une articulation plus ou moins sentie , ainsi qu’on peut s’en assurer en observant le mouvement des lèvres ou de la langue , lorsqu’on émet ces diphthongues : ia , ieu , oui , ouai , etc.
Je rangeai dans la huitième espèce toutes les syllabes dont ces diphthongues sont la base : louis , dieu , loi , lui , trois ; et dans la neuvième , tous les sons qui se composent des mêmes diphthongues précédées d’une ou deux consonnes, et terminées par une nasale : loin, chien , grouin , etc. La dixième comprenait tous les sons dans lesquels la lettre s n’emprunte, pour se faire entendre, le secours d’aucune voyelle, soit que cette consonne se trouve à la tête ou à la fin de la syllahe ; spa, stix, abs , subs , obs. Enfin je composai mes deux dernières séries , la onzième et la douzième , de deux espèces de sons mouillés , aussi difficiles pour l’audition que pour
374 DEUXIÈME PAKTIE, tlVRE II, CHAPITRE XX. la parole, et formées, l’une par la jonction immédiate de deux consonnes g, n, l’autre par la double II : gna^ gné; üla, illé.
Voilà dans quel ordre furent étudiées , d’abord pour être entendues , et ensuite pour être verbalement répétées , ces nombreuses séries de sons élémentaires , dont se composent tous les mots de notre langue.
J'ai indiqué plus haut mon point de départ , dans cette deuxième partie de mon travail. J’ai dit, et il n’est pas inutile de le répéter ici, que lorsque j’eus amené l’ouïe de mes sourds-muets à un degré de sensibilité tel qu’ils pouvaient entendre à une certaine distance une foule de sons simples , je voulus m’assurer s’ils sauraient les imiter, en les prononçant derrière eux, et que je n’obtins de cette épreuve que des sons informes , qni n’avaient aucun rapport avec ceux dont je venais de solliciter l’imitation. Un autre phénomène que présentait ce résultat, et que j’ai passé sous silence, parce qu’il se lie de plus près au travail de la parole , c’est qu’en imitant ces divers sons , mes sourds-muets , qui avaient certainement bien entendu ceux que j’avais prononcés derrière eux, n’y trouvèrent aucune différence, et qu’au lieu d’en essayer de suite de nouveaux, ils se contentèrent de ceux qu’ils avaient donnés , comme s’ils eussent été tels que je les avais demandés. En réfléchissant profondément à ce résultat inattendu , je soupçonnai que le sourd-muet n’entendait pas sa propre voix, puisqu’il ne jugeait point de la différence qu’il y avait entre les sons qu’il formait et ceux que je lui faisais entendre. Mais comment cela pouvait-il se faire? Par quelle cause et jusqu’à quel point se trouvait interrompue cette communication si naturelle? Il est, dans les
expériences d’acoustique que l’on fait sur les sourdsmuets de naissance, un obstacle qui arrête l’observateur à chaque pas ; c’est qu’on ne peut s’éclairer des réponses de ces enfants dans les cas douteux. Ils attachent une idée si peu exacte aux mots son , voix , entendre , qu’il est beaucoup plus sûr de s’abstenir de toute question relative à ees notions. Ainsi, sans m’arrêter à des renseignements pour le moins inutiles, je procédai à la solution de cette espèce de problème par la seule voie de l’observation et du raisonnement.
Je posai d’abord en fait que puisque la voix du sourdmuet et la mienne étaient si différemment perçues par les mêmes oreilles , il fallait qu’il y eût entre nos deux voix des différences importantes. Parmi celles que l’observation m’y fit découvrir, j’en trouvai deux , qui me parurent former, en quelque sorte , le nœud de la difficulté. La première consistait dans le timbre particulier de leur voix qui , voilée à l’excès , était en outre , si je puis m’expliquer ainsi , tout intérieure. On eût dit que l’organe de la parole se trouvait , chez ces enfants , dépourvu des différentes cavités qui donnent du développement à la voix , et que le larynx et le thorax en faisaient tous les frais. Mais cette qualité de la voix était-elle suffisante pour expliquer comment il se faisait quelle ne fût pas perçue? Kon sans doute, puisqu’en imitant moi-même , derrière la tête de ces enfants , les sons durs et sourds de leur voix, je trouvai que leurs oreilles y étaient beaucoup moins insensibles que lorsque des sons à peu près pareils s’échappaient de leur bouche. Quelle autre cause contribuait donc à l’amortis sement de leur propre voix? C’était le trajet circulaire que les sons étaient obligés de faire pour arriver à
376 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. l’oreille de celui qui les avait émis. J’en eus la preuve en faisant l’expérience suivante. Je me plaçai devant le sourd-muet, de manière à lui présenter le dos, et, sans tourner la tête de son côté, je m’appliquai , comme dans l’épreuve précédente , à rendre des sons conformes aux siens. Aucun ne fut entendu ; je me rapprochai de lui, le plus possible, de sorte que mon occiput touchait presqu’à son front, et le résultat fut le même; je tournai légèrement la tête de son côté , je fus un peu entendu ; je la tournai un peu plus , la perception devint plus nette; me trouvant enfin face à face avec lui, l’audition fut, à peu de chose près , ce qu’elle avait été lorsque je m’étais placé derrière le sourd-muet. Ces deux obstacles connus, il se présentait , pour les franchir, deux indications à remplir : l’une , de donner plus de force et de développement à sa voix , et l’autre de parer à cet affaiblissement qu’elle éprouvait dans son trajet circulaire. Il y avait un tel rapport entre ces deux obstacles , qu’il fallut associer, en quelque sorte , les moyens d’y remédier. Aussi travaillai-je, en même temps, à tirer du larynx des sons moins sourds pour les faire arriver jusqu’à l’oreille , et à les transmettre , sans aucune déperdition à cet organe , pour qu’à son tour le larynx cherchât à les rectifier. Pour remplir la première de ces deux indications, je fis ce à quoi je n’eusse jamais pensé sans la nécessité qui ramena mes réflexions sur ce point. Ce fut de chercher à déterminer, par l’observation , les différences principales qu’offrait le mécanisme de la voix et de la parole chez les sourds-muets. Quelle fut ma surprise de ne trouver rien en eux de cet instinct qui , présidant à la plupart de nos fonctions , nous fait prendre , sans que nous la cherchions , la voie la plus
simple et la plus facile pour les exercer dans toute leur latitude , dans toutes leurs modifications ! Il semblait que la nature, en les condamnant à être sourds, leur eût ôté , comme inutile , la portion de cette faculté instinctive qui eût été applicable à la formation de la voix et de la parole. Si je leur demandais de prolonger et de forcer un son , au lieu de faire une grande inspiration pour avoir une suffisante provision d’air, ils prenaient, au hasard, la fin ou le milieu d’une expiration ordinaire. Si je leur montrais , eu leur découvrant ma poitrine , qu’elle se gonflait pour produire ces sortes de sons , les voilà qui aussitôt se gorgeaient d’air ; mais, ne sachant le maîtriser, ils le laissaient s’échapper d’un seul jet , sans en obtenir autre chose qu’un son très-court, à peu près semblable à ceux que produit le hoquet. Il fallut donc, avant de passer outre, exercer le poumon au rôle qu’il devait jouer dans l’exercice de cette fonction, et apprendre au sourd-muet à commander à cet organe, à précipiter l’inspiration , à ménager fexpiration , et à trouver, dans les différentes modifications de l’air, les sons forts ou faibles, accélérés ou précipités. L’indispensable nécessité de ces sortes d’exercices fut démontrée par les difficultés mêmes que les enfants y rencontrèrent. Pourrait-on croire, par exemple, que c’en fut une des plus considérables pour eux que de prolonger de quelques secondes le temps ordinaire de l’expiration pulmonaire , surtout lorsque j’exigeai que cette expiration, au lieu d’être muette, devînt la matière d’un son?
Après avoir par là disposé le poumon à prendre sa part accoutumée de la nouvelle fonction que je cherchais à mettre en jeu , je tournai mes observations et mes soins du côté du larynx. Autant qu’on pouvait en
juger par la nature des sons rauques, durs et uniformes, qui s’en échappaient , il était à croire que les parties mobiles dont se compose ce tube cartilagineux avaient perdu , dans l’inaction, toute leur flexibilité. Le moyen de la leur rendre , en supposant la chose possible , se trouvait tout entier dans la continuité de nos exercices, et conséquemment je ne dus pas m’en occuper. Il existait encore dans le larynx une autre espèce d’obstacle à la netteté des sons. C’était une sorte de bouillonnement, qui me parut dépendre d’une grande quantité de matières muqueuses, attirées dans cet organe par le stimulus que lui faisait éprouver l’exercice forcé de ses nouvelles fonctions. Ici , comme pour l’obstacle précédent , le plus sûr des moyens était le travail même du larynx, .le crus néanmoins devoir aider à l’effet que j’en attendais par un expédient sur le succès duquel j’avais quelque raison de compter : ce fut de faire fumer tous les mutins mes sourds-muets pendant une heure ; au lieu de tabac, j’employai les feuilles sèches du trèfle d’eau, que j’ai souvent conseillées, et quelquefois avec avantage , dans certains embarras du larynx, ainsi que dans quelques affections de l’oreille. En effet, au bout de quelques jours de l’usage de ces moyens , les sons moins étouffés ne permirent plus de douter de la nature de l’obstacle que l’on avait eu à combattre, et de l’efficacité du remède employé. En même temps que, pour remplir la première des indications annoncées plus haut, je redoublais de soins et d’efforts, afin d’obtenir du larynx des sons assez forts et assez nets pour se faire sentir à l’oreille même de ceux qui s’exercaient à les produire , je cherchais à satisfaire à la deuxième indication par quelque moyen mécanique, qui, recueillant les mêmes
sons , les transmît , sans aucune perte , à l’oreille du sourd-muet. A cet effet, je fis construire en fer-blanc un cornet courbe, dont la grosse extrémité, s’adaptant au pourtour des lèvres , recevait tous les sons qui s’en échappaient , tandis que sa petite extrémité , introduite dans le canal auditif , les y transmettait en totalité.
Mais afin que, frappé de ses propres sons plus intenses et mieux conduits , le sourd-muet pût les comparer exactement avec les miens , je fis pour ceux-ci ce que j’avais fait pour les siens. Un cornet droit, de la même longueur que le courbe, conduisait en totalité mes propres sons de mes lèvres à l’oreille qui devait les comparer. Là finissaient tous les moyens préparatoires qu’il m’avait fallu employer. Toutes les difficultés étaient levées; ma voix, comme celle du sourd-muet, arrivait librement à son oreille, et il était temps de laisser à cet organe le soin de diriger l’étude delà parole. Je me retrouvais, comme l’on voit, au point d’où j’étais parti; mais je m’y retrouvais avec l’avantage d’avoir préparé le chemin , et la certitude que je n’allais plus y être arrêté , à chaque pas , par des obstacles imprévus. En effet, tous les sons qui purent être entendus furent dès lors répétés, et lorsque les premiers essais d’une voix si longtemps muette n’étaient point exacts , je ne me pressais pas de le faire remarquer ; presque toujours l’oreille , avertie des méprises de la langue , se chargeait de les rectifier. Ainsi furent appris d’abord tous les sons inarticulés simples ; mais ce ne fut que longtemps après que le furent les sons inarticulés composés , et seulement à l’époque où l’oreille, qui fut longtemps à les saisir, put enfin les distinguer. Vinrent ensuite tous les sons arti^
380 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. culés simples, à l’exception de ceux qui, parmi les douze sons articulés fondamentaux que j’ai réunis par paires , forment ce que j’ai appelé les sons doux. La parole n’ayant plus ici pour guide le sens de l’ouïe , qui, malgré tous mes efforts, n’avait jamais pu s’élever jusqu’à la perception de ces sons délicats, réclamait, pour les produire, le secours d’une autre méthode. Mais il entrait dans mon plan de n’y recourir qu’à la fin de mon travail, et seulement lorsque, ayant obtenu de la voix tous les sons dont l’oreille avait connaissance, je rassemblerais tous ceux qui lui étaient étrangers, et j’emploierais, pour les obtenir de la parole, des démonstrations particulières. Ainsi , suivant la même marche, et continuant à régler le travail de la parole sur les progrès de l’ouïe, j’en vins à l’articulation des sons dont ce dernier organe était alors occupé. C’étaient les sons articulés composés.
J’ai dit, plus haut, que tous les sons dont se compose cette classe pouvaient être divisés en deux ou même trois sons différents. Cette décomposition me fut d’un très-grand secours , même pour familiariser l’ouïe avec eux , et je crois que si je ne m’étais avisé de ce moyen , j’aurais vu mon double travail se terminer ici. Au contraire , procédant sans peine à l’étude de ces sons articulés composés , en commençant par ceux de la première espèce, il ne me fallut , pour les faire répéter, comme pour les faire entendre, que les prononcer en deux temps , et dire comme s’ils avaient été terminés par un e muet : ade , ete, eure , ele , etc. A mesure que je m’apercevais qu’ils devenaient familiers à l’un et à l’autre organe, j’affaiblissais graduellement le son final, pour rendre à ces mêmes sons leur prononciation naturelle , en disant : ad, et, eur, el. Ce procédé me fut moins
nécessaire pour ceux de la deuxième espèce. Quoique ces sons nasals lin, dan, ton, lun, puissent également être divisés en deux , cette division néanmoins les fait sonner différemment pour l’oreille ; c’est pourquoi je ne crus pas devoir y soumettre ces mêmes sons. Il n’en fut pas ainsi de ceux de la troisième espèce , qui comprend les sons pra, pré, clou, fieu, Ira, etc. Jamais ils n’eussent été nettement entendus et prononcés , si je n’avais eu la précaution de les présenter ainsi ; pe-ra, pe-ré, que-lou, fe-le, te-ra, etc.
Je me conduisis de même pour ceux de la quatrième et de la cinquième espèces. Les sons de la sixième exigèrent une double décomposition; ainsi, au lieu de prononcer bloc, gril, pleur, je faisais entendre trois sons à l’oreille, en disant : he-lo-gue, gue-ri-le, pe-leu-re.
Cependant , à mesure qW nous avancions dans l’étude de ces sons articulés composés , je voyais de plus en plus s’affaiblir le secours dont m’avaient été jusque-là ces sortes de dissections des différentes productions de la voix. J’en retirais , il est vrai , le même avantage pour les progrès de la parole , qui , après avoir imité ces mêmes sons dans leur décomposition , finissait par les reproduire dans leur disposition naturelle. Mais il n’en était pas de même de l’oreille. Cet organe, qui percevait distinctement ces différents sons, tant qu’ils lui étaient présentés divisés , ne les reconnaissait plus aussitôt qu’ils étaient recomposés. Cette disparité dans les progrès des deux organes se fit particulièrement sentir lorsque nous en vînmes à la septième espèce des sons composés , formés par des diphthongues : la parole me rendit sans difficulté, d’abord désunis , ensuite recomposés, ces monosyllabes ia, yeux, oui,
382 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II , CHAPITRE XX. ouais , etc. , mais je ne pus jamais les faire passer à l’oreille qu’en deux temps plus ou moins sentis. Il semblait que les sons inarticulés dont les diphtbongues ptaient composées , déjà fort doux par eux-mêmes , formassent, ainsi réunis et sans le concours d’aucune consonne , des sons plus doux encore et beaucoup trop délicats pour être sentis par des oreilles si longtemps paralysées, et restées toujours obtuses. Ce qui confirme cet aperçu , c’est que ce même organe se trouva beaucoup moins insensible à ces mêmes sons , dès qu’ils perdirent de leur douceur par leur réunion avec une consonne. C’est ce qui arriva pour la huitième espèce, qui comprend les monosyllables loui, dieu, loi, etc. Il en a été de même de la neuvième et de la dixième , dans lesquelles entrent , pour l’une, les syllabes loin , chien , groin, et pour l’autre, celles-ci ; spa, abs, subs, sHx, etc.; comme dans la septième espèce , l’oreille a donné à la parole la clef de ces différents sons , et n’a pu en profiter pour son propre compte. La onzième espèce , composée de sons mouillés , gna , gne , gni , etc. , présenta de grandes difficultés à la parole. Je m’y pris de diverses manières pour l’obtenir , et toujours infructueusement. Je ne réussis à la fin qu’en la divisant ainsi que les précédentes espèces , quoiqu’elle ne m’en parût pas également susceptible. Cette décomposition mérite d’être rapportée , attendu qu’elle ne se présente pas naturellement comme dans les autres sons articulés composés. Ainsi, pour obtenir du sourd-muet qu’il prononçât gna, je lui faisais dire jusqu’à lassitude de l’organe : ni-a, ni-a, ni-a ; et l’obligeant d’accélérer de plus en plus le mouvement de la langue , et de rapprocher ou d’abréger l’intervalle qu’il mettait entre ces deux sons, je finissais
par ne plus entendre qu’un son unique , et qui était précisément celui que je sollicitais. La dernière espèce, qui comprend les sons mouillés : ilia, illé, ne me coûta pas moins de soins, et je n’obtins pas le même succès. Il me fallut ici composer avec les difficultés que je ne pouvais vaincre , et laisser la parole articuler ces sons comme les diphthongues ia , ié , puisqu’elle ne pouvait arriver à une imitation plus exacte.
Là' finissent tous les sons à l’étude desquels l’oreille prête plus ou moins son secours. Tant qu’il m’avait été possible d’avoir cet organe pour guide dans le développement de la parole , les sons étaient devenus plus distincts et plus purs. Dès qu’il ne fut plus capable de diriger les mouvements du larynx , de la langue , des lèvres, et qu’il me fallut commander à tous ces mouvements si diversement combinés , je n’obtins que des sons vagues, j’ose presque dire mal élaborés, et dont le mécanisme , échappant sans cesse à la mémoire , exigeait , chaque jour , de nouvelles et pénibles leçons.
On devine sans peine, d’après ce que j’ai dit plus haut, que les sons dont il s’agit ici furent ceux-là mêmes que j’ai désignés sous la dénomination de sons articulés doux, lesquels , n’ayant pu être distinctement perçus par l’oreille , exigeaient , pour être parlés , le secours de deux autres sens, la vue et le toucher. Déjà le premier se trouvait mêlé à nos exercices , non pas encore pour aider à la parole, mais seulement pour suppléer à l’audition , et habituer le sourd-muet à distinguer pas les yeux les sons qui se confondaient dans son oreille ; il ne s’agissait plus que d’appeler le sens du toucher à concourir au même but.
Je commençai par le son ta- Le sourd-muet s’était
384 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. déjà appliqué, pour le distinguer du fa, à saisir la différence qu’offre l’articulation labiale de ces deux sons analogues. Il avait vu que le mouvement des lèvres était un peu plus prononcé dans le fa. Jusque-là cette observation avait pu suffire ; mais à présent qu’il s’agissait de reproduire le son doux avec cette légère nuance qui le sépare du son fort , il fallait remonter jusqu’aux éléments de l’un et de l’autre. Je fis doncremarquer au sourd muet que fair pulmonaire qui produit le va vient expirer sur les lèvres, tandis que, dans l’articulation du fa, le même air s’échappe au dehors avec une sorte d’explosion , et vient frapper la main placée à quelque distance des lèvres. Il n’en fallut pas davantage pour obtenir le va. Même explication pour le ja et le cha , dont on connaissait aussi la différence par le mouvement des lèvres, qui se portent bien plus en avant , et s’arrondissent davantage dans le cha que dans le ja. Je fis encore remarquer ici que l’air s’échappe au dehors pour produire le cha, et nullement pour l’articulation du ja. Cette seconde démonstration me donna le ja , et sa série , ainsi que tous ses dérivés. Il n’y a aucun caractère visible qui sépare le ba du pa ; seulement on peut remarquer que dans le ha , comme dans les sons doux précédents , la main placée devant la bouche n’est pas frappée par le son, comme elle l’est dans le pa. Ne pouvant donc établir aucune autre différence sensible , je me bornai à demander le son pa , mais tellement articulé , qu’il ne pût se faire sentir à la main , ni même causer la moindre oscillation à un fil très-délié que je laissai pendre devant la bouche du sourd-muet. Ce procédé me donna le ha. L’articulation du ta et du da est si parfaitement semblable dans tout ce qu’elle a d’apparent , que , pen-
dant longtemps , je ne pus obtenir ce dernier son ; et malgré tout ce que je pus dire et faire remarquer au sourd-muet sur le moins de -vivacité des mouvements de la langue et de l’abaissement de la mâchoire dans le da, je n’eus jamais que le ta. Enfin je m’avisai d’un moyen qui me réussit, et que je généralisai par la suite avec avantage, quand je me trouvai arrêté par de pareilles difficultés ; ce fut de chercher, ou plutôt d’imaginer une articulation telle quelle ne pût donner d’autre son que celui que je ne pouvais obtenir par son propre mécanisme. J’en fis fessai sur moi-même devant une glace , et je trouvai qu’en aplatissant et recourbant l’extrémité de la langue vers sa face supérieure , je ne pouvais produire d’autre son que le da, pourvu toutefois que j’eusse l’attention d’émettre le son dès l’instant où ma langue s’attachait, par sa face inférieure, à la voûte palatine. A la première épreuve que je lis de ce procédé sur le sourd-muet , le résultat fut complet. Eu lui communiquant ce mode forcé de prononciation , j’avais espéré qu’après s’être familiarisée par lui à la formation de ce nouveau son, la langue en viendrait insensiblement à le donner d’une manière moins lente et d’après le mécanisme naturellement usité ; c’est aussi ce qui arriva. Je trouvai, pour la prononciation du za, un procédé plus simple. Parmi les sons articulés composés , perçus par l’oreille , le son az avait passé sans difficulté à l’imitation vocale. Ainsi cette lettre z , qui ne pouvait être articulée devant une voyelle, se faisait nettement sentir quand elle était précédée par la même lettre. Pour tirer parti de cette acquisition de la voix , j’imaginai de réunir ensemble les deux sons , et de faire passer l’un à la faveur de l’autre. Je fis dire d’abord az-a ,
Tom. II.
386 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II , CHAPITRE XX. az-a, az-a. Et rapprochant , de plus en plus , à chaque fois , le dernier a de la lettre z, je fis prononcer aza; supprimant alors le premier a , et conservant à la lettre Z le son qu’elle avait dans le mot , pour le reporter sur le dernier a, j’eus dans toute sa pureté la syllabe za.
Jusqu’ici il n’avait été question que de provoquer l’articulation des sons doux , en démontrant au sourd-muet ce que leur mécanisme avait de commun et de différent d’avec celui des sons forts. Mais quand je fus arrivé au ga , le plus difficile à prononcer parmi les sons qui nous occupent à présent , il fallut, avant de faire connaître ce son doux , donner une idée de son analogue ca.
Quoique ce dernier fût un de ceux que j’ai rangés parmi les sons forts , et conséquemment dans le nombre de ceux dont l’oreille a eu connaissance , néanmoins il est si intérieur, si guttural , que le peu que l’oreille avait pu en saisir , n’avait point été suffisant pour en faciliter l’imitation, par la première méthode. Il fallut le soumettre à un procédé démonstratif. Je fis donc remarquer au sourd-muet que, pour donner le son ca, il se faisait dans le larynx nne stagnation momentanée d’air , que la langue s’élevait en voûte dans l’intérienr de la bouche , de manière à se coller à la paroi palatine , et qu’elle s’affaissait vivement sur elle-même , au moment où l’air s’échappait du larynx et de la bouche pour l’articulation de ce même son. Je démontrai ensuite que, dans le ga , la stagnation de l’air dans la gorge , le soulèvement et l’affaissement de la langue étaient les mêmes ; mais que l’air , qui faisait la matière du son, poussé moins vivement au dehors, venait expirer contre la voûte palatine, au lieu que , dans le ca , le son , après avoir frappé le palais , était réfléchi hors de la bouche ,
de manière à se faire sentir à la main placée horizontalement au niveau du menton. Cette double démonstration fut aisément saisie , et peu d’épreuves suffirent pour me donner distinctement le ca et le ga.
Voilà par quels moyens je suis parvenu à faire articuler les sons que je n’avais pu faire entendre. En exposant ici le petit nombre de ceux qui ont été l’objet d'un pareil travail, je n’ai pas cru devoir énumérer tous les autres sons de leur série , encore moins ceux qui en dérivent. Ce que j’ai dit plus haut, sur la manière de faire prononcer les sons articulés composés, s’applique aux composés des sons doux , et rend toute autre explication superflue.
Je venais enfin de faire connaître à ces enfants tous les éléments de la parole. De ce point à celui où il fallait les amener pour en faire des êtres parlants , il y avait encore une distance prodigieuse , et que je crus remplir par de fréquents exercices sur toutes les combinaisons possibles et les plus difficiles de ces mêmes sons. Tantôt je donnais à lire à chacun d’eux plusieurs phrases composées des mots qui leur coûtaient le plus à prononcer ; tantôt j’exposais à leurs yeux et confiais à leur mémoire le tableau détaillé des différentes manières dont un même son peut être rendu par l’écriture. D’autres fois, par une opération inverse, j’écrivais une phrase prise au hasard dans un livre , et j’exigeais d’eux qu’ils la transcrivissent telle qu’elle devait être prononcée. Malgré ces exercices, assurément bien propres à perfectionner mon ouvrage , je sentais que je n’arrivais point au but. J’avais des enfants qui lisaient plus ou moins intelligiblement, mais qui ne parlaient point. Si je leur faisais la moindre question, et qu’il leur fallût répondre
388 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. verbalement , voilà aussitôt mon interlocuteur dans le plus grand embarras ; les yeux fixes et promenant sa main sur le front , il semblait être travaillé de la solution d’un problème. J’attendais souvent près d’un quart d’heure , et pour peu que la réponse exigeât plus de frais qu’un oui ou qu’un non , je n’obtenais que des syllabes entrecoupées, sans suite et sans liaison. Cependant je connaissais assez le degré d’instruction de chacun d’eux pour être eertainque mes questions n’étaient point au- dessus de leur portée. A quoi pouvait tenir un pareil embarras? Quelle était la nature de cette difficulté nouvelle qui , se présentant ainsi à la fin de mon travail , venait m’en dérober tout le fruit? On ne devinerait jamais à quelle découverte piquante me conduisit une pareille recherche. Je remarquai d’abord qu’aussitôt ma question faite et comprise , le sourd-muet se mettait à remuer les doigts comme s’il eût voulu répondre par signes ; qu’avant que le premier son de la réponse verbale fût articulé, les mouvements des doigts recommençaient trois ou quatre fois ; et que lors même que la réponse était commencée , s’il se présentait quelque mot un peu long et difficile à prononcer , je voyais ce mot embarrassant être travaillé à plusieurs reprises par les doigts avant d’être articulé par les lèvres. Il me parut évident que le sourd-muet faisait ici ce que font tous ceux qui , après avoir appris sous un maître une langue étrangère , s’exercent , pour la première fois, à la parler. Ils pensent dans leur langue , font des phrases avec des mots de cette même langue , et les traduisent lentement par ceux de la langue étrangère. Encore y a-t-il dans ce rapprochement des points de différence qui sont au désavantage du sourd-muet. Lorsque nous parlons ,
avant de la connaître, une langue qui n’est pas la nôtre , nous échangeons des mots pour des mots , au lieu que le sourd-muet échangeait des lettres pour des sons. Mais ce n est pas tout; à cette difficulté s’en joint une autre non moins embarrassante: c’est celle qu’éprouvaient ces enfants pour retenir les mots parlés, dont se compose une interrogation , même des pins courtes. Ils n’avaient point , comme nous , cette admirable facilité, qui , lorsque quelqu’un nous parle , nous fait retenir les sons par les mots, les mots par les images, et les images par le rapport des convenanees qu’elles ont entre elles. Ils suivaient bien le même procédé , mais ils le suivaient en détail , pas à pas, et au milieu de ees tâtonnements , le fil de la phrase leur échappait. Si je faisais cette question : D’oii venez-vous P J’étais entendu , et l’on me répondait. Si je faisais celle-ei ; Que venez-vous de faire dans le jardin? Il me fallait la répéter cinq ou six fois , pour obtenir une réponse juste. Mais si, composant ma question de deux propositions détachées , je venais à dire : On a défendu aux sourds-muets d’aller dans le jardin , pourquoi y êtes-vous allé? la mémoire ne pouvait retenir cette multiplicité de sons, qui, au lieu de lui être confiés en masse , lui étaient lentement apportés en détail; et, après plusieurs répétitions infructueuses, le sourd-muet finissait par me prier de reeommencer de nouveau ma question, et lui permettre de l’écrire sous ma dictée.
De fréquents exercices , de nouveaux efforts, une patience infatigable, levèrent en partie ces derniers obstacles. Je les aurais peut-être surmontés entièrement, si , maître des localités et des circonstances, j’avais pu séparer mes sourds-muets de tous leurs condisciples , et
390 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. proscrivant ensuite toute espèce de signes entre eux, les forcer de recourir exclusivement à la parole pour manifester tous leurs besoins, pour exprimer toutes leurs pensées. Au lieu de cela , U fallut me contenter de leur faire cultiver, sous mes yeux, et seulement pendant une heure ou deux par jour, ces laborieuses acquisitions de l’organe de la parole. Aussi n’obtins-je qu’un succès fort incomplet. Je ne le crus pas indigne néanmoins d’être soumis au jugement de la Faculté de médecine. La Société formée dans son sein entendit avec intérêt la communication de mes expériences, et accueillit avec une bienveillance marquée les sourds parlants et entendants , qui lui furent présentés dans une de ses séances (1). Parmi eux se fit remarquer surtout un jeune enfant, qui, resté beaucoup plus sourd que les autres, se servait cependant avec beaucoup plus d’avantage de ce peu d’audition , pour entendre et pour parler. La nature de sa surdité le mettait dans le nombre de ceux dont l’ouïe peut être utilement cultivée sans acquérir beaucoup de développement. Livré entièrement à mes soins ; confié à une gouvernante dont l’unique emploi était d’exercer progressivement son oreille à la perception nette des sons ; privé de la ressource des signes, et forcé enfin de tirer de sa faible audition les seuls moyens de communiquer avec les personnes qui l’approchaient, il avait retiré de nos exercices un avantage plus complet ; mais la tâche que je m’étais imposée auprès de lui était beaucoup plus vaste; car, en même temps que je mettais à la disposition de la pensée les organes de l’ouïe et de la parole, il me fallait provoquer le développement de
(1) Bulletin de V École de médecine, 1808 , n“ 5.
l’intelligence, et procéder à l’éducation morale de çet enfant. Cette partie métaphysique de mon travail a un rapport trop indirect avec la matière de cet ouvrage pour ne pas en être exclue. Je n’entrerai donc dans aucun détail à ce sujet. Je dirai seulement que le mode d’instruction dont j’ai fait usage, et qui est également applicable à l’éducation de tous les sourds-muets incomplets , n’est qu’une modification de la méthode d’enseignement si heureusement pratiquée par l’abbé Sicard- Ce n’est qu’une traduction des signes manuels en signes parlés. Toutefois, comme les enfants dont il est ici questionne recouvrent jamais que très-imparfaitement l’ouïe, il en résulte que les sons articulés ne sont jamais qu’incomplétement entendus , et que les signes parlés , comparés , sous ce point de vue , aux signes écrits , offrent des difficultés, des lenteurs et des méprises dont se trouve exempte la langue des signes, qui, je le répète, est la parole naturelle des sourds-muets, et qui présente le grand avantage de les mettre en communication entre eux. Mais si l’éducation qui a pour moyens d’instruction l’ouïe et la parole est plus lente et moins parfaite , on en retire du moins un résultat plus satisfaisant , une voie de communication plus facile et plus agréable entre le sourd-muet et la société , entre ce malheureux enfant et ses parents , plus malheureux encore ! C’est pour eux que j’ai tracé ces dernières pages. Je les consacre à l’allégement de la douleur la plus grande qui puisse affliger le cœur d’une mère.
[ Itard ayant fait part au gouvernement de ses idées sur l’Éducation physiologique du sens auditif chez les sourds-muets, le ministère soumit son travail au juge-
392 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. ment de l’Académie royale de médecine;' la commission que cette compagnie chargea de l’examiner, présenta le Kapport suivant , par l’organe de M. Husson :
Un membre de cette académie, conduit par sa position médicale à faire de l’état physique et moral des sourdsmuets l’objet spécial de ses observations , a été frappé de celle-ci ; que, chez un certain nombre de ces infortunés , il n’y avait pas absence , mais faiblesse de l’audition, et que cette faiblesse native s’augmentait d’un affaiblissement accidentel produit par l’inaction totale de ce sens ; d’où il a été amené à comparer l’organe auditif ainsi privé de ses fonctions à un membre frappé d’une faiblesse originelle , et qui reprend ses forces par des exercices appropriés et méthodiques. Fondée sur ce rapprochement, l’éducation physique du sens auditif, tentée sur un certain nombre de sourds-muets qui n’étaient pas complètement privés de l’audition, a donné à M. Itard des résultats satisfaisants, dont les premiers, portés à la connaissance de la Société de médecine établie dans le sein de la Faculté, remontent à l’année 1808. Notre confrère n’a pas dû se borner à ces premiers succès ; il a dû travailler à les reproduire pour le but qu’il se proposait, et qui n’était pas seulement de rendre l’ouïe et la parole à quelques sourds-muets , mais encore d’obtenir que sa méthode, éprouvée par des succès répétés , fût introduite dans l’enseignement de cette classe d’infortunés. C’est, en effet, ce que l’administration de l’Institution de Paris s’est proposé d’établir, après s’être fait rendre compte par M. Itard de ses travaux et de leurs résultats sur l’ouïe des sourds-muets , depuis plus de trente ans qu’il est leur médecin. Tel est l’objet de
trois mémoires ou rapports adressés par lui à cette administration , et par elle au ministre de l’intérieur, qui les a transmis à l’Académie, avec invitation de lui faire connaître son jugement sur cet important sujet.
L Académie s est empressée d’en confier l’examen à une commission spéciale, qui a d’abord reconnu que, si elle avait à examiner les trois mémoires de M. Itard , elle avait encore plus particulièrement à examiner la méthode expérimentale qui avait produit les faits qu’elle devait apprécier, et que ce n’était que par cette espèce de confrontation de la méthode et de ses résultats qu elle pourrait prononcer un jugement éclairé sur l’une et sur les autres.
Dans la position où M. Itard se trouve placé vis-à-vis de l’Académie, la commission a pensé qu’elle ne pouvait s établir juge de ses trois mémoires ; mais elle a pensé aussi qu’elle pouvait, sans s’exposer à compromettre le sentiment d’impartialité qu’elle doit mettre dans le jugement des œuvres et des opinions de ses membres , dire ce qu’elle a vu , et faire connaître l’impression qui lui est restée de ce dont elle a été le témoin.
Tel est. Messieurs , l’objet du rapport que j’ai l’honneur de vous présenter, au nom de JIM. Antoine Dubois, Coutanceau, Adelon, Gueneau de Mussy, Doux et Pariset , que vous avez chargés , conjointement avec moi, d’examiner les trois mémoires de notre collègue, M. Itard.
Notre premier soin , comme notre premier devoir, a été d’en prendre une connaissance exacte ; mais nous avons senti qu’en nous bornant à cet examen , et qu’en vous en présentant un simple résumé, nous ne pouvions pas vous offrir toutes les garanties que vous aviez droit
394 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. d’attendre de notre zèle , et que notre travail , borné à une sèche analyse de faits écrits , serait loin de pouvoir vous suffire pour répondre au ministre.
Nous avons donc jugé convenable, après nous être bien pénétrés des faits contenus dans les rapports de M. Itard , de le prier de renouveler devant nous toutes ses expériences. C’est ce qu’il s’est empressé de faire avec une complaisance qui a toujours été au devant de nos désirs, en nous exposant le but , le mode, l’enchaînement, les effets variables de ses procédés ; et ce n’est pas sans un vif intérêt que nous avons vu par combien d’essais multipliés, par quels efforts de patience il avait amené des sourds-muets à parler et à entendre , non pas , sans doute , comme le reste des hommes , mais au moins de manière à les faire sortir du désespérant isolement dans lequel les plonge cette déplorable infirmité.
A cet égard , Messieurs , on se ferait une fausse idée de la surdi-mutité si on pensait que tous les sourdsmuets fussent complètement privés du sens de l’ouïe. Il en est beaucoup parmi eux qui ne tirent aucun parti de ce sens , par la raison que les fonctions ne peuvent s’exécuter qu’au moyen d’une attention pénible, et qu’en se dispensant d’écouter, le sens auditif a perdu , en apparence, la faculté d’ouïr. Or, si l’on soumet ces sortes de sourds-natifs à des exercices méthodiques d’acoustique qui habituent peu à peu l’oreille à percevoir et à comparer les sons , on obtient de cet organe ce qu’on obtient d’un membre affecté d’une débilité congéniale : on le rend à ses fonctions par l’exercice forcé de ces mêmes fonctions. Voilà l’idée première d’après laquelle M. Itard a été conduit, il y a vingt ans, à tenter sur une douzaine de sourds-muets une série de travaux et d’ex-
périences, dont le résultat fut de rendre, sans opération ni traitement, à six d’entre eux la faculté d’entendre et de parler.
Il est hors de notre sujet de rapporter ici dans tous leurs détails les expériences faites en 1 805 sur ces six sourds-muets , et dont toutes les circonstances furent , comme plusieurs d’entre vous peuvent se le rappeler, présentées avec une grande étendue dans deux mémoires que M. Itard lut, en 1808, à l’ancienne société de la Faculté de médecine. Il suffit seulement de se souvenir que, dans ces expériences, M. Itard eut d’abord recours aux sons les plus pénétrants pour stimuler le sens auditif de ces six sourds-muets ; qu’il frappa d’abord leur oreille du son retentissant d’une cloche d’église qu’il avait fait suspendre dans le lieu de ses séances ; qu’il diminuait chaque Jour l’intensité du son , soit en éloignant davantage le sourd-muet de la cloche , soit en frappant l’instrument avec un corps mou , ou avec la paume de la main ; que, lorsqu’il s’apercevait que l’ouïe s’affaiblissait, il la ranimait subitement par l’émission de quelques sons plus forts, et que, passant aussitôt aux plus faibles, il avait la satisfaction de voir les sourdsmuets y redevenir aussi sensibles qu’auparavant. Plus tard, pour maintenir l’excitabilité de l’organe, M. Itard faisait vibrer légèrement un timbre de pendule près de l’oreille du sourd-muet ; il s’éloignait lentement de lui , sans donner plus d’intensité au son qu’il tirait de l’instrument; il augmentait et soutenait, parce moyen, la susceptibilité de perception , au point qu’il faisait entendre à la distance de vingt-cinq pas des sons que le même enfant ne pouvait saisir à plus de dix, lorsqu’il se contentait de le placer de prime abord à cette distance ;
396 DEUXIÈME PARTIE , LIVRE II, CHAPITRE XX. et, comme ces expériences se faisaient dans un corridor long et étroit, notre confrère avait eu le soin de placer les sourds-muets sur la même ligne , de sorte qu’en s’éloignant d’eux à petits pas , il marquait sur l’une des murailles de ce corridor les divers points de distance où chacun de ces sourds-muets avait cessé d’entendre. Par là il avait sur une échelle très-exacte la somme des progrès obtenus.
Mais il ne suffisait pas à M. Itard d’avoir façonné l’oreille à ce nouveau mode de perception du son, il s’occupa de chercher à lui faire juger la direction de ces sons. Pour cela, il se munit d’une petite cloche, qu’il faisait sonner en la promenant tout autour des sourds-muets; pendant que ceux-ci , les yeux bandés , indiquaient de la main , d’abord avec incertitude, et peu de jours après, avec assurance et sans méprise , les différents points où il se transportait avec sa clochette.
A cette troisième série d’expériences, qui indiquait la perception de la direction du son , en succéda une quatrième, qui eut pour but de développer un degré d’audition de plus , et de rendre les sourds-muets sensibles à une sorte de rhythme musical. M. Itard s’arma , en conséquence, d’un tambour, et se mit à battre, tant bien que mal , quelques marches des plus simples et des plus lentes. Il obtint de ce moyen tout le résultat qu’il s’en était promis, au point qu’au bout de quelques jours d’un pareil exercice, ses sourds-muets, en l’attendant dans le lieu des séances , battaient eux-mêmes les marches , et en faisaient sentir la mesure avec précision. Au tambour succéda la flûte, dont les sons, par leur analogie avec ceux du larynx, pouvaient être une sorte d’introduction à l’audition de la voix humaine, et se prêtaient facile-
ment, par leur élévation ou leur abaissement, à faire juger la différence des tons hauts et des tons bas.
Mais à quoi eût servi pour l’établissement des rapports sociaux que le sourd-muet entendît ces mêmes sons, qu’il jugeât de leur distance , de leur direction , de leur répétition ? Il fallait l’apprendre à les distinguer , il fallait l’instruire à les imiter par la parole , il fallait enfin fonder le rapport merveilleux et inaperçu qui existe entre l'ouïe et la parole chez tous les individus qui entendent et qui parlent.
Si l’on arrête un instant sa pensée sur le rôle admirable que joue l’imitation dans la première éducation de l’homme, on est surpris de voir que la parole , qui n’est que le premier essai de cette imitation naissante , en soit précisément le résultat le plus difficile et le plus digne d’attention. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que cette disposition innée qui fait rendre au larynx les sons que l’oreille perçoit, est d’autant plus active et plus intelligente, que l’homme est plus près de sa première enfance. A cette époque, l’enfant n’a pas encore la force d’imiter les mouvements musculaires qu’il voit faire , et qui sont les actes les plus fréquents de la vie extérieure : toutes les facultés imitatives se trouvent concentrées dans les organes de la voix et de l’ouïe, de telle sorte qu’il est incomparablement plus facile à un enfant qu’à un adolescent de saisir par imitation le mécanisme de la parole, et d'apprendre , sans le savoir, à parler en même temps plusieurs langues. Aussi cette éducation du larynx chez les sourds-muets , cette représentation , par l’organe de la voix, des sons que l’oreille vient d’être instruite à percevoir , en un mot , le mécanisme visible des sons a été une des choses les plus difficiles que M. Itard ait ren-
398 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II , CHAPITRE XX. contrées dans le cours de ses intéressantes et ingénieuses expériences, et cette difficulté repose tout entière sur deux faits , savoir : 1" qu’il y a très-peu de sourds complètement sourds , et T que les enfants qui naissent légèrement sourds tombent dans un mutisme aussi complet que ceux qui naissent complètement sourds. Chez les premiers , il y a impossibilité absolue d’entendre ; par conséquent impossibilité au larynx de réfléchir, pour ainsi dire , le son que l’oreille ne perçoit pas ; chez les seconds , il n’y a qu’une simple difficulté d’entendre , qu’elle soit native ou accidentelle : il est de fait que , pour surmonter cette difficulté , il faut une attention , un travail, une étude, qu’il est impossible d’attendre d’un enfant de quinze mois, de deux, de trois, de quatre ans et plus ; et dès lors cette difficulté , qui équivaut à l’impossibilité, place les enfants sourds à demi parmi ceux qui le sont complètement.
A cet égard , on commettrait une grande erreur , si , voulant établir une comparaison entre deux individus dont l’un naîtrait dur d’oreille , et l’autre faible de la vue , on pouvait croire que l’audition finirait par acquérir ce que la vue acquiert dans le cours de la vie. L’infirmité du premier le prive de toute éducation , elle le rend presque hébété : il cherche à entendre , il épie vos gestes , et ne peut point par sa parole répéter des sons que son oreille perçoit mal. Toute son attention étant fixée sur votre personne , ne peut se prêter à cette opération dont il a été question , à façonner son larynx, à rendre le son que son oreille perçoit d’une manière confuse et informe. Dès lors ce demi-sourd marche de pair avec les sourds complets. Mais si ou lui applique une éducation spéciale , on le fait sortir de la classe des
sourds complètement sourds , et on parvient par là à le placer dans la catégorie des demi-sourds , des demi- entendants. L’homme, au eontraire , qui naît avee une vue faible , retire à peu de ehose près , sous le rapport de la perfeetion de son éducation , les mêmes avantages que ceux qui naissent avec le sens parfait : il n’a besoin d’aucune éducation spéciale. C’est un fait d’observation journalière, sur lequel il est inutile d’insister.
Ainsi, pour que notre éducation se fasse par l’ouïe, il faut que cet organe soit parfait ; médiocre , il est comme s’il n’existait pas. La commission a pu s’assurer de ce fait : elle a vu , à l’Institution des sourds-muets, un enfant qui ne diffère de ceux qui entendent et parlent , que parce qu’il confond Ve muet avec la voyelle e et la diphtlîongue eu : et M. Itard , qui a recueilli depuis longtemps tout ce qui concerne l’éducation des sourdsmuets dans divers pays , a confirmé cette observation par la remarque suivante : c’est qu’en Espagne et en Italie , les demi-sourds , si on peut s’exprimer ainsi , peuvent être élevés par une éducation ordinaire , parce que la langue de ces deux pays n’est pas hérissée de cette énorme quantité de nos syllabes muettes françaises que nos enfants demi-sourds n’entendent pas , et qui est pour eux un obstacle invincible à ce qu’ils puissent recevoir l’éducation commune ; enfin , parce que toutes les finales de ces langues sont extrêmement sonores.
11 s’agissait donc d’amener ces demi-sourds natifs ou de naissance , à entendre et à parler comme le demisourd accidentel, comme celui qu’un accident quelconque a privé de l’intégrité de l’audition , à une époque où déjà son intelligence était formée , et où il avait eu , par son éducation première , les rapports sociaux ordinaires de la vie.
Il n’est pas rare de rencontrer dans le monde de ces demi-sourds accidentels , qui , une fois le sujet de conversation saisi et connu , finissent par suivre complètement le sujet , le traiter eux-mêmes , et se prêter avec une grande facilité à l’entretien. Ils entendent peu , voient beaucoup , et devinent le reste. On conçoit que la plus grande partie des choses qu’ils devinent est infiniment plus grande pour eux que pour le sourd natif , parce que , avant l’accident qui les a privés de l’ouïe , ils ont joui de l’exercice libre et complet de l’organe , et que par conséquent ils sont, parleurs antécédents , plus versés que lui dans ce qu’il devrait être permis d’appeler le devinement.
Cette vérité a été complètement démontrée par l’expérience suivante , faite sur deux jeunes gens à peu près du même âge , affectés d’une demi-surdité , qui chez l’un datait de sa naissance, et qui était survenue accidentellement chez l’autre depuis six ans. Le premier, le sourd natif, qui recevait chez ses parents, sous la direction de M. Itard , une éducation spéciale , était parvenu , au bout de cinq ans, à saisir facilement les paroles qui lui étaient directement adressées , et à parler d’une manière facile et intelligible ; mais ses phrases étaient détachées, sans liaison, extrêmement simples, lentement conçues , de telle sorte qu’il parlait sans pouvoir converser. L’autre, au contraire, le sourd accidentel, quoique moins intelligent, et plus sourd que le sourd natif , et réduit comme lui à la simple audition directe , avait une conversation libre , facile , animée , qui n’exigeait de son interlocuteur , placé vis-à-vis de lui , ni redite des mots, ni élévation de la voix. M. Itard s’attacha à réparer, par des épreuves faciles à imaginer , la part
qu’avaient à cette audition d’abord les oreilles , puis les yeux, enfin l’intelligence. Il eut alors la preuve que celle-ci (l’intelligence), ou, pour mieux dire, l’entente de la phrase en faisait presque tous les frais , tandis que le sourd natif était à peu près borné au seul office des yeux et des oreilles. Dès lors il fut démontré que, pour une ouïe faible , c’était peu d’exercer l’oreille à entendre les sons vocaux , les yeux à juger de leur mécanisme visible, mais qu’il fallait encore , et avant tout, cultiver l’esprit, l’enrichir des matériaux de la conversation , le familiariser avec la combinaison des idées, avec les signes qui les représentent , enfin avec l’enchaînement grammatical de ces signes et avec leur dépendance réciproque. Car ce n’est qu’avec un grand nombre d’idées acquises que 1 on peut entendre à demi-mot : et ici nous pouvons, avec quelque exactitude , faire l’application du proverbe : A bon entendeur demi-mot.
C’est là le but que s’est proposé notre collègue, c’est là ce qu’il a cherché à démontrer à votre commission , dans les différentes réunions qui ont eu lieu dans la maison des sourds-muets.
M. Itard a d’abord établi la rareté de la surdi-mutité complète. Il admet qu’un cinquième des sourds-muets est complètement sourd. Sur les quatre autres cinquièmes, deux cinquièmes confondent la parole avec les autres bruits. Bestent deux cinquièmes qui entendent la parole plus ou moins distinctement, et qui, en raison de l’aptitude de l’audition , peuvent être divisés en quatre classes.
Dans la première , il range les sourds-muets qui distinguent tous les sons vocaux , pourvu qu’ils leur soient adressés directement , lentement , à haute voix , et qu’ils soient souvent répétés.
Dans la deuxième sont ceux qui distinguent les sons vocaux , tant voyelles que consonnes , moins parmi ces dernières (les consonnes) , celles que l’on appelle similaires , analogues , telles que le ba et le pa, fa et va, ta et da. Ils confondent également l’oM et l’o , Vé et l’eu.
La troisième se compose de ceux qui confondent tous les sons syllabiques ou inarticulés les plus dissemblables, comme pain et faim , gant et dent , en conservant toutefois la facilité de distinguer encore les voyelles.
Enfin ceux de la quatrième confondent entre eux tous les sons vocaux , en les distinguant des autres sons , c’est-à-dire , que leur perception auditive est bornée à distinguer le son parlé du son frappé.
Ces demi-sourds ou sourds entendants , à quelqu’une de ces catégories qu’ils appartiennent, présentent ce phénomène remarquable , que , soumis à des exercices méthodiques , ils acquièrent promptement un degré d’audition de plus , et quelquefois , mais rarement , deux. L’amélioration obtenue par ces expériences chez les enfants de la quatrième classe (ceux qui distinguent seulement les sons vocaux des bruits) , peut représenter facilement , aux yeux des personnes peu versées dans ces sortes de connaissances , une véritable guérison , et on croit avoir fait d’un enfant complètement sourd un enfant entendant , parce qu’il aura distingué le mouvement d’une montre du bruit d’une phrase prononcée à haute voix. Ce qui peut produire cette erreur , et lui donner une apparence de vérité , c’est que le sourd a besoin de quelques jours d’exercice pour se reconnaître, et pour comprendre les signes par lesquels il doit manifester la sensation nouvelle à laquelle on le soumet. Or, comme on se trouve naturellement séduit, pour
ainsi dire , par ces premiers progrès , qui semblent être les plus difficiles à faire pour arriver à une audition moins obtuse , et que ces progrès frappent d’autant plus qu’ils sont les premiers , on se hâte trop tôt d’en conclure qu’un sourd-muet est guéri.
11 y a, en outre, comme nous avons déjà eu occasion de le dire , un si merveilleux rapport entre l’audition et la parole , que les demi-sourds dont nous parlons ne sont également que des demi-muets ; de sorte que ces enfants répètent facilement et spontanément les sons qu’ils peuvent entendre ; ils les répètent d’une manière plus ou moins confuse, et il en résulte que les progrès de la parole suivant naturellement ceux de l’audition , ces progrès sont très-rapides dans le commencement des exercices.
Ainsi , on tomberait dans une grande erreur, si l’on concluait des progrès que l’on obtiendra par ceux que l’on a obtenus , l’altération organique de l’ouïe posant une barrière insurmontable au delà de laquelle il n’est pas possible que l’éducation mécanique de l’oreille puisse agir.
Nous avons dit que les progrès sont très-rapides dans les commencements des exercices auxquels on soumet les sourds-muets des quatre classes que nous avons établies : la raison en est que les premiers exercices ont pour objet les sons les plus forts et dont le mécanisme est le plus sensible ; mais , comme l’audition n’arrive jamais au point de distinguer entre eux les sons vocaux qui se trouvent rapprochés par une grande analoo’ie et de saisir l’intonation, l’accentuation, l’euphonie du langage , il en résulte que toutes ces modifications ne se font jamais sentir dans le langage parlé donné aux sourds-
404 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. muets, langage qui, par cette raison, reste toujours rude, sans expression, et dépourvu de presque tous les sons vocaux, comme on l’observe chez les Allemands qui parlent notre langue.
Mais c’est là une des moindres difficultés de cette restauration forcée des organes auditifs et vocaux; un obstacle plus insurmontable, qui reste tout entier quand on a redonné au sourd-muet la faculté de saisir par l’ouïe et de répéter par la parole les sons vocaux, est de rendre ces enfants aptes à la conversation. Jusque là, en effet , il n’y a , entre lui et les personnes avec lesquelles il vit, et avec lesquelles même il s’entretient d’une manière qui est toujours lente , pénible et défectueuse , aucun échange avantageux ; il ne fait que traduire par la parole les idées qu’il exprimait jusque-là par des signes, mais sans qu’il puisse, par ce moyen, augmenter ces idées , les agrandir, les éclairer ; en un mot, toutes celles qu’il acquiert sont plutôt en quelque sorte le travail d’une leçon bien apprise de mémoire que le résultat du développement de l’intelligence : c’est toujours un sourd-muet.
Et ici les méditations du philosophe doivent s’associer aux inductions des physiologistes pour suppléer à ce qui manque au sourd-muet qu’on est parvenu à faire entendre d’une manière incomplète ; car , quels que soient les avantages que l’oreille ait pu retirer de l’excitation méthodique à laquelle elle a été soumise , elle reste toujours fermée à l’audition indirecte, qui est cette faculté d’entendre . non plus seulement ce qui nous est dit directement , face à face , et par une voix habituée, mais encore ce que toute personne peut dire à une autre, tout ce que disent entre elles et autour de nous, souvent
simultanément, plusieurs interlocuteurs faisant ce qu’on appelle une conversation générale.
Cette voie de communication , aussi riche qu’importante , est celle par laquelle le plus grand nombre des idées arrive à l’enfant , et au moyen de laquelle il se façonne promptement aux formes de la conversation. Pour s’en convaincre , il suffit de remarquer combien est bornée celle de ces enfants qui , atteints dès leur naissance d’une simple dureté de l’ouïe , sont réduits à n’entendre que ce que leur adressent directement un père , une mère , un instituteur.
Bornée à ce mode de perception , l’oreille est d’un faible secours dans l’éducation, qui devient par là d’autant moins fructueuse pour l’élève quelle est plus pénible pour l’instituteur. C’est au point que, si l’enfant n’est entouré de soins actifs et intelligents dictés par une profonde connaissance de la métaphysique du langage, il cesse d’écouter et finit par tomber dans le mutisme. Aussi les enfants qui n’entendent que ce qu’on leur dit directement sont toujours retardés, peu instruits , privés d’une foule d’idées sociales. Leur débilité de l’ouïe n’étant pas assez forte pour amener toujours le mutisme , ils reçoivent dans leurs familles une éducation plus ou moins complète , et qui est telle cependant qu’ils restent étrangers à une foule d’idées, et que le développement de leur esprit est incomplet. Il est au-dessus de la patience des parents , au-dessus de la force morale de l’enfant, au-dessus du courage d’un instituteur, si intelligent qu’on le suppose, de triompher de cet obstacle. L’indication importante qui se présente dans ces sortes de cas, pour fournir à l’enfant les éléments de la conversation , ou si l’on veut des phrases
406 DEUXIÈME PAXITIE, EIVKE II, CHAPITRE XX. régulières, est de trouver un moyen qui remplace l’audition indirecte ; et il n’y en a pas de plus efficace que de placer ces enfants dans une institution de sourds-muets. Rien, en effet, ne peut remplacer pour eux l’éducation qu’ils peuvent y recevoir, par la raison que la vue continuelle des signes qu’on leur fait et qu’ils se font entre eux , remplace pour eux cette source si féconde du développement de leur intelligence , l’audition indirecte.
C’est cette éducation double ou plutôt mixte que M. Itard a essayée sur des enfants des quatre classes spécifiées plus haut , de l’institution des sourds-muets ; c’est celle dont il nous a rendu témoins, et dont nous devons rendre compte à l’Académie.
Il s’est d’abord occupé de développer la sensibilité de l’ouïe, en la frappant des sons de la voix les plus rudes, tels que le pa, le ra, le ta, le fa, le ca. Lorsqu’après un certain laps de temps consacré à exercer l’ouïe à entendre les sons et la parole, à les répéter, il s’apercevait que l’oreille restait insensible à certains de ces sons, ceux-ci formaient la matière d’un autre exercice.
A défaut de l’oreille , deux autres sens étaient alors appelés à les faire connaître etrépéter aux sourds-muets. On leur faisait juger alors, par la vue de ceux qu’articulent la langue et les lèvres , le pa , le ta , le fa ; par le toucher de ceux qui ébranlent le larynx, le ra; de ceux qui font gonfler le gosier, le ca; de ceux qui font vibrer les cartilages du nez d’une manière sensible au toucher, le ma , le na.
Malheureusement les secours que la vue , le toucher , et les démonstrations analytiques peuvent fournir pour
obtenir la répétition des sons non entendus, ne peuvent s’appliquer à tous. Il est quelques-uns de ces sons que les sourds-muets ne peuvent ni apprécier, ni répéter.
Nous avons remarqué que ce sont particulièrement les consonnes douces qui tiennent à une modification de l’articulation de ces mêmes sons , modification que l’on ne peut ni faire voir, ni expliquer aux sourds-muets ; car nous aurions nous- mêmes de la peine à expliquer quelle différence de mécanisme peut les produire. Tels sont le ha comparé au pa, le ca au ga, le da au ta, le fa au va. De là les sourds-muets, auxquels on ne peut faire sentir cette différence , qui par conséquent ne peuvent la moduler , confondront toujours par la même raison les s}dlabes analogues : ils ne pourront faire de différence entre jabot et chapeau, vrai et frais, pain et bain , pont et bon , doigt et toit , goût et cou ; et dès lors voilà près de la moitié des combinaisons alphabétiques de notre langue qui vont porter la confusion dans tous les mots où elles entrent; et ces mêmes mots la portent , à leur tour , dans les phrases qu’ils commencent à former. Ces mots confus , ces phrases tronquées fatiguent en même temps l’audition et l’intelligence de l’enfant. Rebuté d’un mode de communication aussi pénible qu’impuissant, il se désabitue d’écouter et de parler, il se sent forcé d’adopter la langue des signes naturels, joints à quelques autres qui deviennent de convention entre lui et ses alentours. C’est ce qu’on voit arriver, surtout chez ceux de ces enfants qui sont nés dans l’indigence , ou qui ont été privés dès leur bas-âge des soins industrieux d’un père et d’une mère.
Au lieu d’une éducation toute mimique , M. Itard a
408 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. donné aux sourds-muets l’éducation que nous nommerons physiologique, et qui, comme nous l’avons dit, consiste à former graduellement l’aptitude à l’audition, fl en a fait l’essai devant nous ; et nous avons pu nous convaincre que les résultats de cette sorte d’éducation .ne sont pas les mêmes chez tous les demi-sourds qui l’ont reçue. Nous avons vu, chez la plupart des individus soumis à nos expériences, qu’il y avait développement du peu d’audition dont ils sont doués, et que chez le reste, cette culture, sans améliorer, sans étendre le sens de l’ouïe , donnait seulement à l’organe plus d’aptitude à percevoir les sons. Les uns et les autres de ces individus arrivent à parler , mais les premiers y arrivent avec une audition progressivement améliorée, les autres avec le même degré d’audition dont ils ont toujours été doués : ceuxci n’ont appris qu’à écouter, les autres sont parvenus à mieux entendre.
C’est ce que nous avons observé sur cinq sourdesmuettes et cinq sourds-muets qui ont été soumis à ce traitement physiologique. Parmi ces dix élèves, six ne font encore qu’épeler, c’est-à-dire prononcer des syllabes , soit en les lisant , soit en les écoutant pour les répéter ensuite. Pour cette répétition, tous s’aident de l’office des yeux; et la commission s’est assurée du parti que ces enfants tiraient de ce sens et de celui de l’ouïe en même temps, en leur faisant répéter comparativement le même son prononcé , tantôt devant , tantôt derrière eux. Parmi les quatre autres qui sont et mieux entendants et exercés depuis plus longtemps , nous avons remarqué deux sourdes-muettes exercées depuis un an , qui entendent et prononcent très-distin?tement des mots qui leur sont adressés , non-seulement par des
DE LA SÜIIDITÉ DE HAISSAHCE. 409
personnes entendantes et parlantes, mais encore lorsque l’une de ces sourdes-muettes les articule devant d’autres.
La commission a suivi avec intérêt cette expérience. Elle a vu une de ces sourdes-muettes, placée vis-à-vis l’autre , et la tenant par la main , prononcer des mots avec une netteté d’intonation qu’elle cherchait à rendre d’autant plus distincte, que la répétition de la part de sa compagne paraissait plus ou moins inexacte ; de sorte qu’elle devenait un maître de parole attentif pour sa compagne , qui , à son tour , quittait le rôle d’écolière pour devenir aussi maîtresse. Les progrèsdans ce genre d’exercice nous ont paru rapides, car nous avons pu en remai-quer de très-notables d’une séance à l’autre dans un intervalle de quinze jours.
Il reste , de ce nombre de dix , deux sourds-muets qui se trouvent, en quelque sorte, à la tête de cette classe de sourds-muets parlants, quoique plus avancés que les deux sourdes-muettes dont nous venons de rapporter le rôle attentif d’écolière et de maîtresse. L’audition de ces dernières a acquis bien plus de développement ; et la commission a tout lieu de croire qu’elles atteindront un plus haut degré de développement dans les facultés d’entendre et de parler; qu’enfm, pour elles, les résultats de cette espèce d’éducation seront bien plus complets que chez les deux sourds-muets, qui cependant sont, comme nous nous en sommes convaincus , arrivés au point de pouvoir converser par la parole, si l’on a toutefois la précaution de leur parler lentement et trèsdistinctement.
Nous leur avons adressé un grand nombre de questions prises au hasard , et ils y ont intelligiblement répondu. Nous leur avons commandé oralement quelques
actions qui ont été exécutées sans méprise. Nous avons également provoqué chez eux l’exercice de ia parole en les mettant dans la position de nous questionner à leur tour. Des questions nous ont été nettement adressées par eux : nous y avons répondu distinctement , et ils ont pu saisir les réponses provoquées par leurs questions.
Deux sourds-muets rendus par ce procédé à la faculté d’entendre et de parler nous ont offert un sujet de comparaison qui nous a prouvé l’importance de cette éducation double. L’un était élevé dans une famille de personnes entendantes, et l’autre au milieu des sourds-muets. Aucun avantage qu’on puisse attribuer au bénéfice de l’entourage n’existait pour le premier : on aurait pu croire que les soins de cette famille, que sa sollicitude, que sou influence sur cet enfant d’adoption, pour ainsi dire , aurait amené un résultat supérieur à celui qu’on obtient de l’éducation par signes dans une institution de sourds-muets. Le contraire est arrivé : sa conversation orale nous a paru plus bornée , plus circonscrite que celle du second; 'et la commission ne balance pas à admettre , comme cause unique de cette différence , de ce peu d’influence de la société parlante sur ce sourd-muet, de cette supériorité intellectuelle, en un mot , du deuxième sur le premier, l’observation que nous avons déjà faite sur l’audition directe et indirecte , observation que nous ne pouvons trop répéter, savoir , que pour tout enfant qui n’est doué que de l’ouïe directe, tout ce qui se dit autour de lui n’arrive ni à son oreille ni à son entendement; qu’il est, sous ce rapport, comme un autre enfant qui serait entouré de sourds-muets ; que pour tous les deux les soins directs donnés à leurs facul-
tés entendantes et parlantes étant les mêmes , à intelligence égale , le résultat sera le même sous le rapport de l’audition, mais que, sous le rapport delà conversation, il sera plus avantageux pour celui qui aura vécu avec des sourds-muets. Car la commission ne peut trop le répéter, pour un enfant peu entendant le langage naturel , celui au moyen duquel le développement moral peut se faire , n’est plus le langage de la parole , c’est celui des signes : c’est par lui que l’esprit doit se développer, que les idées doivent se former ; et la parole ne vient ensuite que comme traduction du langage mimique, comme un mode de manifestation des idées acquises par des signes.
D’après toutes ces considérations, qui ne sont qu’une conséquence des diverses expériences auxquelles nous avons assisté , la commission pense :
1 “ Que l’éducation qui consiste dans la combinaison des signes manuels avec la parole est possible dans un dixième des enfants admis dans l’établissement des sourds-muets ;
2“ Que cette éducation a pour avantage d’améliorer le sens auditif au point d’amener l’élève à entendre une partie de la parole , à saisir par les yeux celle (partie de la parole) qui n’est pas entendue, et à compléter par l’intelligence et le jugement la partie qui ne peut être perçue par l’ouïe, ni jugée par la vue ;
3" Que par suite de ces diverses améliorations qui résultent de cette éducation spéciale, le sourd-muet peut , nous ne dirons pas entendre , ce qui ne signifie rien , ni dire des mots, ce qui équivaut à peu de chose, mais converser oralement , et par le même mode de communication , recevoir des ordres , aussi bien que rendre compte de ses actions ;
4“ Que I sous le l'apport de l’exécution , cette éducation ne peut présenter de difficultés sérieuses , puisqu’elle peut se faire concurremment avec l’éducation mimique qui est la seule que l’on ait jusqu’à présent employée , et que l’on emploie encore aujourd’hui pour les sourds-muets;
5“ Que , loin d’être entravée par celle-ci , l’instruction orale s’en trouve accélérée et facilitée , au moyen des acquisitions intellectuelles que ne peut manquer de faire un enfant peu entendant au milieu d’une réunion d’enfants parlant le langage des signes ;
6“ Que cette méthode modifie et doit nécessairement modifier d’une manière avantageuse le langage elliptique, informe et prolixe des signes, langage qui , en raison de ses imperfections , rend en général les idées des sourdsmuets imparfaites et tronquées ;
7“ Que la commission regarde comme démontrée cette vérité médicale , qu’on ne peut trop répandre dans le public, dans les familles et parmi les médecins, savoir, que toute surdité congéniale ou de bas-âge , quelque légère qu’elle soit, rend l’éducation mimique indispensable; par conséquent qu’elle rejette l’enfant dans la classe des sourds-muets , et que toute guérison qui ne restaure pas complètement l’audition est illusoire , en ce que l’exercice de ce sens et le recouvrement de la parole ne peuvent survenir spontanément , et qu’ils réclament l’usage de l’éducation spéciale dont nous venons de parler ;
8“ Que le résultat définitif de cette éducation spéciale serait de renvoyer à leurs familles un dixième ou un douzième des enfants qui , arrivés chez leurs parents , leur parleraient une langue que ceux-ci entendraient ,
et au moyen de laquelle s’établiraient de suite des communications libres , faciles et réciproques : ce qui n’est pas possible par le seul langage mimique ;
9“ Enfin, que l’Académie doit accueillir et recommander au ministre de l’intérieur la proposition faite depuis longtemps et fréquemment renouvelée par M. Itard à 1 administration de l’Institution royale des sourds-muets, de fonder, dans ladite Institution , une classe destinée à apprendre aux sourds-muets à parler.
Nous pensons, Messieurs, que l’Académie ne peut que s’applaudir de ce que le ministre lui a fourni les moyens d’associer son nom h l’amélioration d’une institution déjà si chère aux amis de l’humanité; et, en appuyant de son approbation la demande de M. Itard, l’Académie pourra, d’après la conviction qu’en a acquise sa commission , certifier que le mode d’éducation n’est plus une épreuve à faire , ni une amélioration à tenter, mais que c’est une méthode heureuse , et justifiée par des succès, qui doit entrer pour toujours dans le système de l’enseignement suivi dans l’Institution.
Nous devons , par conséquent , espérer que , dans cette grave question, l’assentiment de l’Académie royale de médecine sera unanime, et que l’opinion du ministre, éclairée par la nôtre, procurera à l’éducation des sourds-muets le complément que nous réclamons en leur faveur.
Lu et approuvé en séance générale, le 6 mai 1828.
Les vœux de l’Académie ont été remplis. Peu de temps après ce rapport , des fonds ont été faits par le ministre de l’intérieur pour apporter à l’enseignement des sourdsmuets les modifications avantageuses réclamées par l’administration de ce célèbre établissement, et garan-
414 DEUXIÈME PARTIE, LIVRE II, CHAPITRE XX. lies par les nombreux et utiles travaux de M. [tard.
Actuellement l’enseignement de la parole et la culture de l’audition sont en pleine activité dans l’Institut des sourds-muets de Paris.
Ainsi 1 Académie royale de médecine peut produire comme un de ses titres à la reconnaissance de l’humanité , d avoir contribué pour sa part à l’amélioration apportée par le gouvernement au sort de ces infortunés.
LE MUTISME
PRODTilT PAR LA LÉSION DES FONCTIONS INTELLECTUELLES (1),
Lu à la première séance publique de l’Académie royale de Médecine, par TA. Itard, médecin de l’Institution royale des Sourds-muets.
Lu parole est une fonction à part. Dans toutes les autres , qui sont , comme celle-ci , du domaine de la vie relative , l’intelligence commande , l’organe exécute , et l’acte volontaire est consommé.
Des lois plus compliquées , des conditions plus nombreuses président à l’exercice de la parole , par la raison que ce n’est pas seulement une fonction , mais encore un art d’imitation. D’où il suit que l’homme a besoin du commerce de ses semblables pour lui communiquer cet art , du concours d’un autre organe , de l’organe auditif, pour lui en faire entendre les premières leçons , de la faculté d’imiter pour lui en faciliter les répétitions , et du degré d’intelligence accordé à son espèce pour le lui faire comprendre , et lui en fournir les matériaux , qui sont les idées.
Voilà pourquoi la parole, comme expression raisonnée de la pensée , est interdite aux animaux , même à ceux dont l’organisation physique se rapproche le plus de la nôtre , tels que les quadrumanes.
(1) Extrait des Mémoires de l’Académie royale de médecine^ Pari# 1828, tome I.
De là aussi procède le mutisme auquel le' manque d’idées condamne les idiots. Mais, de même que ceuxci ne sont pas tous muets , de même les muets par lésion des facultés mentales ne sont pas toujours et nécessairement des idiots. Si du dernier degré de l’idiotisme établi sur l’oblitération des facultés intellectuelles , on descend au premier, qui consiste dans une légère asthénie de ces mêmes facultés , on trouve une intelligence lourde, peu étendue, mais enfin perfectible. Il peut même se faire , et la perfectibilité est alors encore moins douteuse , que l’entendement ne soit lésé que dans l’une ou quelques-unes de ses fonctions , telles que l’attention, la mémoire, l’imitation.
Dans l’un comme dans l’autre de ces deux modes de lésion intellectuelle , l’individu qui en est atteint peut être privé plus ou moins complètement de l’exercice de la parole. C’est précisément de cette espèce de mutisme, et de la lésion mentale qui le produit et le complique , que j’aurai l’honneur d’entretenir quelques instants cette illustre assemblée. Pour ne pas fatiguer son attention par les détails d’une subdivision minutieuse, je confondrai dans la même description ces deux états , général ou partiel, de débilité mentale qui rend muets les individus dont le sort va nous occuper. Je dois prévenir aussi que le tableau que je vais en offrir a été composé seulement d’après ceux d’entre eux qui ont été soumis à mes observations ou à mes soins , vers cette époque du jeune âge qui s’étend depuis la deuxième enfance jusqu’à la révolution complète de la puberté.
Une prolongation des habitudes et de l’incapacité de l’enfance, une mobilité étourdissante, qui semble soustraire leurs sens , et particulièrement celui de l’audition,
SUR lE MUTISME.
à l’action des agents extérieurs , l’impossibilité d’exprimer le petit nombre de leurs idées autrement que par des signes naturels ou quelques mots tronqués , imparfaitement articulés , sans suite et sans liaison ; une aversion insurmontable pour toute espèce de travail mécanique , pour tout procédé d’instruction ; une attention superficielle et fugitive qui se dépense tout entière par les yeux ; enfin une intelligence dont toutes les opérations se trouvent concentrées dans le cercle des besoins physiques et des amusements de l’enfance ; tels sont les traits les plus généraux et les plus saillants sous lesquels se présente l’état intellectuel de ces sortes de muets.
Comme conséquence de cette impuissance d’attention, ou comme lésion concomitante, quelquefois même isolément, se fait remarquer une lésion assez singulière de la mémoire , en ce que , bien que grave et profonde , cette lésion n’est jamais générale. En effet, tandis que la mémoire se montre inhabile à recevoir ou à conserver un grand nombre d’impressions , beaucoup d’autres peuvent s’y graver fidèlement , comme les souvenirs des lieux , des choses , d’un châtiment , d’une récompense, ou de quelque événement dont la vue a été vivement frappée. C’est en effet par ce sens que s’opèrent dans le cerveau les sensations que la mémoire y conserve de préférence , au lieu que les impressions dont le sens auditif est la voie n’y laissent qu’une trace superficielle et fugitive.
J’ai eu pendant quelque temps sous les yeux une jeune fille qui était privée de la parole , uniquement par suite de cette amnésie partielle. Elle avait une telle, difficulté à garder le souvenir des mots qu’elle entendait , très-distinctement, prononcer, qu’il lui était im-