‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'auditionChapitre 51 sur 69 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Jeté sur ce globe sans forces physiques et sans idées innées, hors d’état d’obéir par lui-méme aux lois constitutionnelles de son organisation, qui l’appellent au premier rang du système des êtres, l’homme ne peut trouver qu’au sein de la société la place éminente qui lui fut marquée dans la nature , et serait , sans la civilisation, un des plus faibles et des moins intelligents des animaux ; vérité sans doute bien rebattue , mais qu’on n’a point encore rigoureusement démontrée. Les philosophes qui l’ont émise les premiers, ceux qui l’ont ensuite soutenue et propagée , en ont donné pour preuve l’état physique et moral de quelques peuplades errantes, qu’ils ont regardées comme non civilisées parce qu’elles ne l’étaient point à notre manière , et chez lesquelles ils ont été puiser les traits de l’homme dans le pur état de nature. Non, quoi qu’on en dise, ce n’est point là encore qu’il faut le chercher et l’étudier. Dans la horde sauvage la plus vagabonde , comme dans la nation de l’Europe la plus civilisée, l’homme n’est que ce qu’on le fait Tom. II. 28

434 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MOKAUX être ; nécessairement élevé par ses semblables , il en a contracté les habitudes et les besoins ; ses idées ne sont plus à lui ; il a joui de la plus belle prérogative de son espèce , la susceptibilité de développer son entendement par la force de l’imitation et l’influence de la société.

On devait donc chercher ailleurs le type de l’homme véritahlement sauvage , de celui qui ne doit rien à ses pareils , et le déduire des histoires particulières du petit nombre d’individus qui, dans le cours du xvii® siècle et au commencement du xv!!!®, ont été trouvés, à différents intervalles, vivant isolément dans les bois où ils avaient été abandonnés dès l’àge le plus tendre (l). Mais telle était, dans ces temps reculés, la marche défectueuse de l’étude de la science, livrée à la manie des explications , à l’incertitude des hypothèses et au travail exclusif du cabinet, que l’observation n’était comptée pour rien, et que ces faits précieux furent perdus pour l’histoire naturelle de l’homme. Tout ce qu’en ont laissé les auteurs contemporains se réduit à quelques détails insignifiants, dont le résultat le plus frappant et le plus général est que ces individus ne furent susceptibles d’aucun perfectionnement bien marqué : sans doute parce qu’on voulut appliquer à leur éducation, et sans égard pour la différence de leurs organes, le système ordinaire de l’enseignement social. Si cette application eut un -succès complet chez la fille sauvage trouvée en France vers le commencement du siècle dernier, c’est qu’ayant vécu dans les bois avec une compagne, elle devait déjà à cette simple association un certain développement de ses facultés intellectuelles, une véritable éducation, telle que l’admet Condillac (2), quand il suppose deux enfants abandonnés dans une solitude profonde et chez lesquels la seule influence de leur cohabitation doit donner essor à leur mémoire, à leur imagi- ' nation , et leur faire créer même un petit nombre de signes ;

(1) Linné en fait monter le nombre jusqu’à dix, et les présente comme formant une variété de l’espèce humaine.

(2) Essai sur l’origine des connaissances humaines, lU partie, sect. h®.

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