‹ Traité des maladies de l'oreille et de l'auditionChapitre 52 sur 69 · DU JEUNE SAUVAGE DE L’ AVEYRON · texte numérisé non relu

DU JEUNE SAUVAGE DE L’ AVEYRON

supposition ingénieuse, que Justifie pleinement l’histoire de cette même fille , chez laquelle la mémoire se trouvait développée au point de lui retracer quelques circonstances de son séjour dans les hois, et très en détail surtout la mort violente de sa compagne (1). Dépourvus de ces avantages, les autres enfants trouvés dans un état d’isolement individuel n’apportèrent dans la société que des facultés profondément engourdies, contre lesquelles durent échouer, en supposant qu’ils furent tentés et dirigés vers leur éducation , tous les efforts réunis d’une métaphysique à peine naissante , encore entravée du préjugé des idées innées et d’une médecine dont les vues , nécessairement bornées par une doctrine toute mécanique, ne pouvaient s’élever aux considérations philosophiques des maladies de l’entendement. Éclairées du flambeau de l’analyse, et se prêtant l’une à l’autre un mutuel appui, ces deux sciences ont, de nos jours, dépouillé leurs vieilles erreurs et fait des progrès immenses. Aussi avait-on lieu d’espérer que si jamais il se présentait un individu pareil à ceux dont nous venons de parler, elles déploieraient pour son développement physique et moral toutes les ressources de leurs connaissances actuelles ; ou que du moins , si cette application devenait impossible ou infructueuse, il se trouverait, dans ce siècle d’observation, quelqu’un qui, recueillant avec soin l’histoire d’un être aussi étonnant, déterminerait ce qu’il est, et déduirait de ce qui lui manque la somme jusqu’à présent incalculée des

(1) Cette fille fut prise en 1731, dans les environs de Châlons-sur-Marne, et élevée dans un couvent de religieuses sous le nom de M““ Leblanc. Elle raconta , quand elle sut parler, qu’elle avait vécu dans les bois avec une compagne, et qu’elle l’avait malheureusement tuée d’un violent coup sur la tête, un jour qu’ayant trouvé sur leurs pas un chapelet, elles s’en disputèrent la possession exclusive. (Racine, ^oéme de la Religion.)

Cette histoire, quoiqu’elle soit une des plus circonstanciées , est néanmoins si mal faite, que si l’on en retranche d’abord ce qu’il y a d’insignifiant et puis ce qu’il y a d’incroyable, elle n’offre qu’un très-petit nombre de particularités dignes d’être notées, et dont la plus remarquable est la faculté qu’avait cette jeune sauvage de se rappeler son état passé.

436 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX connaissances et des idées que l'homme doit à son éducation. Oserai-je avouer que je me suis proposé l’une et l’autre de ces deux graudes entreprises? Et qu’on ne me demande point si j’ai remplf mon but ; ce serait là une question bien prématurée, à laquelle je ne pourrai répondre qu’à une époque encore très-éloignée. Néanmoins, je l’ensse attendue en silence, sans vouloir occuper le public de mes travaux, si ce n’avait été pour moi un besoin autant qu’une obligation de prouver, par mes premiers succès, que l’enfant sur lequel je les ai obtenus n’est point, comme on le croit généralement, un imbécile désespéré, mais un être intéressant, qui mérite, sous tous les rapports, l’attention des observateurs et les soins particuliers qu’en fait prendre une administration éclairée et philanthropique.

Des premiers développements du jeune sauvage de l’Avetjron,

Un enfant de onze à douze ans , qu’on avait entrevu quelques années auparavant dans les bois de la Canne, entièrement nu , cherchant des glands et des racines dont il faisait sa nourriture, fut, dans les mômes lieux, et vers la fin de l’an vu, rencontré par trois chasseurs, qui s’en saisirent au moment où il grimpait sur un arbre pour se soustraire à leur poursuite. Conduit dans un hameau du voisinage, et confié à la garde d’une veuve, il s’évada au bout d’une semaine, et gagna les montagnes , où il erra pendant les froids les plus rigoureux de l’hiver, revêtu plutôt que couvert d’une chemise en lambeaux, se retirant pendant les nuits dans des lieux solitaires, se rapprochant le jour des villages voisins, menant ainsi une vie vagabonde jusqu’au jour où il entra de son propre mouvement dans une maison habitée du canton de Saint-Sernin. Il y fut repris, surveillé et soigné pendant deux ou trois jours , transféré de là à l’hospice de Saint-Afrique, puis à Rhodez, où il fut gardé plusieurs mois. Pendant le séjour qu’il a fait dans ces différents endroits, on l’a vu toujours également farouche, impatient et

. DU JEUNE SAUVAGE DE L’aVEYRON. 437 mobile, chercher continuellement à s’échapper, et fournir matière aux observations les plus intér(fssantes , recueillies par des témoins dignes de foi, et que je n’oublierai pas de rapporter dans les articles de cet essai où elles pourront ressortir avec plus d’avantage (l).

Ün ministre protecteur des sciences crut que celle de l’homme moral pourrait tirer quelques lumières de cet événement.

Des ordres furent donnés pour que cet enfant fût amené à Paris ; il y arriva vers la fin de l’an viii, sous la conduite d’un pauvre et respectable vieillard qui, obligé de s’en séparer peu de temps après, promit de revenir le prendre et de lui servir de père, si jamais la société venait à l’abandonner.

Les espérances les plus brillantes et les moins raisonnées avaient devancé à Paris le sauvage de V Aveyron (2). Beaucoup de curieux se faisaient une joie de voir quel serait son étonnement à la vue de toutes les belles choses de la capitale. D’un autre côté, beaucoup de personnes, recommandables d’ailleurs par leurs lumières , oubliant que nos organes sont d’autant moins flexibles et l’imitation d’autant plus difficile que l’homme est plus éloigné de la société et de l’époque de son premier âge, crurent que l’éducation de cet individu ne serait l’affaire que de quelques mois, et qu’on l’entendrait bien-

- (1) Tout ce que je viens de dire et ce que je dirai par la suite sur l’iiistoire de cet enfant, avant son séjour à Paris, se trouve garanti par les rapports officiels des citoyens Guiraud et Constant de Saint-Estève , commissaires du gouvernement, le premier près ie canton de Saint-Afrique, le second près celui de Samt-Sernin, et par les observations du citoyen Bonatêrre , professeur d’histoire naturelle à l’école centrale du département de l’Aveyron, consignées très en détail dans Notice historique sur le sauvage de l’Aveyron, Paris, an viii.

(2) Si, par rexpressiondesaMî)o!ÿe,onaentendn jusqu’à présent l’homme peu civilisé, on conviendra que celui qui ne l’est en aucune manière mérite plus rigoureusement encore cette dénomination. Je conserverai donc à celui-ci le nom par lequel on l’a toujours désigné , jusqu’à ce que j’aie rendu compte des motifs qui m’ont déterminé à lui en donner un

438 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX • tôt doRBer sur sa vie passée les renseignements les plus piquants. Au lieu de tout cela, que vit-on? un enfant d’une malpropreté dégoûtante , affecté de mouvements spasmodiques et souvent convulsifs, se balançant sans relâche, comme certains animaux de la ménagerie , mordant , égratignant ceux qui le contrariaient , ne témoignant aucune espèce d’affection à ceux qui le servaient , enfin indifférent à tout, et ne donnant de l’attention à rien. On conçoit facilement qu’un être de cette nature dut exciter une curiosité momentanée. On accourut en foule , ou le vit sans l’observer, on le jugea sans le connaître, et l’on n’en parla plus. Au milieu de cette indifférence. générale , les administrateurs de l’institution nationale des sourdsmuets et son célèbre directeur n’oublièrent point que la société, en attirant à elle ce jeune infortuné, avait contracté envers lui des obligations indispensables, qu’il leur appartenait de remplir. Partageant alors les espérances que je fondais sur un traitement médical , ils décidèrent que cet enfant serait confié à mes soins.

Mais , avant de présenter les détails et les résultats de cette mesure, il faut exposer le point d’où nous sommes partis, rappeler et décrire cette première époque , pour mieux apprécier celle à laquelle nous sommes parvenus, et, opposant ainsi le passé au présent , déterminer ce qu’on doit attendre de l’avenir. Obligé donc de revenir sur des faits déjà connus, je les exposerai rapidement, et pour qu’on ne me soupçonne pas d’avoir exagéré, dans le dessein de les faire ressortir, ceux que je veux leur opposer, je me permettrai de rapporter ici d’une manière très -analytique la description qu’en fit à une société savante, et dans une séance où j’eus l’honneur d’être admis, un médecin aussi avantageusement connu par son génie observateur que par ses, profondes connaissances dans les maladies de l’intellect.

Procédant d’abord par l’exposition des fonctions sensoriales du jeune sauvage , le citoyen Pinel nous présenta ses sens réduits à un tel état d’inertie, que cet infortuné se trouvait sous

DÜ JEUNE SAÜVAÔE DE L AVEYRON. 439 ce rapport bien inférieur à quelques - uns de nos animaux domestiques : ses yeux sans üxité, sans expression , errant vagUèment d’un objet à l’autre , sans jamais s’arrêter à aucun ; si peu instruit d’ailleurs, et si peu exercé par le toucherj qü’il ne distinguait point un objet en relief d’avec un corps en peinture ; l’organe de l’ouïe insensible aux bruits les plus forts, comme à la musique la plus touchante , celui de la voix réduit à un état complet de mutité, et ne laissant échapper qu’un son guttural et uniforme; l’odorat si peu cultivé, qu’il recevait avec la même indifférence l’odeur des parfums et l’exhalaison fétide des ordures dont sa couche était pleine ; enfin, l’organe du toucher restreint aux fonctions mécaniques de l’appréhension des corps.

Passant ensuite à l’état des fonctions intellectuelles de cet enfant, l’auteur du rapport nous le présenta incapahle d’attention ( si ce n’est pour l’objet de ses besoins), et conséquemment de toutes les opérations de l’esprit qu’entraîne cette faculté , dépourvu de mémoire , de jugement et d’aptitude à l’imitation, et tellement borné, dans les idées même relatives à ses besoins, qu’il n’était point encore parvenu à ouvrir une porte ni à monter sur une chaise pour atteindre les aliments qu’on élevait hors de la portée de sa main ; enfin , dépourvu de tout moyen de communication, n’attachant ni expression, ni intention aux gestes et aux mouvements de son corps , passant avec rapidité et sans aucun motif présumable d’une tristesse apathique aux éclats de rire les plus immodérés , insensible à toute espèce d’affections morales. Son discernement n’était qu’un calcul de gloutonnerie, son plaisir une sensation agréable des organes du goût, son intelligence la susceptibilité de produire quelques idées incohérentes relatives à ses besoins , toute son existence , en un mot , une vie purement animale.

Rapportant ensuite plusieurs histoires recueillies à Bicôtre d’enfants irrévocablement atteints d’idiotisme , le citoyen Pinel établit entre l’état de ces malheureux et celui que présentait l’enfant qui nous occupe , les rapprochements les plus rigoti-

440 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX reux, qui donnaient nécessairement pour résultat une identité parfaite entre ces jeunes idiots et le sauvage de l’Aveyron. Cette identité menait nécessairement à conclure qu’atteint d’une maladie jusqu’à présent regardée comme incurable , il n’était susceptible d’aucune espèce de sociabilité et d’instruction. Ce fut aussi la conclusion qu’en tira le citoyen Pinel , et qu’il accompagna néanmoins de ce doute philosophique répandu dans tous ses écrits, et que met dans ses présages celui qui sait apprécier la science du pronostic et n’y voir qu’un calcul plus ou moins incertain de probabilités et de conjectures.

Je ne partageai point cette opinion défavorable, et, malgré la vérité du tableau et la justesse des rapprochements , j’osai concevoir quelques espérances. Je les fondais sur la double considération de la cause et de la curabilité de cet idiotisme apparent.

Je ne puis passer outre sans m’appesantir un instant sur deux considérations. Elles portent encore sur le moment présent ; elles reposent sur une série de faits que je dois raconter, et auxquels je me verrai forcé plus d’une fois de mêler mes réflexions. Si l’on donnait à résoudre ce problème de métaphysique : Déterminer quel serait le degré d’intelligence et la nature des idées d’un adolescent qui, privé dès son enfance de toute éducation, aurait vécu entièrement séparé des individus de son espèce, je me trompe grossièrement, ou la solution du problème se réduirait à ne donner à cet individu qu’une intelligence relative au petit nombre de ses besoins, et dépouillée par abstraction de toutes les idées simples et complexes que nous recevons par l’éducation , et qui se combinent dans notre esprit de tant de manières, par le seul moyen de la connaissance des signes.

Eh bien, le tableau moral de cet adolescent serait celui du sauvage de l’Aveyron, et la solution du problème donnerait la mesure et la cause de l’état intellectuel de celui-ci. Mais, pour admettre encore avec plus de raison l’existence de cette cause , il faut prouver qu’elle agit depuis nombre d’années , et

DD .TETJWE SAÜVAGE DE l’aVEYROH. répondre à l’objection que l’on pourrait me faire, et que l’on m’a déjà faite , que le prétendu sauvage n’était qu’un pauvre imbécile , que des parents dégoûtés avaient tout récemment abandonné à l’entrée de quelque bois. Ceux qui se sont livrés à une pareille supposition n’ont point observé cet enfant peu de temps après son arrivée à Paris. Ils auraient vu que toutes ses habitudes portaient l’empreinte d’une vie errante et solitaire ; aversion insurmontable pour la société et ses usages, nos habillements , nos meubles , le séjour de nos appartements , la préparation de nos mets ; indifférence profonde pour les objets de nos plaisirs et de nos besoins factices ; goût passionné pour la liberté des champs , si vif encore dans son état actuel, malgré ses besoins nouveaux et ses affections naissantes, que, pendant un court séjour qu’il a fait à Montmorency, il se serait infailliblement évadé dans la forêt , sans les précautions les plus sévères, et que deux fois il s’est échappé de la maison des sourds-muets, malgré la surveillance de sa gouvernante ; locomotion extraordinaire, pesante à la vérité depuis qu’il porte des chaussures, mais toujours remarquable par la difficulté de se régler sur notre démarche posée et mesurée, et par la tendance continuelle à prendre le trot ou le galop ; habitude opiniâtre de flairer tout ce qu’on lui présente, même les corps que nous regardons comme inodores ; mastication non moins étonnante encore, uniquement exécutée par l’action précipitée des dents incisives, indiquant assez, par son analogie avec celle de quelques rongeurs, qu’à l’instar de ces animaux notre sauvage ne vivait le plus communément que de productions végétales. Je dis le plus communément, car il paraît, par le trait suivant, que dans certaines circonstances il aura fait sa proie de quelques petits animaux privés de vie. On lui présenta un jour un serin mort, et dans un instant l’oiseau fut dépouillé de ses plumes, grosses et petites, ouvert avec l’ongle, flairé et rejeté.

D’autres indices d’une vie entièrement isolée , précaire et vagabonde , se déduisent de la nature et du nombre de cica-

442 DÉVËLOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX trices dont le corps de cet enfant est couvert. Sans parler de celle qu’on voit au devant du cou, et dont je ferai mention ailleurs, comme appartenant à une autre cause et méritant une attention particulière, on en compte quatre sur la ligure , six le long du bras gauche , trois à quelque distance de l’épaule droite , quatre à la circonférence du pubis, une sur la fesse gauche, trois à une jambe et deux à l’autre, ce qui fait en somme vingt-trois cicatrices, dont les unes paraissent appartenir à des morsures d’animaux, et les autres à des déchirures, à des écorchures plus ou moins larges , plus ou moins profondes , témoignages nombreux et ineffaçables du long et total abandon de cet infortuné , et qui , considérés sous un point de vue plus général et plus philosophique , déposent autant contre la faiblesse et l’insuflisance de l’homme livré seul à ses propres moyens, qu’en faveur des ressources de la nature qui, selon des lois en apparence contradictoires , travaille ouvertement à réparer et à conserver ce qu’elle tend sourdement à détériorer et à détruire. Qu’on joigne à tous ces faits déduits de l’observation ceux non moins authentiques qu’ont déposés les habitants des campagnes voisines du bois où cet enfant a été trouvé, et l’on saura que dans les premiers jours qui suivirent son entrée dans la société, il ne se nourrissait que de glands, de pommes de terre et de châtaignes crues ; qu’il ne rendait aucune espèce de son ; que, malgré la surveillance la plus active, il parvint plusieurs fois à s’échapper; qu’il manifesta d’abord beaucoup de répugnance à coucher dans un lit , etc. L’on saura surtout qu’il avait été vu plus de cinq ans auparavant entièrement nu et fuyant à l’approche des hommes (l) , ce qui suppose qu’il était déjà, lors de sa première apparition , habitué à ce genre de vie , habitude qui ne pouvait être le résultat que de deux ans au moins de séjour dans des lieux inhabités. Ainsi cet enfant a passé dans une solitude absolue sept ans à peu près sur douze qui composaient l’âge qu’il paraissait avoir quand il

(1) Lettre du citoyen N . . insérée dans le Journal des Débats,

5 pluviôse an viu.

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fut pris dans le bois de la Caune. Il est donc probable et presque prouvé qu’il y a été abandonné à l’âge de quatre ou cinq ans , et que, si à cette époque il devait déjà quelques idées et quelques mots à un commencement d’éducation, tout cela se sera effacé de sa mémoire par suite de son isolement.

Voilà quelle me parut être la cause de son état actuel. On voit pourquoi j’en augurai favorablement pour le succès de mes soins. Eu effet, sous le rapport du peu de temps qu’il était parmi les hommes , le sauvage de l’Aveyron était bien moins un adolescent imbécile qu’un enfant de dix ou douze mois , et un enfant qui aurait contre lui des habitudes anti-sociales, une opiniâtre inattention, des organes peu flexibles , et une sensibilité accidentellement émoussée. Sous ce dernier point de vue, sa situation devenait un cas purement médical, et dont le traitement appartenait à la médecine morale , à cet art sublime créé en Angleterre par les Willis et les Chrichton , et répandu nouvellement eu France par les succès et les écrits du professeur Pinel. Guidé par l’esprit de leur doctrine, bien moins que parleurs préceptes, qui ne pouvaient s’adapter à ce cas imprévu, je réduisis à cinq vues principales le traitement moral ou l’éducation du sauvage de r Aveyron.

J*'® vüE. L’attacher à la vie sociale, en la lui rendant plus douce que celle qu’il menait alors, et surtout plus analogue à la vie qu’il venait de quitter.

II® VüE. Réveiller la sensibilité nerveuse par les stimulants les plus énergiques et quelquefois par les vives affections de l’âme.

IIP VUE. Étendre la sphère de ses idées, en lui donnant des besoins nouveaux , et en multipliant ses rapports avec les êtres environnants.

IV® VUE. Le conduire à l’usage de la parole, en déterminant l’exercice de l’imitation par la loi impérieuse de la nécessité.

V® VUE. Exercer pendant quelque temps sur les objets de ses besoins physiques les plus simples opérations de l’esprit ,

et en déterminer ensuite l’application sur les objets d’instruction.

5 I. F® VUE. L’attacher à la vie sociale en la lui rendant

plus douce que celle qu’il menait alors , et surtout plus

analogue à la vie qu’il venait de quitter.

Un changement brusque dans sa manière de vivre, les fréquentes importunités des curieux , quelques mauvais traitements, effets inévitables de sa cohabitation avec des enfants de son âge, semblaient avoir éteint tout espoir de civilisation. Sa pétulante activité avait dégénéré insensiblement en une apathie sourde , qui avait produit des habitudes encore plus solitaires. Aussi, à l’exception des moments où la faim l’amenait à la cuisine, on le trouvait presque toujours accroupi dans 1 un des coins du jardin, ou caché au deuxième étage, derrière quelques débris de maçonneries. C’est dans ce déplorable état que l’ont vu certains curieux de Paris, et que, d’après un examen de quelques minutes, ils Font jugé digne d’être envoyé aux petites-maisons : comme si la société avait le droit d’arracher un enfant à une vie libre et innocente , pour l’envoyer mourir d’ennui dans un hospice, y expier le malheur d’avoir trompé la curiosité publique. Je crus qu’il existait un parti plus simple et surtout plus humain ; c’était d’user envers lui de bons traitements et de beaucoup de condescendance pour ses goûts et ses inclinations. Madame Guérin , à qui l’administration a confié la garde spéciale de cet enfant , s’est acquittée et s’acquitte encore de cette tâche pénible avec toute la patience d’une mère et l’intelligence d’une institutrice éclairée. Loin de contrarier ses habitudes , elle a su, en quelque sorte , composer avec elles, et remplir par là l’objet de cette première indication.

Pour peu que l’on voulût juger de la vie passée de cet enfant par ses dispositions actuelles , on voyait évidemment qu’à Finstar de certains sauvages des pays chauds, celui-ci ne con-

DU JEUNE SAUVAGE DE l’aVEYRON. 445 courir les champs. Il fallut donc le rendre heureux à sa manière, en le couchant à la chute du jour, en lui fournissant abondamment des aliments de son goût , en respectant son indolence , et en l’accompagnant dans ses promenades ou plutôt dans ses courses en plein air , et cela quelque temps qu’il pût faire. Ces incursions champêtres paraissaient même lui être plus agréables quand il survenait dans l’atmosphère un changement brusque et violent : tant il est vrai que, dans quelque condition qu’il soit, l’homme est avide de sensations nouvelles. Ainsi, par exemple, quand on observait celui-ci dans l’intérieur de sa chambre , on le voyait se balançant avec une monotonie fatigante , diriger constamment ses yeux vers la croisée et les promener tristement dans le vague de l’air extérieur. Si alors un vent orageux venait à souffler , si le soleil caché derrière les nuages se montrait tout à coup éclairant plus vivement l’atmosphère, c’étaient de bruyants éclats de rire , une joie presque convulsive, pendant laquelle toutes ses inflexions, dirigées d’arrière en avant, ressemblaient beaucoup à une sorte d’élan qu’il aurait voulu prendre pour franchir la croisée et se précipiter dans le jardin. Quelquefois , au lieu de ces mouvements 'joyeux, c’était une espèce de rage frénétique; il se tordait les bras , s’appliquait les poings fermés sur les yeux , faisait entendre des grincements de dents, et devenait dangereux pour ceux qui étaient près de lui.

Un matin qu’il tombait abondamment de la neige et qu’il . était encore couché , il pousse un cri de joie en se réveillant, quitte le lit , court à la fenêtre , puis à la porte, va, vient avec impatience de l’une à l’autre, s’échappe à moitié habillé, et gagne le jardin. Là, faisant éclater sa joie par les cris les plus perçants, il court, se roule dans la neige, et, la ramassant par poignées , s’en repaît avec une incroyable avidité.

Mais ce n’était pas toujours d’une manière aussi vive et aussi bruyante que se manifestaient ses sensations à la vue de ces grands effets de la nature. Il est digne de remarque que, dans certains cas, elles paraissaient emprunter l’expression

446 DÉVELOPPEMEHTS PHYSIQUES ET MORAUX calme du regret et de la mélancolie : conjecture bien hasardée et bien opposée sans doute aux opinions des métaphysiciens, mais dont on ne pouvait se défendre, quand on observait avec soin et dans quelques circonstances ce jeune infortuné. Ainsi, lorsque la rigueur du temps chassait tout le monde du jardin , c’était le moment qu’il choisissait pour y descendre. Il en faisait plusieurs fois le tour , et finissait par s’asseoir sur le bord du bassin. Je me suis souvent arrêté pendant des heures entières, et avec un plaisir indicible, à l’examiner dans cette situation ; à voir comme tous ces mouvements spasmodiques et ce halancement continuel de tout son corps diminuaient, s’apaisaient par degrés, pour faire place à une attitude plus tranquille; et comme insensiblement ’sa ligure, insignifiante ou grimacière, prenait un caractère bien prononcé de tristesse ou de rêverie mélancolique , à mesure que ses yeux s’attachaient fixement sur la surface de l’eau , et qu’il y jetait lui-même , de temps en temps , quelques débris de feuilles desséchées. — Lorsque pendant la nuit, et par un beau clair de lune , les rayons de cet astre venaient à pénétrer dans sa chambre, il manquait rarement de s’éveiller et de se placer devant la fenêtre. Il restait là , selon le rapport-de sa gouvernante , pendant une partie de la nuit , debout immobile , le cou tendu , les yeux fixés sur la campagne éclairée par la lune et livré à une sorte d’extase contemplative , dont l’immobilité et le silence n’étaient interrompus que par une inspiration très-élevée , qui revenait à de longs intervalles, et qu’accompagnait presque toujours un petit son plaintif.— Il eût été aussi inutile qu’inhumain de vouloir contrarier ces dernières habitudes, et il entrait même dans mes vues de les associer à sa nouvelle existence, pour la lui rendre plus agréable. Il n’eaétait pa^ ainsi de celles qui avaient le désavantage d’exercer continuellement son estomac et ses muscles, et de laisser, par là, sans action la sensibilité des nerfs et les facultés du cerveau. Aussi dus-je m’attacher et parvins-je à la fin, par degrés, à rendre ses courses plus rares, ses repas moins copieux et

DU JEUMIS SAUVAGE DE UAVEYEON. 447 moins fréquents, son séjour au lit beaucoup moins long, et ses journées plus profitables à son instruction.

§ II. II® VUE. Réveiller la sensibilité nerveuse par les stimulants les plus énergiques et quelquefois par les vives affections de l’âme.

Quelques physiologistes modernes ont soupçonné que la sensibilité était en raison directe de la civilisation. Je ne crois pas que Ton en puisse donner une plus forte preuve que celle du peu de sensibilité des organes sensoriaux chez fe] sauvage de l’Aveyron. On peut s’en convaincre en reportant les yeux sur la description que j’en ai déjà présentée, et dont j’ai puisé les faits à la source la moins suspecte. J’ajouterai ici, relativement au même sujet, quelques-unes de mes observations les plus marquantes. Plusieurs fois, dans le cours de l’hiver, je l’ai vu, en traversant le jardin des sourds-muets, accroupi, à demi-nu, sur un sol humide , rester ainsi exposé pendant des heures entières à un vent froid et pluvieux. Ce n’est pas seulement pour le froid, mais encore pour une vive chaleur que l’organe de la peau et du toucher ne témoignait aucune sensibilité; il lui arrivait journellement, quand il était auprès du feu, et que des charbons ardents venaient à rouler hors de l’àtre, de les saisir avec les doigts, et de les replacer sans trop de précipitation sur des tisons enflammés. On l’a surpris plus d’une fois à la cuisine enlevant , de la même manière , des pommes de terre qui cuisaient dans l’eau bouillante ; et je puis assurer qu’il avait même en ce temps-là un épiderme fin et velouté (I). Je suis parvenu souvent à lui remplir de tabac les cavités extérieures du nez, sans provoquer l’éternument. Cela suppose qu’il n’existait entre l’organe de l’odorat,

( 1 ) /e lui présentai, dit un observateur qui l’a vu à Saint-Sernin, une grande quantité de pommes de terre : il se réjouit en les voyant , en prit dans ses mains et les jeta au feu i il les en retira un instant après, et les mangea toutes brûlantes.

448 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MOKAÜX très-exercé d’ailleurs, et ceux de la l'espiration et de la vue, aucun de ces rapports .sympathiques qui font partie constituante de la sensibilité de nos sens , et qui , dans ce cas-ci auraient déterminé l’éternument ou la sécrétion des larmes. Ce dernier effet était encore moins subordonné aux afections tristes de l’âme, et, malgré les contrariétés sans nombre, malgré les mauvais traitements auxquels l’avait exposé, dans les premiers mois, son nouveau genre de vie , jamais je ne l’avais surpris à verser des pleurs.— L’oreille était de tous les seng celui qui paraissait le plus insensible : on a su cependant que le bruit d’une noix ou de tout autre corps comestible de son goût, ne manquait jainais de le faire retourner. Cette observation est des plus vraies, et cependant ce même organe se montrait insensible aux bruits les plus forts et aux explosions des armes à feu. Je tirai près de lui un jour deux coups de pistolet ; le premier parut un peu l’émouvoir, le second ne lui fit pas seulement tourner la tête.

Ainsi, en faisant abstraction de quelques cas tels que celui-ci, où le défaut d’attention de la part de l’âme pouvait simuler un manque de sensibilité dans l’organe, on trouvait néanmoins que cette propriété nerveuse était singulièrement faible dans la plupart des sens. En conséquence il entrait dans mon plan de la développer partons lesmoyens possibles, et de préparer l’esprit à l’attention en disposant les sens càrecevoir des impressions plus vives. Des divers moyens que je mis en usage, l’effet de la chaleur me parut remplir lemieux cette indication. C’estune chose admisepar les physiologistes (i) et les politiques (2), que les habitants du Midi ne doivent qu’à l’action de la chaleur sur la peau cette sensibilité exquise si supérieure à celle des hommes du Nord. T

J’employai ce stimulus de toutes les manières; ce n’était pas

(1) Lacase, Idée de l’homme physique et moral. — Laroche , Analyse des fonctions du système nerveux. — Fouquet, article Sensibilité de l’Encyclopédie par ordre alphabétique, t

(2) JfowiesgwieM, Esprit des lois, livre xiv.

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assez qu’il fût vêtu, couché et logé bien chaudement; je lui lis donner tous les jours, et à une très-haute température, un bain de deux ou trois heures, pendant lequel on lui administrait avec la même eau des douches fréquentes sur la tête. Je ne remarquai point que la chaleur et la fréquence des bains fussent suivies de cet effet débilitant qu’on leur attribue. J 'aurais môme désiré que cela arrivât, bien persuadé qu’en pareil cas la perte des forces musculaires tourne au profit de la sensibilité nerveuse. Au moins, si cet effet subséquent n’eut point lieu, le premier ne trompa pas mon attente : au bout de quelque temps notre jeune sauvage se montrait sensible à l’action du froid, se servait de sa main pour reconnaître la température du bain, et refusait d’y entrer quand il n’était que médiocrement chaud. La même cause lui fit bientôt apprécier l’utilité des vêtements,

qu ilu’avaitsupportésjusque-làqu’avccbcaucoapd’impatience.

Lette utilité une fois connue, il n’y avait qu’un pas à faire pour le forcer à s’habiller lui-même. On > pariùnt au bout de quelques jours, en le laissant, chaque matin , expo.sé au froid a côté de ses habillements, jusqu’à ce qu’il sût lui-même s’en revêtir. Un expédient à peu près pareil suffit pour lui.donner en même temps des habitudes de propreté, au point que la certitude de passer la nuit dans un lit froid et humide l’accoutuma à se lever pour satisfaire à ses besoins.

Je fis joindre à l’administration des bains l’usage de frictions sèches le long de l’épine vertébrale, et même des chatouillements dans la région lombaire. Ce dernier moyen n’était pas un des moins excitants ; je me vis même contraint de le proscrire quand ses effets ne se bornèrent plus à produire des mouvements de joie, mais parurent s’étendre encore aux organes de la génération, et menacer d’une direction fâcheuse les premiers mouvements d’une puberté déjà trop précoce.

A ces stimulants divers je dus joindre encore ceux non moins excitants des affections de l’âme. Celles dont il était susceptible à cette époque se réduisaient à deux, lajoieetla colère. Je ne provoquais celle-ci qu’à des distances éloignées,

TOJI. II. 29

450 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX pour que l’accès en fût plus violent, et toujours avec une apparénce bien évidente de justice. Je remarquai quelquefois alors que, dans le fort de son emportement, ‘son intelligence semblait acquérir une sorte d’extension, qui lui fournissait pour le tirer d’affaire quelque expédient ingénieux. Une fois, que nous voulions lui faire prendre un bain qui n’était encore que médiocrement chaud , et que nos instances réitérées avaient violemment allumé sa colère, voyant que sa gouvernante était peu convaincue par les fréquentes épreuves qu’il faisait luimême de la fraîcheur de l’eau avec le bout de ses doigts, il se retourne vers elle avec vivacité , se saisit de sa main , et la lui plonge dans la baignoire.

Que je dise encore un trait de cette nature. Un jour qu’il était dans mon cabinet, assis sur une ottomane, je vinajn’asseoir à ses côtés, et placer entre nous une bouteille de Leyde légèrement chargée. Une petite commotion qu’il en avait reçue la veille lui en avait fait connaître l’effet. A voir l’inquiétude que lui causait l’approche de cet instrument, je crus qu’il allait l’éloigner en le saisissant par le crochet. Il prit un parti plus sage : ce fut de mettre ses mains dans l’ouverture de son gilet et de se reculer de quelques pouces, de manière que sa cuisse ne touchât pas au l’evètement extérieur de la bouteille. Je me rapprochai de nouveau, et la replaçai encore entre nous . Autre mouvement de sa part, autre disposition de la mienne. Ce petit manège continua jusqu’à ce que, rencoigné à l’extrémité de l’ottomane, se trouvant borné en arrière par la muraille, en avant par une table, et de mon côté par la fâcheuse machine, il ne lui fut plus possible d’exécuter un seul mouvement ; c’est alors que, saisissant le moment où j’avançais mon bras pour amener le sien, il m’abaissa très-adroitement le poignet sur le crochet de la bouteille ; j’en reçus la décharge.

Mais si quelquefois, malgré l’intérêt vif que m’inspirait ce jeune orphelin, je prenais sur moi d’exciter sa colère, jé Délaissais passer aucune occasion de lui procurer de la joie ; et certes il n’était besoin pour y réussir d’aucun moyen difficile ni coû-

Dü JEUHE SAUVAGE DE L’ AVEYRON. 451

teux ; uu rayon ds soleil reçu sur un miroir, réfléclii dans sa chambre et promené sur le plafond, un verre d’eau qu’on faisait tomber goutte à goutte et d’une certaine hauteur sur le bout de ses doigts pendant qu’il était dans le bain; alors aussi un peu de lait contenu dans une écuelle de bois que l’on plaçait à l’extrémité de sa baignoire , et que les oscillations de l’eau faisaient dériver peu à peu, au milieu des cris de joie, jusqu’à la portée de ses mains , voilà à peu près tout ce qu’il fallait pour récréer et réjouir souvent jusqu’à l’ivresse cet enfant de la nature.

Tels furent, entre une foule d’autres, les stimulants, tant physiques que moraux, avec lesquels je tâchai de développer la sensibilité de ses organes. J’en obtins, après trois mois, un excitement général de toutes les forces sensitives. Alors le toucher se montra sensible à l’impression des corps chauds ou froids , unis ou raboteux , mous ou résistants. Je portais en ce tempslà un pantalon de velours, sur lequel il semblait prendre plaisir à promener sa main. C’était avec cet organe explorateur qu’il s’assurait presque toujours du degré de cuisson de ses pommes de terre, quand, les retirant du fond du pot, avec une cuiller, il y appliquait ses doigts à plusieurs reprises, et se décidait, d’après l’état de la mollesse ou de la résistance qu’elles présentaient, à les manger ou à les rejeter dans l’eau bouillante. Quand on lui donnait un flambeau à allumer avec du papier, il n’attendait pas toujours que le feu eût pris à la mèche pour rejeter avec précipitation le papier, dont la flamme était encore bien éloignée de ses doigts. Si on l’excitait à pousser un corps tant soit peu résistant ou pesant, il lui arrivait quelquefois de le laisser là tout à coup, de regarder le bout de ses doigts, qui n’étaient assurément ni meurtris ni blessés, et de poser doucementla main dans l’ouverture de son gilet. L’odorat avaitaussi gagné à ce changement. La moindre irritation portée sur cet organe provoquait l’éternument, etjejugeai, par la frayeur dont il fut saisi la première fois que cela arriva, que c’était pour lui une chose nouvelle. Il alla de suite se jeter sur son lit. Le raffinement du sens du goût était encore plus marqué. Les aUments

452 DÉVELOPPEMEHTS PHYSIQUES ET MORAUX dont cet enfant se nourrissait peu de temps après son arrivée à Paris, étaient horriblement dégoûtants. Il les traînait dans tous les coins, et les pétrissait avec ses mains pleines d’ordures. Mais à l’époque dont je parle, il lui arrivait souvent de rejeter avec humeur tout le contenu de son assiette , dès qu’il y tombait quelque substance étrangère ; et lorsqu’il avait cassé ses noix sous ses pieds, il les nettoyait avec tous les détails d’une propreté minutieuse. Enfin les maladies, les maladies même, ces témoins irrécusables et fâcheux de la sensibilité prédominante de l’bomme civilisé, vinrent attester ici le développement de ces principes de la vie. Vers les premiers jours du printemps notre jeune sauvage eut un violent coryza, et quelques semaines après deux affections catarrhales presque successives.

Néanmoins ces résultats ne s’étendirent pas à tous les organes. Ceux de la vue et de l’ouïe n’y participèrent point, sans doute parce que ces deux sens, beaucoup moins simples que les autres , avaient besoin d’une éducation particulière et plus longue, ainsi qu’on le verra par la suite. L’amélioration simultanée des trois premiers sens par suite des stimulants portés sur la peau, tandis que ces deux derniers étaient restés stationnaires, est un fait précieux , digne d’être présenté à l’attention des physiologistes. Il semble prouver (ce qui paraît d’ailleurs assez vraisemblable) que les sens du toucher, de l’odorat et du goût ne sont qu’une modification de l’organe de la peau, tandis que ceux de l’ouïe et de la vue, moins extérieurs, revêtus d’un appareil physique des plus compliqués, se trouvent assujettis à d’autres règles de perfectionnement, et doivent en quelque sorte faire une classe séparée.

§ III. IIFVue. Étendre la sphère de ses idées en lui donnant

des besoins nouveaux et en multipliant ses rapports avec

les êtres environnan ts.

Si les progrès de cet enfant vers la civilisation , si mes succès pour les développements de son intelligence ont été jusqu’à présent si lents et si difficiles, je dois m’en prendre surtout

DU JEÛNE SAUVAGE DE e’ AVEYRON. 453 aux obstacles sans nombre que j’ai rencontrés. Pour remplir cette troisième vue, je lui ai présenté successivement des jouets de toute espèce ; plus d’une fois, pendant des heures entières, je me suis efforcé de lui en faire connaître l’usage, et j’ai vu avec peine que, loin de captiver son attention, ces divers objets finissaient toujours par lui donner de l’impatience, tellement qu il en vint au point de les cacher ou de les détruire quand l’occasion s’en présentait. C’est ainsi qu’après avoir longtemps renfermé dans une chaise percée un jeu de quilles qui lui avait attiré de notre part quelques importunités, il prit, un jour qu’il était seul dans la chambre, le parti de l’entasser dans le foyer, devant lequel on le trouva se chauffant avec gaieté à la flamme de ce feu de joie.

Cependant je parvins quelquefois à l’attacher à certains amusemeiits qui avaient du rapport avec les besoins digestifs. En voici un, par exemple, que je lui procurais souvent à la fin du repas. Quand jele menais dîner en ville, je disposais devant lui sans aucun ordre symétrique, etdans une position renversée, plusieurs petits gobelets d’argent, sous l’un desquels je plaçais uiî marron ; bien sûr d’avoir attiré son attention, je les soulevais l’un après l’autre, excepté celui qui renfermait le marron. Après lui avoir ainsi démontré qu’ils ne contenaient rien, et les avoir replacés dans le même ordre, j e l’invitais par signes à chercher à son tour; le premier gobelet sur lequel tombaient ses perquisitions était précisément celui sous lequel j’avais caché la petite récompense due à son attention. Jusque-là, ce n’était qu’un faihle effort de mémoire; mais insensiblement je rendais le jeu plus compliqué. Ainsi, après avoir, par le même procédé, caché un autre marron, je changeais l’ordre de tous les gobelets, d’une manière lente pourtant , afin que, dans cette inversion générale, il lui fût moins difficile de suivre des yeux, et par l’attention, celui qui recélait le précieux dépôt. Je faisais plus, je chargeais le dessous de deux ou trois de ces gobelets ; et son attention, partagée entre ces trois objets, ne les suivait pas moins dans leurs changements respectifs, en dirigeant vers

eux ses premières perquisitions. Ce n’est pas tout encore, car ce n’était pas là le seul but que je me proposais : ce jugement n’était tout au plus qu’un calcul de gourmandise. Pour rendre son attention moins intéressée et moins animale en quelque sorte, je supprimais de cet amusement tout ce qui avait du rapport avec ses goûts, et l’on ne mettait plus sous les gobelets que des objets non comestibles ; le résultat en était à peu près aussi satisfaisant, et cet exercice na présentait plus alors qu’un simple jeu de gobelets, non sans avantage pour provoquer de l’attention, du jugement et de la fixité dans ses regards.

A l’exception de ces sortes d’amusements, qui, comme celui-là, se liaient à ses besoins, il ne m’a pas été possible de lui inspirer du goût pour ceux de son âge. Je suis plus que certain que si je l’avais pu j’en aurais retiré de grands succès; et c’est une idée pour l’intelligence de laquelle il faut qu’on se souvienne de l’influence puissante qu’ont sur les premiers développements de la pensée les jeux de l’enfance , autant que les petites voluptés de l’organe du goût.

J’ai tout fait aussi pour réveiller ces dernières dispositions au moyen des friandises les plus convoitées par les enfants, et dont j'espérais me servir comme de nouveaux moyens de récompense, de punition, d’encouragement et d’instruction. Mais l’avèrsion qu’il témoigna pour toutes les substances sucrées et pour nos mets les plus délicats fut insurmontable; je crus devoir alors tenter l’usage des mets relevés, comme plus propres à exciter un sens nécessairement émoussé par des aliments grossiers. Je n’y réussis pas mieux, et je lui présentai en vain , dans les moments où il se trouvait pressé par la faim et la soif, des liqueurs fortes et des aliments épicés. Désespérant enfin de pouvoir lui inspirer de nouveaux goûts , je fis valoir le petit nombre de ceux auxquels il se trouvait borné, en les accompagnant de toutés les circonstances accessoires qui pouvaient accroître le plaisir qu’il trouvait à s’ y livrer. C’est dans cette intention que je l’ai souvent mené dîner en ville avec moi. èes jours-là il y avait à table collection complète de tous seS

DU JEUNE SAUVAGE DE u’aVEYROH. 455 mets les plus favoris. La première fois qu’il se trouva à pareille fête, ce furent des transports de joie qui allaient presque jusqu’à la frénésie. Sans doute il pensa qu’il ne souperait pas si bien qu’il venait de dîner ; car il ne tint pas à lui qu’il n’emportât le soir, en quittant la maison , un plat de lentilles qu’il avait dérobé à la cuisine. Je m’applaudis de cette première sortie. Je venais de lui procurer un pbaisir, je n’avais plus qu’à le répéter plusieurs, fois pour lui donner un besoin; c’est ce que j’effectuai. Je fis plus. J’eus soin de faire précéder ces sorties de certains préparatifs qu’il pût remarquer ; c’était d’entrer chez lui vers les quatre heures , mon chapeau sur la tète, sa chemise ployée à la main. Bientôt ces dispositions devinrent pour lui le signal du départ. A peine paraissais-je, que j’étais compris. On s’habillait à la hâte, et on me suivait avec de grands témoignages de contentement. Je ne donne point ce fait comme preuve d’une intelligence supérieure , et il n’est personne qui ne m’objecte que le chien le plus ordinaire en fait au moins autant. Mais , en admettant cette égalité morale, on est obligé d’avouer un grand changement ; et ceux qui ont vu le sauvflge de V Aveyron lors de son arrivée à Paris savent qu’il était fort inférieur, sous le rapport du discernement, au plus intelligent de nos animaux domestiques.

Il m’était impossible, quand je l’emmenais avec moi, de le conduire dans les rues. Il m'aurait fallu aller au frot avec lui, ou user des violences les plus fatigantes pour le faire marcher au pas avec moi. Nous fûmes donc obligés de ne sortir qu’en voiture. Autre plaisir nouveau, qui l’attachait de plus en plus à ses fréquentes sorties. En peu de temps, ces jours-là ne furent plus seulement des jours de fête au\que]s il se livrait avec la joie la plus vive, ce furent de vrais besoins, dont la privation, quand on mettait entre eux un intervalle un peu plus long , le rendait triste , inquiet et capricieux.

Quel surcroît de plpisir encore quand ces parties avaient lieu à la campagne ! Je l’ai conduit, il n’y a pas longtemps, dans la vallée de Montmorency, à la maison de campagne du

456 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX citoyen Lachabeaussière. C’était un spectacle des plus curieux, et j’oserai dire des plus touchants , de voir la joie qui se peignait dans ses yeux , dans tous les mouvements et l’habitude de son corps, à la vue des coteaux et des bois de cette riante vallée. Il semblait que les portières de la voiture ne pussent suffire à l’avidité de ses regards. Il se penchait tantôt vers l’une, tantôt vers l’autre, et témoignait la plus vive inquiétude quand les chevaux allaient plus lentement ou venaient à s’arrêter. Il passa deux jours à cette maison de campagne. Telle y fut l’influence des agents extérieurs de ces bois, de ces collines , dont il ne pouvait rassasier sa vue , qu’il parut plus que jamais impatient et sauvage, et qu’au milieu des prévenances les plus assidues et des soins les plus attachants , il ne paraissait occupé que du désir de prendre la fuite. Entièrement captivé par cette idée dominante, qui absorbait toutes les facultés de son esprit et le sentiment même de ses besoins, il trouvait à peine le temps de manger , et, se levant de table à chaque minute, il courait à la fenêtre pour s’évader dans le parc si elle était ouverte, ou, dans le cas contraire, pour contempler du moins à travers les carreaux tous ces objets vers lesquels l’entraînaient irrésistiblement les habitudes encore récentes , et peut-être même le souvenir d’une vie indépendante, heureuse et regrettée. Aussi pris-je la résolution de ne plus le soumettre à de pareilles épreuves. Mais, pour ne pas le sevrer entièrement de ses goûts champêtres , on continua de le mener promener dans quelques jardins du voisinage , dont les dispositions étroites et régulières n’ont rien de commun avec ces grands paysages dont se compose une nature agreste , et qui attachent si fortement l’homme sauvage aux lieux de son enfance. Ainsi madame Guérin le conduit quelquefois au Luxembourg , et presque journellement au jardin de l’Observatoire, où les bontés du citoyen Lemeri l’ont habitué à aller tous les jours goûter avec du lait.

Au moyen de ces nouvelles habitudes , de quelques récréations de son choix , et de tous les bons traitements enfin

DU JEUNE SAUVAGE DE l’aVEYRON. 457 dont on a environné sa nouvelle existence , il a fini par y prendre goût. De là est né cet attachement assez vif qu’il a pris pour sa gouvernante , et qu’il lui témoigne quelquefois de la manière la plus touchante. Ce n’est jamais sans peine qu’il s’en sépare , ni sans des preuves de contentement qu’il la rejoint. Une fois qu’il lui avait échappé dans les rues , il versa, en la revoyant, une grande abondance de larmes. Quelques heures après il avait encore la respiration haute , entrecoupée, et le pouls dans une sorte d’état fébrile. Madame Guérin lui ayant alors adressé quelques reproches , il en traduisit si bien le ton qu’il se remit à pleurer. L’amitié qu’il a pour moi est beaucoup plus faible , et cela doit être ainsi. Les soins que prend de lui madame Guérin sont tous de nature à être appréciés sur-le-champ, et ceux que je lui donne ne sont pour lui d’aucune utilité sensible. Cette différence est si véritablement due à la cause que j’indique , que j’ai mes heures pour être bien reçu. Ce sont celles quejamais je n’ai employées à son instruction quand je me rends chez lui. Par exemple, à l’entrée de la nuit , lorsqu’il vient de se coucher, son premier mouvement est de se mettre sur son séant pour que je l’embrasse, puis de m’attirer à lui en me saisissant le bras , pour me faire asseoir sur son lit. Ordinairement alors il me prend la main , la porte sur ses yeux , sur son front , sur l’occiput , et me la tient avec la sienne assez longtemps appliquée sur ces parties. D’autres fois il se lève en riant aux éclats, et se place vis-àvis de moi pour me caresser les genoux à sa manière , qui consiste à me les palper , à me les masser fortement dans tous les sens pendant plusieurs minutes, et puis , dans quelques cas , à y appliquer ses lèvres à deux ou trois reprises. On en dira ce qu’on voudra , mais j’avouerai que je me prête sans façon à tous ces enfantillages. Peut-être serai-je entendu , si l’on se souvient de l’influence majeure qu’ont sur l’esprit de l’enfant ces complaisances inépuisables , ces petits riens officieux que la nature a mis dans le cœur d’une mère , qui font éclore les premiers sourires et naître les premières joies de la vie.

§ IV. IV'’ VüE. Le conduire à l’usage de la parole en déterminant l’exercice de l’imitation par la loi impérieuse

de la nécessité.

Si j’avais voulu ne produire que des résultats heureux , j’aurais supprimé de cet ouvrage cette quatrième vue, les moyens q^ue j’ai mis en usage pour la remplir, et le peu de succès que j’en ai obtenu. Mais mon but est bien moins de donner l’histoire de mes soins que celle des premiers développements moraux du sauvage de l’Aveyron , et je ne dois rien omettre de ce qui peut y avoir le moindre rapport. Je serai même obligé de présenter ici quelques idées théoriques; j’espère qu’on me les pardonnera, en voyant l’attention que j’ai eue de ne les appuyer que sur des faits , et reconnaissant la nécessité où je me trouve de répondre à ces éternelles objections : Le sauvage parle-t-il? S’il n’est pas sourd , pourquoi ne parle-t-il pas ?

On conçoit aisément qu’au milieu des forêts et loin de la société, de tout être pensant, le sens de l’ouïe de notre sauvage n’éprouvait d’autres impressions que celles que faisaient sur lui un petit nombre de bruits, et particulièrement ceux qui se liaient à ses besoins physiques. Ce n’était point là cet organe qui apprécie les sons, leur articulation et leurs combinaisons. Ce n’était qu’un simple moyen de conservation individuelle, qui avertissait de l’approche d’un animal dangereux ou de la chute de quelque fruit sauvage. Voilà sans doute à quelle fonction se bornait l’ouïe, si l’on en juge par le peu ou la nullité d’action qu’avaient sur cet organe, il y a un an, tous les sons et les bruits qui n’intéressaient pas les besoins de l’individu, et par la sensibilité exquise que ce sens témoignait pour ceux au contraire qui y avaient quelque rapport. Quand on épluchait à son insu, et le plus doucement possible, un marron , une noix , quand on touchait seulement à la clef de la porte qui le tenait captif, il ne manquait jamais de se retourner brusquement , et d’accourir vers l’endroit d’où partait le bruit : si l’organe de l’ouïe ne témoignait pas la même

DU JEUNE SAUVAGE DE l’AVEYEON. 459 susceptibilité pour les sons de la voix , pour l’explosion même des armes à feu, c’est qu’il était nécessairement peu sensible et peu attentif à toute autre impression qu’à celle dont il s’était fait une longue et exclusive habitude (1). On conçoit donc pourquoi l’oreille, très -apte à percevoir certains bruits, même les plus légers, le doit être très-peu à apprécier l’articulation des sons. D’ailleurs, il ne suffit pas, pour parler, de percevoir le son de la voix, il faut encore apprécier l’articulation de ce son ; deux opérations bien distinctes, et qui exigent de la part de l’organe des conditions différentes. 11 suffit, pour la première, d’un certain degré de sensibilité du nerf acoustique; il faut, pour la seconde, une modification spéciale de cette même sensibilité. On peut donc, avec des oreilles bien organisées et bien vivantes, ne pas saisir l’articulation des

(1) J’observerai, pour donner plus de forceà cette assertion, qu’à mesure que l’homme s’éloigne de son enfance, l’exercice de ses sens devient de jour en jour moins universel. Dans le premier âge de sa vie, il veut tout voir, tout toucher; il porte à la bouche tous les corjjs qu’on lui présente; le moindre bruit le fait tn -.saillit ses sens s’arrêtent sur tous les objets, même sur ceux qui n’ont aucun rapport commun avec ses besoins. A mesure qu’il s’éloigne de cette époque . qui est en quelque sorte celle de l’apprentissage des sens, les objets ne le frappent qu’autant qu’ils se rappoi'tent à ses appétits, à ses habitudes ou à ses inclinations. Alors même il arrive souvent qn’il n’y a qu’un ou deux de ses sens qui réveillent son attention. C’est un musicien prononcé qui, attentif à tout ce qu’il entend, est indifférent à tout ce qu’il voit. Ce sera, si l’on veut, un botaniste et un nimci lOoiste exclusifs qui, dans un champ fertile en objets de leurs recherches, ne voient, le second que des minéraux, et le premier que des productions végétales. Ce sera lin mathématicien sans oreilles, qui dira au sortir d’une pièce de Racine : Qu’est-ce que tout cela prouve P Si donc, après les premiers temps de l’enfance, l’attention ne se porte naturellement que sur les objets qui ont avec nos goûfsdes rapports connus ou pressentis, on conçoit pourquoi notre jeune sauvage, n’ayant qu’un petit nombre de besoins , ne devait exercer ses sens que sur un petit nombre d’objels. Voiià, si je ne me trompe, ta cause de cette inattention absolue, qui frappait tout le monde lors de son arrivée à Paris, et qui, dans le moment actuel, adisparu presque complètement, parce qu’on lui a fait sentir la liaison qu’ont avec lui tous les nouveaux objets qui l’entourent.

4fiO DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX mots. On trouve parmi les crétins beaucoup de muets, et qui pourtant ne sont pas sourds. Il y a parmi les élèves du citoyen Sicard deux ou trois enfants qui entendent parfaitement le son de l’horloge, un claquement de mains, les tons les plus bas de la flûte et du violon , et qui cependant n’ont jamais pu imiter la prononciation d’un mot, quoique articulé très-haut et très-lentement. Ainsi, l’on pourrait dire que la parole est une espèce de musique à laquelle certaines oreilles, quoique bien constituées d’ailleurs , peuvent être insensibles. En sera-t-il de même de l’enfant dont il est ici question? Je ne le pense pas , quoique mes espérances reposent sur un petit nombre de faits. Il est vrai que mes tentatives à cet égard n’ont pas été nombreuses, et que , longtemps embarrassé sur le parti que j’avais à prendre, je m’en suis tenu au rôle d’observateur. Voici donc ce que j’ai remarqué. Dans les quatre ou cinq premiers mois de son séjour à Paris , le sauvage de l’Aveyron ne s’est montré sensible qu’aux diflérents bruits qui avaient avec lui les rapports que j’ai indiqués; dans le courant de frimaire, il a paru entendre la voix humaine; et lorsque, dans le corridor qui avoisine sa chambre, deux personnes s’entretenaient à haute voix, il lui arrivait souvent de s’approcher de la porte pour s’assurer si elle était bien fermée, et de rejeter sur elle une porte battante intérieure, avec rattention de mettre le doigt sur le loquet, pour en assurer encore mieux la fermeture. Je remarquai quelque temps après qu’il distinguait la voix des sourds-muets, ou plutôt ce cri guttural qui leur échappe continuellement dans leurs jeux. Il semblait même reconnaître l’endroit d’où partait le son : car s’il l’entendait en descendant l’escalier, il ne manquait jamais de remonter, ou de descendre plus précipitamment , selon que ce cri partait d’en bas ou d’en haut. Je fis au commencement de nivôse une observation pins intéressante. Un jour qu’il était dans la cuisine, occupé à faire cuire des pommes de terre, deux personnes se disputaient vivement derrière lui, sans qu’il parût y faire la moin-

DU JEUNE SAUVAGE DE l’aVEYRON. 461 dre attention. Une troisième survint, qui, se mêlant à la discussion, commençait toutes ses répliques par ces mots : Oh! c’est différent. Je remarquai que, toutes les fois que cette personne laissait éciïapper sou exclamation favorite oh! le sauvage de l’Aveyron retournait vivement la tête. Je lis le soir, à 1 heure de son coucher , quelques expériences sur cette intonation, et j’en obtins à peu près les mêmes résultats. Je passai en revue toutes les autres intonations simples, connues sous le nom de voyelles, et sans aucun succès; cette préférence pour l’o m’engagea à lui donner un nom qui se terminât par cette voyelle. Je lis choix de celui de Victor. Ce nom lui est resté; et quand on le prononce à haute voix, il manque rarement de tourner la tête ou d’accourir. C’est peut-être encore par la même raison que, parla suite, il a compris la signification delà négation non, dont je me sers souvent pour le faire revenir de ses erreurs , quand il se trompe dans nos petits exercices.

Au milieu de ces'développements lents, mais sensibles, de l’organe de l’ouïe, la voix restait toujours muette, et refusait de rendre les sons articulés que l’oreille paraissait apprécier ; cependant les organes vocaux ne présentaient, dans leur conformation extérieure, aucune trace d’imperfection, et il n’y avait pas lieu d’en soupçonner dans leur organisation intérieure. Il est vrai que l’on voit à la partie supérieure et antérieure du cou une cicatrice assez étendue, qui pourrait jeter quelque doute sur l’intégrité des parties subjacentes , si l’on n’était rassuré par l’aspect de la cicatrice : elle annonce , à la vérité, une plaie faite par un instrument tranchant ; mais, à voir son apparence linéaire, on est porté à croire que la plaie n’est quetégumenteuse, et qu’elle se sera réunie d’emblée, ou, comme l’on dit, par première intention. Il est à présumer qu’une main plus disposée que façonnée au crime aura voulu attenter aux jours de cet enfant, et que, laissé pour mort dans les bois , il aura dû aux seuls secours de la nature la prompte guérison de sa plaie ; ce qui n’aurait pu s’effectuer aussi heu-

462 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX reuseraent si les parties musculeuses et cartilagineuses de l’organe de la voix avaient été divisées. Ces considérations me conduisirent à penser, lorsque l’oreille commença à percevoir quelques sous, que si la voix ne les répétait pas, il ne fallait point en accuser une lésion organique. Mais la défaveur des circonstances , le défaut total d’exercice rendent nos organes inaptes à leurs fonctions ; et si ceux déjà faits à leurs usages sont si puissamment affectés par cette inaction , que sera-ce de ceux qui croissent et se développent sans qu’aucun agent tende à les mettre en jeu? Il faut dix-huit mois au moins d’une éducation soignée pour que l’enfant bégaye quelques mots , et l’on voudrait qu’un dur habitant des forêts, qui n’est dans la société que depuis quatorze ou quinze mois, dont il en a passé cinq ou six parmi des sourds-muets, fût déjà en état de parler! Non-seulement cela ne doit pas être, mais il faudra, pour parvenir à ce point important de son éducation, beaucoup plus de temps, beaucoup plus de peine qu’iln’enfaut au moins précoce des enfants. Celui-ci nesait rien, mais il possède à un degré éminent la susceptibilité de tout apprendre = penchant inné à l’imitation, flexibilité et sensibilité excessives de tous les organes , mobilité perpétuelle de la langue, consistance presque gélatineuse du larynx, tout, en un mot, tout concourt à produire chez lui ce gazouillement continuel, apprentissage involontaire de la voix, que favorisent encore la toux , l’éternument , les cris de cet âge et même les pleurs, les pleurs, qu’il faut considérer non-seulement comme les indices d’une vive excitabilité, mais encore comme un mobile puissant appliqué sans relâche et dans les temps les plus opportuns aux développements simultanés des organes de la respiration , de la voix et de la parole. Que l’on m’accorde ces grands avantages, et je réponds de leur résultat. Si l’on reconnaît avec moi que l’on ne doit plus y compter dans l’adolescence du jeune Victor, que l’on convienne aussi des ressources fécondes de la nature , qui sait se créer de nouveaux moyens d’éducation quand les causes accidentelles viennent à la priver de ceux qu’elle avait primitivement disposés. Voici du moins quelques faits qui peuvent le faire espérer.

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