DU JEUNE SAUVAGE DE E’AVEYROW
J’ai dit, dans l’énoncé de cette quatrième vue, que je me proposais de le conduire à l’usage de la parole e» déterminant Uexercice de l’imitation par la loi impérieuse de la nécessité. Convaincu, en effet, par les considérations émises dans ces deux derniers paragraphes, et par une autre non moins concluante que j’exposerai bientôt, qu’il ne fallait s’attendre qu’à un travail tardif de la part du larynx, je devais faire en sorte de l’activer par l’appât des objets nécessaires à ses besoins. J’avais lieu de croire que la voyelle o, ayant été la première entendue, serait la première prononcée, et je trouvai fort heureux pour mon plan que cette simple prononciation fût au moins , quant au son , le signe d’un des besoins les plus ordinaires de cet enfant. Cependant je ne pus tirer aucun parti de cette favorable coïncidence ; en vain, dans les moments où sa soif était ardente, je tenais devant lui un vase rempli d’eau, en criant fréquemment : eau , eau, eu donnant le vase à une personne qui prononçait le mot à côté de lui , et le réclamant moi-même , par ce moyen, le malheureux se tourmentait dans tous les sens, agitait ses bras autour du vase d’une manière presque convulsive, rendait une espèce de sifflement, et n’articulait aucun son. Il y aurait eu de l’inhumanité à insister davantage ; je changeai de sujet, sans cependant changer de méthode : ce fut sui' le mot lait que portèrent mes tentatives. Le quatrième jour de ce second essai, je réussis au gré de mes désirs, et j’entendis Victor prononcer distinctement, d’une manière un peu rude à la vérité, le mot lait, qu’il répéta presque aussitôt. C’était la première fois qu’il sortait de sa bouche un son articulé, et je ne l’entendis pas sans la plus vive satisfaction. Je fis néanmoins une l'éflexion qui diminua de beaucoup , à mes yeux , l’avantage de ce premier succès. Ce ne fut qu’au moment où, désespérant de réussir, je venais de verser le lait dans la tasse qu’il me présentait, que le mot lait lui échappa avec de grandes démonstrations de plaisir ; et ce ne fut encore qu’après que je lui en eus versé de nouveau , en manière de récompense , qu’il le prononça pour la seconde fois. On voit pourquoi ce mode de résultat était
464 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX loiR de remplir mes iutentions : le mot prononcé, au lieu d’être le signe du besoin, n’était, relativement au temps où il avait été articulé , qu’une vaine exclamation de joie. Si ce mot fût sorti de sa bouche avant la concession de la chose désirée , c’en était fait , le véritable usage de la parole était saisi par Victor, un point de communauté s’établissait entre lui et moi, et les progrès les plus rapides découlaient de ce premier succès : au lieu de tout cela, je ne venais d’obtenir qu’une expression, insignifiante pour luietinutilepour nous, du plaisir qu’il ressentait. A la rigueur, c’était bien un signe vocal , le signe de la possession de la chose; mais celui-là, je le répète, n’établissait aucun rapport entre nous ; il devait être bientôt négligé, par cela même qu’il était inutile aux besoins de l’individu et soumis à une foule d’anomalies , comme le sentiment éphémère et variable dont il était devenu l'indice. Les résultats subséquents de cette fâcheuse direction ont été tels que je les redoutais. Le n'était le plus souvent que dans la jouissance de la i-.hose que le mot lait se faisait entendre. Quelquefois il lui arrivait de le prononcer avant, et d’autres fois peu de temps après, mais toujours sans intention. Je n’attache pas plus d’importance à la répétition spontanée qu’il en faisait et qu’il en fait dans le courant de la nuit, quand il vient à s’éveiller. Après ce premier résultat, j’ai totalement renoncé à la méthode par laquelle je l’avais obtenu, attendant le moment où les localités me permettront de lui en substituer une autre, que je crois beaucoup plus efficace. J’abandonnai l’organe de la voix à l’inüuence de l’imitation, qui, bien que faible, n’est pourtant pas éteinte, s’il faut en juger par quelques petits progrès ultérieurs et spontanés.
Le mot lait a été, pour Victor, la racine de deux autres monosyllabes , la et U , auxquels certainement il attache encore moins de sens. 11 a, depuis peu, modifié le dernier, en y ajoutant un second l, et eu les prononçant tous les deux comme le gli de la langue italienne. On l’entend fréquemment répéter lli, lli, avec une inflexion de voix qui n’est pas sans douceur.
BU JEUNE SAUVAGE DE L’aVEYRON.
Il est étonnant que l mouillé, qui est pour les enfants une syllabe des plus difficiles à prononcer, soit une des premières qu’il ait articulées. Je ne serais pas éloigné de croire qu’il y a dans ce pénible travail de lalangue une sorte d’intention en faveur du nom de Julie , jeune demoiselle de onze à douze ans, qui vient passer les dimanches chez madame Guérin, sa mère. Il est certain que ce jour-là les exclamations lU, lU deviennent plus fréquentes, et se font même, au rapport de sa gouvernante, entendre , pendant la nuit , dans les moments où l’on a lieu de croire qu’il dort profondément. On ne peut déterminer au juste la cause et la valeur de ce dernier fait. Il faut attendre que la puberté plus avancée nous ait fourni , pour le classer et pour en rendre compte, un plus grand nombre d’observations. La dernière acquisition de l’organe de la voix est un peu plus considérable, et composée de deux syllabes qui eu valent bien trois par la manière dont il prononce la dernière. C’est l’exclamation oh Dieu! qu’il a apprise de Guérin, et qu’il laisse fréquemment échapper dans ses grandes joies. Il la prononce en supprimant Vu de Dieu, et en appuyant sur Vi comme s’il était double ; de manière qu’on l’entend crier distinctement : Oh Diie ! oh Diie ! L’o que l’on trouve dans cette dernière combinaison de son n’était pas nouveau pour lui , et j’étais parvenu, quelque temps auparavant, à le lui faire prononcer.
Voilà, quantàl’organe de la voix, le point où nous en sommes. On voit que toutes les voyelles, à l’exception de Vu, entrent déjà dans le petit nombre de sons qu’il articule, et que l’on y trouve que les trois consonnes l, d, e\, l mouillé. Ces progrès sont assurément bien faibles, si on les compare à ceux qu’exige le développement complet de la voix humaine ; mais ils m’ont paru suffisants pour garantir la possibilité de ce développement. J’ai dit plus haut les causes qui doivent nécessairement le rendre long et difficile. Il en est encore une qui n’y contribuera pas moins, et que je ne dois point passer sous silence : c’est la facilité qu’a notre jeune sauvage d’exprimer autrement que
466 DÉVELOPPEMEMTS PHYSIQUES ET MORAUX par la parole le petit nombre de ses besoins (l). Chacune de ses volontés se manifeste par les signes les pins expressifs, qui ont en quelque sorte comme les nôtres leim gradation et leur synonymie. L’heure de la promenade est-elle arrivée, il se présente à diverses reprises devant la croisée et devant la porte de sa chambre. S'il s’aperçoit alors que sa gouvernante n’est point prête, il dispose devant elle tous les objets nécessaires à sa toilette, et dans son impatience il va même jusqu’à l’aider à s’habiller. Cela fait, il descend le premier, et tire lui-même le cordon delà porte. Arrivé à l’Observatoire, son premier soin est de demander du lait ; ce qu’il fait en présentant une écuelle de bois, qu’il n’oublie jamais, en sortant, de mettre dans sa poche, et dont il se munit pour la première fois le lendemain d’un jour qu’il avait cassé, dans la môme maison et pour le môme usage, une tasse de porcelaine. Là encore, pour rendre complets les plaisirs de ses soirées, on a depuis quelque temps la bonté de le voiturer dans une brouette. Depuis lors , dès que l’envie lui en prend, si personne ne se présente pour la satisfaire, il rentre dans la maison, prend quelqu’un par le bras, le conduit dans le Jardin, et lui met entre les mains les branches de la brouette, dans laquelle il se place aussitôt ; si on résiste à cette invitation, il quitte le siège, revient aux branches de la brouette, la fait rouler quelques tours, et vient s’y placer de nouveau, imaginant sans doute que si ses désirs ne sont pas remplis, ce n’est pas faute de les avoir clairement manifestés.
S’agit-il de dîner, ses intentions sont encore moins douteuses : il met lui-même le couvert, et présente à Guérin les plats qu’elle doit descendre àla cuisine pour y prendre leurs aliments. Si c’est en ville qu’il dîne avec moi, toutes ses demandes s’adres.sent à la personne qui fait les honneurs de la table ;
(1) Mes observations confirment encore sur ce point important l’opinion de Condillac , qui dit , en parlant de l’origine du langage des sens ; « Le « langage d’action, alors si naturel, était un obstacle à surmonter : pouvait- (( on l’abandonner pour un autre dont on ne prévoyait pas les avantages, et .1, dont la difficulté se faisait si bien sentir ? »
DU JEUNE SAUVAGE DE l’ AVEYRON. 467
c’est toujours à elle qu’il se présente pour être servi. Si l’on fait semblant de ne pas l’entendre , il place son assiette à côté des mets qu’il dévore des yeux. Si cela ne produit rien, il prend une l’ourcbette, et en frappe deux ou trois coups sur le rebord du plat. Insiste-t-on encore, alors il ne garde plus de mesure, il plonge une cuiller on même sa main dans le plat, et en un clin d’œil il le vide en entier sur son assicLle. 11 n’est guère moins expressif dans la manière de témoigner les affections de son âme, surtout l’impatience et l’ennui. Nombre de curieux savent comment, avec plus de franchise naturelle que de politesse, il les congédie, lorsque, fatigué de la longueur de leur visite, il présente à chacun d’eux, et sans méprises, leur canne, leur chapeau, les pousse doucement vers la porte, qu’il referme de suite impétueusement sur eux (l). Pour compléter l’histoire de ce langage à pantomimes, il faut que je dise encore que Fictor l’entend avec autant de facilité qu’il le parle. Il suffit à BP"'’ Guérin, pour l’envoyer quérir de l’eau, de lui montrer la cruche, et de lui faire voir qu’elle est vide en donnant au vase une position renversée. Un procédé analogue suffit pour l’engager à me verser à boire quand nous dînons ensemble. Blais ce qu’il y a de plus étonnant dans la manière avec laquelle il se prête à ces moyens de communication, c’est qu’il n’est besoin d’aucune leçon préliminaire ni d’aucune convention réciproque pour se faire entendre : je m’en convainquis un jour par une expérience des plus concluantes. Je choisis entre une foule d’autres un objet pour lequel je m’assurai d’avance qu’il n’existait entre lui et sa gouvernante aucun signe indica-
(1) Il est digne de remarque que ce langage d’action lu t ont n 1 1 naturel , et que dès les premiers jours de son entrée dans la société il l’employait delà manière la plus expressive. « Quand il eut soif, diWe citoyen « Constans de Saint-Estève, qui l’a vu dans le commencement de cette « époque intéressante, il porta ses regards à droite et à gauche payant « aperçu une cruche, il mit ma main dans ia sienne, et me conduisit vers. Il la cruche, qu’il frappa de la main gauche pour me demander à boire. On « lui apporta du vin, qu’il dédaigna, en témoignant de l’impatience sur le « retard qu’on mettait à lui donner de l’eau.»
468 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQDES ET MORAUX teur. Tel était, par exemple, le peigne dont il se servait pour lui, et que je voulus me faire apporter. J’aurais été bien trompé si, en me hérissant les cheveux dans tous les sens, et lui présentant ainsi ma tête en désordre, je n’avais pas été compris; je le fus en effet, et j’eus aussitôt entre les mains ce que je demandais. Beaucoup de personnes ne voient dans ces procédés que la façon de faire d’un animal; pour moi, je l’avouerai, je crois y reconnaître dans toute sa simplicité le langage d’action , ce langage primitif de l’espèce humaine, originellement employé dans l’enfance des premières sociétés, avant que le travail de plusieurs siècles eût coordonné le système de la parole, et fourni à l’homme civilisé un second et sublime moyen de perfectionnement, qui fait éclore sa pensée même dans son berceau , et dont il se sert toute sa vie sans apprécier ce qu’il est par lui et ce qu’il serait sans lui, s’il s’en trouvait accidentellement privé, comme dans le cas qui nous occupe. Sans doute un jour viendra où des besoins plus multipliés feront sentir au jeune Victor la nécessité d’user de nouveaux signes. L’emploi défectueux qu’il a fait de ses premiers sons pourra bien retarder cette époque, mais non pas l’empêcher. Il n’en sera peut-être ni plus ni moins que ce qui arrive à l’enfant, qui d’abord balbutie le motpapa-sans y attacher aucune idée, s’en va le disant dans tous les lieux et en toute autre occasion , le donne ensuite à tous les hommes qu’il voit, et ne parvient qu’ après une foule de raisonnements et même d’abstractions à en faire une juste application.
§V. V® Vue. Exercer pendant quelque temps, sur les objets de ses besoins physiques , les plus simples opérations [de l’esprit, et en déterminer ensuite l’application sur des: objets d’instruction.
Considéré dans sa plus tendre enfance, et sous le rapport de son entendement, l’homme ne paraît pas s’élever encore audessus des autres animaux ; toutes ses facultés intellectuelles
DU JEUHE SAUVAGE DE E’aVEVROTÏ.
sont rigoureusement circonscrites dans le cercle étroit de ses besoins physiques ; c’est pour eux seuls que s’exercent les opérations de son'esprit. Il faut alors que l’éducation s’en empare et les applique à son instruction, c’est-à-dire, à un nouvel ordre de choses qui n’ont aucun rapport avec ses premiers besoins : de cette application découlent toutes ses connaissances, tous les progrès de son esprit, et les conceptions du génie le plus sublime. Quel que soit le degré de probabilité de cette idée , je ne la reproduis ici que comme le point de départ de la marche que j’ai suivie pour remplir cette dernière vue.
- Je n’entrerai pas dans les détails des moyens mis en usage pour exercer les facultés intellectuelles du sauvage de l’Aveyron sur les objets de ses appétits. Ces moyens n’étaient autre chose que des obstacles toujours croissants , toujours nouveaux, mis entre lui et ses besoins, et qu’il ne pouvait surmonter sans exercer continuellement son attention, sa mémoire , son jugement , et toutes les fonctions de ses sens (l ) .
(1) Il n’est pas inutile de faire remarquer que je n'ai éprouvé aucune difficulté pour remplir ce premier but. Toutes les fois qu’il s’agit de ses besoins , son attention , sa mémoire et son intelligence semblent l’élever au-dessus de lui-même; c’est une remarque qu’on a pu faire de tous les temps, et qui, si on l’eût lièureuseraent approfondie, eût conduit à prévoir un avenir heureux. Je ne crains pas de dire queje regarde comme une grande preuve d’intelligence d’avoir pu apprendre, au bout de six semaines de séjour dans la société, à préparer ses aliments avec tous les soins et les détails que nous a transmis le citoyen Bonnaterre. « Son occupation pendant son « séjour à Rodez , dit ce naturaliste, consistait à écosser des haricots; et « il remplissait cette tâche avec le degré de discernement dont serait sus- « ceptible l’homme le plus exercé. Comme il savait par expérience que ces (I sortes de légumes étaient destinés pour sa subsistance , aussitôt qu’on lui CI apportait une botte de tiges desséchées, il allait chercher une marmite, et <( établissait la scène de cette opération au milieu de l’appartement. Là il « distribuait ses matériaux le plus commodément possible ; le pot était « placé adroite, et les haricots à gauche; il ouvrait successivement les gous- « ses l’une après l’autre, avec une souplesse de doigts inimitable; il mettait « dans le pot les bonnes graines, et rejetait celles qui pétaient moisies ou tait chées ; si par hasard quelque graine lui échappait, il la suivait de l’œil, la
470 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX Ainsi se développèrent toutes les facultés qui devaient servir à son instruction , et il ne fallait plus que trouver les moyens les plus faciles de les faire valoir.
Je devais peu compter encore sur les ressources du sens de l’ouïe, et, sous ce rapport , le sauvage de V Aveyron n’était qu’un sourd-muet. Cette considération m’engagea à tenter la méthode d’enseignement du citoyen Sicard. Je commençai donc par les premiers procédés usités dans cette célèbre école , et dessinai sur une planche noire la figure linéaire de quelques objets dont un simple dessin pouvait le mieux représenter la forme ; tels qu’une clef et un marteau. J’appliquai à diverses reprises, et dans les moments où je voyais que j’étais observé, chacun de ces objets sur sa figure respective; et quand je fus assuré par là de lui en avoir fait sentir les rapports , je voulus me les faire apporter successivement, en désignant du doigt la figure de celui que je demandais. Je n’en obtins rien; j’y revins plusieurs fois, et toujours avec aussi peu de succès : ou il refusait ayec entêtement d’apporter celle des trois choses que j’indiquais, ou il apportait avec celle-là les deux autres, et me les présentait toutes à la fois. Je me persuadai que cela tenait à un calcul de paresse, qui ne lui permettait pas de faire en détail ce qu’il trouvait tout simple d’exécuter en une seule fois. Je m’avisai alors d’un moyen qui le força à détailler son attention sur chacun de ces objets. J’avais observé même depuis quelques mois qu’il avait un goût des plus prononcés pour l’arrangement ; c’était au point qu’il se levait quelquefois de son lit, pour remettre dans sa place accoutumée un meuble ou un ustensile quelconque, qui se trouvait accidentellement dérangé. Il poussait
n ramassait, et la mettait avec les autres. A mesure qu’il vidait les gousses, « il les empilait à côté de lui avec symétrie, et lorsque son travail était fini, B il enlevait le pot, y versait de l’eau, et le portait auprès du feu, dont il « entretenait l’activité avec les gousses qu’il avait entas-cco séparément. « Si le feu était éteint, il prenait la pelle, qu’il déposait entre les mains de « son surveillant, lui faisant signe d’en aller chercher dans le voisinage.»
DU JJËÜHE SAUVAGE DE e’avEYKOS. 47 (
ce goût plus loin encore pour les choses suspendues à la muraille : chacune avait son clou et son crochet particulier ; et quand il s’était fait quelque transposition entre ces objets, il n était pas tranquille qu’il ne l’eût réparée lui-même. Il n’y avait donc qu’à soumettre aux mêmes arrangements les choses sur lesquelles je voulais exercer son attention. Je suspendis au moyen d’un clou chacun des objets au bas de leur dessin, et je les y laissai quelque temps. Quand ensuite je vins à les enlever et à les donner à F*cifor, ils furent aussitôt replacés dans leur ordre convenable. Je recommençai plusieurs fois , et toujours avec les mêmes résultats. J’étais loin cependant de les attribuer à son discernement , et cette classification pouvait bien n’être qu’un acte de mémoire. Je changeai, pour m’en assurer, la position respective des dessins ; et je le vis, sans aucun égard pour cette transposition, suivre, pour l’arrangement des objets, le même ordre qu’auparavant. A la vérité, rien n’était si facile que de lui apprendre la nouvelle classification nécessitée par ce nouveau changement ; mais rien de plus difficile que de la lui faire raisonner. Sa mémoire seule faisait les frais de chaque arrangement. Je m’attachai à neutraliser en quelque sorte les secours qu’il en retirait. J’y parvins en la fatiguant sans relâche, par l’augmentation du nombre des dessins , et par la fréquence de leur inversion. Alors cette mémoire devint un guide insuffisant pour l’arrangement méthodique de tous ces corps nombreux; alors l’esprit dut avoir recours à la comparaison du dessin avec la chose. Quel pas difficile je venais de franchir, quand je vis notre jeune Victor attacher ses regards, et successivement, sur chacun des objets, en choisir un, et chercher ensuite la figure à laquelle il voulait le rapporter ; et j’en eus bientôt la preuve matérielle par l’expérience de l’inversion des figures, qui fut suivie, de sa part, de l’inversion méthodique des objets.
Ce résultat m’inspira les plus brillantes espérances ; je croyais n’avoir plus de difficultés à vaincre , quand il s’en présenta une des plus insurmontables, qui m’arrêta opiniâtrément,
472 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX et me força de renoncer à ma méthode. On sait qué, dans l’instruction du sourd-muet, on fait ordinairement succéder à ce premier procédé comparatif, un second beaucoup plus difficile. Après avoir bien fait sentir par des comparaisons répétées le rapport de la chose avec son dessin , on place autour de celui-ci toutes les lettres qui forment le mot dé l’objet représenté par la figure. Cela fait, on efface celle-ci, il ne reste plus que les signes alphabétiques. Le sourd-muet ne voit dans ce second procédé qu’un changement de dessin , qui continue d’être pour lui le signe de l’objet. 11 n’en fut pas de même de Victor, qui , malgré les répétition? les plus fréquentes , malgré l’exposition prolongée de la chose au-dessous de son mot, ne put jamais s’y reconnaître. Je n’eus pas de peine à me rendre compte de cette difficulté , et il me fut aisé de comprendre pourquoi elle était insurmontable. De la figure d’un objet à sa représentation alphabétique , la distance est immense, et d’autant plus grande pour l’élève , qu’elle se présente là aux premiers pas de l’instruction. Si les sourds-muets n’y sont pas arrêtés , c’est qu’ils sont de tous les enfants les plus attentifs et les plus observateurs : accoutumés, dès leur plus tendre enfance, à entendre et à parler par les yeux, ils sont plus que personne exercés à apprécier tons les rapports des objets visibles.
Il fallait donc chercher une méthode plus analogue aux facultés encore engourdies de notre sauvage, une méthode dans laquelle chaque difficulté vaincue l’élevât au niveau de la difficulté à vaincre. Ce fut dans cet esprit que je traçai mon nouveau plan ; je ne m’arrêterai pas à en faire l’analyse , on én jugera par l’exécution.
Je collai sur une planche de deux pieds carrés trois morceaux de papier, de forme bien distincte et de couleur bien tranchée. C’était un plan circulaire et rouge , un autre triangulaire et bleu, le troisième de figure carrée et de couleur noire. Trois morceaux de carton , également colorés et figurés , furent , au moyen d’un trou dont ils étaient percés dans leur milieu , et
DU JEUNE SAUVAGE DE l’ AVEYRON. 473
de clous disposés à cet effet sur la planche, furent, dis-je, appli(iué» cl laissés pendant quelques jours sur leurs modèles respectifs. Les ayant ensuite enlevés et présentés à Victor, ils furent replacés sans difficulté. Je m’assurai, en renversant le tableau, et changeant par là l’ordre des figures, que ces premiers résultats n’étaient point routiniers , mais dus à la comparaison. Au bout de quelques jours, je substituai un autre tableau à ce premier; j’y avais représenté les mêmes ligures, mais toutes d’une couleur uniforme. Dans le premier, l’élève avait, pour se reconnaître, le double indice des formes et des couleurs ; dans le second , il n’avait plus qu’un guide , la comparaison des formes. Presque en même temps je lui en présentai une troisième, où toutes les figures étaient égales, mais de couleur différente. Toujours mêmes épreuves et toujours mêmes résultats , car je compte pour rien quelques fautes d’attention. La facilité avec laquelle s’exécutaient ces petites comparaisons m’engagea à lui en présenter de nouvelles. Je fis des additions et des modifications aux derniers tableaux ; j’ajoutai à celui des figures d’autres formes beaucoup moins distinctes, et à celui des couleurs de nouvelles couleurs , qui ne différaient entre elles que par des nuances. Il y avait, par exemple, dans la première un parallélogramme un peu allongé, à côté d’un carré, et dans le second un échantillon bleu céleste à côté d’un bleu grisâtre. Il se présenta ici quelques erreurs et quelques incertitudes, mais qui disparurent au bout de quelques jours d’exercice.
Ces résultats m’enhardirent à de nouveaux changements , toujours plus difficiles chaque jour. J’ajoutais , je retranchais, je modifiais et provoquais de nouvelles comparaisons , de nouveaux jugements. A la longue , la multiplicité et les complications de ces petits exercices finirent par fatiguer son attention et sa docilité. Alors reparurent dans toute leur intensité ces mouvements d’impatience et de fureur qui éclataient si violemment au commencement de son séjour à Paris, lorsque surtout il se trouvait enfermé dans sa chambre. N’importe, il
474 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX me sembla que le moment était venu où il fallait ne plus apaiser ces mouvements par condescendance, mais les vaincre par énergie. Je crus donc devoir insister. Ainsi quand, dégoûté d’un travail (dont à la vérité il ne concevait pas lé but , et dont il était bien naturel qu’il se lassât) , il lui arrivait de prendre les morceaux de carton, de les jeter à terre avec dépit, et de gagner son lit avec fureur, je laissais passer une ou deux minutes , je revenais à la charge avec le plus de sangfroid possible , je lui faisais ramasser tous ces cartons éparpillés dans sa chambre , et ne lui donnais de répit qu’ils ne fussent placés convenablement. Mon obstination ne réussit que quelques jours , et fut à la fin vaincue par ce caractère indépendant. Ses mouvements de colère devinrent plus fréquents, plus violents , et simulèrent des accès de rage semblables à ceux dont j’ai déjà parlé ; mais avec cette différence frappante, que les effets en étaient moins dirigés vers les personnes que vers les choses. Il s’en allait alors, dans cet esprit destructeur, mordant ses draps, les couvertures de son lit, la tablette même de la cheminée , dispersant dans sa chambre les chenets , les cendres et les tisons enflammés , et finissant par tomber dans des convulsions qui avaient de commun avec celles de l’épilepsie une suspension complète des fonctions sensoriales. Force me fut de céder quand les choses en furent à ce point effrayant ; et néanmoins ma condescendance ne fit qu’accroître le mal , les accès en devinrent plus fréquents , et susceptibles de se renouveler à la moindre contrariété , souvent même sans cause déterminante. Mon embarras devint extrême. Je voyais le moment où tous mes soins n’auraient réussi qu’à faire de ce pauvre enfant un malheureux épileptique. Encore quelques accès , et la force de l’habitude établissait une maladie des plus affreuses et des moins curables. Il fallait donc y remédier au plus tôt, non par les médicaments, si souvent infructueux, non parla douceur, dont on n’avait plus rien à espérer , mais par un procédé perturbateur , à peu près pareil à celui qu’avait employé Boerhave
DU JEÜWE SAUVAGE DE L AVEYRON. 475 dans l’hôpital de Harleim. Je me persuadai bien que si le premier moyen dont j’allais faire usage manquait son effet, le mal ne ferait que s’exaspérer , et que tout traitement de la même nature deviendrait inutile. Dans cette ferme conviction, je fis choix de celui que je crus être le plus effrayant pour un être qui ne connaissait encore, dans sa nouvelle existence, aucune espèce de danger.
Quelque temps auparavant , madame Guérin , étant avec lui à l’Observatoire, l’avait conduit sur la plate-forme, qui est, comme on le sait , très-élevée. A peine est- il parvenu à quelque distance du parapet , que , saisi d’effroi et d’un tremblement universel, il revient à sa -gouvernante, le visage couvert de sueur, l’entraîne par le bras vers la porte ; et ne trouve un peu de calme que lorsqu’il est au pied de l’escalier. Quelle pouvait être la cause d’un pareil effroi? c’est ce que je ne rechercherai point. Il me suffisait d’en connaître l’effet, pour le faire servir à mes desseins. L’occasion se présenta bientôt dans un accès des plus violents, que j’avais cru devoir provoquer par la reprise de nos exercices. Saisissant alors le moment où les fonctions des sens n’étaient point encore suspendues, j’ouvre avec violence la croisée de sa chambre, située au quatrième étage , et donnant perpendiculairement sur de gros quartiers de pierre. Je m’approche de lui avec toutes les apparences de la fureur, et, le saisissant fortement par les hanches , je l’expose sur la fenêtre , la tête directement tournée vers le fond de ce précipice. Je l’eu retire quelques secondes après, pâle, couvert d’une sueur froide, les yeux un peu larmoyants , et agités encore de quelques légers tressaillements que je crus appartenir aux effets de la peur. Je le conduisis vers ses tableaux , je lui fis ramasser ses cartons, et j’exigeai qu’ils fussent tous replacés. Tout cela fut exécuté, à la vérité très-lentement , et plutôt mal que bien , mais au moins sans impatience. Ensuite il alla se jeter sur son lit, où il pleura abondamment.
C’était la première fois , à ma connaissance du moins, qu’il
476 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX versait des larmes. La circonstance dont j’ai déjà rendu compte , et dans laquelle le chagrin d’avoir quitté sa gouvernante, ou le plaisir de la retrouver, lui en fit répandre, est postérieure à celle-ci. Si je l’ai fait précéder dans ma narration, c’est que dans mon plan j’ai moins suivi l’ordre des temps que l’exposition méthodique des faits.
Cet étrange moyen fut suivi d’un succès sinon complet , au moins suffisant. Si son dégoût pour le travail ne fut pas entièrement surmonté, au moins fut-il beaucoup diminué, sans être jamais suivi d’efléts pareils à ceux dont nous venons de rendre compte ; seulement, dans les occasions où on le fatiguait un peu trop , de même que lorsqu’on le forçait à travailler à des heures consacrées à ses sorties ou à ses repas , il se contentait de témoigner de l’ennui , de l’impatience , et de faire entendre un murmure plaintif, qui finissait ordinairement par des pleurs. Ce changement favorable nous permit de reprendre avec exactitude le cours de nos exercices, quejesoumis à de nouvelles modifications propres à fixer encore plus son jugement. Je substituai aux figures collées sur les tableaux , et qui étaient, commeje l’ai déjà dit, des plans entiers représentant des figures géométriques, des dessins linéaires de ces mêmes plans. Je me contentai aussi d’indiquer les couleurs par de petits échantillons de forme irrégulière, et nullement analogues, par leur conformation, à celle des cartons colorés. Je puis dire que ces nouvelles difficultés ne furent qu’un jeu pour l’enfant ; résultat qui suffisait au but que je m’étais proposé en adoptant ce système de comparaison grossière. Le moment était venu de le remplacer par un autre beaucoup plus instructif, et qui eût présenté des difficultés insurmontables , si elles n’avaient été aplanies d’avance par le succès des moyens que nous venions d’employer pour surmonter les premières. Je fis imprimer en gros caractères, sur des morceaux de carton de deux pouces , les vingt-quatre lettres de l’alphabet. Je fis tailler dans une planche d’un pied et demi carré un nombre égal de cases, dans lesquelles je fis insérer les morceaux de carton, sans les y
Dü JEUNE SAUVAGE DE L’ AVEYRON. 477 coller cependant , afin que l’on pût les changer de place au besoin. On construisit en métal , et dans les mêmes dimensions , un nombre égal de caractères. Ceux-ci étaient destinés à être comparés par l’élève aux lettres imprimées, et classés dans leurs cases correspondantes. Le premier essai de cette méthode fut fait en mon absence par madame Guérin. Je fus fort surpris d’apprendre par elle , à mon retour, que Victor distinguait tous les caractères et les classait convenablement. L’épreuve en fut faite aussitôt , et sans la moindre faute. Ravi d’un succès aussi rapide, j’étais loin encore de pouvoir en expliquer la cause , et ce ne fut que quelques jours après qu’elle se présenta à moi dans la manière dont notre élève procédait à cette classification. Pour se la lendre plus facile , il s’était avisé lui -même d’un petit expédient qui le dispensait , dans ce travail de mémoire, de comparaison et de jugement. Dès qu’on lui mettait le tableau entre les mains , il n’attendait pas qu’on enlevât de leurs cases les lettres métalliques ; il les retirait , les empilait sur sa main , en suivant l’ordre de leur classification : de sorte que la dernière lettre de l’alphabet se trouvait , après le dépouillement complet du tableau , être la première de la pile. C’était aussi par celle-là qu’il commençait, et par la dernière de la pile qu’il finissait , prenant conséquemment le tableau par la fin, et procédant toujours de droite à gauche. Ce n’est pas tout : ce procédé était susceptible , selon lui, de perfectionnement, car assez souvent la pile crevait, les caractères s’échappaient; il fallait alors débrouiller tout cela, et le remettre en ordre par les seuls efforts de l’attention. Les vingt-quatre lettres se trouvaient disposées sur quatre rangs de six chacun ; il était donc plus simple de ne les enlever que par rangées , et de les l'eplacer de même, de manière à ne passer au dépouillement de la seconde file que lorsque la première serait rétablie.
J’ignore s’il faisait le raisonnement que je lui prête ; au moins est-il sûr qu’il exécutait la chose comme je le dis. C’était donc une véritable routine , mais une routine de son in-
478 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX veRtion , et qui faisait peut-être autant d’homieur à son intelligence, qu’une classification méthodique en fit bientôt à son discernement. Il ne fut pas difficile de le mettre sur cette voie , en lui donnant les caractères pêle-mêle , toutes les fois qu’on lui présentait le tableau. Enfin, malgré les inversions fréquentes que je faisais subir aux caractères imprimés, en les changeant de cases, malgré quelques dispositions insidieuses données à ces caractères , comme de placer le G à côté du G, l’E à côté de l’F, etc, , son discernement était imperturbable. En l’exerçant sur tous ces caractères, j’avais eu pour but de préparer Victor à les faire servir à leur usage sans doute primitif, c’est-à-dire à l’expression des besoins que l’on ne peut manifester par la parole. Loin de croire que je fusse déjà si près de cette grande époque de son éducation , ce lut un esprit de curiosité plutôt que l’espoir du succès, qui me suggéi’a l’expérience que voici.
En matin qu’il attendait impatiemment le lait dont il fait journellement son déjeuner, je pris dans son tableau, et disposai sur une planche que j’avais la veille préparée exprès, les quatre lettres L, A, I, T. Madame Guérin, que j’avais prévenue , s’approche , regarde les caractères , et me donne de suite une tasse pleine de lait, dont je fais semblant de vouloir disposer pour moi-même. Un moment après je m’approche de Victor. Je lui donne les quatre lettres que je venais d’enlever de dessus la planche ; je la lui indique d’une main , tandis que de l’autre je lui présente le vase plein de lait : les lettres furent aussitôt replacées , mais dans un ordre tout à fait inverse , de sorte qu’elles donnèrent TIAL au lieu de LAIT. J’indiquai alors les corrections à faire, en désignant du doigt les lettres à transposer , et la place qu’il fallait donner à chacune. Lorsque ces changements eurent reproduit les signes de la chose, je ne la fis plus attendre.
Ou aura de la peine à croire que cinq ou six épreuves pareilles aient suffi , je ne dis pas pour lui faire arranger méthodiquement les quatre lettres du mot lait, mais aussi, le
Dlj TEL HE SAUVAGE DE LAVEYRON. 479 dirai-je? pour lui donner l’idée du rapport qu’il y a entre cette disposition alphabétique et l’un de ses besoins , c’est-àdire entre le mot et la chose ; c’est du moins ce que l’on est fortement autorisé à soupçonner , d’après ce qui lui arriva huit jours après cette première expérience. On le vit, prêt à partir le soir pour l’Observatoire , se munir, de son propre mouvement, des quatre lettres en question, les mettre dans sa poche , et , à peine arrivé chez le citoyen Lemeri , où , comme je l’ai dit plus haut, il va tous les jours goûter avec du lait, produire ces caractères sur une table , de manière à former le mot lait .
J’ÉTAIS dans l’intention de récapituler ici tous les faits disséminés dans cet ouvrage; mais j’ai pensé que, quelque force qu’ils pussent acquérir par leur réunion , elle n’équivaudrait jamais à celle de ce dernier résultat. Je le consigne pour ainsi dire nu et dépouillé de toute réflexion, pour qu’il puisse marquer d’une manière plus frappante l’époque où nous sommes parvenus , et devenir garant de celle où il nous faut arriver. En attendant , on peut toujours conclure de la plupart de mes observations , de celles surtout qu’on a puisées dans ces deux dernières vues , que l’enfant connu sous le nom de sauvage de l’Aveyron est doué du libre exercice de tous ses sens , qu’il donne des preuves continuelles d’attention , de réminiscence , de mémoire ; qu’il peut comparer , discerner et juger , appliquer enfin toutes les facultés de son entendement à des objets relatifs à son instruction. On remarquera comme un point essentiel que ces changements heureux sont survenus dans le court espace de neuf mois , chez un sujet que l’on croyait incapable d’attention; et l’on en conclura que sou éducation est possible , si elle n’est pas même déjà garantie par ces premiers succès, indépendamment de ceux qu’on doit nécessairement espérer du temps , qui , dans sa marche invariable, semble donner à l’enfance, en force et en développement , tout ce qu’il ôte à l’homme au déclin de sa
480 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MOBAUX vie(l); et cependant quelles conséquences majeures, relatives à l’histoire philosophique et naturelle de l’homme , découlent déjà de cette première série d’observations! Qu’on les rassemble , qu’on les classe avec méthode , qu’on les réduise à leur juste valeur , et l’on y verra la preuve matérielle des plus importantes vérités , de ces vérités dont Locke et Condillac ne durent la découverte qu’à la force de leur génie et- à la profondeur de leurs méditations. Il m’a paru , du moins , que l’on pourrait en déduire :
1° Que l’homme est inférieur à un grand nombre d’animaux dans le pur état de nature (2) , état de nullité et de barbarie
(1) c’est aux observateurs éclaires à venir s’assurer par eux-mêmes de la vérité de ces résultats : eux seuls peuvent juger de la valeur des faits, en apportant à leur examen un esprit judicieux et versé dans la science de l’entendement. L’appréciation de l’état moral de notre sauvage est plus difficile qu’on ne pense. L’expérience journalière et toutes les idées reçues sont là pour égarer le jugement. Si l’habitude où nous sommes, dit Condillac dans un cas assez analogue, de nous aider des signes nous permettait de remarquer tout ce que nous leur devons, nous n’aurions qu’à nous mettre à la place de ce jeune homme, pour comprendre combien il pouvait acquérir peu de connaissances; mais nous jugeons toujours d’après notre situation. Il faut encore, pour juger sainement en cette circonstance, ne pas tenir l’enfant pour vu après un seul examen , mais l’observer et l’entendre à diverses reprises, dans tous les moments de la journée, dans chacun de ses plaisirs, au milieu de ses petits exercices, etc. Toutes ces conditions sont de rigueur; elles ne suffisent même pas, si, pour établir uneexacte comparaison entre le présent et lepassé, l’on n’a pas vu de ses propres yeux le sauvage de l’Aveyron dans les premiers jours de son séjour à Paris. Ceux qui ne l’ont point observé à cette époque , et qui le verraient actuellement, ne trouveraient en lui qu’un enfant presque oi-di- Maire qui ne parle point: ils ne pourraient moralement apprécier la distance qui sépare ce sujet presque ordinaire du sauvage de l’Aveyron nouvellement entré dans la société; distance en apparence bien légère, mais véritablement immense lorsqu’on l’approfondit, et qu’on calcule à travers quelle série de raisonnements nouveaux et d’idées acquises il a dû parvenir à ces derniers résultats.
(2) je ne doute point que si l’on isolait dès le premier âge deux enfants, l’un mâle , l’autre femelle, et que l’on en fit autant de deux quadrupèdes choisis dans l’espèce la moins intelligente, ces derniers ne se montrassent
DU JEUNE SAUVAGE DE L’aVEYRON. 481 qu’on a, sans fondement, revêtu des couleurs les plus séduisantes ; état dans lequel l’individu , privé des facultés caractéristiques de son espèce, traîne misérablement, sans intelligence comme sans affections , une vie précaire, et réduite aux seules fonctions de l’animalité.
2° Que cette supériorité morale, que l’on a dit être naturelle à l’homme, n’est que le résultat de la' civilisation, qui l’élève au-dessus des autres animaux par un grand et puissant mobile. Ce mobile est la sensibilité prédominante de son espèce , propriété essentielle d’où découlent les facultés imitatives, et cette tendance continuelle qui le force à chercher dans de nouveaux besoins des sensations nouvelles.
3“ Que cette force imitative, destinée à l’éducation de ses organes, et surtout à l’apprentissage de la parole, très-énergique et très-active dans les premières années de la vie, s’affaiblit rapidement par les progrès de l’âge, l’isolement, et toutes les causes qui tendent à émousser la sensibilité nerveuse; d’où il résulte que l’articulation des sons, qui est, sans contredit, de tous les effets de l’imitation le résultat lé plus inconcevable et le plus utile, doit éprouver des obstacles sans nombre dans un âge qui n’est plus celui de la première enfance.
4“ Qu’il existe, chez le sauvage le plus isolé, comme chez le citadin élevé au plus haut point de civilisation, un rapport constant entre leurs idées et leurs besoins ; que la multiplicité toujours croissante de ceux-ci, chez les peuples policés, doit être considérée comme un grand moyen de développement de l’esprit humain ; de sorte qu’on peut établir, comme proposition générale, que toutes les causes accidentelles, locales ou politiques, qui tendent à augmenter ou à diminuer le nombre de nos besoins, contribuent nécessairement a étendre ou à
de beaucoup supérieurs aux premiers dans les moyens de pourvoir à leurs besoins, et de veiller soit à leur propre conservation, soit à celle de leurs petits.
482 DÉVELOPPEMENTS PHYSIQUES ET MORAUX , ETC. rétrécir la sphère de nos connaissances et le domaine de la science des beaux-arts et de l’industrie sociale.
5" Que , dans l’état actuel de nos connaissances physiologiques, la marche de l’enseignement peut et doit s’éclairer des lumières de la médecine moderne, qui, de toutes les sciences naturelles, peut coopérer le plus puissamment au perfectionnement de l’espèce humaine , en appréciant les anomalies organiques et intellectuelles de chaque individu, et déterminant par là ce que l’éducation doit faire pour lui , ce que la société peut en attendre.
Il est encore quelques considérations non moins importantes que je me proposais d’associer à ces premières données ; mais les développements qu’elles eussent exigés auraient outrepassé les bornes et le dessein de cet opuscule. Je me suis d’ailleurs aperçu , en comparant mes observations avec la doctrine de quelques-uns de nos métaphysiciens, que je me trouvais, sur certains points intéressants, en désaccord avec eux. Je dois attendre en conséquence des faits plus nombreux et par là même plus concluants. Un motif à peu près analogue ne m’a pas permis , en parlant de tous les développements du jeune Victor, de m’appesantir sur l’époque de sa puberté, qui s’est prononcée depuis quelques décades d’une manière presque explosive, et dont les premiers phénomènes jettent beaucoup de doute sur l’origine de certaines affections du cœur que nous regardons comme très-naturelles. J’ai dû de même ici ne pas me presser déjuger et de conclure, persuadé qu’on ne peut trop laisser mûrir par le temps et confirmer par des observations ultérieures toutes considérations qui tendent à détruire des préjugés peut-être respectables , et les plus douces comme les plus consolantes illusions de la vie sociale.