TROUPES ANGLAISES PENDANT LA GUERRE D'ORIENT
Moi-l)idil6.
FVG 34. - Évolulion mcnsucUo des lièvres iulcnniUcntcs dans l'année anglaise pendant la guerre de Crimée. Les unités morbides sont rapportées à 1000 hommes d'efTectif.
plus bas correspondent, ;ï l'hiver et au printemps. Tantôt, comme chez les Anglais dans la première année de Grinioe, l'épidémie se développe brusquement en juillet ou en août,
atteint en peu de temps son fastigium, puis diminue rapidement en septembre pour retomber à son minimum annuel en octobre ((ig. 34.). Plus souvent, l'expansion épidémique se produit lentement, ainsi que le démontre la guerre américaine; la courbe commence son ascension en avril ou en mai, puis les abscisses s'allongent de mois en mois, pour atteindre leur maximum en septembre ou en octobre; après quoi, le tracé s'abaisse plus ou moins rapidement à son minimum hivernal. Quelquefois, comme dans la deuxième année de la guerre de Grimée, il présente un premier maximum faible et transitoire au printemps, rappelant les petites épidémies vernales mentionnées plus haut (fig. 35).
Dans les armées en campagne, comme dans les foyers endémiques, les fièvres régnent toute l'année; mais ici comme là, les cas de l'hiver et du printemps doivent être considérés en partie comme des rechutes, en partie comme des explosions tardives d'une intoxication antérieure.
On peut voir, d'après le tracé de la guerre américaine, que la malaria accomplit chaque année son évolution habituelle, que les facteurs pathogéniques créés par la guerre sont impuissants à la faire dévier de son cours : il est peu de maladies dont la marche saisonnière soit aussi fixe, aussi invariable que la sienne.
L'histoire des guerres nous montre donc toute l'étroitesse du lien qui lie l'évolution de la malaria à celle des saisons. Mais elle fait ressortir, d'autre part, combien sont intimes les relations de cette affection avec le sol.
Origine tellurique. — La gravité et la fréquence des fièvres au milieu des troupes opérant dans les régions basses et humides de la Hollande, ont démontré déjà à Pringle la haute signification de la constitution du sol dans leur genèse. Mais un témoignage plus précis de cette relation nous est donné par l'examen comparatif des documents fournis parles guerres modernes, qui nous montrent un rapport constant entre f étendue de la morbidité par fièvres palustres et le degré d'humidité et d'insalubrité du sol.
Pendant la campagne d'Italie, en i85!j, notre armée dut opérer, durant un été exceptionnellement chaud, au milieu de plaines coupées par de nombreux cours d'eau mal encaissés et sujets à de fréquents débordements, et par d'innombrables
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canaux d'irrigation, fossés ou nappes d'eaux destinés à la culture du riz et des plantes fourragères. Les pluies abondantes du printemps avaient notablement grossi ces divers réservoirs, et les chaleurs de l'été, en les desséchant en partie, les avaient transformés en vastes marécages. C'est sur les bords du Pô et du Mincio, où nos troupes ont plus particulièrement campé aux diverses époques de la lutte, que ces foyers étaient les plus répandus. Or l'histoire médicale de cette campagne nous montre la malaria comme la maladie dominante de notre armée : en effet, les fièvres gastriques inlermittentes et rémittentes entrèrent pour plus de la moitié dans la morbidité générale, d'après les calculs approximatifs de Cazalas (52).
La guerre d'Amérique eut pour théâtre de vastes plaines d'alluvion parcourues par les plus grands fleuves du monde, soumises à des inondations fréquentes, et vierges encore sur une grande partie de leur étendue. On sait combien la malaria a imprégné les armées engagées dans cette lutte. Les troupes blanches et colorées réunies ont eu 998 820 cas de fièvres d'accès, soit une moyennne mensuelle de 4-7,25 pour 1000, et 5208 décès (moyenne mensuelle, 0,32 pour 1000).
Cette énorme morbidité, dans laquelle nous ne comprenons même pas les cas de typho-malarienne, incombe presque exclusivement aux armées des régions centrale et atlantique, et notamment à celles qui opéraient dans les vallées fangeuses du Mississipi, de l'Ohio et du Potomac.
Montrons, en opposition avec ces chiffres formidables, le résultat de la guerre de Crimée. Pendant près de deux ans, les armées alliées ont occupé le plateau de la Chersonèse, rien moins que favorable à la stagnation des eaux et à la formation de marécages. La surface du sol est formée par une couche de sable perméable, à laquelle succède un tuf peu compact qui absorbe tout ce que lui porte le terrain sablonneux. Il en résulte que, même après les grandes pluies, on ne voit se former ni flaques d'eau, ni ces torrents rapides qui coulent sur les terres argileuses et se répandent souvent au loin : le sol absorbe la presque totalité des eaux pluviales et les rend avec une parfaite régularité par des sources s'ouvrant dans des ravms ou des petites vallées plus ou moins tortueuses qui aboutissent à la mer. Seule la vallée de la Tchernaïa est marécageuse sur quelques points, notamment dans sa partie basse.
à l'endroit où la rivière se jeltc dans le Ibnd de la rade. Or la malaria a joué dans l'armée alliée un rôle presque insignifiant : en prenant pour terme d'appréciation l'armée anglaise, la seule qui nous donne quelques chitTres précis sur la nature de la morbidité mensuelle, nous trouvons que la moyenne des fièvres intermittentes, par mois, n'a été que de 2,2r3 pour 4000 (mortalité mensuelle, 0,002 pour 100| chiffre environ vingt fois plus faible que celui de la guerre américaine.
L'expérience des Allemands dans leur guerre contre la France est plus décisive encore. La lutte a eu pour théâtre les régions les plus favorisées de notre pays au point de vue de la salubrité du sol : les surfaces marécageuses, les terrains vierges, les rivières sujettes aux débordements, toutes ces conditions telluriques que nous avons vues être si communes dans l'ouest et le sud, sont à peu près inconnues dans l'est et le nord-est de notre pays.
Or cette armée, dont l'effectif atteignait pendant plusieurs mois près de i million d'hommes, n'a eu, du 16 juillet 1870 au 30 juin 1871, que 5877 cas de fièvres d'accès, sans aucun décès, ce qui fait une moyenne de 598 cas par mois, lesquels, rapportés à l'effectif mensuel, donnent comme morbidité pour chaque mois 0,76 pour 1000, chiffre environ trois fois plus faible que celui de la guerre de Crimée. — Et encore convient-il de faire remarquer que ce chiffre comprend des récidives de fièvres contractées dans les foyers palustres de l'Allemagne, car plusieurs corps d'armée étaient infectés de malaria au moment de l'envahissement de notre territoire.
Ces différentes citations montrent que la fréquence des fièvres se règle d'une manière rigoureuse sur l'état du sol, sur sa constitution physique et géologique, sur son degré d'humidité et sur les modifications que lui imprime la culture ; elles prouvent ainsi une fois de plus l'étroite corrélation qui existe entre le développement de la malaria et certaines conditions du sol.
Mais alors même que ces conditions ne sont pas réalisées, les fièvres accompagneront toute armée en campagne, parce que les circonstances déjà mentionnées à propos des camps, telles que l'habitation sous la tente, le contact plus ou moins intime pendant le sommeil avec le sol fraîchement remue pour l'installation de ces abris fragiles, sont des nécessites inévitables pour l'homme de guerre. En Grimée, les fièvres
iûtermitlentes n'ont cessé de se mêler aux maladies dominantes, même dans les campements en apparence les plus salubres (53), et nous venons de voir qu'elles n'ont point fait défaut dans les armées allemandes opérant en France.
Les germes palusires, l'histoire pathologique des guerres en est un témoignage irrécusable, sont disséminés partout. Si leurs manifestations au milieu des populations sont subordonnées à des conditions spéciales et irréguhèrement réparties du sol, il n'en est pas de même pour les armées où ces conditions peuvent être suppléées dans une certaine mesure parles dures nécessités imposées à l'homme de guerre, qui fait surgir pour ainsi dire le miasme fébrigène là où il était retenu captif dans le sol.
A ces nécessités il faut joindre encore l'aptitude spéciale des nouveaux venus, dans un pays quel qu'il soit, à contracter la malaria.
Pringle a été frappé de voir que les troupes anglaises, dans leurs campagnes de Hollande, payaient un tribut bien plus large aux fièvres que les habitants du pays. Depuis, cette observation a été bien des fois renouvelée, notamment dans l'expédition de Flessingue, où la fièvre anéantissait le corps expéditionnaire anglais alors qu'elle touchait à peine les populations, et dans la guerre américaine, où, d'après le témoignage de Woodward, Von a constamment vu la malaria exercer plus de ravages au milieu des armées que parmi les natifs soumis aux mêmes conditions telluriques qu'elles. ^ Si en général la malaria étend son influence sur toute farmée, il s'en faut qu'elle s'y répande toujours uniformément. L'analyse de son mode de répartition parmi les troupes, de même que la comparaison des résullats en bloc des différentes guerres, révèle à son tour l'influence exclusive du sol dans son développement. La fréquence de la fièvre dans les différentes fractions d'une armée est en général subordonnée aux lieux et à la nature des opérations militaires. Les troupes de siège, celles qui, occupées de travaux d'attaque ou de défense, creusent des tranchées, remuent le sol à des profondeurs plus ou moins considérables, sont incomparablement plus éprouvées que les corps d'armée mobiles; il en est de même de celles que les nécessités de la guerre obligent de camper dans le voisinage d'eaux stagnantes.
808 KTiOLor.ii': nii la m au ni a.
En avril 1854, les premières troupes françaises rlébarquées à Gallipoli durent, pour se mettre en défense dans la presqu'île, creuser un fossé long et profond allant des Dardanelles jusqu'au golfe deParos. Il survint aussitôt au milieu des travailleurs de nombreuses fièvres intermittentes et rémittentes, bien que la température fût encore très basse; le tliermornètre, jusqu'à la fin d'avril, descendit presque chaque nuit au-dessous de zéro (54).
Le 25 mai 1855, deux divisions de cavalerie, après avoir poussé une reconnaissance sur la rive droite de la Tchernaïa et avoir chassé les Russes de leurs camps, durent établir leur bivouac sur les monts Fédioukines, qui bordent la rive gauche de cette rivière. La vallée qu'elle parcourt est marécageuse dans presque toute sa longueur, notamment dans sa partie la plus basse, couverte de joncs et de roseaux qui croissent dans un mélange d'eau salée et d'eau douce. En hiver, elle est presque partout submergée; en été, le dessèchement partiel de la plaine donne lieu à des mares dont le nombre fut accidentellement agrandi par les eaux du canal de dérivation et de l'aqueduc détournées par l'armée k son arrivée. C'est dans ces conditions qu'on vit se développer parmi les troupes des monts Fédioukines une véritable épidémie de fièvres intermittentes et rémittentes peu graves en elles-mêmes, mais fâcheuses par le grand nombre de malades qu'elles amenèrent aux ambulances (55).
C'est ainsi encore que, dans la guerre franco- allemande, de tous les corps confédérés de beaucoup le plus atteint pendant les mois d'août et de septembre, fut la division badoise, occupée au siège de Strasbourg, dont les environs ont été de tout temps notoirement insalubres (56).
La répartition de la malaria dans cette immense agglomération a donné lieu ù une autre observation qui nous paraîl mériter une mention. Tandis que l'armée prussienne a vu, pendant cette campagne, sa morbidité par malaria s'abaisser de beaucoup au-dessous du chiffre moyen des temps de paix, ce chiffre s'est au contraire notablement élevé dans les autres contingents, notamment dans les contingents bavarois et badois.
C'est moins à la nature des opérations militaires accomplies par ces différentes armées qu'à leur état sanitaire antérieur
nE LA MALARIA DANS LES CLIMATS TEMPÉRÉS. 809
qu'il ftiut probablement demander la cause de celte divergence. En temps de paix, la malaria est, en effet, bien plus fréquente dans l'armée prussienne, dont plusieurs corps occupant la frontière orientale (I", II", Y% Yp) sont stationnés dans les régions les plus insalubres de l'Allemagne, que dans les autres contingents de la Confédération, mieux partagés sous le rapport du sol.
La morbidité annuelle, dans l'armée prussienne, est en effet de S^2,S pour 1000 d'effectif, tandis qu'elle n'est que de 1,5, 0,80, 2,7 dans les contingents saxons, wurtembourgeois et bavarois. — Il semblerait donc que l'armée prussienne, plus infestée que les autres, a bénéficié d'une sorte d'accoutumance, et s'est montrée moins impressionnable aux influences telluriques, d'ailleurs légères, suscitées par la guerre. Cette particularité rappelle une observation qui a été faite dans nos camps permanents ou temporaires, à savoir que les corps originaires de pays palustres voient parfois leur état sanitaire s'améliorer au point de vue de la malaria dans les premiers temps qui suivent leur arrivée au camp (Périer, camp de Châlons).
Quoi qu'il en soit, l'expérience de l'armée prussienne témoigne hautement de l'influence exercée par la provenance des troupes en campagne sur la fréquence et le mode de répartition de la malaria au milieu d'elles. C'est ainsi que le groupement des corps d'armée prussiens, d'après la fréquence respective des fièvres dans chacun d'eux pendant la guerre, ne diffère pas sensiblement de celui des temps de paix : ce sont les corps d'armée de la frontière orientale de la Prusse qui ont eu le plus grand nombre de cas, ce sont ceux de l'ouest qui en ont eu le moins, comme en temps ordinaire. La provenance des différents contingents s'est donc montrée beaucoup plus décisive que les autres facteurs pathogènes; il en sera probablement toujours ainsi quand les armées originaires de pays palustres opéreront sur un sol aussi éminemment favorable que celui de la France.
En résumé, nous voyons que la malaria est endémique au milieu des armées en campagne, mais qu'elle est extrêmement variable d'une guerre à l'autre, dans sa gravité et son extension, que ces variations sont constamment en rapport avec certaines conditions physiques du sol de la région qui sert de
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tliéAti'e à la lullc, el sur un cadre plus restreint, avec toutes les circonstances qui favorisent les émanations du sol ou v exposent davantage l'homme. L'histoire médicale des guerres dépose donc à son tour en faveur de l'origine infectieuse et lellurique de cette affection.
Elle est d'ailleurs plus précise encore dans ses enseignements que l'histoire de la malaria dans les garnisons ou les campagnes. Nous avons vu, en effet, la dysenterie, dont le germe vit également dans le sol, obéir parfois, dans son évolution épidémique, à des facteurs étiologiques étrangers à ce dernier, et notamment à des facteurs individuels, à la misère physiologique, dont l'influence peut devenir assez puissante pour se substituer à celle des saisons.
Il n'en est pas de même pour la malaria, comme nous le montrent les tracés de la guerre d'Amérique et de celle de Crimée, comportant une série d'années successives. Bien qu'il y ait quelques variations d'une année à l'autre, les écarts sont cependant bien moins considérables que dans les tracés se rapportant à la dysenterie. On n'y voit point, comme pour cette dernière, cette persistance des hauts niveaux de la maladie pendant les saisons froides.
Une pareille différence montre que la malaria est bien moins subordonnée que la dysenterie à celles des vicissitudes de la guerre qui modifient les milieux organiques, telles que le surmenage et l'insuffisance de l'alimentation. — Des trois maladies si communément réunies dans les guerres, et dont les germes ont pour habitat commun le sol, la malaria est assurément la plus indépendante vis-à-vis des défectuosités de l'hygiène créées par la guerre, elle est bien plus essentiellement tellurique que ses compagnes, la dysenterie et la fièvre typhoïde.
g 2, — De la malaria en Algérie.
Les documents les plus anciens et les plus précieux que nous ayons sur la malaria se rapportent à l'Europe méridionale et aux continents baignés par les eaux de la Méditerranée. Il est, en effet, peu de points de cette vaste zone qui soient exempts de fièvres palustres. La Grèce, l'Italie centrale, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, le sud de l'Espagne, enfin le