DES DOULEURS
suivant la nature des prédispositions morbides. J’ai recueilli un certain nombre d’observations^ sur les phénomènes qu’ont présentés des malades atteints de diathèse purulente , et qui primitivement n’avaient que des douleurs. Je vais citer quelques-unes de ces observations qui achèveront de faire comprendre ma pensée et lui fourniront, je l’espère, de nouvelles démonstrations.
Observation. — Douleurs rhumatismales qui n'étaient que la pre^ mière manifestation d’ abcès dans diverses parties du corps, — : Une femme de 39 ans, amaigrie, d’une face terreuse, et présentant dans soii ensemble les caractères d’une constitution naturellement forte, mais altérée sous l’influence de mauvaises conditions hygiéniques, entra à l’Hôtel-Dieu de Lyon dans le mois de mai 1842. A fàge de 28 ans ; elle avait été employée dans une tuilerie ; là elle avait passé six mois, occupée à pétrir avec ses pieds de la terre grasse dans laquelle elle était plongée jusqu’au genou depuis le matin jusqu’au soir.
A partir de cette époque, sa santé fut constamment altérée; aussitôt qu’elle eut cessé son travail, elle ressentit dans la tête des douleurs trèsvives avec un sentiment de glace dans cette partie. Gés douleurs se prolongèrent pendant tout l’hiver, elles disparurent à l’arrivée du printemps.
Au commencement de l’autornne suivante, les douleurs reparurent et se firent sentir dans le bras et dans l’épaule gauches ; la belle saison les fit de nouveau disparaître. Dans le troisième hiver, ce fut la jambe et le pied droit qui devinrent douloureux, et, pour la troisième fois, les souffrances disparurent avec la saison ft-oide; Cet état d’aggravation pendant l’hiver, d’amélioration pendant l’été, se prolongea encore pendant plusieurs années ; les douleurs se firent sentir successivement dans les reins, sur les côtés de la poitrine et sur les côtés des hanches.
A l’âge de 37 ans, elles se fixèrent spécialement dans le creux dii jarret du côté droit et dans l’épaule gauche; et, après S’être fait sentir pendant quelque temps, elles furent suivies de la production d’abcès froids qui s’ouvrirent au dehors. Vers la même époque, des éruptions se manifestèrent à la peau avec tous les caractères décrits dans les auteurs comme appartenant à l’herpès circinnatus ; une rougeur d’une surface égale à celle d’une pièce de un ou deux francs se produisait dans une partie donnée, elle se recouvrait de vésicules, celles-ci se cicatrisaient» puis une nouvelle éruption du même genre se formant circulairement autour de la partie centrale et cicatrisée, prenait ainsi la forme d’une couronne. Cet état durait depuis deux ans, les douleurs avaient cessé dans toutes les autres parties du corps, lorsque la malade vint à l’Hôtel- Tome 2 . 8
Dieu de Lyon ; elle avait alors deux abcès ouverts par des trajets fislu. leux, l’iin dans le creux du jarret, l’autre au côté externe de l’épaule, il existait quelques taches d’herpès sur le ventre, sur le dos et sur la figure, et tout l’ensemhle des formes extérieures annonçait, comme je l’ai dit plus haut, une détérioration profonde. Elle avait joui d’une bonne santé jusqu'au moment où elle avait travaillé dans une tuilerie.
Evidemment , tout homme qui aurait observé cette malade pendant les deux premières années de sa maladie l’aurait considérée comme atteinte d’un rhumatisme chronique ; aucun symptôme ne manquait pour caractériser cette maladie ^ douleurs se promenant successivement d’une partie du corps à l’autre, disparition des douleurs sous l’influence de la belle saison , retour du mal avec la saison froide , sensation de glace dans quelques-unes des parties où la douleur se faisait sentir , production de la maladie sous l’influence de l’huinidité , etc.
Et cependant tous ces symptômes n’étaient que le premier degré de la disposition aux abcès froids qui s’est manifes/é plus tard en arrière du genou. Les douleurs de même natmc que celles qui avaient existé dans d’autres parties du corps précédèrent la production de cet abcès froid , et une fois cet abcès formé , les douleurs disparurent de toutes les autres régions. Comment eût il été possible de reconnaître chez cette malade les caractères fâcheux que revêtait son affection en apparence rhumatismale? Je ne puis indiquer d’autres signés que l’altération générale que révélaient l’aspect de la constitution tout entière, la maigreur, la teinte terreuse de la pean et je ne sais quoi qui se soumet difficilement à l’analyse, et pac suite à la description , mais qu’un œil exercé ne tarde pas à saisir.
Observation. — Douleurs, rhumaiismales en apparence, qui n’(taieni que le premier degré' eVune diathèse purulente. — Ün homiiie naturellement bien constitué, demeura, depuis l’âge de 28 ans jusqu’à celui de 44 ans, dans un appartement où le soleil ne pénétrait jamais et qui était si humide que la imoisissure se produisait sur lés murailles- Trois ou quatre ans après son entrée dans cette funeste habitation, c’està-dire de 32 à 33 ans, il commença à ressentir des douleurs qui, pendant
DES DOULKÜRS.
lis
ün grand nombre d’années, parcoururent successivement les épaules, les coudes, les genoux et les reins ; jamais ces douleurs ne furent accompagnées de gonflement, si ce n’est à l’époque où elles se firent sentir dans le coude du côté droit. Quel qfue fut leur siège, elles s’exaspéraient en général lorsque le vent du inidi soufflait. Cependant ces douleurs ne cessèrent jamais complètement pendant trois Oïl quatre mois de suite^ bien que le malade eût quitté à 44 ans l’appartement qu’il occupait, et se fût placé dans des lieux parfaitement secs.
A l’âge de ëo ans, les jambes et le devant de la cuisse devinrent le siège d’un grand nombre d’abcès ; ceux qui étaient situés au devant de la cuisse droite se développèrent dans l’épaisseur des muscles de cette région, et vinrent se faire jour au dehors par trois ou quatre trajets fistuleux; ceux qui étaient placés aux jambes occupaient, à droite et à gauche, la moitié antérieure de ces parties ; ils avaient été suivis de la destruction de la peau décollée dans une si grande étendue que les ulcérations dont les jambes étaient criblées ne formaient eîi quelque sorte qu une seule plaie, lorsque le malade entra à l’Ëôtel-Dieu, c’est-à-dire, à l’âge de ë6 ans.
A cette époque, les douleurs avaient complètement cessé dans toutes les autres parties du corps, tout l’ensemble de la constitution offrait le caractère d’une altération profonde : avec l’affaiblissement et la maigreur générale coïncidaient la pâleur et i’âspect terreux de la peau.
Toutes les réflexions que j’ai faites sur le cas précédent s’appliquent à celui qui nous occupe ici ; on voit les douleurs évidemment rhumatismales se développer sous l’influence de la même cause qui quelques années plus tard produisait des abcès froids ; la continuité d’action de la cause qui a produit ce rhu^ matisme peut donc aussi donner lieu à la formation d’abcès froids.
Après tous les faits que je viens de citér , il me semble qu’il est rigoureusemeiit démontré que, dans l’étude des douleurs, ce qu’il faut essentiellement rechercher , c’est la nature des lésions qui se développeraient , le mal ne s’arrêtait point à l’époque où on l’observe ; c’est dans l’étude des lésions concomitantes et cellë^ê lar-constitution: des malades que l’on trouve surtout les éléments jjui doivent diriger dans ce, diagnostic de tendance; tant que l’on a cherché à comprendre les douleurs, en tenant compte de leur siège , des causes qui les exaspèrent ou les diminuent , du genre de sensation qui leur est propre , l’on n ’a pu se faire une idée juste sur leur valeur; sitôt qn’on les étudie
IIALADIES DES ARTICüLATIOjS’S.
au point de vue que je signale, leur signification paraît moins obscure.
Sans doute il est des cas où en l’absence de lésions dans quelque partie du corps que ce soit, l’on a peine à assigner la tendance des douleurs que l’on observe ; l’état de la constitution peut seul servir de guide dans ce jugement. Si l’on a affaire à des hommes forts, on peut présumer des inflammations chroniques ; si c’est à des scrofuleux , des fongosités et des suppurations , etc. , etc. ; mais il faut le dire , ce diagnostic de présomptions est toujours plus ou moins arbitraire, et même, dans un grand nombre de cas, des douleurs mobiles peuvent se faire sentir pend^mt plusieurs années sans qu’il se manifeste aucune altération appréciable.
L’idée qu’on doit se faire de la difficulté plus ou moins grande de guérir les douleurs doit varier suivant le diagnostic que l’on porte sur les tendances du mal. En général , toutes les douleurs vagues, errantes, dites rhumatismales et qui durent depuis longtemps, sont difficiles à guérîF; mafer cette difficulté est bien j plus grande chez les tuberculeux , chez les malades atteints de diathèse purulente que chez ceux dont la constitution est bonne. Chez les premiers, on doit toujours soupçonner l’incurabilité du mal , et depuis que j’ai porté des pronostics d’après les principes que j’expose , je les ai vus en général justifiés par l’événement.
Quant au traitement des douleurs , on devine aisément qu’il doit varier suivant que ces douleurs sont le premier degré d’une inflamniation aigue ou d’une inflammation chronique, suivant qu’il indiquent des abcès froids ou des concrétions goutteuses , de telle sorte que leur traitement doit être celui de la maladie plus grave qui se développerait, si le mal venait à s’aggraver. Ces traitements ont été exposés avec assez de détails dans les chapitres précédents , pour qu’il soit inutile de les rappeler ici.' J’ajouterai cependant quelques remarques relatives à ceux que j’ai vus le mieux réussir dans ces douleurs sans lésion matérielle. Lorsqu’à la suite d’un refroidissement brusque l’on contracte des douleurs aiguës sans gonflement dans diverses articulations, que les mouvements sont difficiles,