OBSERVATION V
Un homme grand et mince, âgé de soixante ans , avait éprouvé pendant plusieurs années des symptômes d^asthme. Il avait une légère expectoration muqueuse, une toux d'irritation et une douleur constante au creux de festomac;le pouls était très-petit et irrégulier. Ces symptômes augmentèrent ; la douleur devint fixe et fut accompagnée de palpitations cons-
tantes du cœur. Un soulagement momentané fut obtenu par l'usage de l'opium et en régularisant les fonctions des intestins. En 1811 j la maladie fit des progrès rapides. Le pouls était à peine sensible au poignet ; la respiration devint pénible et convulsive, et la douleur dans la région précordiale était extrême. Il y avait une pulsation violente à Fépigastre, qui quelquefois portait à croire que la maladie n'était autre qu'un anévrisme de l'aorte abdominale. Le pouls devint graduellement imperceptible ; l'anasarque s'empara des extrémités, et les douleurs étaient atroces. Enfin le malade mourut , épuisé par de longues et pénibles souflVances.
Les cavités de la plèvre contenaient une grande quantité de sérosité sanguinolente , et l'abdomen était distendu par un semblable épanchement. Il n'y avait point de fluide dans le péricarde. Le cœur, très- volumineux, avait ses cavités remplies de sang. Les valvules semi -lunaires s'avançaient dans la cavité de l'aorte, et elles étaient recouvertes' d'une croûte irrégulière de matière calcaire. Cette matière avait réuni les valvules , qui n'offraient plus aucune trace de leur structure première , et ressemblaient plutôt à une cloison osseuse. La seule ouverture qui restât
dans cette cloison était une simple fente , et Je vaisseau, dans toute son étendue, semblait être de beaucoup inférieur au calibre de l'artère fémorale chez le même individu. Les cavités droites et gauches du coeur avaient acquis plus de capacité et leurs parois plus d'épaisseur. Les arlères en général étaient encroûtées de matière calcaire et athéromateuse. Les symptômes qui caractérisent cette maladie sont la violence de Faction du cœur et l'état de faiblesse et de contraction du pouls. Chez l'individu en bonne santé , le pouls , au poignet, a une force correspondante à celle du coeur; mais dans la maladie que nous examinons , cette proportion relative est détruite. Le tissu musculaire du ventricule augmente de volume, et cette augmentation de volume est accompagnée d'un accroissement de force dans ses contractions ; de là viennent les pulsations violentes du cœur ; mais le resserrement de l'orifice de l'aorte ne permettant qu'à un filet de sang très-peti considérable de passer dans les artères, il s'ensuit que le pouls à l'avant-bras est faible, et n'est nullement en harmonie avec l'impulsion du cœur. Cette difîerence comparative entre les pulsations de l'artère brachiale et celles du cœur pourra , j'en conviens j dana
les cas avancés de la maladie , nous mettre à même de reconnaître son existence; mais l'état faible et ir régulier du pouls, qui est le principal symptôme noté par les auteurs 5 n'est pas suffisant pour assurer le diagnostic , parce qu'il accompagne aussi plusieurs autres dérangemens organiques de ce viscère. L'action violente du coeur et la faiblesse comparative du pouls dans les artères ne suffiront donc pas, jusqu'à ce qu'on ait rapproché ces symptômes communs à la maladie dont nous parlons , et à plusieurs autres de ceux qui sont particuliers à ces dernières, Pai observé, dans plusieurs cas, que la con-' traction des cavités gauches du cœur était accompagnée d'une double pulsation de ce viscère. L'oreillette entre d'abord en action et pousse le sang qu'elle contient vers le ventricule ; mais par le resserrement de l'ouverture de communication , ce sang n'est pas en tolalilé, comme dans l'état naturel, poussé dans cette cavité. Le ventricule, quoique impariailement rempli, se contracte et chasse le sang dan$ l'aorte. Ainsi il y a une pulsation causée par l'action de l'oreillette, et une autre par celle du ventricule ; de sorte qu'à chaque pulsation à l'avant-bras , il y en a deux d© perceptibles au coeur. La pulsation de l'oreU-^
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Jette est considérable , parce que dans cette maladie l'accumulation du sang dans cette cavilé la force à se dilater beaucoup, et en épaissit singulièrement les parois musculaires. La pulsation de l'oreillette n'est pas instantanée , mais elle continue pendant quelques momens, et c'est plutôt une vibration irrégulière ou un hruisseinent ^ ainsi que l'appelle M. Corvisart, qu'une pulsation distincte.
La double pulsation du cœur peut donc être regardée comme un signe évident de la constriction de l'ouverture de communication entre Foreillette et le ventricule , et en l'absence de cette double pulsation^ l'action violente du cœur et une pulsation faible dans les artères peuvent être considérées comme établissant le diagnostic de l'obstruction de l'orifice aor^ tique. Les sensations produites par le dépôt d'une matière calcaire dans les valvules de l'aorte accompagnent aussi la plupart des autres maladies organiques du cœur et des gros vaisseaux sanguins. Le malade se plaint de palpitations et d'irrégularités dans l'action du cœur , qui vont quelquefois jusqu'à produire la syncope. Une douleur intense existe à la région précordiale et au-dessous du sternum , s'étend jusqu'aux bras et y occasionne une sorte d'engourdissement. L'hydropisi©
s'empare des grandes cavités du corps et des exi rémités ; la respiration est laborieuse , et il y a fréquemment une pulsation violente à l'épigastre. Ces symptômes sont les suites de la gêne de la circulation , qui souvent est si" grande, qu'elle produirait une mort instantanée si elle survenait tout d^un coup.
Toutefois son développement graduel accoutume en quelque sorte le système à un dérangement qui, autrement, détruirait les fonctions les plus importantes de l'économie. Il faut aussi remarquer que la même extension de la maladie sur les valvules des jeunes sujets , qui produirait chez eux les conséquences les plus funestes , est loin d'occasionner cbez les vieillards des symptômes aussi aîarmans. Cette circonstance est probablement due à la rapidité plus grande avec laquelle la maladieseforme chez les premiers, et malheureusement les valvules sont le siège le plus commun des dépôts de matière calcaire dans les vaisseaux sanguins des adultes et des jeunes-gens.
L'examen des symptômes morbides indique suffisamment la nature incurable de cette maladie. Le traitement ne peut donc être que palliatif. Les symptômes aîarmans sont produits par l'action violente du cœur, forcé
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à des contractions continuelles par la présence du sang qui s'y accumule. La première indication qui se présente doit être d'affaiblir la cause de cette irritation , et on ne peut la remplir qu'en diminuant la^ quantité du sang. Cette méthode empêche la surcharge des cavités du coeur , et la quantité de sang envoyée dans le ventricule est en quelque sorte proportionnée à celle qui peut passer dans l'aorte. Il est presque inutile d'ajouter que des saignées modérées et répétées, ainsi que la diète , sont les moyens propres à remplir celte indication , en y joignant l'absence de toutes les causes qui exercent une influence particulière sur l'action du cœur.
Quand le dépôt de matière calcaire a acquis une étendue considérable, des éminences irrégulières s'avancent dans la cavité du vaisseau , diminuent son calibre, et quelquefois l'oblitèrent complètement. L'obstacle apporté par cette cause à la circulation explique le trouble et l'abohtion delà puissance nerveuse, qui surviennent dans les organes dont les vaisseaux ont éprouvé ce changement. Tout le monde sait maintenant, comme je l'ai déjà fait observer, qu'une quantité convenable de sang est nécessaire à
la nutrition et à l'exercice de la puissance nerveuse, et par conséquent au maintien des fonctions de chaque organe. C^est d'après ce principe que Ton a proposé d'arrêter l'accroisseraent des tumeurs en diminuant la niasse du sang qui s'y rend, parla ligature de leurs principales artères. Cette méthode a obtenu quelque succès dans un cas de bronchocèle , où sir William Blizard diminua la masse du sang parla ligature des artères thyroïdiennes supérieures. C'est aussi d'après ce principe que Hunter, et plus récemment les docteurs Jenner et Parry, ont attribué les symplômes de l'angine de poitrine à l'incrustation calcaire des artères coronaires du cœur, qui diminue tellement la quantité du sang destiné à nourrir cet organe , qu'il éprouve une désorganisation et un affaiblissement dans sa puissance musculaire, et qu^enfin il devient impropre à la circulation. Cet état des artères coronaires n'existe cependant pas dans tous les cas qui sont accompagnés de cet ensemble de symplômes auxquels on a donné les noms d'angine de poitrine et de syncope angineusB' Une douleur violente dans larégion du coeur, s'étendant vers les bras en se terminant par une sorte d'engourdissement, les palpitations el Tirrégulaiité d'action de ce viscère , des
syncopes fréquentes et une difficulté dans la respiration accompagnent presque toutes ses maladies organiques : du moins j'ai observé ces symptômes dans les dilatations ou ané- Trismesde l'aorte , dans les contractions de ses valvules , dans les adhérences du péricarde et dans les anévrismes actifs et passifs du cœur. L'angine de poitrine et la syncope angineuse doivent donc être regardées plutôt comme des mots propres à désigner l'ensemble des symptômes qui accompagnent presque toutes les maladies organiques du cœur, que comme des états morbides particuliers de ce viscère. Jenner, Parry (i)et Baillie (2) ont vu des désorganisations complètes de la substance musculaire du cœur survenir à la suite d'un dépôt considérable de matière calcaire dans les artères coronaires. Les observations suivantes démontrent jusqu'à quel point cette cause peut agir sur la substance musculaire du cœur, et le rendre impropre à l'exercice de ses fonctions.
(i) Parry, On Angina pecloris , ou de l'Angine de poitrine.
(•j) Baillie, Morbid anatomj, etc. , ou Anatomie pa»' tlîologic|ue,p. 4^.