PRÉFACE
Des écrits nombreux, dont plusieurs remontent à la plus haute antiquité , ont été publiés sur la colique de plomb. Cette forme de l'empoisonnement saturnin a tout d'abord fixé l'attention des observateurs, et l'a bientôt absorbée tout entière. Cependant les émanations du plomb n'engendrent pas seulement la colique ; elles manifestent encore leur influence délétère sur d'autres points de l'économie , par des désordres divers. Il est remarquable que dans le mouvement imprimé à l'observation par l'esprit positif et analytique qui distingue l'époque contemporaine , l'histoire de ces dernières maladies soit restée à tracer. Ce n'est pas qu'on ne trouve signalés dans les auteurs, surtout les modernes, plusieurs des traits qui les distinguent. Mais les maladies saturnines, autres que la colique, étaient toujours subordonnées à cette dernière ; et nulle part on n'en trouve une description isolée et complète. Enfin, on était loin d'avoir saisi toutes les conditions pathogéniques qui président à leur développement. Frappé du vide qui , sous ces rapports, se faisait remarquer dans la science ,
X PRÊFACK.
j'ai fait tous mes efforts pour le combler, et ce n'est qu'après huit années d'études que je me suis décidé à livrer mes recherches au public .
L'empoisonnement saturnin peut se traduire sous quatre formes bien déterminées , la colique , l'arthralgie, la paralysie et l'encéphalopathie saturnines. Ce sont des affections qui ont une existence indépendante, et qui n'ont de rapport réel et nécessaire que leur commune origine.
Malgré les travaux publiés sur la colique de plomb , plusieurs points de l'histoire de cette maladie exigeaient encore de nouvelles recherches ; les faits que j'ai recueillis m'ont permis de constater plus d'une erreur accréditée, et d'ajouter à nos connaissances sur cette affection ; de sorte que la description que l'on trouvera dans cet ouvrage est assurément plus complète que celle de mes prédécesseurs. Quoi qu'il en soit, leurs écrits, que j'ai tous lus et médités, m'ont été d'un grand secours pour diriger mes études sur cette forme la plus commune de l'empoisonnement saturnin.
Mais pour saisir l'ensemble des caractères qui signalent les autres formes de cet empoisonnement , je ne trouvais plus dans les auteurs que quelques observations isolées , souvent incomplètes, ou de simples aperçus; et pour rassembler les matériaux de mes descriptions, le plus souvent je me suis trouvé livré à mes propres observations. J'ai tâché de les réunir en assez grand nombre pour donner à l'exposé de ces maladies amant d'exactitude que possible , de manière à légiti-
PBÀFACS. X'
mer la distinctiou que je tenais à établir entre toutes ces formes de l'empoisonnement saturnin si long-temps confondues.
Dès i83i , j'ai commencé les recherches que je publie aujourd'hui sur les maladies saturnines; et en février 1854, dans ma dissertation inaugurale, j'ai consigné ce qu'elles m'avaient fourni de documents sur la paralysie de plomb. (Essai sur la paralysie de plomb ou saturnine y thèse in-40. )
L'accueil flatteur que reçurent mes premiers travaux prouva dès lors que la pensée qui y avait présidé n'était pas sans portée. Aussi , cette manier e d'envisager les maladies saturnines est-elle devenue, depuis, le point de départ d'observations analogues, qui ont confirmé les miennes. Et désormais cet ouvrage démontrera , j'espère , que le cadre nosologique a dû s'agrandir pour comprendre toutes les maladies que peuvent faire naître les émanations du plomb, affections fréquentes , quelquefois graves , et dont l'étude doit intéresser à un si haut degré le médecin.
Le plan que j'avais à remplir n'était tracé nulle part, et nécessitait des études cliniques, longues et difficiles. L'hôpital de la Charité, où se donnent en quelque sorte rendez-vous presque tous les ouvriers qui travaillent le plomb, à Paris ou dans les environs (le nombre en est considérable), m'a fourni les moyens d'établir mes observations sur la plus grande échelle ; les médecins de ce vaste établissement ont bien voulu me donner, avec une obligeance dont je conserverai toujours un
XII PllÉFACE.
reconnaissant souvenir , toutes les facilités désirables pour me livrer à mes recherches dans les salles de leurs services (1).
Pendant huit ans , j'ai visité les malades de la Charité , atteints d'affections saturnines. Dans ce laps de temps , il en est peu qui se soient présentés à la consultation , ou qui soient entrés dans les salles de cet hôpital, qui aient échappé à mon examen.
Quoique ces maladies soient rares en ville , les individus qu'elles attaquent étant en général pauvres, j'ai pu cependant comparer quelquefois encore mes observations d'hôpital avec celles de la pratique civile.
Mes descriptions ne sont qu'un résumé continuel et fidèle des faits qu'a sanctionnés l'observation clinique.
A l'hôpital je ne pouvais étudier que les phénomènes morbides qui décèlent les maladies saturnines pendant la vie , les traces qu'elles laissent après la mort , ainsi que les moyens de les combattre ; mais les diverses influences qui président au développement de ces affections , où apprendre à les connaître , si ce n'est au milieu des travaux qui leur donnent naissance?
(1) Les salles de Saint-Michel, Sainte-Marthe forment le service de M. Rayer ; les salles Saint-Louis et Saint- Vincent celui de Lerminier, et de son successeur M. Andral ; les salles Saint- Ferdinand et Saint-Joseph, celui de Rullier et de son successeur M. Bally. MM. Dalmas et Sandras ont fait à plusieurs reprises le service de Rullier; je prie ces observateurs distingués de recevoir également ici mes remerciements pour avoir facilité de tous leurs moyens mes recherches. Ainsi presque tous les faits qui servent de base à cet ouvrage ont été recueillis dans ces salles.
préface; xhi
La question relative aux voies par lesquelles le plomb pénètre dans l'économie offre le plus grand intérêt, car de sa solution dépend la prophylactique des maladies saturnines. En visitant fréquemment les ateliers où l'on travaille le plomb , à Paris et dans ses environs, eu suivant les opérations de chaque profession , et en interrogeant avec beaucoup de soin les ouvriers., contre-maîtres, directeurs, etc., j'ai pu arriver à des conclusions qui ne laisseront plus, je pense, d'indécision à cet égard.
Si jusqu'ici les tentatives faites pour préserver les ouvriers ont eu si peu de succès, c'est que les voies d'introduction du plomb dans l'économie étaient mal déterminées. Les moyens que j'indiquerai sont fondés sur le résultat de nombreuses observations.
Mon contact avec les ouvriers m'a permis aussi de découvrir les phénomènes qui révèlent l'absorption du plomb, avant même que les maladies saturnines proprement dites se soient déclarées (intoxication saturnine primitive). -On sent tout l'avantage que cette observation peut procurer à la prophylactique.
Un petit nombre d'établissements , dont les ouvriers travaillent sur le plomb , n'existent point dans le département de la Seine ; alors je me suis adressé aux directeurs et aux médecins des pays où se trouvent ces établissements , afin de compléter mes documents , en ce qu'ils ont rapport aux causes et au traitement préservatif des maladies saturnines.
Les maladies connues sous les noms de coliques