OBSERVATION XXXI
Environ trois ans avant sa mort . M. M*** éprouva de violentes pulsations à Tépigastre, avec tous les symptômes d'un anévrisme de l'aorte, qui persistaient depuis deux ans , lorsqu'on observa une tumeur pulsalive au bas du cou et au-dessus de l'extrémité sternale de la clavicule. Le battement à l'abdomen diminua à mesure que celui du cou fit des progrès , et à la fin il devint imperceptible. En même temps la tumeur du cou s'étendit rapidement , en détruisant les clavicules et la partie supérieure du sternum. Elle acquit en quelques mois un volume extraordinaire, et tel que je n'en ai Jamais vu de semblable, puisque, du côté droit, cette même tumeur parvint jusqu'à la hauteur du milieu de l'oreille. A la fin, une escarre se manifesta à son sommet, et cette escarre, en se détachant occasionna une hémorragie funestepourle malade. A l'ouverlure du cadavre, on trouva une large poche anévrismale occupant la courbure de l'aorte et la totalité de l'artère innominée ou brachio-céphalique : elle contenait une grande quantité de coagulum. L'aorte ascendante était dilatée et très-allçrée dans son tissu. Le
pocrate (i) , a été confirmée par l'expérience de Valsalva (2) , d'Albertini (5) , de Morgagiii (4), de Lancisi (5) , de Guattani ^6), de Sabatier (7) , de M, Pelletan (8) et de M. Corvisart (9). Je ne puis ici m'em pêcher d'exprimer que j'ai la conviction intime que si cette pratique était rigoureusement adoptée , les anévrismes internes ne seraient plus regardés comme devant être constamment funestes, opinion quia paralysé jusqu'à présent les moyens que l'art aurait pu offrir dans leur
cœur, volumineux, paraissait du reste dans l'état naturel. L'aorte, extérieurement , était un peu dilatée au-dessous du diaphragme, et ayant été ouverte par une incision longitudinale, on trouva, à sa partie postérieure, une petite ouverture assez large pour admettre le bout du doigt, qui conduisait dans une cavité de la grosseur d'une noix. Cette cavité était pratiquée dans le corps de l'une des vertèbres lombaires 5 elle était tapissée d'une membrane unie, et les bords de l'ouverture de l'aorte étaient ulcérés et dans «n état de désorganisation très-avancé»
(i) De Morbis ^ lib. i , n® lo.
(2)MoRG4GNi , Epist. xvii , art. 5o, 5i.
(5) et (4) Ibid. , Epist. xiv, art. 57 , xxvi , 10.
(5) De Motu cordis et Aneurjsmatibus , lib. îî , prop. xxiv, XXVII , xxxiii.
{Ç>) De exlernis Aneurysmatibus , ^. 107.
(7) Médecine opératoire , tomei, p. oQ[\.
(8) Clinique chirurgicale, tome i , p. 5^.
(9) Essai sur les Maladies du cœur , p. 548.
TgS MAIiADIES
traitement. Les avantages de cette pratique , fondée sur la raison , ont été victorieusement démontrés par l'expérience , sans que pour cela son mérite soit généralement apprécié. M. Pelletan (i) a rapporté quatorze observations d^anévrismes qui toutes prouvent les bons effets de ce traitement, et deux fois une guérison radicale paraît en être résultée. Un homme (2) âgé de soixanteun an avait un anévrisrae apparent au côté droit de la poitrine : « Pendant les premiers jours 5 dit M. Pelletan , je prescrivis huit saignées de trois palettes le matin et de deux le soir. Le cinquième jour, la douleur et les pulsations étaient considérablement diminuées ; mais le pouls conservait encore de la plénitude. Deux nouvelles palettes de sang furent tirées. Le pouls resta faible jusqu''au septième jour qu'il se releva de nouveau. Une palette de sang fut encore tirée le matin et nne seconde le soir. Pendant ce temps le malade fut tenu à une diète, rigoureuse. Un cataplasme froid de graine de lin et de vinaigre était appliqué sur la tumeur et renouvelé aus-
(i) Clinique cliirurgicale , tome i , premier mémoire sur les anevrismes , p. 54 et 572, (■2) Idem^ Observation troisième»
sitôt qu'il devenait tiède. Ea huit jours , ce traitemeut produisit des effets surprenans. La douleur et la pulsation disparurent ; la faiblesse du malade n'eut aucune suite pour l'état général de sa sanlé ; il resta dans une tranquillité parfaite sans se plaindre d'aucun malaise. Lorsque la douleur et la pulsation se furent entièrement dissipées , nous nous rendîmes au désir extrême manifesté par le malade de prendre un peu plus d'alimens , mais en ayant soin que cela n'eût lieu que que par degrés. Au bout de vingt-huit jours de ce traitement , cet homme quitta Paris, Quelques mois après , il reprit ses occupations de portier, devint plus gras qu'il n'était auparavant , et ne conserva aucun vestige de son affection , si ce n'est une pulsation légère et profonde dans l'endroit où l'on sent ordinairement les pulsations de la courbure de l'aorte. » M. Pelletan vit cet homme tous les jours pendant deux ans à partir de l'instant desaguérison : il mourut d'une autre maladie. Un anévrisme très-considérable de l'artère axillaire (i) fut guéri par un traitement semblable. Le volume de la tumeur et les effets qu'elle avait produits sur les parties envi-
(i) Idem , Observation cinquième.
âOO MALADIES
ronnantes, la rangeaient dans le domaine de la médecine opératoire. On prescrivit la diète la plus sévère, composée seulement de deux tasses de bouillon par jour et de limonade pour boisson ordinaire,, et on lui tira douze palettes de sang en six fois, dans les cinq premiers jours qui suivirent son admission à l'hôpital. Le second jour de ce traitement , îa tumeur était moins tendue et moins douloureuse. Le troisième jour elle avait con» sidérabîement diminué de volume , et elle était évidemment composée de deux par- • lies séparées l'une de l'autre par le muscle pectoral. Le neuvième jour , elle était d'un tiers moindre qu'au commencement du traitement ; la pulsation avait cessé ; mais le malade était réduit à un état alarmant de débilité. Il resta quarante-huit heures dans cet état, et se rétablit au moyen d'une diète moins sévère et d'un peu de vin. Le pouls reparut à l'autre bras , mais sans qu'il y eût de pulsations dans l'anévrisine. La tumeur devint plus molle. On appliqua à sa surface pendant trois semaines^,, et entre deux linges, de la glace pilée ; on remplaça ensuite la glace par une solution de sel. La tumeur se contracta graduellement, et au bout de quaranle- six jours, on distinguait ia,cilc2iicnt lesparties environnantes, Le meiii-
bre avait repris de la force et de la mobilité ; il n'existait de pulsations ni dans la tumeur ni au poignet du bras affecté , et le malade paraissait avoir entièrement recouvré sa santé première. Quelques mois après, il ne restait plus à l'aisselle qu'une petite grosseur.
Dans plusieurs cas rapportés par M. Pelletan , ce traitement n'a pas été poussé assez loin pour effectuer la guérison de la maladie ; mais son efficacité pour en arrêter les progrès n'a pu être mise en doute. Chez un malade (i) , la tumeur se manifestait au côté droit du sternum, et elle avait le volume d'un œuf. Il fut saigné huit fois en sept jours; de la glace pilée fut appliquée sur le lieu affecté et Ton prescrivit la diète la plus sévère. Le troisième jour , la tumeur avait beaucoup diminué de volume; le cinquième , elle ne dépassait pas les côtes. Au bout de quinze jours le malade se trou va si bien qu'il quitta l'hôpital. Dans un second cas (2), où la tumeur paraissait au-dessus de la clavicule droite, on tira six palettes de sang en un jour , et le lendemain matin le volume de la tumeur , la douleur et les obstacles à la respiration étaient
(i) Idem , Observation quatrième.
{%) Idem . Observation sixièra^a
diminués d'une manière surprenante. Le m al ade , toutefois , ne voulut pas se soumettre au traitement rigoureux qui avait été prescrit, et il mourut quelques mois après , par suite de la douleur et des obstacles àla respiration que la tumeur produisait. Chez un troisième su™ jet(i), la maladie avait son siège sur le côté gauche , entre les quatrième et cinquième côtes. Il fut saigné deux fois le premier jour ; on appliqua de la glace pilée sur la tumeur, et on prescrivit une diète sévère. Le lendemain, la tumeur avait diminué de volume. Six palettes de sang furent tirées du bras en trois fois ; on ne donna au malade que deux tasses de houillon dans les vingt-quatre heures , avec la limonade pour boisson ordinaire, et une lotion d'eau et de vinaigre fut substituée à l'application de la glace. Le quatrième jour, la tumeur avait presqu'entièrement disparu et ses pulsations étaient très-faibles. On appliqua à sa surface une douzaine de sangsues , et la même diète fut maintenue jusqu'au huitième jour , que le malade voulut absolument y re-^ noncer , ce qui fit augmenter les pulsations de la tumeur. Quelques semaines après il quitta l'hôpital. Au bout de deux ans , la tumeur
(i) Idem, Observation première.
Des artères et des veines. 52o3
avait augmenté considérablement de volume; la peau qui la recouvrait offrant une teinte bleuâtre, se perça de plusieurs trous qui donnaient passage, à chaque pulsation du cœur, à de la sérosité sanguinolente. Le cinquième jour depuis l'apparition de ces symptômes sur la tumeur, le malade mourut de suffocation, et non d'hémorragie. A l'ouverture du cadavre , on trouva la poche de l'anévrisme , qui était situé à l'opposé des valvules semi-lunaires de l'aorte , remplie d'un vaste caillot de médiocre consistance. Dans un autre cas (i) l'anévrisme paraissait au-dessous de la clavicule droite. Les deux premiers jours du traitement on tira dix palettes de sang à la malade; on appliqua delà glace pilée sur la tumeur, et on n'accorda chaque jour que six tasses de bouillon de poulet et deux tasses de lait d'amandes. Le quatrième jour , douze sangsues lurent mises sur la poitrine ; on en posa autant le lendemain. Le seizième jour , la tumeur avait disparu , et il ne restait plus à sa place qu'une légère pulsation. Au moyen de grands ménagemens , la maladie resta dans cet état pendant plus d'une année: alors les douleurs se firent sentir de nouveau dans la
(i} Idem^ Observation deuxième.
poitrine , et l'on découvrit une pulsation audessous de ici clavicule gauche, La saignée tl l'application des sangsues adoucirent ces symptômes. Quelques mois après , ou aperçut une tumeur de la grosseur d'un œuf de pigeon entre les troisième et quatrième côtes gauches, et une seconde immédiatement audessous de la clavicule. Deux saignées furent pratiquées ; les sangsues et la glace pilée furent appliquées sur la poitrine , et l'on prescrivit lUie diète très-sévère. La toux et les douleurs diminuèrent , et au bout de quelques jours les tumeurs avaient disparu. Cette malade vécufc encore troisans, et mourut d'une débilité extrême occasionnée parles obstacles apportés à la respiration, ainsi que par une diarrhée continuelle. A l'ouverture du cadavre , on trouva un sac anévrismal immense qui remplissait presque le côté gauche du thorax et qui provenait de la courbure de l'aorte. Sa cavité était tapissée par des couches consistantes de eoagolum , et sa pression sur l'artère carotide gauche avait complètement oblitéré la cavité de ce vaisseau.
Ces observations prouvent évidemment quela diminution delà force de la circulation par les saignées , le repos et ime diète sévère est capable d'arrêter les progrès des anévi'is •
DES ARTÈRES ET DES VEINES. ^o5
mes internes. Le fait suivant , dont j'ai été témoin , viendra encore à l'appui de tout ce que j'ai déjà rapporté sur les effets avantageux du traitement débilitant.