OBSERVATION XII
Depuis plusieurs années M. le conseiller des finances , Von Grunenthal , n'entendait plus du tout de l'oreille gauche , sans qu'il put s'expliquer la cause de cette surdité. Nous découvrîmes dans le conduit auditif de ce côté un bouchon de cérumen d'un brun foncé. Après qu'il eut été enlevé par des injections aqueuses , l'ouïe revint instantanément bonne , quoiqu'il y eut encore auprès de la membrane du tympan une ulcération de la largeur de deux lignes ; peu de jours suffirent pour la guérir en la touchant avec le laudanum et la teinture de myrrhe : ainsi disparut complètement cette maladie d'oreille qui existait depuis plusieurs années.
b.) L'inflammation du tissu glandulaire du conduit auditif. [Inflammation catarrhale.)
Les malades sentent dans l'oreille une démangeaison plus ou moins vive ; ils ont une envie irrésistible d'y gratter pour s'y faire de l'air, comme plusieurs d'entre
eui s'expriment. Cette excitation devient une douleur réellement brûlante et déchirante qui augmente beaucoup à chaque mouvement de la mâchoire, trouble le sommeil et s'étend à toute l'oreille , à l'apophyse mastoïde et à la glande parotide; elle ne devient cependant jamais trèsviolente et n'occasionne qu'une légère fièvre vers le soir ; cela n'arrive même que rarement. Les enfants se saisissent l'oreille, jettent de hauts cris au milieu de leurs jeux et se plaignent des douleurs qu'ils sentent à cette partie. En même temps on trouve que le conduit auditif est tuméfié dans sa portion la plus profonde, ou bien dans toute son étendue; il est rétréci, chaud, sans cependant être toujours rouge. La tuméfaction et la rougeur (si elle existe) s'emparent du pavillon de l'oreille et s'étendent sur la totalité ou sur une partie de la surface ; dans ce cas ce dernier se couvre de vésicules ou même de pustules purulentes et devient chaud et sensible. La tumeur du conduit auditif est tantôt pâle, tantôt d'un rouge foncé ; elle devient si considérable qu'on peut à peine introduire dans ce canal un fer à tricoter. La partie tuméfiée est quelquefois comme fongueuse et couverte soit d'élevures huileuses très-serrées , soit de pustules solitaires qui contiennent une lymphe puriforme ; d'autres fois elle est au contraire ferme , égale et unie. Chez d'autres malades l'affection ne s'attache qu'à un côte du conduit auditif, forme une espèce de saillie (vorspriing) qui s'avance obliquement dans sa cavité et recouvre la membrane du tympan : aussi longtemps que celle-ci est encore visible , on y remarque la rougeur et la tuméfaction qui affectent le conduit lui-même. Quelque temps après le développement des douleurs apparaît à l'entrée du canal un liquide séreux ou mucoso-purulent , qui est tantôt bénin, tantôt irritant et rongeant; il est rare ou abondant , vert ou jaune, mêlé de stries sanguinolentes, brunâtre ou blanchâtre , ayant une odeur douceâtre ou
très-fétide ou ammoniacale, sans qu'on puisse cependant en conclure l'existence d'une carie. Les bourdonnements n'existent pas nécessairement , lors même que la maladie est très-intense et très-douloureuse ; ils l'accompagnent cependant dans la plupart des cas , sont tantôt plus sourds, tantôt plus perçants et forment toujours un symptôme accessoire. Il en est autrement de la surdité qui existe toujours dans l'inflammation catarrhale, et marche constamment du même pas qu'elle. Lorsque l'irritation inflammatoire est limitée à une partie du conduit auditif, le malade ne sent que peu ou même pas de douleur dans l'oreille ; il s'y produit à l'improviste une sécrétion muqueuse qui augmente ou diminue avec l'accroissement ou la rémission de celte lente phlogose. A l'inspection oculaire on découvre aux parois du méat auditif une rougeur inflammatoire et une tuméfaction partielle qui, dans un degré plus élevé , reçoit le nom d'excroissance charnue, de polype. Ces excroissances sont ou molles, fongueuses, d'un rouge vif, vésiculeuses, saignant facilement à chaque attouchement, sensibles, couvertes de mucosités abondantes, pédiculées et sphériques ; ou bien elles ont une base large , sont dures comme des cartilages ou même comme des os , insensibles, peu ou même pas saignantes et d'un rouge pâle. Les polypes pédicules , par leur prompt accroissement et la force avec laquelle ils pressent le conduit auditif, produisent du serrement et de la pesanteur à la tête et provoquent même des vertiges et des vomissements aussitôt que le malade se met sur son séant. Ceux qui ont une base large, doivent au contraire acquérir un volume considérable et presser sur la membrane du tympan , avant qu'ils puissent provoquer des souffrances de ce genre. C'est à tort qu'on a rais en question l'origine inflammatoire des polypes de l'oreiîle; parmi beaucoup d'auteurs,
nous ne voulons renvoyer qu'à Rust ( 1) et Krukenberg (2), qui s'accordent à dire que l'irritation inflammatoire est la cause de la force végétative qui produit les polypes.
Le diagnostic de la maladie dont il s'agit ici, est, pour ainsi dire, visible. On ne doit pas se fier aux déclarations du malade ; mais il faut examiner le conduit auditif : l'affection qui y siège se fera reconnaître de prime abord à la tuméfaction qui s'étend jusqu'à l'embouchure de ce canal, à sa rougeur, aux excoriations et à l'aspect granulé de sa surface ; sinon , on la reconnaîtra facilement en enlevant l'enduit muqueux qui recouvre les parois du conduit. Quand on veut se convaincre de l'existence d'une tuméfaction partielle de la peau qui siège près de la membrane du tympan , d'un polype et de sa nature ou de la présence possible d'un corps étranger, on doit toujours avoir recours au spéculum , et ne l'employer que lorsqu'on peut disposer d'une lumière solaire bien vive.
La maladie passe souvent des degrés les plus faibles aux plus élevés ; mais elle ne dépasse jamais les limites de la tunique glandulaire , même quand elle dure pendant des années ; nous osons d'autant mieux contredire Itard en ce point , qu'il n'a jamais examiné avec soin le conduit auditif dans cette affection. Les sécrétions qui irritent le plus la peau et qui l'excorient même , n'étendent jamais leur action jusqu'aux os , ne produisent jamais une véritable ulcération et ne détruisent jamais la membrane du tympan, quoique celle-ci soit rarement exempte d'une légère rougeur inflammatoire. Néanmoins , nous devons reconnaître qu'il peut arriver que l'inflam-
(1) Aufsâlze und Abhandl. aus d. Geb. der chir, Med. ; I, P. 19.
(2j Jahrb»d, atnbul. Klinîk in Halle. 1824, p. 206.
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mation s'empare , non-seulement de l'oreille interne , mais même du cerveau , et mette la vie du malade en danger, quand un refroidissement violent ou une autre cause irritante supprime la sécrétion du tissu glandulaire et augmente immodérément son activité inflammatoire.
On donnait (1) ordinairement à l'inflammation des glandes du conduit auditif le nom de catarrhe de l'oreille externe, et on la divisait en catarrhe aigu et chronique ; nous ne pouvons adopter ces dénominations , parce qu'elles n'expriment que le rapport occasionnel, et nullement le caractère intime de la maladie ; de cette manière, on fait de l'indication donnée par la cause, le point principal du traitement et on fixe l'attention du médecin sur les remèdes sudorifiques internes et externes qui sont tout à fait inactifs. En décrivant cette aff'ection , Alard passe sous silence les changements les plus importants que l'inflammation produit dans le tissu glandulaire , pour ne s'arrêter qu'au symptôme le plus insignifiant, la sécrétion purulente, qui n'est jamais dans un rapport exact avec la nature de la véritable maladie. Krukenberg (2) réunit , soug le nom d'inflammation de l'oreille, la phlogose légère et superficielle du conduit auditif et de la membrane du tympan et l'inflammation la plus violente de l'oreille interne; aussi introduit-il dans la description qu'il en fait un si grand nombre de symptômes , qu'il est impossible de s'en faire une idée bien claire.
La durée de cette affection est tout à fait indéterminée; aussi , le terme de quatorze jours, qu' Alard et Itard lui
(1) iTARD, Traite^ etc. l. p. 164.
Allard, Essai sur le catarrhe de l'oreille , p. 9 et 14.
(2) Jahrb.^ p. 203.
assignent, quand rien n'en trouble le cours naturel, ne doit-il s'entendre tout au plus que des formes les plus légères. La plupart des cas qui sont abandonnés à euxmêmes ou soumis à un traitement inconvenable , durent pendant des années sans que la nature fasse mine d'y intervenir d'une manière active. On peut d'ailleurs d'autant moins s'attendre à celte intervention , qu'il s'est produit dans le tissu glandulaire des changements plus importants. C'est donc une consolation au moins intempestive qu'on donne très-souvent aux malades , en leur laissant espérer une guérison spontanée du développement de la puberté. Si d'ailleurs l'on se borne à ne faire attention qu'à l'écoulement de l'oreille, comme il arrive ordinairement . le mal peut paraître guéri , tandis qu'un examen attentif du fond du conduit auditif montre toujours un fluide sécrétoire visqueux ou séché , jaune verdàtre ou brun, qui est en trop petite quantité pour former un écoulement, mais qui change tout à coup de nature sans cause perceptible , s'écoule et est considéré comme une rechute, tandis que la maladie n'avait au contraire pas cessé.
Lorsque , dans le principe , il n'y a qu'une oreille malade, il n'est pas rare que l'inflammation s'empare aussi de celle qui était restée saine , sans aucune cause spéciale qui y donne lieu et par la seule loi de sympathie qui unit les deux oreilles. On doit considérer comme causes prédisposantes , la jeunesse , la vigueur , l'abondance des humeurs, la constitution scrofuleuse et arthritique et l'existence antérieure de la même maladie. L'occasion principale du développement de cette affection se trouve dans les refroidissements produits par des ablutions froides des oreilles , par des bains froids , des courants d'air qui soufflent sur les oreilles quand elles sont chaudes , etc. Les maladies aiguës ou chroniques de la pe^u , comme la croûte de lait , Vérysipèle de la facs ,
la variole, etc., la provoquent souvent en s'étendant au conduit auditif. 11 n'est pas rare qu'elle reconnaisse pour causes les vapeurs chaudes qu'on introduit dans ce canal, au moyen d'entonnoirs en faisant des fomentations , les liquides irritants , spiritueux et les pommades excitantes qu'on y applique ou les corps étrangers qui y entrent accidentellement, comme des noyaux de cerises ou de prunes, des fèves, des pois, des grains de blé ou de verre , des insectes , etc. On ne peut pas mettre au nombre de ces causes les engouements du cérumen épaissi et durci ; des observations souvent répétées nous ont complètement convaincu que du cérumen durci qui séjourne même pendant une année dans le conduit auditif, ne peut pas affecter le tissu glandulaire.
Le pronostic est très-favorable dans les cas où la tuméfaction produite par l'inflammation s'étend également à tout le méat auditif; cette tuméfaction cède facilement à un traitement convenable et fait à propos , et laisse rarement des suites préjudiciables dans ce conduit; mais lorsque la tumeur s'est développée d'une manière chronique dans le fond du canal, qu'elle recouvre la périphérie de la membrane du tympan en forme d'anneau, ou en occupe toute la surface, qu'elle est très-dure, ferme, insensible à l'attouchement de la sonde , enfin quand la sécrétion est plus céreuse , lymphatique et rare , on doit considérer cet état comme incurable , à très-peu d'exceptions près.
Les polypes non pédicules , insensibles, rouge-pâle, saignant à peine , offrent encore moins de chances de guérison. S'il arrive , au contraire, que ces excroissances soient pédiculées, d'un rouge vif, facilement saignantes, molles et sensibles , et qu'elles sécrètent un mucus jaune abondant , alors il est facile de les enlever au moyen du couteau ou de la ligature et de diminuer en même temps l'écoulement , la surdité et les autres souffrances du ma-
lade; mais, dans beaucoup da cas, la destruction complète en est tout à fait impossible ; la racine reste et elle produit avec le temps une nouvelle excroissance. Ce seul germe suffit pour éterniser l'état inflammatoire chronique de la tunique glandulaire, la sécrétion muqueuse et la surdité. Les éruptions dartreuses qui se développent sur la peau du conduit auditif, sont très-rebelles; cela dépend , il est vrai , de l'opiniâtreté des maladies dartreuses générales , car ces éruptions n'attaquent ordinairement l'oreille qu'à la suite de celles-ci.
Dans tous les cas , il n'y a qu'un signe qui indique que l'irritation inflammatoire a abandonné le tissu glandulaire , c'est le retour de la sécrétion cérumineuse. Quant au traitement, il faut surtout s'attacher à tenir le conduit auditif malade dans l'état de propreté le plus parfait; pour cela, on doit y faire tous les jours, et même plus souvent quand la sécrétion muqueuse est trèsabondante, des injections d'eau tiède, au moyen de la grande seringue que nous avons décrite. Il n'est pas facile, à cause de la courbure du canal, de faire tomber le jet d'eau sur le fond du conduit ; c'est cependant cette partie qui reçoit et retient le plus de mucosités ; un malade adroit dirige ordinairement le mieux, l'injection , de manière qu'elle coule précisément sur la membrane du tympan et qu'elle amollit et enlève même les mucosités séchées qui s'y trouvent. Beaucoup de malades préfèrent l'eau froide à l'eau chaude ; on doit leur en laisser le choix. Il est tout à fait inutile de prendre du lait tiède, de l'infusion de sureau ou de camomille , etc. Rien ne nettoie mieux que l'eau , et la propreté est le seul but des injections. Dans les cas légers, où le conduit auditif n'est afl"ecté que d'une tuméfaction inflammatoire simple et récente , (Juand même elle serait d'ailleurs accompagnée de vives démangeaisons , les soins de propreté suffisent pour voir , en quatorze jours ou trois semaines , la tumé-
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faction parfaitement guérie, l'écoulement s'arrêter et l'ouïe se rétablir ; mais on doit avoir soin de mettre l'oreille à l'abri des courants d'air , en la couvrant d'un linge léger ou d'un sachet de farine de fèves. Quand la maladie provient des scrofules , les anlimoniaux et d'autres remèdes semblables, auxquels on ajoute des médicaments légèrement apéritifs, sont très-convenables et rendent souvent le traitement local tout à fait inutile. Lorsqu'un érysipèle de la face s'est étendu jusqu'à l'oreille, on guérit celle-ci sans médication topique, en faisant disparaître l'affection primitive. La croûte de lait, les éruptions dartreuses , la teigne , etc. , qui peuvent exister en même temps que l'inflammation du tissu glandulaire, ou même l'avoir produite, doivent être attaquées avec vigueur , d'après les principes de la thérapeutique spéciale ; quand la maladie de l'oreille survit à leur guérison , on la traite suivant les règles que nous donnerons plus loin.
Les insectes que l'odtur de la sécrétion muqueuse attire probablement vers le conduit auditif, et qu'on en éloigne par conséquent le mieux par la propreté, ne sont souvent pas aussi faciles à enlever qu'il semble au premier abord. On doit commencer par ôter toutes les mucosités qui s'y trouvent , au moyen des injections ; puis on cherche à saisir l'insecte avec de petites pinces. Si l'on ne réussit pas, on verse de l'huile d'amandes douces dans le méat auditif, pour tuer l'insecte qu'on pourra alors facilement enlever au moyen d'injections aqueuses. 11 faut bien se garder d'employer pour cet objet un liquide irritant , comme l'huile de térébenthine, qu'on a recommandée dans des cas pareils. Les corps (1) durs, comme les fèves, les pois , etc. , que les enfants
(1) Fab. Hil. cent, i, observ. iv.
se .fourrent souvent dans l'oreille en jouant et qui peuvent même provoquer des convulsions violentes, sont ordinairement beaucoup plus difSciles à enlever que les insectes. Lorsque leur séjour dans l'oreille y a déjà produit une vive inflammation et rendu le conduit auditif si sensible qu'on ne puisse plus y toucher avec aucun instrument, on doit, d'après les circonstances, avoir quelquefois recours à une saignée , placer en tout cas un grand nombre de sangsues autour de l'oreille et chercher à en calmer l'inflammation au moyen de cataplasmes émollients et d'instillations d'huile chaude ou de lait chaud. Lorsque la sensibilité et la tuméfaction ont diminué de manière qu'on puisse avoir recours aux moyens manuels , et quand le corps étranger n'a pas dépassé le milieu du conduit auditif, on parvient à l'extraire avec une petite pince ou un levier légèrement courbé sur le plat. On doit faire la même manœuvre , en la modifiant d'après la forme du corps étranger et les circonstances , lorsqu'il est tombé jusqu'au fond de ce canal ou dans la caisse du tambour. C'est dans ce cas que se présentent des difficultés auxquelles une grande habileté manuelle et beaucoup de perspicacité dans le choix des moyens mécaniques peuvent seules s'opposer avec succès. Lorsque des noyaux de cerises , des pois , etc. , sont entrés assez profondément dans l'oreille pour qu'on ne puisse les atteindre, Itard (1) croit que le germe , eu se développant vers l'extérieur , aura assez de force pour qu'en le tirant on parvienne à enlever le noyau lui-même ; malgré Tulpius, qu'il cite, on doit douter du succès de cette manœuvre. Ces corps peuvent être enlevés avant le développement du germe , quand la main est habile , le conduit auditif bien éclairé et dilaté au moyen du spéculum ;
{\) Traité j t. i, p. 347.
sinon le germe se laissera plutôt arracher que d'entraîner un noyau qui est comme enchâssé dans ce canal. Dans ce dernier cas, on doit le couper avec un petit couteau à scar'^cations. L'opération qu'on conseillait anciennement dans des cas pareils et que Duverney (1^ recommandait encore , est tout à fait absurde. Elle consistait à ouvrir le conduit auditif en y faisant des incisions d'arrière en avant; or, comme celles-ci doivent toujours être faites en deçà du canal osseux , il s'ensuit qu'elles le sont aussi en deçà du corps enchâssé.
Il arrive bien plus souvent qu'on réclame notre aide contre des polypes, que contre des corps étrangers. On peut toujours atteindre ceu.: qui sont pédicules, avec une ligature ou avec des ciseaux très-fins courbés sur le plat , avec un couteau mousse courbé de la même manière et à double tranchant, ou avec une petite pince très-étroite , garnie à son sommet de cinq pointes aiguës pour saisir le polype et l'arracher en le tordant.
C'est aux instruments tranchants que nous devons le plus grand nombre de succès ; nous ne pouvons cependant blâmer ceux qui leur préfèrent la ligature : tout ce que nous en dirons, c'est que l'application en est difficile ou même impossible quand le polype est petit , situé près de la membrane du tympan et d'une forme allongée. Lorsque l'excroissance est très-molle et vésiculeuse , elle s'affaisse après une simple incision et l'écoulement de sang qui s'ensuit ; alors on peut facilement en enlever le reste , au moyen d'une petite pince. Le Heu d'insertion du polype , sa forme , sa consistance , la largeur du conduit auditif, e'nfin, certaines circonstances particulières, comme la patience ou l'agitation du malade, doivent
[I) Traité de l'Organe de l'ouie, p. 162.
déterminer le médecin dans le choix de la méthode opératoire. On ne peut toutefois la mettre en pratique sans une lumière solaire très-vive. Les succès qu'on a obtenus en touchant les polypes du nez avec le laudanum de Sydenham , ont fait essayer le même moyen pour détruire ceux de l'oreille. Nous avons souvent appliqué ce remède, soit sur des polypes mous , soit sur des excroissances fermes et dures comme du cartilage , sans en obtenir aucun résultat favorable. Il nous a même paru que le laudanum augmentait l'activité végétative du tissu glandulaire et que le polype ne faisait que grandir , quand on en continuait l'usage Ainsi , chez un enfant il se produisit une seconde excroissance à côté de celle où nous avions appliqué , pendant huit jours , la teinture opiacée. On a grand tort d'attendre la destruction des polypes pédicules du seul emploi des caustiques ; ces remèdes sont toujours douloureux, lents et ne doivent être mis en usage que lorsque ces excroissances ne peuvent être atteintes par des instruments tranchants ou par d'autres moyens. Il en est tout autrement des racines qui restent toujours après qu'on a extirpé les polypes- Dans ce cas , on ne peut compléter la cure que par les caustiques, et alors même le succès en est encore très-douteux. On ne parvient que très-rarement à détruire cette racine au moyen d'escarotiques , et l'on doit bien se garder de s'en imposer à soi-même en n'examinant que superficiellement le conduit auditif. Le polype s'est d'autant mieux enraciné dans la peau, que la durée en a été plus longue ; en d'autres termes , plus il y a produit de changements morbides importants , moins on doit espérer d'atteindre le but qu'on a en vue. On doit cependant toujours essayer d'y parvenir ; mais il faut se garder d'employer, ni l'alun , ni le sulfure de zinc, ni la pierre caustique, ni la solution de muriate de zinc, etc. , la pierre infernale seule peut cautériser à fond une petite partie bien limitée. Il est vrai
b£S MALADIES DE l'OREILLE. Ht
que l'usage prolongé de ce moyen donne à l'écoulement un caractère légèrement caustique , pour les parties qui entourent le point brûlé ; mais il n'en résulte jamais de suites nuisibles Les autres escarotiques sont à la fois moins sûrs et beaucoup plus douloureux que le nitrate d'argent ; cela est surtout vrai de la pierre caustique.
La pierre infernale doit former une tige très-mince, ayant à peine le quart d'une ligne en diamètre ; il faut la conduire sur le polype au moyen d'un porte-caustique courbé en zigzag et pourvu d'une douille en platine ; l'opération demande toujours une lumière très-vive. Le dernier point de la racine du polype est surtout douloureux , quand on le louche avec le caustique ; il recroît souvent au bout de peu de jours et l'on se voit ordinairement forcé de cesser la cautérisation , sans avoir atteint le but. Dans ces cas , on se trouve surtout bien d'injections faites avec une dissolution d'acétate de plomb, pour calmer ou même détruire tout à fait la force de reproduction de la racine du polype. Cette dissolution peut être portée jusqu'à ^3 d'acétate dans g j. d'eau; la seule difficulté que son usage présente, c'est de faire sentir la nécessité d'injections journalières à un malade qui se croit guéri , parce que la petite portion restante du polype ne le gêne plus d'aucune manière ; et cependant l'usage en doit être continué pendant des mois, pour que l'action nécessairement lente de ce moyen produise son effet. Tous les autres astringents nous ont été inutiles ; le polype repullulait toujours.
Les remèdes généraux et les dérivatifs locaux produisent encore moins d'effet ; ils sont beaucoup plus propres ù entamer et à affaiblir la constitution du malade , qu'à écarter les fluides que la petite racine du polype attire sans cesse.
L'art est à peu près impuissant quand il a affaire à un polype à large base , dur , peu saignant , insensible , avant
112 TÎIAITÉ
quelquefois une forme allongée , mais pouvant en même temps être cartilagineux ou même osseux. Il est impossible de les atteindre avec des ligatures ou des instruments tranchants; on pourrait tout au plus avoir recours aux caustiques ; mais l'irritation douloureuse qu'ils y produisent , sans les attaquer profondément , attire une telle afiluence de liquide au point cautérisé, que le polype s'étend encore davantage , devient plus dur et que tous les symptômes concomitants s'accroissent ; il se développe même des vertiges et des serrements de tête. Nous avons dans ces cas , essayé d'employer d'autres escarotiques , comme la pierre caustique , la solution de zinc muriatique, etc.; mais nous n'avons pas été plus heureux : de profondes scarifications faites sur les excroissances produisaient tout aussi peu de soulagement ; ïe saignement était toujours peu abondant et par suite le caustique était encore plus douloureux. Dans un seul cas de ce genre, il nous parut que les souffrances avaient un peu diminué, après que nous eûmes provoqué une suppuration abondante derrière l'oreille, au moyen de la pommade stibiée. La validité de cette observation ne nous est d'ailleurs pas encore démontrée; car, dans d'autres cas semblables , le même moyen n'a rien produit , et dans celui dont il s'agit , nous n'y eûmes recours qu'au moment où la vive irritation causée par la pierre infernale nous força d'en cesser l'emploi. En général , les malades obtiennent le plus de soulagement des injections faites avec l'acétate de plomb liquide. C'est ici le moment de rapporter un cas particulier oii un polype pendait en forme de stalactite à la paroi supérieure du conduit auditif; il était situé très-près de la membrane du tympan et était tellement dur que le couteau le plus tranchant ne pouvait l'entamer. La portée de l'ouïe augmenta considérablement par l'usage de l'acétate de plomb liquide. L'art n'a pas plus d'action sur les bourrelets de la tu-
DES MALADIES DE l' OREILLE» tl3
nique glandulaire , surtout quand ils se trouvent dans le voisinage de la membrane du tympan. L'éponge préparée détruirait encore le mieux la tumeur , si on pouvait l'introduire jusqu'au siège du mal , sans que le séjour en devint bientôt insupportable au malade ; quand le bourrelet annulaire n'est situé que peu profondément, le malade le plus patient ne peut pas empêcher l'éponge de glisser hors du canal lorsqu'elle se tuméfie. Ainsi , à part l'usage peu actif de l'acétate de plomb , nous devons déclarer que cette dernière forme de dégénérescence est incurable.
Si nous considérons maintenant les cas oîi des corps étrangers extraits du conduit auditif y ont laissé un état inflammatoire qui continue à se développer malgré les plus grands soins de propreté , nous trouverons que ces cas ainsi simplifiés réclament le même traitement que la phlogose originairement simple de la tunique glandulaire avec tuméfaction et sécrétion muqueuse.
Lorsque la tumeur est fongueuse , ramollie , vésiculeuse , l'éponge préparée suffit pour la faire disparaître ; on en introduit des bandes unies , étroites et proportionnées au rétrécissement du conduit auditif, et on les y laisse séjourner pendant vingt-quatre heures. Les tumeurs s'afi'aissent sous la pression de l'éponge qui se gonfle, l'épiderme s'exfolie, la sécrétion muqueuse et les bourdonnements cessent , le cérumen reparaît et le malade est guéri. Tous les remèdes émollients, adoucissants , oléagineux et mucilagineux ainsi que les fomentations, les bains russes, etc. , sont très-nuisibles dans ces cas, comme dans toutes les autres tumeurs. Ils ne font qu'accroître la sécrétion , le relâchement et les fluides qui affluent vers les parties affectées.
Lorsque la peau est tuméfiée sans être ramollie , ni vésiculeuse , qu'elle est en même temps excoriée ou non , très-rouge ou peu colorée , qu'elle produit une sécrétion
abondante ou rare, fluide ou épaisse, jaune ou verdâlre, à odeur douceâtre ou fétide , il n'y a pas de remède plus actif que les instillations d'acétate de plomb (de gr. j-x dans gj d'eau) répétées trois ou quatre fois par jour ; mais on doit avoir soin d'enlever auparavant au moyen d'injections d'eau pure les mucosités qui peuvent s'être accumulées dans le conduit auditif. Dans les cas plus graves on fait derrière l'oreille souffrante des frictions avec la pommade stibiée jusqu'à ce qu'il s'y produise des pustules purulentes : on laisse sécber celles-ci pour recommencer les frictions si la nécessité s'en fait encore sentir. Les frictions doivent se faire au-dessous de l'apophyse mastoïde pour que l'action ne s'en étende pas jusqu'au périoste et que la dérivation soit plus puissante. Il arrive même que , faites sur cette partie , les frictions augmentent la sécrétion muqueuse de l'oreille pendant les premiers jours et que celle ci diminue seulement lorsque la suppuration se développe et y fait une dérivation réelle. Lorsque le malade est d'ailleurs bien nourri et d'une constitution humide et que la sécrétion de l'oreille est abondante , on le met à une diète très-sévère et on le purge abondamment plusieurs fois par semaine au moyen de remèdes salins. Ce traitement diminue la rougeur et la tuméfaction; celle-ci disparaît même complètement; les excoriations se guérissent, l'odeur fétide de la sécrétion se perd ; cette dernière diminue enfin de plus en plus et avec elle tous les phénomènes morbides qui l'accompagnent : il se fait en dernier lieu une desquamation dans le conduit auditif et bientôt on y remarque de nouveau l€s premières traces de cérumen. On n'est que très-rarement forcé de remplacer l'acétate de plomb par une dissolution de sulfate de zinc , de nitrate d'argent , d'alun , etc. , ou par l'acide pyroligneux étendu ; il n'est presque jamais contre-indiqué par des circonstances in-
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dividuelles et l'action en est à peu près toujours réelle et prompte dans cet état inflammatoire chronique.
Les cantharides sont beaucoup trop faibles quand il est nécessaire de faire une dérivation et elles sont loin de produire les bons effets qu'on obtient de la pommade stibiée. Les sangsues sont superflues et rien n'indique la saignée , ni le traitement antiphlogistique général que J. Frank (1) conseille dans l'inflammation catarrhale. Itard (2) n'obtint aucun avantage de l'usage des purgatifs, des cantharides, du séton et des fortes douches du conduit auditif, faites avec des seaux entiers d'une solution de sulfure de potasse. Ces dernières arrêtèrent même tout à coup l'écoulement au grand préjudice du malade ; le médecin dut faire tous ses efforts pour le rappeler et avoir enfin recours aux injections astringentes pour le guérir. Toutes ces expériences ne purent engager Itard à abandonner son ancienne méthode de traiter l'écoulement de l'oreille et à commencer d'emblée par les injections.
D'un autre côté Saunders, Curtis, etc. , emploient avec trop de hardiesse les préparations de zinc , d'alun , de plomb et le nitrate d'argent ; ils n'examinent pas du tout le conduit auditif, s'en tiennent à l'existence de l'écoulement et pensent à peine à faire des dérivations adjuvantes. Cette conduite doit non-seulement être souvent inutile; mais même devenir très-fréquemrnent nuisible.
Beaucoup d'auteurs et de praticiens regardent comme très-dangereux lusage des moyens topiques propres à guérir l'écoulement qui accompagne l'inflammation de la tunique glandulaire ; ils ont établi en principe qu'on ne doit l'attaquer qu'au moyen de remèdes internes qui ont
(1) Praxeof, etc. il. i. sect. 2. b. p. 894.
(2) Traité, etc. ii. p. 105, sqq.
une action générale ; ce principe est tout à fait erroné quand on a affaire à une inflammation chronique qui tire un peu en longueur et surtout lorsqu'elle a déjà duré pendant des années. Ce n'est que dans les cas très-récents que la propreté et de légers purgatifs suffisent pour guérir la maladie, principalement si elle a sa source dans un principe scrofuleux.
Dans les cas invétérés l'affection. a acquis une nature qui lui est si propre qu'elle résiste à tout traitement général et exige absolument des remèdes topiques; ceux-ci ne peuvent alors devenir dangereux que lorsqu'on les tire non pas de la classe de ceux que nous avons indiqués , mais de celle des moyens irritants et spiritueux ; ces derniers arrêtent, il est vrai, la sécrétion muqueuse; mais ils ne produisent cet effet qu'en augmentant l'inflammation de la peau qui peut alors s'étendre à la membrane du tympan , à l'oreille interne et même au cerveau.
Lorsque l'écoulement a disparu à la suite de l'emploi de ces moyens irritants ou après un refroidissement, et qu'à sa disparition succèdent de violents maux de tête , des vertiges, des vomissements, de la fièvre, etc. On doit chercher à le rappeler au moyen de sangsues, de fomentations et de cataplasmes émollients appliqués sur l'oreille ; on y parvient toujours quand on sy prend à temps et quand on ne perd pas de vue le conduit auditif pour fixer son attention sur les souffrances d'autres organes importants-
Dès qu'un traitement prudent et convenable a fait disparaître l'inflammation de la tunique glandulaire , l'ouïe reprend infailliblement toute sa finesse , si toutefois le trouble de l'audition ne dépendait que de cet état inflammatoire. Lorsqu'après la guérjson de la maladie l'ouïe s'améliore sans acquérir cependant toute sa perfection , on doit se hâter d'examiner les autres parties de l'organe auditif pour se convaincre si ce résultat imparfait ne tient
DES MALADIES DE L'oREILLE. 117
pas à une maladie concomitante de la membrane du tympan, de l'oreille moyenne ou interne; s'il en est ainsi , celle-ci réclame un traitement particulier que nous exposerons plus loin.