DES MALADIES DES FEMMES RELATIVES A LA LACTATION
Ce n’est point assez que la femme conçoive, et porte l’enfant neuf mois dans son sein ; ce n’esl pas même assez qu’elle le melte au monde quand il est viable ; il faut encore qu’elle le nourrisse de son propre lait après sa naissance , si elle veut être complètement mère. C’est là ce devoir sacré que la nature inspire , que l’humanité réclame , et que l’intérêt physique et moral de la femme elle -même commande.
En effet l’allaitement se lie et s’enchaîne avec la génération dont il fait partie ; ces deux fondions doivent concourir absolument au même but. Voyez comme les mamelles se redressent , se gonflent et s’affermissent pendant la grossesse : ce travail préliminaire n’indique-l-il pas qu’elles participent aux changemens du système utérin , et qu’elles se disposent d avance à une des plus importantes fonctions ? Voyez aussi comme apres l’accouchement les propriétés vitales se dirigent, et font affluer les liquides vers ces organes où s’élaborent et se perfectionnent les matériaux du lait. Tout annonce donc que cet appareil glanduleux est destiné à préparer le premier aliment de 1 homme qui vient de naître. La matrice
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lui sert de réceptacle et d’asile après la conception ; elle 1 ni transmet ensuite les sucs nécessaires pour son développement jusqu’au terme de sa viabilité ou de sa parfaite maturité. Mais tout change après qu’il a reçu le jour ; dès lors la fonction de la matrice finit, et celle des mamelles commence ; ces dernières fournissent au nouveau -né un fluide analogue à la délicatesse de ses organes, et dont la quantité, ainsi que la qualité nutritive , augmentent par degrés jusqu’après l’éruption des dents , époque où le système de la digestion exige quelque chose de plus solide. Tel est l’ordre que la nature suit pour jeter, s’il est permis de parler ainsi, les premiers fondemens de l’homme , et pour l’habituer d’une manière insensible à une nourriture plus substantielle ; tel est aussi l’ordre que la femme ne sauroit intervertir sans se rendre coupable , et sans risquer de compromettre sa santé.
Si une mère est assez dénaturée pour fermer l’oreille aux cris de l’enfant qui lui doit la vie ; si elle refuse son sein à cet être foible qui lui tend les bras comme pour implorer son secours , et pour lui demander la subsistance qu’il ne peut se procurer encore , elle s’expose à recevoir tôt ou lard le juste châtiment de sa dureté et de son mauvais cœur. Ce n’est pas que les philosophes et les médecins, qui prêchent la nécessité de l’allaitement maternel , n’exagèrent peut-être un peu trop les dangers que eoureut les femmes eu livrant leurs en fans à des
nourrices mercenaires. Nous n’hésitons pas même de croire que plusieurs maladies des nouvelles accouchées doivent être plutôt attribuées à des écarts de régime , et à l’abus des remèdes , qu'à la transgression de la loi naturelle qui leur enjoint de nourrir. Mais il faut convenir aussi, et l'expérience l’apprend tous les jours, que la femme qui accomplit entièrement Je devoir de mère, est sujette à moins d’accidens que celle qui s’en affranchit sous de frivoles prétextes; et, si l’on trouve beaucoup de femmes qui aient continué de se bien porter , quoiqu’elles aient été sourdes au vœu de la nature , ou pourroit en citer un plus grand nombre parmi celles qui y ont été fidèles.
D’ailleurs l’observation atteste que l’allaitement pallie pour l’ordinaire et quelquefois guérit tout-àfait des maladies antérieures , même celles qui dépendent des couches précédentes. On rapporte que des femmes, qui, malgré leur faiblesse apparente, ont eu le courage de nourrir leurs enfans, ont été dédommagées de leur dévoûment par une meilleure santé, et par une constitution plus robuste; on ajoute meme qu’elles ont pris de l’embonpoint et de la fraîcheur. En un mot, la sécrétion du lait excitee par I enfant entretient l’harmonie dans toutes les fonctions de la nouvelle accouchée ; elle prévient ou modère les tranchées, la fièvre de lait, l’écoulement des lochies, l'engorgement des mamelles, de l’utérus et de ses dépendances ; elle diminue
la disposition à contracter l’épidémie régnante, la péritonite , et la mélrile , maladies toujours dangereuses, et souvent mortelles-; elle exempte de toutes ces douleurs rhumatismales qui se fixent sur les membres et les articulations , et auxquelles une médecine peu éclairée donne le notu de métastases laiteuses ; enfin elle est presque toujours un garant contre les maladies , qui affligent les femmes vers l’âge de retour , telles que le squirrhe , le cancer du sein et de la matrice , l’hystérie , les convulsions , etc.
Mais faut-il s’étonner que l’allaitement produise de si grands avantages, quand on connoît l’influence qu’il peut exercer sur le système utérin , et sur l’organisme en général ? L’enfant qui suce les mamelles , les chatouille avec ses lèvres, et y détermine une légère irritation. Ces organes, ainsi titillés, deviennent un centre d’action , vers lequel irradie ou se dirige une portion des propriétés vitales , et surtout de Ja sensibilité. Il en reste donc moins pour le système utérin , que la grossesse et l’accouchement n’avoient peut-être déjà que trop irrité. Par la même raison , les fluides tendent moins à se porter vers les autres organes, surtout vers les plus foibles, et à y produire ces congestions tumultueuses , qui ne sont jamais sans danger ; joint à cela , que la mère qui nourrit est dispensée de recourir à cette foule de remèdes and -laiteux que le vulgaire préconise, et dont l’effet est souvent plus redoutable que
DES MALADIES DES FEMMES. 5j5 les prétendues maladies contre lesquelles on les emploie.
Enfin , supposé même que l’intérêt de la santé ne fut pas un motif suffisant pour la femme de nourrir ses enfans, ne clevroit-elle pas se résoudre à remplir cette tache au moins par politique , et par toute sorte de considérations morales? Car, s’il est vrai, comme l’a très -éloquemment exprimé J. Jacques, que la femme qui nourrit un enfant en soit plus mère par nature que celle qui le conçoit et le met au monde ; s’il est vrai que l’attachement d’un fils pour ses parens soit fondé sur les sorns qu’il en a reçus; quel amour, quel respect, quelle reconnoissance , en un mot , quels sentimens une mère peut-elle espérer de celui qu’elle repousse de son sein , et qu’elle confie à une étrangère ? Cet enfant, devenu raisonnable, n’est-il pas en droit de lui dire : Vous m’avez délaissé après ma naissance, c’est-à-dire, quand j’étois encore foible , et incapable de pourvoir à la conservation de la vie que j’avois reçue dans vos flancs ; vous m’avez refusé le lait qui m’étoit naturellement destiné , et le seul aliment qui me convenoit ; en vous faisant remplacer par uné mercenaire qui vous a vendu ma nourriture , vous m’avez mis à la merci de son caprice , de sa cupidité , et de son égoïsme ; vous m’avez exposé à sucer le germe des virus ou maladies qui infectoient son corps, peut-être celui des passions qui souilloient ou dégradoient son ame ;
enfin vous avez presque entièrement renoncé à voiro qualité de mère à mon égard , ou vous l’avez partagée avec ma nourrice : souffrez doue que je vous refuse à mon tour ma tendresse et mon affection, ou que je les partage du moins avec celle dont je ne puis contester que je ne sois en partie le fils. Quelle humiliation pour des mères d'entendre un pareil langage ! Cette seule pensée, profondément méditée , ne devroit-elle pas suffire pour les rappeler à leur devoir ?
Cependant , quelque positif que soit le précepte de l’allaitement maternel , nous sommes loin d’en étendre , avec le philosophe de Genève , la nécessité à toutes les femmes sans aucune exception. Il en est qui peuvent alléguer, comme une dispense bien légitime , l’impossibilité absolue où elles sont de le remplir ; par exemple , celles dont le sein est stérile ou ne fournit que de mauvais lait. Ainsi la femme naturellement foible , délicate ou épuisée ; celle qui est trop jeune ou trop âgée ; celle dont les mamelles n’ont point de bout ou l’ont trop court et si aplati, qu’on ne peut le relever ou l'allonger; en un mot, celle dont l’enfant refuse obstinément le mamelon, essayeroient en vain de satisfaire au vœu de la nature. 11 en seroit à peu près de même de celle à qui son rang , son état , l’intérêt de son commerce , etc. , imposeroient des obligations incompatibles avec les soins de la maternité. La femme infectée de gale , de siphilis , ou de toute autre
maladie contagieuse dont le remède est connu, peut et doit même nourrir. Mais les maladies chroniques, telles que la phthisie , quoi qu’en dise le ce'lèbre Morton, le rachitis , les scrophules, les dartres, Je scorbut invétéré, la gravelle, et la goutte ; la plupart des maladies aiguës , comme les fièvres continues et rémittentes, les flegmasies graves, etc. , doivent détourner la mère de suivre l’impulsion de son cœur ; si 1 interet de sa santé exige alors qu’on tire son lait, il faut avoir recours au siphon ou à de petits chiens , et choisir une bonne nourrice à l’enfant, de crainte que l’allaitement maternel ne lui communique quelque levain impur.
Certains auteurs assurent encore que le moral de la nourrice influe sur celui de l’enfant. On connoît la belle métaphore de Virgile , dans laquelle Didon , outrée de la fuite d’Enée, apostrophe ce héros, et lui reproche sa perfidie , en lui disant qu’il est né sui les rochers du Caucase , et qu’il a sucé le lait d une tigresse d Hyrcanie. Rosen rapporte que des chiens allaites par des louves ont dégénéré en animaux féroces et cruels; d’où il conclut que le caractère et les goûts, l’esprit et la stupidité , les vices et les vertus des nourrices se communiquent aux enfans qu’elles allaitent. Mais, sans examiner ici jusqu’à quel point la métaphore du poète et l’opinion de quelques médecins sont fondées, il est au moins de fait que le moral des nourrices influe sur le physique des enfans. Les chimistes Deyeux et
Parmentier n’ont -ils pas observé que les vives affections fie l’ame Iroubloieut la sécrétion du lait, et. le rendoient plus fluide, plus fade, et plus jaunâtre ? Ne sait-on pas aussi que les nourrissons qui tètent des femmes colères ou emportées sont sujets aux convulsions et à la diarrhée bilieuse ? Une mère s’exposeroil donc à devenir coupable d’infanticide eu nourrissant , si elle étoit asservie à de violentes passions , ou si , comme l’exige Rousseau , elle n’étoit aussi saine de cœur que de corps. La bienséance et les mœurs ne permettent pas non plus aux femmes d’allaiter des en fans , dont la crainte du scandale et du déshonneur les oblige de cacher la naissance. Enfin l’état de grossesse et l’écoulement périodique des règles peuvent être mis au nombre des causes qui doivent interdire ou faire suspendre l’allaitement, toutes les fois que l’enfant dépérit ou ne profite pas. Mais la femme s’abuseroit, et s’appuyeroit de vains prétextes, si elle renonçoit à nourrir par la crainte de perdre la beauté de sa gorge. L’histoire parle avec enthousiasme des grecques et des romaines, à qui l'allaitement n’enlevoit ni les grâces , ni les appas. Les géorgiennes , que les voyageurs regardent comme les plus belles femmes du monde, ne conservent-elles pas la fraîcheur du plus beau coloris , et la forme de leur sein jusqu’à 1 âge de retour, quoiqu’elles aient coutume de nourrir elles-mêmes leurs enfaus ? La flétrissure et l’altération des mamelles paroissent donc tenir plutôt à la
suppression forcée du lait qu’à la sécrétion naturelle de ce fluide. Toutefois, si les femmes, outre le désir de plaire , avoient encore la fureur du jeu ; si elles aimoient à fréquenter les bals, les assemblées , et les spectacles , elles feroient beaucoup mieux de se débarrasser du soin de leurs en fans que de les élever au milieu du tumulte et de l’agitation. L allaitement doit être une fonction paisible , et l’on ne peut jamais bien s’eu acquitter qu’au sein du ménage.
Mais qu avons-nous besoin de tant insister sur l’allaitement maternel, et d’en prouver l’utilité pour la femme ? Notre but n’est pas d’examiner ici les ressources que l’hygiène peut en tirer , mais plutôt les cas pathologiques qui s’y opposent ou qui en dépendent. Hâtons-nous donc d’arriver aux maladies qui peuvent affecter soit Je tissu des organes mammaires , soit la fonction qui leur est propre ou la sécrétion du lait, et lâchons d’indiquer les meilleurs moyens de les prévenir ou de les combattre.