‹ Traité des maladies de plomb ou saturninesChapitre 11 sur 51 · SELS · texte numérisé non relu

SELS

Borate de plomb.

Sous-carbonate de plomb (céruse, blanc de cérusc, blanc de plomb, blanc d'argent, blanc de krems, mine de plomb blanche, blanc de Venise, blanc de Ilambourg, blanc de Hollande) ; carbonate neutre de plomb.

Phosphate de plomb.

Chrômate de plomb (jaune minéral, jaune de Paris, jaune de Vérone, jaune de Turner , jaune de Kassler, jaune de chrome, plomb ronge de Sibérie).

Azotate de plomb (nitrate de plomb).

Acétate de plomb [acétate neutre de plomb, sel de saturne, sucre de saturne, sucre de plomb).

Sous-acétate de plomb (extrait de saturne; étendu d'eau, eau blanche, végéto-minérale, de Goulard).

Hydro-cyanate de plomb (cyanure de plomb).

Silicate de plomb.

Sulfure de plomb (plomb noir, mine de plomb sulfureuse, alquifoux).

Chlorure de plomb (plomj) corné, hydrochlorate de plomb).

5b colique saturnine.

Alliages de plomb et iVètain (soudure des plombiers, polée d'étain); de plomb et d'antimoine; de plomb et de cuivre ; de plomb et d'argent (mine de plomb argentifère) ; de plomb et d'or.

Les autres composés saturnins , qui sont l'oxide puce de plomb, le molybdate de plomb, l'iodate de plomb, le séléniure de plomb, l'arséniure de plomb, l'alliage de plomb et de fer, les plombâtes de potasse, de soude, de baryte, de strontiane et de chaux, l'oxalate de plomb, n'étant que des produits artificiellement obtenus et sans usage, l'homme ne se trouve point dans des circonstances où il puisse les absorber, et par conséquent être atteint de coliques à la suite de leur introduction dans l'économie. Mais si ces substances étaient répandues dans la nature , ou travaillées pour les besoins de la société, sans nul doute, elles pourraient donner naissance à la colique saturnine.

Quelques écrivains ont refusé au plomb métallique la faculté de donner naissance à la colique saturnine. Cette assertion se trouve démentie par des faits assez nombreux. {Voy. polisseurs de caractères d'imprimerie, lapidaires, etc.)

Il paraîtrait aussi bien étonnant à priori que le plomb ne pût pas occasionner la colique saturnine, lorsque toutes les substances dans lesquelles il entre, n'importe sous quelle combinaison, ont la faculté de donner naissance à cet empoisonnement. Le plomb métallique n'occasionne qu'assez rarement la colique , parce que dans les divers travaux qu'on lui fait subir, il se trouve bien moins souvent que ses composés réduit en émanations ou particules disséminées dans l'air, condition la plus favorable et presque indispensable, comme nous le prouverons plus tard, pour le développement de la colique chez les ouvriers, c'est-à-dire chez les individus le plus souvent atteints de cetie maladie.

Quoique le plomb pénètre quelquefois dans l'économie à

l'état métallique , peut-être cependant , avant d'être absorbé par les vaisseaux capillaires , est-il transformé à la surface des muqueuses en oxide, sel, etc., en un mot, en un corps soluble; car il ne paraît pas pouvoir être dissous par les liquides de l'économie a l'état métallique. En général, lorsqu'un oxide ou sel soluble, mais à base métallique insoluble , a produit un empoisonnement , si on peut précipiter la base, c'est-à-dire le métal, on neutralise les effets du poison, ce qui donnerait a croire que certains métaux, tels que le cuivre, etc., ne seraient point des poisons , mais que leurs composés seuls posséderaient des propriétés délétères. Telles sont les raisons qui doivent faire penser que le plomb métallique, avant d'être absorbé, pour donner naissance à la colique, est préalablement transformé en oxide ou en sel h la surface des muqueuses de contact , aux dépens des humeurs qui les lubrifient.

On a cru généralement, jusque dans ces derniers temps, que les particules saturnines, pour donner naissance à la colique de plomb, pouvaient être absorbées à la surface de la peau et des muqueuses des voies digestives et respiratoires.

Les ouvriers qui travaillent les préparations saturnines, ou bien des individus totalement étrangers à ces professions , peuvent se trouver en contact avec les molécules de plomb.

VOIES d' ABSORPTION DU PLOMB CHEZ LES INDIVIDUS ÉTRAN- GERS AUX PROFESSIONS SATURNINES.

Absorption cutanée.

Le peu d'activité de l'absorption cutanée, les doutes même de quelques physiologistes sur la faculté absorbante de la peau, doivent porter à croire à priori que le plomb pénètre difficilement par cette voie dans l'économie pour produire la

54 COLIQUE SATURNINE.

colique de plomb. Cependant', quoique l'épidcrme soit une espèce de vernis qui recouvre tout le corps et le préserve du contact trop sensible des agents extérieurs, il est bien certain, d'un autre côté, qu'il est percé d'une infinité de petites ouvertures, qui laissent passer le produit des exhalations, telles que la sueur, et qui permettent l'entrée à un grand nombre de corps pulvérulents, liquides ou gazeux. Ne sait-on pas que des frictions mercurielles, alcooliques, d'opium, d'éther, etc. , n'ont pas trouvé des obstacles invincibles dans l'épidémie, et que ces substances , absorbées dans cette circonstance , ont fait sentir leurs effets à une distance plus ou moins éloignée du point où elles avaient été appliquées ? Ces faits pourraient donc faire penser aussi à priori que la peau jouit également de la faculté d'absorber les préparations saturnines. Enfin, un grand nombre d'auteurs ont voulu établir, par des exemples qu'ils ont rapportés, la possibilité de la manifestation de la colique par suite de l'absorption cutanée du plomb.

Hermann Conringius, dans une lettre qu'il adressa à Stockhusen, relativement à son livre sur les mauvais effets de la fumée de la litharge, a raconté le fait suivant : « Je me sou- » viens d'avoir guéri , il y a dix ans, un jeune homme distin- » gué qui , s'étant frotté les reins et les articulations , pen- » dant les chaleurs de la canicule, avec quatre onces de li- » tharge rouge, pour faire disparaître une gale qui avait ré- » sis té jusque lh aux remèdes, tomba peu de temps après » dans des spasmes très-fréquents, éprouva la nuit de très- » vives douleurs, la constipation et la rétention d'urine, un «froid considérable dans toute l'habitude du corps, des » nausées et une soif ardente. Je ne balançai pas 5 attribuer «ces symptômes dangereux à la qualité nuisible de la li- » tharge. »

Conringius n'avait pas eu l'occasion d'observer la colique

de plomb pendant tonte sa longue pratique. Il avoue ingénument qu'il ne connaît pas cette affection, et qu'il est obligé de s'en rapporter à la bonne foi des auteurs sur ce sujet. (P. 3i.) Je me défie de l'exactitude d'un pareil observateur, qui se souvient seulement d'avoir guéri, il y a dix ans, une maladie dont il n'avait jamais observé d'autre exemple. Comment pouvoir se rappeler scrupuleusement, à une si longue dis tance, un fait aussi extraordinaire avec tous ses détails, lorsqu'on n'a jamais observé d'autres cas de la même maladie? Conringius écrivait, en 1649, c'est-à-dire à «ne époque où la colique de plomb était à peine connue; il ne pouvait donc l'avoir bien étudiée dans les livres. Enfin, indépendamment de toutes ces considérations, les symptômes que notre auteur relate sont-ils ceux de la colique de plomb ? Non, certainement. On n'observe point habituellement, dans cette maladie, de soif ardente , de froid considérable dans toute l'habitude du corps. Où les douleurs siégeaient-elles? La constipation et la rétention d'urine ne suffisent pas a elles seules, avec les spasmes, pour caractériser la colique saturnine. Tout cet ensemble de symptômes peut plus facilement appartenir à la période de froid d'un accès de fièvre intermittente, ou à des troubles nerveux consécutifs h la rétrocession de la gale, qu'à la colique de plomb. Concluons donc que Conringius n'a point observé la colique saturnine à la suite de frictions de litharge sur la peau.

Widekind parle d'une colique causée par un emplâtre dans lequel il entrait de la litharge. (In Baldinger. Magasin XI. )

Von Brambilla prétend avoir observé la colique à la suite de l'application d'un cosmétique renfermant de la litharge. (Mémoires de l'Académie de Joséphine, t. I , Vienne ,1787.)

Quelle confiance ajouter à de pareils faits? ils manquent de toute espèce de détails. Au lieu d'une description complète

56 COLIQUE SATURNINE.

de l'état de 1'épiderme et des autres antécédents , ainsi que des symptômes de la soi-disant colique, ou ne trouve que le jugement ou l'opinion de l'autenr, dont on ne peut vérifier l'exactitude.

Une dame noble, d'après Moeglin, qui se servait de litharge pour dissiper des rougeurs de la figure , fut prise de dyspnée , de lipothimies, de violentes douleurs dans l'abdomen, d'efforts de vomissements et de nausées. (Thèse de Zeller). Mais sont-ce là les symptômes caractéristiques de la colique saturnine ? Cette énumération de phénomènes morbides se rapporte aussi bien à une infinité d'autres maladies qu'à la colique de plomb.

Christison, et d'après lui MM. Chomel, Blachc et Grisolle, ont cité un cas de colique de plomb que W al aurait vu se déclarer à la suite de bains de jambes répétés deux fois par jour dans une solution d'acétate de plomb pendant dix jours. Les auteurs précités indiquent que l'observation de Wal se trouve consignée à la page 455 des Trans. coll. Phys. of Lond., t. III. Cette citation a été faite de la manière la plus inexacte par Christison.

A la page 458 de ce recueil se trouve l'observation à laquelle fait allusion Christison. Elle est rapportée avec beaucoup de détails par Backcr, et non par Wall. Pendant l'administration de bains d'acétate de plomb, uu malade éprouva une attaque d'hémiplégie, et des douleurs dans tout un côté du corps ; mais il n'y eut pas le plus léger trouble fonctionnel du côté du ventre. Evidemment on ne peut établir aucun rapport de cause à effet entre les bains d'acétate de plomb et les accidents éprouvés par ce gentleman.

Mais, à la page 455 de ces annales de la médecine britannique se trouve une observation de colique de plomb occasionnée par l'application d'un onguent saturnin sur la peau dépouillée de son épiderme ; nous allons y revenir tout à l'heure.

M. Martin rapporte que M. Roux a traité une demoiselle pour une colique saturnine déterminée par l'application extérieure de l'eau de Goulard. (Thèse de 1829. Paris, n. 117.) Curieux d'apprendre sur ce l'ait des détails plus circonstanciés, je me suis adressé à M. Roux. Je n'ai pas été peu surpris d'entendre dire, à plusieurs reprises, à l'ancien chirurgien de l'hôpital de la Charité qu'il n'avait aucune connaissance du fait rapporté par M. Martin, et que jamais il n'avait vu survenir la colique de plomb en de pareilles circonstances.

Désireux de vérifier l'exactitude des faits précédents, ou plutôt des assertions émises par les auteurs des siècles précédents, et du nôtre même, je me suis livré à des recherches assez nombreuses, et j'ai fait quelques expériences pour m'assurer si le plomb, en contact avec l'épiderme, pouvait donner naissance à la colique.

Tous les jours , dans les services de chirurgie des hôpitaux de Paris , on fait un très-grand usage en fomentations , ou simple application à l'extérieur, de l'eau de Goulard (solution d'acétate de plomb) ; et cependant les chirurgiens de ces établissements m'ont tous affirmé n'avoir jamais observé la colique saturnine à la suite de l'application de l'extrait de saturne sur la peau ayant conservé son épidémie. Même réponse m'a été faite relativement à l'emploi si fréquent aussi des bandelettes de diachylum gommé, dans la composition duquel entre de l'oxidc de plomb. J'ai demandé à des médecins de Paris, d'une longue expérience, qui avaient fait, dans un grand nombre de circonstances, usage de l'emplâtre diapalme et de l'onguent de la mère, s'ils avaient observé des accidents de la colique à la suite de l'emploi de ces topiques, qui renferment des préparations de plomb. Tous m'ont répondu n'avoir jamais observé de pareils accidents h h suite de l'application de ces topiques.

58 COLIQUE 8ATURNIKE.

J'ai suivi moi-même, avec beaucoup d'attention, l'action des topiques renfermant des préparations de plomb , sans pouvoir une seule fois observer la colique saturnine.

Les acteurs qui se servent journellement de cosmétiques (fards) où entrent de la céruse, du minium , pour donner à la peau de la figure certaines couleurs vives, ne sont point non plus affectés de colique saturnine ; c'est du moins ce que m'ont assuré les médecins des théâtres de Paris. J'ai consulté également les souvenirs de quelques comédiens et comédiennes pour savoir si autrefois ils n'avaient pas entendu dire que de pareils accidents fussent survenus dans leur profession ; ils m'ont tous répondu par la négative.

Qu'on ne dise pas que dans tous ces cas les préparations de plomb ne peuvent produire l'empoisonnement saturnin , parce qu'elles se trouvent en trop petite quantité appliquées à la peau; car cette objection tombe d'elle-même, lorsqu'on saura qu'il suffit de l'introduction de quelques grains d'acétate de plomb dans l'économie pour produire un empoisonnement tel que la colique. Si le plomb est absorbé dans ces circonstances, ce qui est difficile à prouver, il l'est encore à une dose trop faible pour donner naissance aux maladies saturnines.

J'ai essayé de déterminer les accidents de la colique sur deux chiens et un lapin , en appliquant sur leur épiderme diverses préparations de plomb. Après avoir rasé la partie interne des cuisses d'un chien de moyenne taille , se portant parfaitement bien, j'ai frictionné ces parties avec une pommade composée d'une once de céruse et d'une once d'axonge. Pendant huit jours consécutifs, j'ai fait des frictions quatre fois par jour dans les parties sus-indiquées avec la même pommade. Ainsi, un gros de carbonate de plomb était appliqué chaque jour sur la peau. L'animal a continué a manger comme à l'ordinaire , et h se porter parfaitement bien.

CAUSES. 5f)

Les parties frictionnées , mises en contact avec une solution de sulfure de potasse, ont noirci.

Sur un autre chien , j'ai appliqué un emplâtre diapalmc de la largeur de la main sur le ventre , qu'on avait rasé préalablement. L'emplâtre fut assujetti h l'aide de bandelettes de diachylum gommé et de compresses embrassant tout le tronc. Au bout de sept jours, ne voyant aucun accident apparaître, j'ai posé un emplâtre d'onguent de la mère sur la penu de la poitrine également rasée. A la suite de cette application , maintenue pendant douze jours en place , nous n'avons observé aucun dérangement dans la santé du chien.

Enfin , chez un lapin , des frictions pratiquées sur le dos et â la partie interne des cuisses dépouillées de leurs poils , avec une pommade composée d'une once de litharge et une once d'axonge, n'ont été suivies de l'apparition d'aucun symptôme de la colique. Ces frictions étaient répétées trois fois par jour; elles furent continuées pendant douze jours, tant que dura la pommade. A cette époque, les cuisses du lapin, plongées dans une dissolution de sulfure de potasse , devinrent noires.

En présence de pareils faits, les uns positifs, et les autres négatifs , le choix est facile , ce me semble. Quelle confiance peut-on avoir dans de simples assertions émises par les auteurs des siècles passés , pour prouver que le plomb en contact avec l'épiderme peut occasionner la colique saturnine, lorsqu'on les met en présence d'un grand nombre de faits négatifs, observés avec beaucoup de soin par des hommes éclairés, vivant à une époque où tout ce qui tient à l'observation se pratique avec une exactitude et une sévérité d'attention dont un grand nombre de nos devanciers ne se doutaient guère ?

Concluons donc que répiderme est un obstacle à. l'absorp-

6o COLIQUE SATURNINE.

tion du plomb, applique directement sur la peau, ou du moins à l'absorption d'une quantité de ce poison suffisante pour donner naissance h la colique saturnine.

Si la colique ne peut être produite par l'absorption du plomb déposé à la surface de l'épiderme, il semble que celte maladie puisse se manifester lorsque cette membrane se trouve accidentellement dépouillée de sa couche la plus extérieure. Les observations suivantes paraissent rendre probable celte opinion.

Dans son ouvrage sur les poisons , Percival rapporte l'observation d'une colique occasionnée par l'application d'eau de Goulard sur un membre brûlé avec de l'eau bouillante. Dans ce topique il entrait une once d'acétate de plomb et deu» parties d'eau. Le même auteur a observé plusieurs autres cas de colique occasionnés par des topiques où entraient des préparations de plomb; mais dans tous ces cas , les médicaments étaient appliqués sur des exutoires. Ce qu'il y a de curieux , c'est que les cas de colique occasionnés par l'application de médicaments de plomb sur la peau ayant conservé sou épiderme , que rapporte Percival, n'ont point été observés par lui , mais par d'autres médecins , qui disent avoir vu san» détailler et préciser ce qu'ils ont vu.

Baker relate un cas de colique de plomb , qui est survenu après l'application d'un onguent , composé de calomel et de préparations saturnines , sur la peau des cuisses dépouillée de son épiderme , à la suite d'une maladie qui a tous les caractères d'un pemphigus (loco citato, p. 455).

M. Duchesne raconte qu'un garçon brasseur, brûlé sur une grande surface par de l'eau bouillante, et pansé avec du cérat de Goulard , éprouva bientôt les symptômes de la colique de plomb. Le cérat simple appliqué seul fit cesser les accidents. ( Thèses de Paris, 1827, n° 48. )

CAUSES. 6l

L'année dernière , M. Taufllicb , de Barr , a rapporté l'histoire d'une colique de plomb déterminée par l'usage de bandelettes de diachylum gommé, appliquées dans le but de combattre un vaste ulcère qui s'étendait à presque toute la jambe. Le malade avait consommé, dans l'espace de onze semaines , quarante-quatre pieds carrés de sparadrap , avant d'avoir éprouvé les atteintes de la colique saturnine; chaque pied carré contenait exactement cent quatorze grains d'oxide de plomb , de manière que la quantité totale d'oxide employée , avant l'invasion de la colique saturnine , correspondait à dix onces trois gros trente-six grains. Mais la moitié seulement du sparadrap employé avait été réellement en contact avec la surface dénudée, l'autre moitié ayant dépassé les bords de l'ulcère.

Après la guérison de cette première colique , le malade appliqua de nouveau le sparadrap pendant environ quinze jours. Au bout de ce temps , une seconde attaque de colique survint, mais cette fois elle fut accompagnée de paralysie saturnine. {Gazette mèdic, année 1808. )

Ainsi , dans les cas de colique observés par Percival , Baker, MM. Duchesne et Taufïïieb, les préparations saturnines ont élé appliquées sur la peau dépouillée de son épidémie. Or, les expériences physiologiques et pathologiques ont prouvé que toute substance appliquée sur la peau, dépouillée de son épidémie, y était facilement et promptement absorbée. (Voy. Paralysie saturnine, art. Strychnine). Il est donc probable que dans les cas que je viens de rapporter , on a bien vu nettement les accidents de la colique se manifester.

Il faut donc établir une grande distinction entre le plomb appliqué sur la peau ayant conservé son épiderme, ou sur celle, au contraire, qui l'a perdue. Dans ce dernier cas, personne ne peut faire de difficulté pour admettre la possibilité de la manifestation de la colique par suite de l'absorption

6a COLIQtïE SATURNINE.

d'une assez grande quantité de particules de plomb, mises en contact avec le corps muqueux de la peau. Cette distinction, non suffisamment établie par les auteurs des siècles précédents, a probablement fait considérer comme des coliques produites par l'absorption cutanée du plomb, quelques-unes de ces maladies qui sont survenues à la suite de l'application de ce poison sur le corps muqueux de celte membrane.

Absorption de la membrane muqueuse oculaire.

Nous avons vu avec M. Sabatier d'Orléans un homme chez lequel la colique et l'arthralgie saturnines se sont déclarées pour avoir fait usage de plusieurs collyres où entraient des préparations saturnines, dans le but de se guérir d'une double blépharophtalmie chronique. Dans le premier de ces collyres, un demi-gros d'acétate de plomb avait été introduit dans quatre onces de liquide; le médicament fut entièrement employé dans l'espace de cinq jours : un second collyre, composé de la même manière , fut encore dépensé en six jours ; enfin , le douzième jour, des accidents toxiques se déclarèrent d'abord du côté du ventre, puis du côté des membres inférieurs; on cessa dès lors l'emploi du collyre. La colique et l'arthralgie saturnines furent combattues avec succès à l'aide de l'huile de croton tiglium et de bains sulfureux ; l'empoisonnement avait disparu le septième jour de l'emploi de cette médication.

Absorption à la surface muqueuse vaginale.

Verdelhan, ancien médecin de la Charité, a vu la femme d'un plombier être prise de fortes coliques et de douleurs h la matrice, pour avoir fait usage d'une chaufferette allumée de charbon mêlé de scories de plomb. Mais, tous les jours, on

CAUSES. Gt>

voit des femmes atteintes de fortes coliques et de douleurs a la matrice, qui ne sont point do nature saturnine. Ce fait, ainsi rapporté, ne peut prouver d'une manière positive que [e vagin soit susceptible d'absorber des molécules de plomb capables de donner naissance a la colique.

Nous rie voudrions pas cependant affirmer que les coliques et les douleurs de matrice dont se plaignit la femme du plombier de Verdelhan, ne fussent pas le résultat de l'absorption du plomb parla muqueuse vaginale; la facilité avec laquelle cette membrane absorbe les corps étrangers qui sont déposés à sa surface, commande quelque réserve.

Nous avons eu l'occasion d'observer un cas de colique et d'arlhralgie saturnines cbez une femme qui avait fait usfige d'injections d'eau de Goulard trois fois par jour, pendant quatre jours consécutifs , dans le but d'arrêter une hémorrhagie utérine: une demi-bouteille de solution d'acétate do plomb fut mise, dans cet intervalle, en contact avec le vagin. (Obs. xxii.)

Absorption des voies digestives.

Dans les premiers âges de la médecine , lorsque l'attention des médecins fut fixée pour la première fois sur la colique saturnine, cette affection ne fut d'abord observée qu'a la suite de l'introduction directe, dans les voies digestives, des préparations saturnines. Il n'est donc pas étonnant que cette antique et première observation, en traversant les siècles , qui l'ont fortifiée de nouveaux faits, ne soit arrivée jusqu'à nous, et ne fasse encore regarder, par un grand nombre de praticiens, l'absorption du plomb à la surface de la muqueuse digestive, comme la circonstance ordinaire et même unique, dans laquelle on puisse voir apparaître la colique saturnine.

G4 COLIQUE SATURNINE.

En effet la muqueuse de l'appareil digestif offre une surface très-propre à l'absorption des molécules saturnines. Ce que les expériences physiologiques nous ont appris sur la faculté absorbante dont est douée la muqueuse qui revêt les organes digestifs, se trouve corroboré par les exemples nombreux où l'on a vu les préparations saturnines , mises en contact avec cette membrane , être promptement absorbées et suivies du développement de la colique de plomb.

Les diverses préparations saturnines peuvent être portées dans les voies digestives sous forme de médicaments, ou se trouver en contact avec la muqueuse digeslive, mêlées aux boissons et aux aliments.

Les préparations saturnines, administrées h l'intérieur comme médicaments , sous forme liquide ou solide , ont quelquefois été suivies de colique bien caractérisée.

Fernel dit que du sucre de sa! urne ayant été administré par un médecin empirique , pour guérir de la goutte, le malade , après avoir pris ce remède , fut atteint de colique, de constipation, et de vomissements. (J)e Luevcnereâ, cap. 7.)

Ettmuller avait inutilement combattu une fièvre intermittente quarte à l'aide du quinquina , lorsqu'il lui vint l'idée de l'attaquer pendant quelques jours à l'aide du sucre de salurne. La fièvre disparut; mais survint une coiiquo de plomb qu'il appelle convulsive, tant la douleur était violente. (Collcg. Comutt.,cas. 26.)

Tulpius raconte l'exemple bien frappant dune colique causée par l'usage intérieur du sucre de saturne.

Tralles et Vau-Swielen ont vu une personne atteinte de coliques pour avoir aralé du sel de saturne.

Hofmann affirme qu'un jeune homme qui , pour arrêter de fréquentes pollutions, s'était servi dé sel de saturne, fut pris d'une colique violente et d'une constipation si opiniâtre,

causes. G5

que pondant quatorze jours il ne rejeta ni fèces ni vents. (Diss. de Passione Uiacâ. )

James, dans le tome II de son Dictionnaire de Médecine, fait mention dé plusieurs cas de colique saturnine, produits par l'administration à l'intérieur de l'acétate de plomb.

Tronchin rapporle deux cas de gonorrhée dans lesquels cette affection se montra avec beaucoup de gravité à la suite des préparations saturnines prises comme remèdes. ( De Colicâ Piclonum, cap. 10.)

Tissot a vu la colique saturnine se déclarer chez trois individus qui faisaient usage des préparations de plomb comme médicaments.

Le médecin suisse raconte d'abord qu'un chirurgien , dans la vue d'éloigner la phthisie chez une femme âgée de trente ans , lui avait prescrit la mixture anti-phthisique de Gariuann , à la dose de trente gouttes, qu'elle devait prendre deux fois par jour, dans une infusion de fleurs de roses rouges. Elle s'était conformée exactement h cette ordonnance durant un mois entier. Au bout de trois semaines de ce traitement, les accidents de la colique de plomb commencèrent à se déclarer. Après huit jours de souffrances , Tissot fut appelé près de la maiade , chez laquelle il constata tous les symptômes caractéristiques de la colique saturnine. En vain des opiacés, des toniques et des émollients furent administrés pour combattre ces accidents; les purgatifs seuls, fréquemment répétés , parvinrent a enlever le mal. ( Œuvres de Tissot, par Halle, t. V, irc obs. )

Dans la seconde observation publiée par Tissot , on voit une malade, atteinte d'une expectoration purulente, contracter la colique saturnine pour avoir fait usage , d'après l.ayië d'un apothicaire, de sucre de saturne , administré trois fois par jour à la close de cinq grains et continué pendant six jours. L'expectoration se supprima dès le moment où se déh 5

66 COLIQUE SATURNINE.

veloppèrent les accidents de ia colique saturnine, qui fut accompagnée d'une paralysie des bras.

Enfin, un homme, atteint de gonorrhée, qui prenait, d'après l'avis d'un barbier, du sucre de plomb à la dose de douze grains, fait le sujet de la troisième observation. Il en avait déjà consommé trois dragmes dans l'espace de quinze jours et la gonorrhée était presque supprimée, lorsqu'il fut pris des symptômes de la colique saturnine, ainsi que d'une paralysie des pieds et des mains.

Tralles a observé la colique de plomb chez un individu qui avait avalé de l'acétate de plomb pour arrêter une gonorrhée. (Remme, Thèse sur La colique des peintres.)

On lit le fait suivant dans le Traité des fièvres malignes et contagieuses de Moréal, médecin italien : Un avocat, âgé de trente-cinq ans, ayant imprudemment avalé pendant plusieurs jours du sel de saturne, fut attaqué d'un violent mal d'estomac , qui s'accrut de jour en jour et tourna en passion iliaque, au point qu'il ne pouvait rien évacuer par les selles, et rendait par le vomissen:ent ce qu'il avalait. Les émollients, les huileux, les laxatifs, etc., furent prodigués pendant cinq jours consécutifs; tout fut inutile. Enfin, le cas paraissant désespéré, Moréal imagina de donner au malade quinze onces de mercure en une seule fois , et dès lors les voies digestives furent ouvertes par haut et par bas, et les accidents cessèrent.

Gardane a vu une colique de plomb violente produite par l'administration interne des préparations saturnines.

Baker rapporte qu'un individu atteint de gonorrhée prit deux fois par jour quinze gouttes de teinture saturnine , et fit usage d'injections faites avec l'extrait de saturne. Au bout de quelques jours de traitement , des vomissements et des coliques très-vives se déclarèrent, les selles se supprimèrent, ainsi que les urines, etc., des douleurs névralgiques s'emparèrent des

membres, etc. Un traitement purgatif énergique fit cesser l'empoisonnement saturnin , ce que n'avaient pu faire les opiacés et les antiphlogisliqucs. {Trans. ofColl. Phys. Lond. t. I.)

M. Chomel a observé h la Charité une fille qui fut prise de coliquo de plomb très-,violente, pour avoir avalé une cuillerée h bouche d'acétate de plomb. Le même médecin raconte qu'un homme dont l'hémoptysie était rebelle , ayant pris vingt-quatre grains de sucre de saturne pendant quelques semaines , fut atteinte d'une colique de plomb fort intense. [Dictionnaire de Médecine, en sS vol., t. VIII.)

M. Fizeau a inséré dans la Revue médicale (année 1824, t. H), une observation intéressante de colique saturnine produite par l'administration h l'intérieur de l'acétate de plomb. Voici ce fait en abrégé :

Un jeune homme atteint de blénorrhagie fut soumis pendant deux mois à la dose de plusieurs grains par jour d'acétate de plomb, dans le but d'arrêter l'écoulement gonorrhéique. Cet individu éprouva les premières attaques de colique environ un mois après avoir commencé l'usage de l'acétate de plomb. Ensuite ces attaques revinrent à différentes reprises. Mais comme on les prenait pour des indigestions produites par des imprudences , on continua néanmoins l'usage intérieur de l'acétate de plomb, parce que l'écoulement revenait. Enfin M. Fizeau, ayant été consulté à plusieurs reprises pour les accidents qui s'étaient déclarés du côté du ventre, constata les symptômes les plus caractéristiques de la colique de plomb chez ce malade (accès de douleurs de colique, constipation, dyspnée, rétraction du ventre, compression non douloureuse, vomissements, absence de mouvement fébrile, etc. etc.) Les antiphlogistiques, les opiacés, furent inutilement employés pour combattre l'affection saturnine; pendant leur administration la colique augmenta même d'in-

G8 COLIOUJi SATURNINE.

tensité. Le traitement dit de la Charité fit disparaître complètement en quelques jours la colique, qui durait depuis si long-temps.

M. Fouquier prescrivit à un élève en médecine qui retournait chez ses parents, par raison de santé, des pilules d'acétate de plomb à un grain chacune, et à prendre une fois le jour seulement. La première pilule donna lieu à quelques coliques, la seconde produisit des effets plus sensibles, et la troisième causa des accidents tellement graves qu'ils éveillèrent l'attention des magistrats du pays. Le pharmacien qui avait exécuté la prescription fut accusé de négligence, et cependant les pilules ayant été remises a M. Devergie pour les analyser, il ne trouva qu'un grain d'acétate de plomb dans chacune d'elles. (Alph. Devergie, Traité de Médecine légale , t.' II, 2° partie.)

Nous avons inséré dans le Journal hebdomadaire ( n° 28, année i85G) l'observation d'un jeune homme , atteint d'hypertrophie du cœur, qui fut mis, à cause de celle maladie , h l'usage de l'acétate de plomb le 4 août 1 834. On en prescrivit d'abord trois grains , et plus tard la dose fut portée h vingt-quatre. Celte dernière quantité fut continuée depuis le 18 jusqu'au 22 août. A cette époque (1) le traitement fut suspendu, le malade présentant les symptômes d'une colique de plomb bien caractérisée.

Après la guérison de cette première colique (septembre), on reprit l'usage du sel de saturne , qui fut porté à la dose de trente grains, et continué pendant quelque temps (2). Une nouvelle colique fut le résultat de ce traitement, et pendant sa durée on vit survenir une paralysie complète des mus-

f (1) Cent trente grains d'acétate de plomb avaient été donnés dans l'espace

de quatorze jours.

( (2) Cent quarante-neuf grains d'acctale furent pris en seize jours.

causas. 6g

clés des membres supérieurs., avec exaltation de la sensibilité , émacialion des parties paralysées. Cet empoisonnement s'est terminé parla mort le i4 novembre 1806. (Voy. Obs. XXV.)

M. Ruva a vu dans un cas l'ingestion de dix grains de plomb de chasse occasionner une colique saturnine bien caractérisée. {Gaz. mèd., i838.)

L'usage des médicaments de plomb n'est pas toujours suivi du développement des symptômes de la colique saturnine. Ainsi on a vu assez souvent ces substances administrées pour combattre la phthisie pulmonaire, leshémorrhagies, etc. etc., sans que la colique en ait été la conséquence. M. Fouquier a donné l'acétate de plomb à la dose de dix -huit grains par jour, pendant plusieurs mois; et M. Barbier d'Amiens en a fait prendre deux cent quarante grains en trente-sept jours, sans qu'il y ait eu le moindre symptôme de colique produit. Mais qu'est-ce que ces faits prouvent , si ce n'est que tous les individus ne sont pas également aptes a contracter la colique saturnine, ce que nous établirons plus tard à l'aide de faits nombreux? La même chose n'arrive-t-elîe pas pour toutes les autres maladies ? De deux individus placés sous l'influence de l'action de causes délétères , un seul en ressent les effets (fièvre intermittente, etc.). Autrefois on se servait beaucoup plus souvent qu'aujourd'hui des préparations saturnines comme médicament. On peut voir à ce sujet la série des médicaments composés où entrait le plomb , et la liste des maladies où on les employait , dans le t. i de YÀpparatus medicamlnum de Gmelin. Il n'est donc pas étonnant que dans les siècles qui nous ont précédés , on ait observé plus souvent qu'à noire époque la colique de plomb à la suite de l'administration des médicaments saturnins. C'est ce qui résulte d'ailleuré des faits consignée dirfls l'ouvrage que je viens do citer,

JO COLIQUE SATURNINE.

Je suis persuadé cependant que les préparations saturnines introduites dans les voies digestives comme médicament, occasionnent plus souvent de notre temps la colique qu'on ne le croit généralement. Je n'ai vu administrer ces substances que quatre à cinq fois, et deux fois j'ai vu la colique et les autres maladies saturnines apparaître. Lorsqu'à la suite de l'introduction de ces médicaments dans l'estomac surviennent des accidents du côté du ventre, on n'y fait pas toujours attention, ou bien on les attribue ordinairement à la maladie que l'on veut combattre à l'aide du plomb ; c'est ainsi qu'assez souvent des coliques saturnines survenues dans ces circonstances passent probablement inaperçues. Moi-même , y ai méconnu pendant quelques jours la colique de plomb que j'ai dit avoir vue survenir à la suite d'injections saturnines dans le vagin. Il m'est donc permis de penser que d'autres observateurs ne reconnaissent pas toujours la colique saturnine qui se montre à la suite de l'administration intérieure du plomb comme médicament, et qu'ainsi la colique se développe plus souvent qu'on ne se l'imagine par l'usage de ces drogues.

La colique saturnine a été observée chez des individus qui avaient fait usage d'aliments dans la composition desquels entraient diverses préparations saturnines. Ainsi des médecins ont reconnu cette maladie chez des personnes qui s'étaient nourries de pain fait avec de la farine dans laquelle on avait introduit de la céruse. (Voy. Apparatus mcdicaminum de Gmelin , t. I. 1760.)

Gaubius affirme qu'en Belgique on mêle de la céruse au beurre pour augmenter son poids et lui donner une belle couleur blanche ; à la suite de cette falsification, ce médecin a vu survenir les accidents de la colique saturnine. (Hamburg-Magaz.y vol. XVI.)

Coinbalusicr attribue avec juste raison la colique de neuf jardiniers de Monlrougc, dont il rapporte l'histoire, a l'usage du pain cuit dans un four que l'on avait fait chauffer avec de vieux treillages peints en vert h l'aide d'un mélange de céruse et de vert de gris. Les mêmes accidents survinrent par la même cause à Marly. (Loco citato.)

Lalouette donna à des chiens avec des aliments des poussières métalliques ramassées dans des fours de potiers de terre, qui déterminèrent la colique saturnine. {Traité des Scrofules, t. a.)

La plupart des ustensiles ou batteries de cuisine, surtout ceux de cuivre, sont recouverts à l'intérieur d'un alliage ou étamage, dans la composition duquel entre l'étain en grande quantité , et le plomb en très-petite proportion. Lorsque cet étamage est neuf et bien fait, il n'a aucun inconvénient. Mais , lorsqu'il est usé en partie, par suite d'un service longtemps continué, quelques parcelles de cet alliage d'étain et de plomb peuvent se mélanger aux aliments et occasionner des accidents graves , comme la colique. C'est ainsi qu'au rapport de Barruelj une andouille cuite dans une chaudière recouverte d'un vieil étamage, a produit des symptômes graves d'empoisonnement abdominal, dus à quelques parcelles d'oxide de plomb qu'elle contenait, et qui provenaient de cet étamage. (Annales d'Hygiène et de Médecine lëgcde, t. X.)

Quelquefois des empoisonnements produits par des ustensiles recouverts de vieux étamages , ne sont point constitués par la colique saturnine. Ce sont des gastrites, des entérites que détermine l'introduction d'une grande quantité de plomb dans l'estomac , ou le mélange de quelques parcelles de plomb unies avec d'autres substances vénéneuses irritantes, comme les oxides de cuivre; nous n'avons pas à nous occuper ici de cet empoisonnement.

7« COLIQUE SATURNINE.

Lorsque l'étaniage est neuf, mais mal préparé, il peut encore occasionner la colique.

Les expériences nombreuses de Vauquelin et de plusieurs autres chimistes ont semblé prouver que l'étamage neuf, dans lequel le plomb n'entre que pour dix centièmes , ne pouvait déterminer aucun accident , cette petite quantité de plomb étant trop peu considérable pour être attaquée par les acides. En effet , ces acides peuvent attaquer l'étamage, mais aux dépens de l'étain seulement, qui, étant beaucoup plus oxidable que le plomb , s'empare de tout l'oxigène provenant des acides.

Au contraire tout étamage qui contient une grande proportion de plomb peut occasionner des accidents, entre autres la colique saturnine; car le plomb est facilement attaqué lorsqu'il se trouve en grande quantité en contact avec des matières solides ou liquides , qui renferment naturellement ou accidentellement des acides libres. Ainsi, des fruits, des légumes, du poisson ou des viandes assaisonnées, que l'on fait cuire dans ces vases étamés avec une trop grande quantité de plomb, occasionnent la colique. Le vinaigre surtout attaque facilement le plomb avec lequel il forme un acétate.

En 1775, régna h La Rochelle une colique violente et singulière , dont les symptômes , d'une ressemblance parfaite avec ceux de la colique de plomb, firent soupçonner à Senac qu'elle provenait du mauvais élamage, composé en grande partie de piomb, dont se servaient les habitants de cette ville. On abandonna les vases étamés; on leur en substitua d'une autre nature, et la colique se dissipa pour ne plus reparaître.

Luzuriagaet Hernandès attribuaient le développement fréquent de la colique de plomb , à Madrid , au mauvais étamage dont on m servait autrefois dans ce pays pôtir reçoit* niï \m bfiticrici <îe ëulelae.'

CAUSES. 'y 5

Aujourd'hui, que la loi clans tous les pays a fixé la quantité minime de plomb qui doit entrer dans l'étamagc, on observe très-rarement, a notre époque, le développement de la colique chez des individus qui ont mangé des aliments préparés dans des vases de cuivre étamés.

Autrefois, dans certains pays, on avait coutume de faire cuire les aliments dans des vases de plomb. On conçoit trèsbien que de pareils ustensiles de cuisine pouvaient encore plus facilement occasionner la colique , que ceux revêtus d'un élamage où le plomb domine. Aussi les vases de plomb pur ne sont plus employés maintenant pour la préparation des aliments , tant leur usage a été reconnu pernicieux.

Les auteurs du dix-huitième siècle ont fait mention d'un grand nombre de coliques saturnines , même épidémiques , produites par l'usage de vins frelatés avec la litharge ou la céruse, dans le but de les rendre doux et agréables , d'acerbes et rudes qu'ils étaient. Cette fraude était alors généralement répandue et suivie d'un si grand nombre d'accidents en Allemagne, en Italie, en France, que les gouvernements de ces pays furent obligés de publier plusieurs ordonnances dans lesquelles on annonçait devoir sévir avec la plus grande rigueur contre les individus qui se permettraient de pareilles falsifications. Zeller nous apprend, par exemple, qu'on condamna à mort un cabaretier qui avait occasionné une épidémie de colique saturnine dans un village d'Allemagne, en adoucissant ses vins avec de la litharge. Ce malheureux lui-môme fut atteint de cette maladie.

Avant la découverte de cette fraude, qui se pratiquait depuis fort long-temps, on croyait que la colique était produite par ces vins durs et acerbes. Mais depuis que des mesures de police Furent prise» pour découvrir la falsification, orme

rô* plu» ck êuiîqus é^idéaiîcjuQ causée pr îëë vit» dm

^4 COLIQUE SATURNINE.

et acerbes, comme au temps de Paul d'/Egine , de Citois, etc.

L'histoire de ces coliques produites par les vins frelatés se trouve consignée dans plusieurs thèses allemandes que nous avons mentionnées dans notre article Historique. Les éphémérides germaniques sont aussi remplies d'observations de personnes attaquées de coliques occasionnées par l'usage des vins adoucis avec la litharge. Le quatrième volume de l'Académie des Curieux de la Nature contient également quelques cas de coliques survenues dans les mêmes circonstances.

Guillaume Collé rapporte deux cas de colique de plomb intense produite par du vin pétillant, frelaté avec de la litharge. Les bains tièdes, les émollients, les laxatifs et les stimulants ne purent amener la guérison. Enfin, une préparation d'antimoine fit aller les malades par haut et par bas, et les lira d'affaire. (Cosmet. Medic.)

Bourdelin , docteur régent de la faculté de médecine de Paris, fut appelé, en 177a, pour une colique qui semblait épidémique dans un des faubourgs de Paris. Il y vit à lui seul cinquante -quatre malades qui ne Tétaient que par le vin adouci avec la litharge.

Gardane raconte qu'an ouvrier, pour avoir bu une bouteille de vin frelaté avec de la litharge, fut pris d'ime colique de plomb violente, accompagnée de crampes aux pieds et aux mains* Le traitement de la Charité fit tout disparaître dans une semaine.

Dans son mémoire sur la colique de Poitou , Warren rapporte l'observation fort intéressante de trente perspnnes de la maison du duc de Nevvcastle , en Hanovre, qui furent atteintes de coliques saturnines pour avoir fait usage de vin blanc frelaté avec des préparations saturnines. Plusieurs de ces individus éprouvèrent des rechutes après quelques années de la

guérison de la colique. D'autres furent atteints de délire et d'attaques d'épilepsie fréquentes qui les conduisirent au tombeau. Enfin un traitement purgatif énergique guérit la plupart de ces coliques. (Trans. ofLond. Coll. Phys., t. II.)

En 1810, le commissaire de police de Versailles fut instruit par des ouvriers que le vin qui était débité cbez le nommé X.... donnait des coliques très-vives à ceux qui en faisaient usage, que plusieurs mêmes avaient failli en être victimes. M. Tessier, médecin de l'hospice de cette ville, fut chargé par l'autorité de faire un rapport sur ce fait grave, et d'indiquer, autant qu'il serait en lui, la cause qui avait pu donner lieu aux accidents qu'avaient ressentis les hommes, qui avaient été boire chez ce marchand de vin. Le docteur se transporta chez l'accusé, qui déclara tout naïvement qu'il avait mis dans une feuillette de vin , récolté dans les environs de Paris, deux onces de litharge, pour en corriger, disait-il, l'àpreté. Le mélange ayant été opéré, pendant quatre ou cinq jours de suite , il avait vivement secoué la futaille , pour obtenir plus sûrement le résultat auquel il tendait, c'est-h-dire de rendre le vin de Surêne plus agréable. L'analyse de cette boisson ayant été faite , on trouva un grain environ d'acétate de plomb par bouteille : cette quantité parut suffisante pour rendre compte des phénomènes fâcheux qu'avaient ressentis les individus qui avaient usé de ce vin empoisonné. (Observation communiquée par M. Maigne , médecin en chef des hôpitaux de Mantes, près Versaitles.)

Nous avons vu ce marchand de vin , dont parle Leroux (Cours de Médecine, t. II), qui fut atteint de colique de plomb pour avoir frelaté son vin avec de la litharge. Got individu se trouve encore aujourd'hui affecté d'une paralysie saturnine du poignet et des doigts.

Les vins consommés à Paris et dans toute la France sont

yÇ) COLIQUE SATUKMNE.

soumis actuellement à des visites fréquentes laites par des dégustateurs capables de reconnaître très-facilement la présence de la moindre quantité de préparations saturnines dans cette boisson; aussi est-il rare maintenant qu'un marchand veuille encourir les peines prescrites par la loi en frelatant ses vins avec la litharge. M. Castra, dégustateur assermenté des plus habiles, m'a assuré n'avoir reconnu cette fraude que trois fois dans un exercice de vingt ans de sa profession. Il n'est donc pas étonnant que depuis sept ans nous n'ayons pas eu l'occasion d'observer la colique produite par cette boisson empoisonnée.

M. D'Anglure, directeur des contributions indirectes à Poitiers , m'a assuré que pendant quinze ans qu'il a exercé ses fonctions dans le Poitou , il n'avait pas eu une fois l'occasion de faire constater une falsification de vins à l'aide des préparations de plomb. Ainsi, dans la patrie de Citois, il n'y a plus de colique épidémique produite par l'usage de vins aigres, durs, acerbes; on y observe seulement quelquefois des diarrhées, des coliques, des dyssenteries, au moment des vendanges , dues à l'usage immodéré du vin nouveau.

M. le DrHourmann nous a montré, dans son service à l'hôpital Bcaujon, deux individus qui avaient été atteints de colique de plomb , pour avoir fait usage de bière falsifiée probablement avec de la litharge. Nous disons probablement , car l'analyse de la boisson empoisonnée n'a pu être faite. Deux ouvriers d'une brasserie, en avalant de la bière, vendue à raison de dix centimes le litre seulement, lui trouvèrent un goût sucré etstyptique; et ils furent atteints, plusieurs jours après , de tous les symptômes de la colique et de l'arthralgie saturnines. Tout porte à croire que cette bière avait été frelatée avec de la litharge. Ce qui fortifie encore cette croyance , ©'est que des plaintes 0at été adressées h irittéteuft &p\m m pféfeis h pèïl&ê dé Pwk > mt? \%k&*

(ludion do substances vénéneuses, cl on particulier de la lilharge, dans la fabrication de la petite bière vendue au peuple h très-Las prix.

Il paraît qu'autrefois, en Normandie et on Angleterre, il n'était pas rare de voir la colique saturnine se déclarer chez les individus qui avaient bu du cidre rendu doux au moyen de son mélange avec de la litbarge ou de la céruso (Bonté , Glaligny , etc., Baker, etc. )

Si Ton prépare , recueille, ou conserve le vin , la bière, le cidre , les liqueurs alcooliques et l'eau dans des v;iscs de plomb , les personnes qui viennent à les boire se trouvent quelquefois atteintes de colique saturnine.

Le vin qui se répand pendant le mesurage sur les comptoirs de plomb des marchands de vin de Paris, peut h la longue attaquer le métal. En effet , par suite du contact continu de l't cide acétique et de l'air atmosphérique avec ce métal, quelques parcelles d'acétate de plomb, oud'oxide de plomb, se forment et se mêlent à ce vin. Les individus qui achètent cette boisson empoisonnée sont quelquefois atteints de colique saturnine ; c'est ce que plusieurs médecins ont observé , entre autres Leroux.

Musgrave , et après lui Huxham , ont attribué à l'usage de cidres aigres et acides une maladie semblable à la colique saturnine , qu'on observait souvent , de leur temps , dans le Devonshire , province d'Angleterre. G. Backer fut frappé du peu d'analogie qu'il y a entre le suc de pomme, même le plus acerbe, et la qualité vénéneuse du plomb, ainsi que do la parfaite identité de la maladie qui régnait dans le Devonshire avec celle qui est l'effet des différentes préparations de ce métal. Ne pouvant donc supposer que deux causes si différentes pussent produire des effets si identiques, il ne voulut point adopter, sans examen préalable, l'opinion généralement ac-

78 COLIQUE SATURNINE.

créditée parHuxham sur la cause de la colique deDevonshire. Ce célèbre médecin et chimiste anglais tenta donc des expériences dans le Lut de découvrir le plomb dans quelque adultération frauduleuse ou accidentelle que le cidre du comté de Devon avait soufferte.

En présence de plusieurs membres de la Société royale des Sciences de Londres, Saundcrs , Hewton , Ruslon , il put déceler la présence des préparations saturnines dans le cidre du Devonshire , à l'aide des sulfure d'ammoniaque, de chaux et de potasse. Baker fit évaporer également des cidres du Devon; leur résidu réduit en cendre, et traité par les réactifs, y laissa découvrir du plomb métallique; dixhuit bouteilles de cidre donnèrent quatre grains et demi de ce métal. Les cidres d'une contrée voisine , du comté d'Hereford , n'offrirent aucun précipité de sulfure de plomb, par leur mélange avec ces sulfures. On ne put découvrir non plus, dans le résidu de leur évaporation, aucune parcelle de plomb. Celle double expérience, faite avec le plus grand soin , et répétée plusieurs fois avec le même succès , ne pouvait laisser aucun doute dans les esprits sur la présence du plomb dans le cidre du Devonshire. Mais comment le poison s'y élait-il introduit? Dans le Devonshire on se servait de plomb métallique pour doubler et sceller les moulins et les pressoirs dans lesquels on écrasait les pommes, ainsi que les cuves destinées h recevoir leur jus. Les fermiers avaient aussi l'habitude d'introduire un morceau de plomb dans leur tonneau, afin de retarder la fermentation acide; et les aubergistes renfermaient dans des citernes recouvertes de plomb leur cidre pétillant , dans la crainte qu'il ne devînt acide. Quoi de plus naturel alors que la formation d'oxide et d'acétale de plomb , aux dépens du métal, de l'acide acétique provenant du jus de pomme , et de l'air atmosphérique? Ces parcelles de préparations saturnines, étant mélangées

causés. *g

avec le cidre, empêchaient ou retardaient la fermentation acide, mais elles devaient nécessairement occasionner des accidents , comme la colique , chez ceux qui en faisaient usage. (Trans. of Coll. Phys., Lond. t. I.)

Baker cite encore, à l'appui de son opinion sur la cause delà colique duDevonshire,les habitants des villes et comtés d'Heroford , Glocestcr, et Worccster, etc. , qui buvaient habituellement du cidre très* aigre, sans contracter cependant la colique saturnine. Mais dans ces contrées, jamais on n'employait le plomb dans les ustensiles dont on se servait pour faire le cidre. Cependant, ajoute notre auteur anglais , d'après le Dr Wall , deWorcester, dans une année trèsabondante en pommes , un fermier des environs de Worccster, n'ayant pas assez de vaisseaux pour ramasser son cidre, en remplit une grande citerne doublée de plomb, et l'y laissa jusqu'à ce qu'il se fût procuré des tonneaux. Toutes les personnes qui burent de ce cidre furent attaquées de la colique , et le Dr Wall en eut onze a la fois dans son hôpital. Le même médecin avait aussi traité depuis peu trois personnes de cette maladie , occasionnée par du cidre fait dans une presse couverte de plomb.

Baker raconte toujours dans le même mémoire que plusieurs propriétaires du comté de Kent , ayant fait bouillir du cidre dans des vases de plomb , tous ceux qui en burent furent atteints de colique saturnine.

Dans les terres du duc de Sommerset, on fit arriver du cidre dans une citerne doublée de plomb. Tous ceux qui en buvaient eurent la colique; aussitôt qu'on supprima la citerne, il ne se développa plus de colique. (In loco çltato. )

Aujourd'hui que le plomb n'entre plus dans la composition des pressoirs destinés à écraser les pommes, ni dans 1 es vases destinés à contenir le cidre du Devon , on n'observe plus dans ce pays la colique décrite par Huxhaiu, qui n'é-

80 COLIQUE SATURNIXE.

tait, il faut le confesser maintenant, qu'une colique saturnine.

Folhergill rapporte l'observation suivante : « Deux personnes du même endroit achetèrent ensemble et partagèrent un tonneau de cidre destiné h leurs ouvriers. Les ouvriers de l'un des acheteurs furent atteints de tous les symptômes de la colique saturnine , à un degré plus ou moins intense; ceux de l'autre ne furent nullement incommodés ; mais les premiers reçurent du cidre dans des vases vernis, et les seconds dans des tonnelets. Le cidre avait en partie dissous le vernis , dans la composition duquel entraient des oxides de plomb , ce qui rend évidente la cause de la maladie. » ( Trans. of Coll. Phys. London , t. I. )

John Jïunter nous apprend , dans une lettre à Baker, que la colique des peintres , devenue si fréquente a Boston et a la Jamaïque, provenait de l'emploi des vases de plomb dans la distillation du rhum, et que depuis l'intervention du gouvernement à cet égard, cette maladie avait considérablement diminué; il n'y eut plus alors que les individus qui travaillaient les préparations de plomb qui furent atteints de la colique saturnine. (Trans. of. Coll. Phys. London.,

Van-Swieten a vu atteinte de colique saturnine une famille entière , qui s'était servie, pour préparer ses aliments , d'une eau qui avait séjourné dans des vases de plomb. ( Ed. lai. Année 1769, t. III.)

Tronchin a cherché à prouver que la colique de plomb , si fréquente de son temps chez les habitants d'Amsterdam, tenait h l'usage qu'ils faisaient de l'eau de pluie, qui avait séjourné dans les citernes doublées de plomb , ou sur les plates -formes des maisons qui étaient aussi recouvertes de ce métal. Wanstroostwyk avait également observé que les

CAUSES. 8l

eaux de Harlem , recueillies de la même manière que celles d'Amsterdam, occasionnaient de semblables accidents. (De l'Electricité médicale appliquée à la médecine.) Wall a vu tous les habitants d'une ferme être atteints de colique saturnine , pour avoir bu de l'eau d'une pompe dont le réservoir ou citerne , ainsi que le canal , étaient doublés de plomb. Ce métal dans l'espace de trois an savait été en grande partie détruit , et mélangé avec l'eau. D'après les conseils de Wall, les fermiers firent usage d'une autre eau, nullement en contact avec du plomb; dès lors ils ne furent plus atteints de colique. ( Trans. of coll. Phys. Lond. , t. IL )

Il est facile de se rendre compte du développement de la colique dans ces circonstances. Le plomb exposé à l'humidité se transforme facilement en oxide , puis en carbonate de plomb, aux dépens de l'oxigène et de l'acide carbonique de l'air. Le sous-carbonate ainsi formé se dissout en totalité ou en partie dans l'eau, à la faveur de l'acide carbonique qu'elle contient ordinairement en excès. Aussi , dans le cas où l'eau séjourne quelques mois dans des cuves de plomb , on aperçoit à la hauteur de l'eau, une ligne blanche qui reste à nu quand celle-ci diminue ; cette ligne blanche est du carbonate de plomb. Six voies d'eau laissées pendant deux mois dans une cuve pneumato-chimique doublée de plomb, ayant été analysées par M. Mérat, lui ont donné plus de deux onces de carbonate acide de plomb très-bien cristallisé.

Est-il donc étonnant que les habitants d'Amsterdam et de Harlem , en faisant usage d'une eau contenant du carbonate de plomb , aient éprouvé les accidents de la colique saturnine?

Mais l'eau qui n'a pas le contact de l'air n'altère ordinairement en aucune façon le plomb dans lequel elle est contenue. C'est en partie par des tuyaux de ce métal que l'eau est distribuée dans les divers établissements publics

82 COLIQUE SATURNINE.

et particuliers de la ville de Paris (1) , et je n'ai pu apprendre qu'elles aient occasionné la colique saturnine. L'eau, en circulant dans ces tuyaux de plomb , ne se trouve point en contact avec l'air atmosphérique ; il ne peut donc s'y former que difficilement du carbonate de plomb. Je dis difficilement , car les eaux qui traversent les tuyaux de plomb proviennent le plus souvent de sources. Elles sont ordinairement très-chargées d'acide carbonique et de carbonate de chaux; et jusqu'à ce que ce dernier sel recouvre la surface intérieure des conduits , il se forme du carbonate de plomb , qui se dissout dans l'eau à la faveur de l'acide carbonique qu'elle contient en excès. Aussi, les habitants de quelques villes , alors qu'on y a établi des fontaines , ont éprouvé des coliques en faisant usage des premières eaux qui traversent les tuyaux neufs de conduite. ( Aiph. Devergie, Med. lég. , t. III. )

Quelquefois on a vu la colique saturnine se déclarer chez des enfants ou de grandes personnes qui avaient mangé des bonbons colorés en jaune, vert, bleu, ou rouge, par diverses préparations saturnines. C'est surtout aux approches du jour de l'an que ces friandises étant mangées en grande abondance, peuvent facilement donner naissance à cet empoisonnement. (Annales d'Hygiène et de Médecine légale, t. i, iv, vu, x.) Bien des fois, sans doute, lorsque des médecins ne pouvaient se rendre compte de malaises subits du côté des organes digestifs arrivés à certains enfants qu'ils soignaient, ils n'avaient pour cause que l'abus de ces bonbons empoisonnés.

(4) Depuis quelques années les gros tuyaux de conduite de l'eau dans Paris sont en fonte; cette matière coule moins cher, et résiste à l'humidité pluslong. temps que le plomb.

Le cliromate de plomb sert à colorer les bonbons jaunes , verts et bleus; le minium est employé a les colorer en rouge. Les confiseurs préfèrent ces préparations métalliques à celles tirées du règne végétal , parce qu'elles n'éprouvent pas autant de changement par l'action de la lumière. L'analyse chimique a toujours fait découvrir ces composés de plomb dans les bonbons ainsi colorés, qui avaient donné naissance à la colique. ( Ann. d'Hyg. et de Med. lêg. )

Les bonbons candis ne sont pas, comme les bonbons précédents, colorés dans leur masse par les préparations saturnines. Les confiseurs se contentent d'appliquer à leur surface, à l'aide d'un pinceau, le blanc de plomb ou d'argent pour produire divers dessins. Quelquefois le blanc de plomb est prodigué à un tel point , que l'on a pu extraire de la surface grattée d'un de ces bonbons, une quantité de matière susceptible de donner un grain de plomb métallique. Et on a vu la colique se développer chez des enfans qui avaient mangé quelques-uns de ces bonbons. (In Loco citato.)

Les pralines, dragées, etc., sont souvent colorées également avec des préparations saturnines ; aussi leur usage peut-il être suivi d'accidents.

Les papiers qui servent à envelopper les bonbons de tous genres, sont peints avec des préparations saturnines, pour leur donner une couleur vive et agréable. Il arrive souvent que les enfants sucent ces papiers ou les mangent; des accidents plus ou moins graves peuvent en résulter, tels que des coliques , etc. Ces papiers ou papillottes sont ordinairement colorés par le carbonate de plomb, le chromate de plomb, ou le jaune , de Naples. (Andral, Ann. d'Hyg. et de Mcd. lég. , t. iv. )

Pour recouvrir du chocolat et diverses substances analogues, les fabricants se servent de feuilles de plomb; si ces objets sont placés dans un lieu humide , de l'oxide de plonib

84 COLIQUE SATURNINE.

peut se former à la surface de la pâte , qui est fort hygrométrique, et pénétrer même dans son intérieur. L'emploi de pareils aliments est capable d'occasionner la colique saturnine. L'usage de jouets d'enfants coloriés avec des préparations saturnines, et destinés à être portés dans la bouche , comme des trompettes, ont déterminé des accidents graves, entre autres des coliques, etc. (Baker, Trans. of Coll. Phys. London , t. h. — Rapport sur les travaux du Conseil de salubrité de Nantes pendaJit 1829. )

Absorption par les voies respiratoires.

Les individus qui ne travaillent pas le plomb contractent rarement la colique saturnine en respirant des molécules de plomb ; ils ne se trouvent en effet presque jamais dans des circonstances où la muqueuse de leurs organes respiratoires puisse être mise en contact avec les émanations de ce poison.

Les personnes qui ont été affectées de colique saturnine pour avoir couché dans des appartements nouvellement peints , ont évidemment absorbé, par la muqueuse des voies respiratoires , les émanations saturnines qui proviennent de ces peintures. MM. Leroux et Louis ont rapporté des cas de colique de plomb développée chez des individus qui avaient couché une ou plusieurs nuits dans une chambre nouvellement peinte.

Gardanne prétend, et il en rapporte des exemples , qu'on observe fréquemment la colique de plomb chez les officiers de marine , parce qu'ils habitent souvent sur leurs vaisseaux des chambres nouvellement peintes, qui exhalent sans cesse d abondantes émanations saturnines. A l'armement de chaque compagnie, dit-il, on peint toujours à neuf la chambre du conseil, la grand- chambre; et il n'est aucun endroit des-

tiné a l'état-major, qui ne soit plus ou moins infecté des émanations de la peinture. De la il est aisé d'expliquer pourquoi les matelots qui couchent dans le premier entrepont, en sont exempts, et pourquoi ceux qui sont le plus sédentaires sont aussi ceux qu'elle attaque le plus fréquemment. {Ancien Journ. de Méd., année 1784.)

M. d'Argenvilier, âgé de soixante ans , d'un tempérament nerveux, habitant une commune voisine de Mantes, fut pris, en 1822, de douleurs aiguës dans le ventre, qui, par intervalle, étaient beaucoup plus vives, et diminuaient par la pression. Les parois abdominales étaient rétractées; il y avait une constipation opiniâtre. Le malade était agité , surtout au moment des accès de colique ; alors il poussait des gémissements, changeait sans cesse de position, se tordait dans son lit, etc. Le sommeil était léger, il y avait de l'anxiété. Au bout d'une quinzaine de jours de souffrance, le malade commença à perdre ses forces, à maigrir, etc. Les médecins qui entouraient M. d'Argenvilier avaient eu recours à divers moyens, tels que narcotiques, bains, cataplasmes, lavements émollients. Ces divers traitements n'améliorèrent pas son état, qui durait depuis quarante-cinq jours. En désespoir de cause , il vint à Paris consulter Lerminier, médecin de la Charité , qui , après l'avoir examiné attentivement , lui annonça qu'il avait la colique des peintres. Lerminier s'informa de la manière dont cette colique s'était déclarée. Le malade lui raconta que, faisant peindre à l'huile dans sa maison de campagne, il allait de temps en temps voir travailler les ouvriers, et que de plus il couchait dans une pièce nouvellement peinte. D'après ces renseignements, Lerminier fit subir le traitement de la Charité à ce malade, qui en quelques jours fut guéri, revint à la campagne, et reprit en quelques semaines son état ordinaire. Dans la suite, M. d'Argenvilier ne coucha plus dans des appartements peints de

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fraîche date, et n'approcha plus les ouvriers peintres qu'à une grande dislance. Aussi depuis , n'a-t-il jamais été atteint de pareille maladie. ( Observation communiquée par M. Maigrie, médecin en chef des hospices de Mantes.)

N'avons-nous pas appris, l'année dernière, par la voie des journaux de médecine , que le docteur Corsin , qui demeurait à la Villette , près Paris , après avoir couché deux nuits dans une chambre nouvellement peinte à la céruse , fut atteint de tous les symptômes de la colique saturnine ? Après quelques jours de souffrance au ventre , l'empoisonnement s'étendit au cerveau; des attaques d'épilepsie, suivies et précédées alternativement de délire et de coma (encéphalopathie saturnine), se déclarèrent et conduisirent rapidement notre malheureux confrère au tombeau.

Nous avons observé la colique dans des circonstances analogues aux précédentes. 11 y a trois ans, lorsqu'un grand nombre de peintres en bâtiments , d'attributs et de décors , peignaient , avec des teintes à l'essence , les corniches et boiseries des salles du musée de Versailles , des doreurs sur bois , qui ne se servaient pas d'un atome de plomb , étaient occupés dans les mêmes pièces et en même temps que les peintres. Pendant que s'exécutaient ces travaux, on avait ordonné que les fenêtres de chaque pièce fussent exactement fermées. Au bout de quelques jours de ce travail, une odeur de peinture et d'essence de térébenthine insupportable incommoda les doreurs, et occasionna la colique de plomb 5 une douzaine d'entre eux, ainsi qu'à plusieurs peintres. L'ouverture des fenêtres de ces pièces fit cesser en partie cette odeur si forte de peinture, et on ne vit plus la colique apparaître chez les doreurs.

Les feuilles ou boîtes de plomb, dont on se sert pour envelopper le tabac du commerce, jpeuvent avoir une action dé-

Jétèrc sur la santé des individus qui font usage de celte poudre. En effet, l'action du tabac sur le plomb est très-prompte (Remcr, Seberer, Hofheine) ; elle commence au bout de quelques heures. Il se formé de l'acétate, du carbonate et de l'hydrochlorate de plomb , six a trente grains par livre. (Chevallier, Journal de Chimie médicale, i83i.)

On conçoit donc facilement que les individus qui viennent à priser du tabac empoisonné par ces sels , puissent , par suite de l'absorption du poison à la surface de la membrane muqueuse pituitairé, éprouver des accidenss tels que la colique, etc. C'est, du reste, ce qui a été constaté par GuytOn de Morveau et M. Chevallier.

Nous avons tenté plusieurs expériences sur les animaux dans l'intention de déterminer chez eux la colique de plomb à l'aide du contact des préparations saturnines sur la muqueuse des voies respiratoires.

Première expérience. Dans une chambre ou mansarde, ayant huit pieds de long sur six de large, et dont les murs, la porte et la fenêtre venaient d'être recouverts d'une forte couche de peinture à la céruse et à l'essence, nous avons renfermé trois chiens de moyenne taille. Un poêle était alimenté avec du bois et du cock en quantité suffisante pour tenir presque constamment la température à vingt degrés environ. Ces animaux furent nourris dans cette petite pièce à l'aide de soupes, de viande et d'os.

Au bout de sept jours d'habitation dans cette chambre , qui exahalait une forte odeur de peinture, l'un des chiens devint triste et commença à ne plus vouloir manger; mais il buvait beaucoup. Le neuvième jour, des accidents graves se déclarèrent. L'animal poussait souvent des gémissements et même des hurlements , et se roulait par terre , les yeux furieux ; quelquefois il courait dans la chambre en tous' sens,

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la bave à la bouche , comme s'il eût été enragé ; cependant il ne cherchait à mordre ni let autres chiens , ni les personnes que je rendis témoins de cet état. Souvent il faisait des efforts pour rendre ses excréments ; il marchait la queue basse. Quelquefois il vomissait, et léchait son ventre, qui était rétracté et dur. Je fis prendre pendant trois jours deux gouttes de croton tiglium , une le matin et une le soir, dans une tasse de lait chaud. Des selles nombreuses et des vomissements fréquents eurent lieu à la suite de cette médication , et l'animal guérit le cinquième jour de la durée de la colique. Dès le moment où le chien fut atteint de colique , on l'enleva de la chambre recouverte de peinture à la céruse; alors je pus m'apercevoir que ses urines étaient évacuées en très-petite quantité. Nous nous sommes assuré que ce chien n'avait nullement léché les murs enduits de peinture.

Les deux autres animaux n'éprouvèrent aucun accident, pendant quinze jours que nous les laissâmes en contact avec les émanations du plomb.

Deuxième expérience. M. de Stanski, interne des hôpitaux, et moi, avons fait l'expérience suivante sur un chien de chasse de haute taille. La trachéotomie a été pratiquée pour pouvoir placer un tuyau de ferblanc du volume de la moitié du petit doigt. Nous avons introduit, pendant six jours , matin et soir, vingt-quatre grains de minium dans ce tuyau. Au fur età mesure que nous faisions pénétrer à plusieurs reprises de l'oxide de plomb au moyen d'une carte, nous avions soin de porter, immédiatement après , le doigt sur l'ouverture du canal , afin que l'animal, en reniflant, ne fît pas refluer le poison par l'ouverture pratiquée à la trachée-artère. Le septième jour de cette introduction, l'animal commença à ne plus vouloir manger. Les jours suivants, il se mit à vomir et à faire des efforts impuissants pour expulser des matières fécales; souvent il était agité, se tordait, et se roulait par terre , faisant

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mille contorsions ; le ventre se trouvait rétracté et dur. Les yeux étaient un peu jaunes; dans les accès d'agitation ils devenaient hagards, furieux. Dès ce moment, nous avons cessé l'introduction du minium , enlevé la canule , et recouvert l'ouverture de la trachée à l'aide de diachylum gommé; et nous n'employâmes plus aucune espèce de traitement. Les accidents allaient toujours en augmentant, et l'animal poussait par accès des hurlements étouffés , lorsque le quinzième jour du développement delà colique, les membres et le tronc furent pris de mouvements saccadés, convulsifs, qui durèrent vingt-quatre heures. Le lendemain nous trouvâmes l'animal mort.

Nous procédâmes h l'autopsie avec beaucoup de soin. Les fosses nasales, le larynx et les grosses bronches ne nous présentèrent aucune altération sensible; la trachée offrait ça et là encore quelques point* rouges, c'était du minium. La plaie de la trachée se trouvait complètement fermée et cicatrisée. Nous ne pûmes découvrir de lésions manifestes ni dans la muqueuse, ni dans les membranes sous-jacentes des tuyaux aériens. Le parenchyme du poumon était absolument à l'état normal; il avait conservé sa souplesse, sa teinte rosée. Tout le paquet intestinal se trouvait comme tassé sur lui-même le long de la colonne vertébrale; on aurait dit qu'une compression considérable l'avait afïaissé. Ses dimensions paraissaient proportionnées dans toute son étendue; il n'y avait ni rétrécissement ni dilatation alternatifs. On distendait facilement par de l'air insuflé le canal digestif , dont les membranes diverses ne nous laissaient apercevoir aucune lésion de tissu. La partie inférieure de l'intestin grêle et le gros intestin étaient tapissés d'une couche mince de matière jaune, gluante, que les lavages répétés ne pouvaient enlever, mais que le dos du scalpel finissait par détacher. L'appareil urinaire , le foie et la rate avaient conservé leur

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texture normale. Le cerveau était assez ferme; sa coloration, sa vascularité et son volume ne nous parurent pas modifiés.

Il résulte de tout ce qui précède que les préparations saturnines, mises en contact accidentel avec les muqueuses qui tapissent les voies digestive et respiratoire , y sont facilement absorbées, et qu'à la suite de cette absorption, la colique saturnine peut se développer; tandis que la peau, couverte de son épiderme , et mise accidentellement en contact avec le plomb , ne l'absorbe pas en quantité suffisante pour donner naissance à cet empoisonnement.

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