PREFACE
Le professeur De Candolle a dit , en parlant des monographies en botanique : « Ce sont des travaux pré* » deux pour Tavancement de la science , parce que le » sujet étant borné , y est ordinairement plus élaboré ; x> c*est dans les monographies que tous les hommes qui » s'occupent d'idées et de travaux généraux vont puiser » les matériaux de leurs méditations et de leurs ouvrages. » Aucune classe d'écrivains ne mérite autant de recon- » naissance et d'encouragement que les monographes , -» et cela précisément parce que leur travail est par » lui-même obscur et ingrat (1). »
Cette opinion du savant botaniste s'applique parfaitement aux œuvres médicales. Il serait facile de démontrer que les traités généraux publiés dans ces derniers temps ont largement mis ^ contribution les monographies dues aux efforts des spécialistes. La science qui coordonne tous les matériaux , qui résume tous les aperçus, se compose, en dernière analyse, d'un ensemble de faits bien observés, et le lien systématique qui les réunit n'a qu'une médiocre importance aux yeux du médecin qui veut guérir son malade.
Les meilleurs esprits de notre époque, après avoir payé un large tribut aux études générales , tendent h concentrer tous leurs efforts sur certains points isolés de
(i) Théorie Mmniaitê dé la botanique^ page i06. ~ 1813.
Yt MAI.AD1ES DE L OUËILLE.
la science. On voit les hommes les plus éminents consacrer beaucoup de temps et de soins à décrire les divers modes d'altération d'un organe, d'un appareil , d'un tissu particulier, et souvent ces monographies ne laissent rien à désirer pour là précision des détails et Texactitude des descriptions. En dépit de certaines prétentions contraires , la science tend & se fractionner : son vaste domame se subdivise en une multitude de régions spéciales , chacun sent que l'ensemble dépasse les forces d'un seul individu, et cette conviction de notro faiblesse nous porte invinciblement à l'étude approfon* die de quelques unes des parties de ce grand tout*
On s'est préoccupé de cette tendance , et des hommies sérieux ont craint que ce morcellement de la médecine ne nuisit à la science elle*môiqe* La division du travail, si utile, si nécessaire dans un certain ordre de dioses, a paru devoir être préjudiciable aux intérêts de notre profession ; l'on a dit que la partie dogmatique de la médecine serait promptement sacrifiée ; que les fortes études, en honneur dans les siècles précédents, cesseraient bientôt de paraître utiles , et que cet entraîne^ ment à ne considérer en tout qUe le but pratique , que l'application directe, enlèversût k la science médicale son caractère philosophique.
Je ne partage pas ces inquiétudes. Je crois, au contraire, que cette direction de l'esprit contemporain aura pour résultat un notable perfectionnement dans l'enseignement de la médecine. Les professeurs des Facultés,dont la véritable mission est de connaître tous les travaux isolés qui se publient chaque jour, n'auront plus à déplorer les immenses lacunes qui se rencontrent encore dans le cadre qu'ils ont à parcourir. A mesure que paraîtront des monographies complètes sur les points jusque là obscufi ei négligés > ils pourfoot enregistrer
PRÉTACK DU TBÂinJCtfiUR. Vil
une nouvelle masse de oonnaissancee et donner aux élèves des notions précises sur des portions de la pathologie qu'ils se voyaient forcés de passer sous silence.
Je pourrais sans peine démontrer qu'il ne s'agit point ici d'une supposition gratuite, et que l'École de Paris a suivi la^ marche que je viens d'indiquen Les travaux* d'un grand nombre d^hommes instruits ont fourni de nouveaux éléments aux maîtres chargés d^enseigner les diverses branches de la science médicale ; le cercle de nos connaissances s'est singulièrement agrandi « grâce aux efforts dont je parlais tout à l'heure , et les esprits les plus prévenus contre les spécialités sont contraints de reconnaître que la plupart des forces vives de la science se trouvent précisément de ce côté»
J'accorderai volontiers à ceux qui déplorent ce fractionnement du corps médical que les études ne doivent pas être dirigées de façon à atteindre nécessairement ce but. 11 ne faut pas négliger les généralités de la science ; l'enseignement des Facultés doit toujours avoir ce caractère d'universalité dogmatique qui en assure l'éclat et le succès; il doit tendre à fortifier les intelligences^ à féconder les esprits , et rien n'est plus propre à produire un pareil résultat que l'exposition philoso* phique de toutes les choses qui constituent le vaste ensemble de la science médicale.
Mais faut-il en rester là? Les hommes laborieux, qui sentent tout ce qui manque encore à ce vaste édifice, devront'ils continuer de méditer sur l'ensemble et de déplorer les laôunes qui se rencontrent sur leurs pas? Cela est impossible , et ceux-là même dont la haute capacité saisissait le mieux les rapports généraux qui lient toutes les parties de la science, se dirigent instino tivement vers l'étude des points qui ont été négligés jusqu'à 0* jour* C'est aiûsi qu'après avoir fait on traité de
patbobgie générale « on poursuit de ses recherches les plus opiniâtres certaines maladies locales qui deviennent ainsi l'occasion de monographies du plus haut intérêt. La fièvre typhoïde , le rhumatisme , la pneumonie , la phthisie, les maladies du cœur, celles des reins , celles du cerveau , les altérations de la peau , des membranes muqueuses, des tissus séreux, celles du sang, de Turine et de quelque» autres fluides, ont servi de base à des travaux qui seront l'éternel honneur de l'École de Paris. On peut aflirmer que ces traités spéciaux ont contribué plus efficacement aux véritables progrès de la médecine que toutes les nosologies ou nosographies générales et plus ou moins philosophiques, publiées depuis l'époque de la renaissance.
Il faut donc reconnaître que les monographies en médecine ont essentiellement pour résultat de compléter la science, de combler les lacunes et de faire disparaître peu à peu les desiderata que l'on nous reproche. Bien convaincu de l'utilité de ces sortes de travaux , et conduit, par des circonstancestoutes particulières, à m' occuper presque exclusivement d'une seule espèce de maladie, j'ai poursuivi sans relâche fétude minutieuse et approfondie de toutes les lésions qui se renconti'ent dans un appareil organique, et je me propose de publier bientôt le fruit de mes recherches sur la pathologie de l'organe auditif. Mais ce travail est long et diflicile, et, à l'exemple d'Itard, mon prédécesseur à l'Institut royal des Sourds-Muets de Paris , je m'arrête mécontent de mon œuvre, attendant de nouvelles occasions de vérifier une première remarque, voulant toujours les soumettre à la sanction de l'expérience, et désireux d'arriver ainsi à un certain degré de perfection que j'ambitionne et que je crains de ne pas atteindre.
C'est pour cela que j'ai songé à publier une traduction