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ARMÉE ANGLAISE EN CRIMÉE DE MAI 1854. A MAI

FiG. i).

— Diarrhée, morbidilc rapportée à l'efleclif de 31 000 hommes pour l'année 4854-55 et à l'effectif de 50000 hommes pour l'année 4855-56. ordonnées réduites à 4/2.

Dysenterie, morbidité rapportée aux mêmes effectifs, ordonnées non réduites.

+ + Scorbut, morbidité rapportée aux mômes effectifs, ordonnées non réduites.

m DE LA DYSENTERIE. — ÉTIOLOGIE.

les recrudescences annuelles de l'épidémie pendant les mois d'été. Mais il montre aussi, notamment pour les années 1862- 1863, une continuité des hauts niveaux à peine interrompue par une légère inflexion pendant l'hiver; d'où l'on peut déjà conclure que la marche de l'épidémie n'est pas réglée exclusivement par les vicissitudes saisonnières.

La statistique de l'armée anglaise en Crimée nous donne également le nombre des cas de dysenterie pour chaque mois dans une période de deux années ; toutefois l'effectif de l'armée ne nous est pas connu pour chaque mois ; nous savons seulement qu'il a été de 31 000 hommes en moyenne pendant l'hiver

1854- 1855 et de 50 000 hommes en moyenne pendant l'hiver

1855- 1856 (38). La morbidité mensuelle de la dysenterie dans l'armée anglaise, rapportée à ces effectifs, est représentée dans le tracé (fig. 9). On y voit encore, comme dans le tracé relatif à l'armée américaine, la permanence de la dysenterie pendant toute l'année, et sa recrudescence chaque été. Toutefois la marche saisonnière de l'épidémie est bien plus profondément modifiée par une aggravation portant sur les mois d'hiver de la première année.

Les faits que nous venons de rappeler montrent que dans une armée en campagne, la dysenterie, tout en subissant des recrudescences dépendantes de la saison chaude , devient permanente et véritablement endémique dans l'armée pendant les guerres de longue durée, et peut même dans certaines circonstances atteindre en hiver son maximum d'intensité. Une pareille marche accuse l'intervention d'un facteur étiologique distinct de la saison, dont nous aurons à apprécier la nature ultérieurement.

B. Du rôle de l'infection. — Parmi ces facteurs, il en est un que l'étude de la dysenterie dans les camps, en temps de paix, nous a déjà appris à connaître. C'est l'infection des lieux occupés d'une façon permanente ou temporaire par l'armée. S'il s'agit d'une armée de siège, il est facile de comprendre que le camp où elle réside à demeure deviendra un foyer d'infection plus intense à mesure que son séjour s'y prolongera, ainsi que le démontre l'endémicité croissante de la dysenterie dans le camp de Chàlons. S'il s'agit d'une guerre dont le théâtre se déplace incessamment, la circonstance relevée par

M. Czernicki devra se reproduire souvent; les divers détacliements de l'armée, se succédant dans un même campement, seront exposés aux foyers infectieux créés par leurs prédécesseurs. Ces prévisions sont confirmées par le récit bien connu quePringle nous a laissé de la dysenterie qui sévit dans l'armée anglaise après la bataille de Dettingen. Le lendemain de cette bataille, les troupes s'étaient mises en marche sur Hanau, où elles établirent leur campement. C'est là que la dysenterie se déclara parmi elles, et continua à sévir jusqu'à la levée du camp qui eut lieu le 16 août. « Depuis le temps qu'on décampa de Hanau, la dysenterie diminua d'une manière si sensible, qu'on ne peut en attribuer la cause qu'au changement d'un camp devenu fort malsain par l'infection des privés, la putréfaction de la paille et toutes les autres ordures qu'un long séjour ne manque jamais d'y accumuler. Lorsque l'armée traversa le Rhin (23 août), les soldats attaqués de dysenterie ne composaient guère que le tiers des malades, quoique peu de temps auparavant cette maladie fût presque la seule. Un mois après elle se fit à peine ramarquer, si ce n'est par quelques rechutes (39). »

C. Du rôle de la contagiou. — Un autre mode de propagation, auquel les divers accidents de la guerre donnent une incomparable puissance, c'est la contagion. Les faits de cet ordre sont historiques et présents à la mémoire de tous les médecins d'armée. Nous en rappellerons quelques-uns des plus célèbres et des plus probants.

Les soldats anglais, qui avaient contracté la dysenterie dans le camp de Hanau, ainsi qu'il a été dit plus haut, furent reçus dans un hôpital installé dans le village de Feckenheim. Cet hôpital fut bientôt encombré, ayant 1500 malades, pour la plupart dysentériques, sans compter les blessés. Dans ces conditions la dysenterie se montra gravement contagieuse, atteignit un grand nombre des personnes employées à l'hôpital et s'étendit ensuite à la population du village.

Il est très intéressant d'écouter le témoignage d'un observateur qui, n'étant pas médecin des armées comme Prinole, n'a pu assister au développement de la dysenterie dans les camps, mais qui a pu constater sa propagation dans les villes et villaoes traversés par l'armée. Exerçant la médecine à Mayence, pendant la guerre de Sept Ans, Strack(40) vit la dysenterie se déclarer

126 DE LA DYSENTERIE. — ÉTIOI-OGIE.

épidémiquemcnt trois années de suite dans celte ville où on ne l'avait plus observée depuis 1743, c'est-à-dire depuis la guerre de la succession d'Autriche. Les deux premières de ces épidémies, celles de 1757 et de 1758, coïncidèrent avec le passage de l'armée française sur le territoire de Mayence. La maladie apparut d'abord dans les villages où les troupes avaient lait séjour, et de là se répandit dans les villes. En 1759, il n'y avait eu aucun passage de troupes dans le territoire de Mayence. Néanmoins, au milieu de juin, une épidémie de dysenterie se développa dans la ville. Strack put s'assurer que les personnes qui en furent atteintes avaient rapporté la maladie des eaux de Wiesbaden où elle régnait, et qu'à Wiesbaden même, elle avait été importée de Francfort où était réunie une grande affluence de troupes, et où existaient de grands hôpitaux. La même observation fut faite à la même époque au sujet de l'épidémie qui se déclara à Friedberg en Vétéravie ; on put en poursuivre l'origine de village en village dans la Vétéravie et dans la Hesse, jusque sur la route de l'armée. Strack remarque à ce propos que la dysenterie était surtout intense dans les lieux où l'armée séjournait, et diminuait graduellement d'intensité dans les villages de plus en plus éloignés de la route suivie par elle. De pareilles observations rendent compte de l'extension considérable et de la fréquence des épidémies qui désolèrent le continent pendant une grande partie du siècle dernier, depuis le commencement de la guerre de la succession de Pologne en 1738, jusqu'à la fin de la guerre de Sept Ans, en 1761.

Un exemple plus récent et non moins probant du caractère contagieux de la dysenterie des camps, est l'épidémie qui a régné dans une grande partie de la Belgique pendant l'hiver 1831-1832. L'armée belge, composée de recrues, surprise au mois d'août par l'ennemi, découragée et fatiguée, avait été recomposée à la hâte, immédiatement après la fin de la courte campagne et réunie dans le camp de Diest, où la dysenterie se développa. Lorsque ce camp fut levé vers la fin d'octobre, les soldats rentrant dans leurs foyers, ainsi que les malades évacués d'un hôpital sur un autre, propagèrent la maladie dans les campagnes et les villes, et ainsi prit naissance une épidémie qui s'étendit, en plein hiver et pendant plusieurs mois, sur plusieurs provinces de la Belgique.

DE LA DYSENTERIE DANS LES GROUPES FAMÉLIQUES. 12t

Deux épisodes de cette épidémie méritent d'être rappelés. Gouzée (M) rapporte qu'un soldat étant sorti vers le milieu de novembre de l'hôpital militaire de Bruxelles où régnait la dysenterie, et atteint lui-même de cette maladie, revint dans sa famille à Feckeren, village à deux lieues d'Anvers, où il mourut deux ou trois jours après son arrivée. Bientôt après, sa sœur aînée tomba malade et succomba au bout de huit jours. Dans l'inlervalle, une autre sœur était devenue malade et mourut au neuvième jour. Lorsque la Commission médicale de la province se rendit sur les lieux le 6 décembre, la dernière ma- , lade venait de succomber, et l'autopsie démontra qu'il s'agissait de dysenterie. La famille habitait une maison isolée, où sept personnes étaient entassées dans une chambre basse et humide ; elle eut encore deux malades qui se rétablirent. Des mesures d'isolement furent prises et la dysenterie ne se montra pas dans le village.

D'autre part, M. Fallot (42) observait une épidémie développée à l'hôpital militaire de Namur, à la suite de l'arrivée de malades évacués de l'hôpital de Louvain. Il y eut dix cas intérieurs, et la maladie se propagea à la garnison de Namur, qui fournit neuf autres cas. Ceci se passait en plein hiver, du 19 octobre au 10 janvier.

Ces faits, très explicites, montrent la dysenterie passant de l'armée à la population civile, des camps aux hôpitaux, et de ceux-ci aux garnisons. Un dernier fait montrera comment l'épidémie deguerre se généralise dans les divers détachements d'une même armée. Il est dû à M. Burlureaux, médecin-major faisant partie du corps expéditionnaire dans la dernière campagne de Tunisie, qui a bien voulu nous remettre la note suivante : « Un bataillon du 80^ de ligne avait passé à Ellez les cinq premiers mois de l'année 1882, sans avoir un seul cas de dysenterie. Or, le 15 juin, un bataillon venu de Tabarka vint camper dans notre voisinage et envoya à notre ambulance une vingtaine de dysentériques. La maladie se communiqua dans l'ambulance à deux convalescents qui succombèrent et au bataillon à un homme qui guérit, au moment où ce bataillon quitta Ellez, le 23 juillet. »

D De l'înflueuce de la misère. - Si l'influence des chaleurs de l'été, de l'infection des camps, de la contagion

DE LA DYSENTEIHE. — ÉTIOLOGIE.

favorisée par le conlacL inlinie des hommes, nous rendent compte de la constante apparition et des recrudescences estivales de la dysenterie dans les armées en campagne, il est des anomalies dans la marche et la gravité de ces épidémies que l'on chercherait en vain à rattacher à ces influences.

Nous avons fait allusion plus haut à de pareilles anomalies dans la marche de l'épidémie de dysenterie qui régna dans l'armée fédérale pendant la guerre de la sécession. Leur interprétation, dont c'est ici le lieu de nous occuper, nous entraînera à quelques développements qui, dans notre pensée, ne sont pas étrangers à l'objet de notre étude, puisque la question à résoudre est une des plus importantes de l'éliologie de la dysenterie. Pour mettre en évidence la signification du trace par lequel nous avons représenté la marche de la dysenterie, il convient de comparer ce tracé avec ceux que Woodward a donnés de la marche épidémique de la diarrhée et de la dysenterie réunies, dans chacune des trois armées de la République. 11 est facile de se rendre compte que ces derniers représentent en réalité la marche de la diarrhée aiguë. En effet, les chifi-res correspondant à la diarrhée chronique, à la dysenterie aigue et chronique, sont tellement faibles par rapport aux chiflres énormes qui expriment la morbidité pour la diarrhée aigue, que leur addition à ces derniers chiffres n'introduit que des modifications négligeables dans le tracé qui représenterait a marche épidémique de la diarrhée aiguë isolement Dans la pensée de Woodward, la diarrhée aiguë et la diarrhée chronique sont de même nature que la dysenterie, et ne sont que des expressions cliniques et anatomiques de la même maladie; c'est pourquoi il a totalisé les chiffres correspondant a la diarrhée et à la dysenterie. Nous ne saurions partager l opinion du savant historien de la guerre américaine sur l identité d ' ces deux maladies; et pour assigner a la dysenterie le rôle qu lui appartient dans la pathologie des armées en fanipagne l est indispensable que nous placions dans -n ventable jom cette diarrhée, qui est vraiment la maladie prédominante dans routes les guerres longues et laborieuses, '"une première remarque se présente à l'espr.t dn leetetns s'il parcourt la statistique américame : c'est que la d.anhee Itni y figure entre toutes les malad.es avec le ch.lîre de

morbidilc le plus élevé, eL l'un des chiffres de mortalité les plus faibles.

Al'UÈS LA GUEUIIE

ElTeclif moyen . .

DiaiTlit'c aigiiii.

Cas.

Ddcès

Cas.

DÉccs

Cas.

Décès

Cas.

Déeùs

Cas.

Décos

Diarr. chronique.

Dysenlerio aiguè

Dysent clii'on..

Cette mortalité doit même être considérée comme nulle ; car, d'après Woodvvard, aucun cas de mort n'a été amené par la diarrhée seule, mais par des maladies intercurrentes, telles qu'érysipèle, pneumonie, diphthérie, etc.

Nous ne connaissons aucun exemple d'une épidémie de dysenterie comportant un nombre aussi extraordinaire de cas bénins. Ce qui prouve d'ailleurs que les médecins de l'armée n'ont pas entendu désigner par diarrhée aiguë les cas légers, et par dysenterie les cas graves d'une même maladie, c'est que la statistique nous fournit, sous la désignation de dysenterie aiguë, des chiffres de morbidité et de mortalité nullement exagérés; ainsi 1000 hommes d'effectil ont eu 64 cas de dysenterie aiguë, avec une mortalité de '1-8.

Les caractères cliniques et anatomiques assignés par Woodward à la diarrhée aiguë ne nous paraissent pas justifier l'identité de cette maladie avec la dysenterie. Les malades n'avaient aucun des symptômes de la dysenterie, ni selles muqueuses et sanglantes, m ténesme, mais une dyspepsie gastro-intestinale apyretique, avec perte de l'appétit, selles séreuses ou bilieuses souvent lientériques. L'atonie des fonctions digestives paraissait résumer cet état morbide, qui guérissait ordinairement avec les soins et le régime de l'hôpital. Après une première atteinte de diarrhée aiguë, le malade

KtLSCH et KIENEU.

restait sujet à des rechutes, et quelquel'ois la diarrhée devenait chronique, amenant à la longue un alïaiblissement progressif et le marasme. Quelques-uns succombaient à cet état de marasme sans avoir présenté d'autres symptômes; mais le plus grand nombre étaient victimes de quelque maladie îiiguë telle que la fièvre typhoïde, le typhus, l'érysipèle, la pneumonie, la diphthérie, ou succombaient aux progrès d'une maladie chronique telle que la phthisic pulmonaire, la tuberculose intestinale, l'albuminurie, l'empyème, le scorbut, etc. C'est à l'aide de ces faits hétérogènes que l'auteur a constitué l'anatomie pathologique du catarrhe aigu et du catarrhe chronique de l'intestin, qu'il suppose être une des formes de la dysenterie. Dans un assez grand nombre de cas, l'autopsie montrait les ulcères typiques de la dysenterie associés aux kystes muqueux et autres lésions propres au catarrhe chronique. Mais devons-nous être surpris que la dysenterie ait trouvé, au même titre que la tuberculose intestinale et le scorbut, un terrain prédisposé chez les sujets affaiblis par la

diarrhée? . , , ,

Nous sommes ainsi amenés à considérer cette diarrhée de l'armée fédérale commeunétat dyspeptique aigu ou chronique, n'entraînant que rarement la mort par elle-même mais créant une prédisposition au développement d'une foule de maladies aiguës ou chroniques d'une grande léthalité.

L'étude des caractères étiologiques de cette diarrhée nous rendra compte de sa nature. Le tracé de la marche épidémique de la diarrhée aiguë dans l'ensemble de l'armée (fig. 8) pendant cinq années met tout d'abord en évidence le caractère saisonnier de cette affection; chaque été amène une recrudescence notable et assez brusque, le maximum ayant lieu tantôt en juin, tantôt en juillet, tantôt en août. Toutefois, les vicissitudes saisonnières ne rendent pas compte de toutes les particularités du tracé. L'année 1862 présente plusieurs maxima, et l'hiver de 1862 à 1863 n'est point marqué par la rémission habituelle. Les tracés que Woodward donne de la marche épidémique pour chacune des armées du Polomac et de la région centrale fournissent l'explication de ces accidents; ceux-ci sont, pour chaque armée, en rapport avec les péripéties de la guerre qu'elle eut à subir. L'armée du Polomac, après ses premiers échecs pendant l'été et l'automne de 1861,

prend ses quartiers d'hiver. Elle reprend l'offensive au printemps de 1863, et les deux maxima de juillet et d'octobre marquent les fatigantes opérations qui se terminèrent par les batailles de Malverne et d'Autétam. L'armée attend ensuite jusqu'en avril 1863 pour se remettre en marche et recommencer une campagne, qui se termine en juillet par la victoire de Gettysburg. Le dernier maximum, celui de juillet 1864, coïncide avec le grand et dernier effort qui aboutit à la reprise de Richmond et à la capitulation de l'armée des confédérés.

Le tracé relatif à l'armée de la région centrale s'explique également bien par les péripéties de la guerre. Le long plateau qui s'étend d'avril 1862 à août 4863 correspond à la longue et pénible campagne du Mississipi, terminée par la prise de Wicksburg, et la brusque ascension qui atteint son maximum en juin 1864 correspond à la campagne iinale dans laquelle les deux armées avaient réuni leurs efforts.

On voit ainsi que la marche de l'épidémie est soumise bien plus aux péripéties de la guerre qu'aux vicissitudes de la saison. La diarrhée diminue lorsque les troupes reprennent leurs quartiers d'hiver ou font une campagne heureuse, dans laquelle leurs moyens de subsistance sont assurés. Elle atteint ses maxima dans les périodes de la guerre qui exigent du soldat les plus grands efforts, et qui l'exposent aux plus grandes privations. Au début de la campagne, alors que les troupes ne sont point aguerries, mais jouissent de toute leur vigueur, la diarrhée atteint son maximum de morbidité, avec sa pîus faible léthalité. A mesure que la guerre se prolonge, les diarrhées chroniques se multiplient, et surtout la mortalité s'accroît d'année en année.

Le tracé de la dysenterie, plus franchement saisonnier que celui de la diarrhée, suit cependant le tracé de cette dernière dans ses principales oscillations, démontrant ainsi l'intervention d'un facteur étiologique commun à l'une et à. l'autre maladie. Cette étiologie commune, on peut la résumer dans la misère, dans l'ensemble des souffrances de tous genres qui naissent de la guerre. Assurément il n'est aucune nation qui ait fait plus d'efforts que les États-Unis pour soulao-er les souffrances de ses soldats et pour les prévenir. Mais comment dans une guerre longue, sur un théâtre aussi vaste, avec des péri •

pcLies aussi inallendues, la prévoyance la plus généreuse et la plus éclairée eût-elle pu prévenir tous les maux?

L'exemple de l'armée anglaise en Orient a été souvent cité comme une expérience propre à montrer les résultats opposés des privations et de l'abondance sur les maladies du soldat. Cette double expérience éclaire tout particulièrement la signification de la diarrhée et de la dysenterie.

La maladie qui occupe dans la statistique générale le premier rang dans la morbidité de cette armée est encore la diarrhée. Le tracé par lequel nous avons représenté la marche épidémique de cette affection, montre qu'elle prit un rapide développement dans les mois de juillet et d'août 1854. et se prolongea ensuite tout l'hiver, atteignant son maximum de morbidité en décembre et son maximum de mortalité pendant le mois de janvier. Elle décrut au printemps, et se releva un peu pendant l'été de 1855, mais sans atteindre un haut niveau, et la recrudescence hivernale n'eut pas lieu cette deuxième année.

Le tracé de la dysenterie suit dans ses principales oscillations celui de la diarrhée. L'expansion épidémique porte tout entière sur l'automne et l'hiver de la première année et se termine au printemps de 1855. Cette deuxième année ne montre plus qu'une légère recrudescence estivale de la dysenterie, avec une mortalité insignifiante. L'infection et la contagion ne sauraient rendre compte de cette marche épidémique de la dysenterie, puisque ces causes, continuant à agir et même à s'aggraver à mesure que le séjour de l'armée dans le camp se prolongeait, la dysenterie eût dû atteindre son maximum d'intensité dans la deuxième année, tandis que les statistiques nous la montrent au contraire remarquablement diminuée dans cette période. 11 y avait donc des causes particulières agissant sur l'armée anglaise durant cet hiver 1854-1855 pour développer simultanément la double épidémie de diarrhée et de dysenterie.

Ces causes nous sont bien connues. Au début de son installation devant Sébastopol, l'armée anglaise n'avait point trouvé les conditions de bien-être qui lui sont ordinairement assurées dans ses campagnes. Les objets de consommation journalière étaient au-dessous de ses besoins. Un état d'airaissemeul intellectuel et physique fut bientôt observé chez un grand nombre de soldats; « ils restaient des heures accroupis sans faire le

moindre mouvement ; ils paraissaient n'avoir plus conscience d'eux-mêmes; les médecins de l'armée anglaise rapprochaient ces symptômes de ceux qui ont été observés en Irlande pendant la famine, et ils appelaient cette affection, maladie des tranchées » (43). Ces hommes alTaiblis par la misère, payèrent un tribut de mortalité considérable, non seulement à la diarrhée et à la dysenterie, mais encore à diverses autres maladies, à la pneumonie, à la bronchite , aux congélations, au scorbut. La marche épidémique du scorbut est parallèle à celle de la diarrhée.

L'année suivante, des conditions matérielles excellentes ayant succédé à la misère du premier hiver, le scorbut disparaît, la diarrhée et la dysenterie se renferment dans les limites ordinaires de leur développement épidémique, la mortalité de toutes les maladies tombe au niveau qu'elle atteint dans les garnisons en temps de paix.

On sait qu'cà la même époque l'armée française, moins généreusement traitée, subissait les effets accumulés de la misère, était ravagée par le typhus, et voyait sa mortalité atteindre son apogée.

On ne saurait méconnaître l'analogie de cette palhologie des longues guerres avec celle des populations faméliques dont nous avons présenté le tableau plus haut. Dans les famines nous avions rencontré déjà comme maladie initiale et prédominante cette diarrhée ou dyspepsie gastro-intestinale qui semble être le fond commun sur lequel se développent une foule de maladies de toute nature, et au premier rang la dysenterie, le scorbut et le typhus. La famine et les longues guerres nous apparaissent ainsi au point de vue médical comme des calamités de même ordre. L'une et l'autre produisent par des conditions un peu différentes la misère organique. Cette misère est amenée dans un cas par la disette, dans l'autre cas par l'insuffisance du régime alimentaire eii égard aux efforts extraordinaires exigés du soldat.

§ 3. — De la dysenterie des pays chauds.

^ Il nous a paru nécessaire de mettre en évidence les caractères etiologiques que présente la dysenterie dans ses divers loyers des chmats tempérés, avant d'aborder son étude dans

les pays chauds. Elle présente dans ce nouveau milieu un règne épidémique permanent et constant, aussi différent de ses apparitions temporaires dans les populations rurales de l'Europe que de l'épidémie permanente à hautes et hrusques recrudescences que développent les longues guerres. Elle se distingue en outre au point de vue clinique par un caractère propre de gravité, qui est la tendance à la chronicité, tandis que les épidémies de famine et de guerre sont graves surtout par leur léthalité. Ces particularités ont paru assez importantes à certains auteurs, notamment à Dutroulau, pour assigner à la dysenterie tropicale une spécificité propre et la distinguer nettement des dysenteries sporadiques et épidémiques de tous les climats.

L'analyse des caractères étiologiques de la dysenterie dans les divers climats torrides et dans les vaisseaux qui naviguent dans les mêmes latitudes montrera si cette vue est bien fondée.

A. innuences cliiiiatérîques. — Aigéne. — L'Algérie possède un climat intermédiaire aux tempérés et aux tropicaux. La dysenterie y règne à l'état sporadique toute l'année et avec une tendance marquée à la chronicité. Ces cas sporadiques sont assez nombreux pour constituer une endémie permanente. Mais l'été amène périodiquement des recrudescences épidémiques qui, par leur durée limitée et leur circonscription, sont comparables en tous points aux épidémies saisonnières des climats tempérés.

L'Algérie n'a été le théâtre des épidémies de dysenterie grave qu'à l'occasion des expéditions au début de la conquête et à l'occasion de la famine de 1868.

Si l'on prend une période de neuf années de paix, celle de 1872 à 1880 inclus, la statistique médicale de l'armée donne pour cette période un chiffre total de décès par dysenterie de 321, en moyenne annuelle 35,6 pour l'armée d'Algérie, et un chiffre total de 774 décès, en moyenne annuelle 86, pour l'armée servant à l'intérieur. L'effectif moyen du 19" corps d'armée servant en Algérie ayant été pour cette période^ de 57589 hommes et l'effectif moyen de l'armée servant à l'intérieur ayant été de 396 836 hommes, on voit que pom- 1000 hommes d'effectif, il y a eu chaque année 0,62 deces par dysenterie en Algérie, et 0,22 en France. La mortalité par

dysenterie dans l'armée est donc trois fois plus considérable en Algérie qu'en France, et ce rapport serait encore renforcé si l'on comparait la population civile dans les deux contrées.

Les contrées tropicales peuvent, au point de vue du climat, se répartir en deux groupes : pour les uns, il existe des écarts sensibles entre la température moyenne de la saison chaude et celle de la saison fraîche : tels sont pour l'hémisphère arctique le Sénégal, pour l'hémisphère austral la Réunion. Un deuxième groupe comprend les contrées qui jouissent d'une température moyenne sensiblement uniforme pendant toute l'année, telles sont les Antilles, la Guyane. Nous empruntons au Traité de Dutroulau les données météorologiques et pathologiques relatives à ces diverses colonies.

Sénégal. — Les mois de juin, juillet, août, septembre et octobre correspondent à la saison chaude ou hivernage ; la température moyenne de ces mois varie de 24 degrés à 27°, 5. Décembre, janvier, février, mars et avril correspondent à la saison fraîche et sèche, avec une température moyenne variant de 19 à 20 degrés. L'écart entre les températures moyennes de chaque saison s'élève donc de 5 degrés à T^S.

Les états de situation de l'hôpital Saint-Louis, reproduits par Dutroulau pour les années 1850 et 1855, par Nielly (M) pour les années 1858 et 1862, donnent la répartition suivante des malades traités pour dysenterie pour les quatre trimestres.

1" trimestre. 2° trimestre. 3= trimestre. 4" trimestre.

Il résulte de ce tableau qu'au deuxième trimestre, fin de la saison fraîche, correspond une rémission notable de l'endémoépidémie. La recrudescence commence avec le troisième trimestre; le chiffre des malades traités atteint son maximum dans le quatrième trimestre, parce qu'aux cas de première invasion s'ajoutent les récidives. M. Nielly mentionne expressément que l'épidémie atteint son acmé pendant le troisième trimestre, c'est-à-dire pendant les mois les plus chauds. « Les dysenteries, dit cet auteur, sont peu nombreuses de janvier

.13(i DE LA DYSENTERIE. — RTIOLOGIE.

à juin OÙ régnent des diarrhées catarrhales muqueuses et bénignes. Elles deviennent de plus en plus nombreuses et graves de juin à novembre, et diminuent pendant les derniers mois de l'année. » 11 résulte très nettement de ces témoignages que la dysenterie conserve au Sénégal les allures épîdémiques saisonnières que nous lui connaissons en Europe et en Algérie; que son développement épidémiquc coïncide avec les hautes températures moyennes de l'année, et sa rémission avec les températures les plus basses. Toutefois l'endémie envisagée dans son ensemble a une gravité proportionnée à l'élévation de la température moyenne annuelle de cette contrée tropicale.

Réunion. — La Réunion a, en raison de sa latitude australe, une répartition trimestrielle de la température moyenne inverse de celle du Sénégal. Les mois les plus chauds, d'après Dutroulau, sont décembre, janvier, février et mars, avec une température moyenne variant de 26°, 5 à 27%36. Les mois les plus frais sont juin, juillet et août, avec une température de 22 degrés à 24.", 4. L'écart entre les deux saisons extrêmes est donc de 3",5 h 4%5.

Les états de situation de l'hôpital Saint-Denis pour les années ■1851 et 1854 montrent que la rémission porte sur le troisième trimestre, c'est-à-dire sur la saison fraîche, et que la recrudescence se place dans le premier et le deuxième trimestre; ce dernier est plus chargé que le premier, parce qu'aux cas de première invasion s'ajoutent les récidives.

Antilles. — Le climat des Antilles et de la Guyane se distingue des précédents en ce que la température moyenne y est plus élevée, et en ce que les écarts entre les températures mensuelles les plus basses et les plus élevées sont à peine marqués. Pour les Antilles, en effet, la température la plus basse, qui est en janvier, est de 25°,70 ; la température la plus élevée, qui est en août, est de 27",36. Pour la Guyane, la température minima est en mars avec 26»,3, et la température la plus élevée est en septembre avec 28°, 7.

Comme il résulte des états de situation des hôpitaux de Saint-Pierre et de Gayenne pour six années, donnés par Dutroulau (2" édition, p. 559), la dysenterie règne dans les deux colonies à peu près uniformément toute l'année. Les recrudescences peu élevées portent, tantôt sur un trimestre,

tantôt sur un autre, et tiennent assurément à d'autres conditions qu'à l'élévation de la température.

Cochinchine. — Le climat de la Gochinchine présente quelques particularités. La saison chaude comprend six mois, d'avril à septembre, avec une température moyenne de 28%60 pour l'année 1866 (d'Ormay), et de 28%75 pour l'année 1862 (Richaud) (45). La saison fraîche, comprenant les mois de novembre, décembre, janvier et février, donne pour la même année, une température moyenne de 27", 53. L'écart entre ces deux températures moyennes est donc à peine sensible. La particularité de cette saison fraîche consiste en ce qu'elle est relativement sèche, et en ce qu'il existe souvent de très grandes variations entre la température minima de la nuit qui peut descendre à 17 degrés et la température du milieu du jour qui peut s'élever à 28 degrés. Malgré ce refroidissement nocturne de la température pendant quelques mois, la marche épidémique de la dysenterie paraît être sensiblement constante durant toute l'année. Les légères varations signalées dans les états de situation de l'hôpital de Saigon dans le nombre des dysentériques traités chaque mois sont irrégulières, et d'autant moins significatives que la dysenterie dans ces contrées affecte souvent le type chronique.

Indes. — Dans la présidence de Bombay, où le régime des saisons se rapproche sensiblement de celui de la Cochinchine, la dysenterie est également très forte toute l'année. Les relevés considérables faits par Morehead dans l'hôpital européen de Bombay, mettent en évidence une légère recrudescence des admissions pendant les mois froids et secs de novembre, décembre et janvier, et une autre recrudescence en juillet, mois chaud et pluvieux.

Il résulte de cette analyse que dans la plupart des contrées tropicales, l'endémie dysentérique se maintient toute l'année à un niveau bien plus élevé qu'en Algérie et en Europe ; que dans les climats où les saisons sont au point de vue de l'élévation moyenne de la température nettement tranchées, la dysenterie présente des recrudescences qui rappellent la marche saisonnière qu'elle affecte dans les climats tempérés; que dans les climats où la température moyenne de la saison fraîche ne descend pas au-dessous de 20 à 22 degrés, les différences saisonnières s'effacent et l'épidémie reste, durant toute

138 nE LA DYSENTERIE. — ÉTIOLOGIE.

l'année, à un niveau à peu près constant; les variations trimestrielles sont irrégiilières; et, si elles dépendent de l'influence météorologique, celles-ci sont trop complexes pour se prêter à l'analyse.

B. Caractère infectieux. — Si l'existence de foyers infectieux est facile à démontrer dans les contrées où la dysenterie apparaît sous forme d'épidémies circonscrites ou temporaires, comme nous l'avons vu pour les communes de France, la démonstration est malaisée dans les contrées où la dysenterie règne à l'état permanent sur de vastes étendues de territoire. Cette circonstance explique probablement l'indigence de la littérature en documents précis sur le caractère infectieux de la dysenterie des pays chauds.

La remarque la plus importante qui ait été faite à ce sujet, c'est qu'il existe dans les colonies isothermes et même dans les localités peu distantes les unes des autres d'une môme colonie, des endémies très différentes de gravité et d'extension.

C'est ainsi que l'on a opposé l'une à l'autre les deux villes de la Martinique et les deux villes de la Guadeloupe; c'est ainsi qu'on a montré la bénignité de la dysenterie à la Guyane, sa rareté à Mayotte, à Taïti, etc. Toutefois, les conditions locales qui font l'endémie intense ici, bénigne ailleurs, ne se sont point imposées à l'attention des observateurs, principalement préoccupés des influences météoriques. Il est rarement fait mention, dans leurs récits, de l'action nocive d'un marais, d'un étang à demi desséché, d'un fossé bourbeux, des fosses d'aisances ou d'un sol imprégné de déjections humaines. Peut-être le développement de l'agent infectieux de la dysenterie, de même que celui de la malaria, favorisé par la haute température, n'exige-t-il pas des foyers aussi spéciaux. L'existence de pareils foyers a cependant été invoquée par les navigateurs pour expliquer les épidémies développées à bord des vaisseaux. Les faits que nous allons citer n'ont peut-être pas toute la précision désirable.

La corvette la Triomphante, rapporte M. Colas (46), était au mouillage de Tahio-hohé, aux îles Marquises. Il y avait eu un cas de dysenterie à bord, aucun à terre. On partit le 24 avril pour l'île de Taliu-IIata, où l'on arriva le lendemain. On supporta un orage des plus violents ; deux cas de dysenterie rapi-

dément mortels se déclarèrent et quelques autres cas. Quelques jours après, la corvette en rade fut secouée par un violent raz de marée. De nouveaux cas de dysenterie graves se présentèrent, dix-neuf hommes furent atteints. Les établissements, les autres navires, n'eurent pas un seul cas de dysenterie. On chercha donc le germe de la maladie dans la corvette elle-même. On visita la cale et on y trouva une mare d'eau infecte qui ne pouvait se rendre aux pompes. On enleva cette eau, on blanchit à la chaux et la dysenterie disparut.

La dysenterie est, comme nous l'avons dit, ordinairement rare à Mayotte, et notamment dans l'îlot de Dzaoudzi, qui renferme les établissements militaires. Dans les années 1863 et 1864-, beaucoup de malades entrés à l'hôpital pour diverses affections, et notamment les nègres traités dans une salle de rez-de-chaussée , furent atteints de dysenterie. Il y eut aussi quelques cas, dont plusieurs mortels, dans la garnison. M. le docteur Grenet (47) s'appliqua à chercher les causes de cette épidémie locale. Il découvrit que les caves-magasins formant le sous-sol de l'hôpital renfermaient des barils de lard et de biscuit avariés, et répandaient une odeur méphitique. Les deux magasins ayant été vidés et nettoyés, la dysenterie disparut rapidement.

Au mois de février 1831, la corvette la Créole étant en station à Mers-el-Kébir (Oran), n'ayant pas eu de malades depuis le mois de septembre de l'année précédente, vit se développer une épidémie de dysenterie qui atteignit les trois cinquièmes de son effectif, et fit périr 13 hommes, dont 8 eurent des abcès au foie. Cette épidémie d'hiver, à développement rapide et circonscrite, éveilla naturellement l'attention sur l'existence d'une cause d'infection. M. Hamond (48), à qui nous empruntons ce récit, attribue cette dernière aux eaux de boisson que l'équipage prenait à l'embouchure du ruisseau d'Oran, qui reçoit les immondices de la ville. Les autres bâtiments de guerre, stationnant dans la rade, faisaient usage des eaux de France et n'eurent que des cas isolés.

C. Du caractère contagieux. — C'est également aux relations d'épidémies nautiques qu'il faut recourir pour trouver des exemples probants de contagion.

Quand j'étais à la côte occidentale d'Afrique, dit M. le doc-

m HE LA DYSENTERIE. — fiTIOLOGIR.

leur Beaiichef (4-9), YAigle se perdit dans la rivière Como. Son équipage, après de grandes fatigues, fut amené au Gabon, où plusieurs homines succombèrent à la dysenterie. Le Loiret, sur lequel j'étais embarqué, après êlre resté un mois dans les mêmes lieux et n'avoir présenté aucun cas, fut chargé de rapatrier à Gorée ces hommes de V Aigle , parmi lesquels étaient vingt-neuf dysentériques. Quelques jours après, à la mer, la dysenterie avait atteint notre équipage et ne cessa que lorsque à Gorée nous pûmes mettre à terre les hommes de V Aigle et ceux des nôtres qui étaient malades. Considérant les hommes qui furent pris d'abord, la manière dont cette épidémie marcha, je crois que la propagation fut l'effet de la contagion.

Le fait suivant est également significatif. Nous l'empruntons à M. Huguet (50).

Le 8 mars 1861, à la suite de l'expédition de Chine, le transport la Dryade fut chargé de ramener à Suez les malades et convalescents fournis par les hôpitaux de Shang-Haï, Hong-Kong et Saigon; de plus, deux cent cinquante hommes valides. La plupart des malades étaient des dysentériques et des tuberculeux, plusieurs à la fois atteints des deux maladies. On arriva à Singapour le avril, ayant perdu quelques dysentériques. Dans la traversée de Singapour à Ceylan, un grand nombre d'hommes valides furent atteints de dysenterie. « J'ai la conviction qu'à cette époque la maladie, devenue tout à fait épidémique, avait revêtu un caractère essentiellement contagieux, et que c'est par les émanations des matières alvines que s'exerce la contagion. Je base mon opinion sur ce que les rechutes avaient lieu en général chez des hommes voisins les uns des autres, qu'il a suffi plus d'une fois à des malades traités pour une autre affection de se servir des chaises percées des dysentériques, pour être atteints eux-mêmes, que cinq infirmiers ont été pris successivement, enfin, sur ce que les passagers valides, qui couchaient entre les deux salles de malades dont les séparait une simple cloison en toile, fournirent de nombreux cas, tandis que l'équipage et les malades du pont jouissaient d'une immunité complète. »

De la minulieusc étude que nous venons de faire de la dysenlerie dans les conditions si variées où elle prend naissance, ressort l'importaoce prépondérante de deux facteurs étiologiques, d'une part la chaleur, d'autre part l'insuffisance du régime alimentaire, ayant chacun un rôle distinct dans la genèse de la maladie. L'influence de la température élevée est rendue manifeste par le caractère estival presque constant des épidémies dans les climats tempérés, par ses recrudescences estivales dans les longues guerres, par l'intensité croissante de l'endémie dans les climats prétropicaux et tropicaux, par les recrudescences épidéraiques dans la saison chaude pour les climats ayant des saisons tranchées. D'autre part, le rôle étiologique qui appartient à Tinsuffisance du régime alimentaire est mis en évidence par l'histoire des famines où la dysenterie est inscrite comme une des maladies les plus constantes et une des premières à se produire.

Ces causes, toutes puissantes qu'elles nous aient paru, nous n'avons pu les considérer comme pathogénétiques. D'une part, en effet, la dissémination des épidémies dans les climats tempérés, l'irréguUère distribution de l'endémie dans les climats tropicaux, l'apparition assez fréquente de la dysenterie dans les saisons froides et dans les climats froids ne permettent point de faire dépendre la dysenterie des seules influences climatériques. De ces influences dépendent assurément la gravité, la tendance à la chronicité de la maladie, l'extension et la permanence de ses foyers. Mais des relations toutes pareilles rattachent également la malaria aux influences thermiques. D'autre part, le développement de mainte épidémie au milieu de populations aisées ne permet pas davantage de faire de la dysenterie une maladie essentiellement famélique. Ce qu'elle doit à la famine, c'est son extension épidémique, distincte des recrudescences saisonnières, et sa formidable léthalité. Elle apparaît dans ces conditions , en même temps et au même titre que la diarrhée, le scorbut et le typhus, toutes maladies avec lesquelles elle n'a que ce seul caractère étiologique commun.

Indépendamment de ces 'influences thermiques ou l'aniéliques qui s'exercent sur de vastes régions ou sur des populations entières, nous avons été amenés à reconnaître que des influences toutes locales présidaient bien souvent à la genèse de la dysenterie. L'endémie tropicale n'est pas uniforme, elle a ses foyers d'élection; les épidémies temporaires de France reparaissent chaque année avec une remarquable constance dans certains foyers, dans les communes de Bretagne, dans le bassin de la Somme, dans les camps permanents. L'endémie dysentérique n'est donc pas seulement liée aux conditions météoriques, elle a une racine dans le sol. De nombreuses observations ont permis d'assigner à ces foyers d'infection une circonscription des plus restreintes. Ce sont tantôt des mares et des cloaques où s'accumulent les eaux d'infiltration et les produits de décomposition, et tantôt les fosses d'aisances, les fumiers ou le sol imprégné des déjections humaines ; exceptionnellement l'eau des puits recevant les infiltrations du contenu de ces foyers. De ces foyers d'infection, les uns lui sont communs avec la malaria, les autres avec la fièvre typhoïde; de là son association si fréquente avec la fièvre paludéenne dans nos canipagnes, avec la fièvre typhoïde dans les camps.

Toute commune a ses mares et ses fumiers, toute caserne a ses latrines, et cependant la dysenterie n'apparaît qu'à des époques déterminées et ne sévit pas dans toutes les communes ni dans toutes les garnisons. On ne peut donc pas considérer les foyers de décomposition organique comme engendrant la dysenterie par l'ensemble de leurs produits; i\ est manifeste que l'agent dysentérique ne s'y rencontre qu'éventuellement et temporairement.

L'individualité, la spécificité de cet agent nous est révélée par une quatrième propriété de la dysenterie, la contagion. Nous avons accumulé des témoignages précis établissant le fait de la contagion dans les épidémies de guerre comme dans les épidémies rurales, sous les tropiques comme dans les climats tempérés. La contagion nous a ainsi rendu compte du développement de quelques épidémies manifestement importées , de la dissémination de la dysenterie dans les villes et villages sur le parcours des armées en campagne, de sa transmission aux garnisons par les populations ru-

raies, etc., enlin du mode d'extension si fréquemment constaté dans les épidémies rurales où la dysenterie progresse de maison à maison, de village à village, de canton à canton.

En résumé , le rôle des quatre conditions cardinales de la dysenterie peut se résumer ainsi : la maladie doit son développement et sa propagation à la contagion ou à l'infection; la permanence et la gravité de ses endémies, la durée prolongée et la léthalité de ses épidémies dépendent les unes des influences thermiques, les autres de la famine.

Quant à la cause première de la maladie, à la nature intime du poison dysentérique, sa détermination est restée étrangère à nos recherches. Les procédés que nous avons appliqués à l'étude étiologique de la dysenterie ne nous ont permis d'atteindre qu'aux causes secondes.

L'hypothèse accréditée aujourd'hui de la nature animée des agents infectieux et contagieux, donnerait une explication plausible des diverses circonstances étiologiques que nous avons mises en lumière. On pourrait supposer qu'une température de 18-20 degrés au moins est nécessaire au développement et à l'état d'activité des germes en dehors de l'organisme; que dans les climats tempérés, ce développement ne peut avoir lieu que dans certaines saisons et dans des foyers particulièrement préparés; enfin que l'organisme humain modifié, affaibh par un régime alimentaire insuffisant ou défectueux, est devenu éminemment apte à recevoir les germes qui lui sont transmis par un autre malade ou par un foyer d'infection.

^1) Caille, De l'épidémie de dysent. qui a régné en automne de lt79 dans k plupart des provinces du royaume (Mém. de la Société de médecine, année 177!)) — (2) Kercaraoec, Rapport sur l'épidémie de 18G4 (Além. de i'Acad. de méd • 1768-66, t. XXVII). — (3) Delpech, Rapport sur les épid. de 1870-72 (Mém de I'Acad. de méd., t. XXI). - (4) Woillez, Rapport sur les épidémies de 1873 (Mem de I'Acad. de méd., 1875, t. XXXI). - (5) Boullet (doct.-méd. à Sullv). bur les causes d'une épidémie de dysenterie qui a régné dans un vilia^^e de la Sologne, pendant l'automne de 183G (Annales d'hygiène t XIX^ — (6) Michel Levy, Rapport sur les épidémies de 1850 (Mém. de I'Acad. de' méd , 180.Î, t. XVIi). - (7) Ibidem. -(8) GAtJLTiER de Glaubuy, Rapport sur lés cp>d. qui ont régné en France en 1849 (Mém. de I'Acad. de méd 185^> t XVH

1828, t. XVII). - (11) Bergeron, Rapport sur les épidémies qui ont régné en

France en 1865 iMéni. de l'Acad. de méd., 1867-68, t. XXVIU). - (12) Gaul- ■riEU DE Glaubuy, Rapport sur les épid. qui ont régné en France en 18i'J (Mém. de l'Acad. de méd., t. XVI). — (13) Lecard, Relation de deux épid. de dys. saisonnière observées à l'hôpital do la Rochelle en 1873 et 187-i (Rec. de mém. de méd. et de chirurgie milit., 1875). — (14) TnousSEAU et Parmentier, Mém. sur une épid. de dys. qui régna dans l'Indre-et-Loire en 182G (Arch. gén. méd., 1827, t. XIII). — (15) Read, Journal de méd. milit., par Dehorne, 1872, p. 180

— (16) Colin, De l'ingestion des eaux marécageuses, etc. (Annales d'hygiène, 1872. t. XXXVlIi). — (17) Ch. Amat, Rech. étiol. sur les épid. de dys. à Saint- Germain en Laye (Gaz. méd. de Paris, 1885, p. 157). — (18) Moty, Relation d'une épid. de dys. saisonn. (Rec. de mém. de méd. et de chir. miUt., 1882). — (19) ROLLET, Statistique médic. du camp de la Gironde (Rec. de mém. de méd. et de chir. milit., 18i8, t. IV, 4° série). — (20) Peiuer, Histoire médicale du camp de Boulogne (Rec. de mém. de méd. et de chirur. milit., 1856, t. VIII, 2° série). — (21) Philippe, Le camp de Lannemezan (Rec. de mém. de méd. et de chir. milit., 1869, t. XXVII, 3" série). —(22) Larhey, Rapport sur l'état sanitaire du camp de Chàlons (Rec. de mém. de méd. et de chir. milit., t. XXI).

— (23) Perier, Service de santé du camp de Chàlons (Rec. do mém. de méd. et de chir. milit., t. I, 3" série). — (24) Coffres, Considérât, hislor. et méd. sur le camp de Chàlons (Rec. de mém. de méd. et de chir. milit., t. XIII, 3° série, 1865). — (25) Czernicki, Relation d'une épidémie de dys. qui a sévi sur le 8° rég. de dragons durant les manœuvres du camp de Chàlons (Rec. de mém. de méd. et de'chir. milit., 1876). - (26) Cl. Galeni opéra omnia. Ed. Ktthn, Lipsiœ, 1823, t. VI, p. 749. - (27) Sarcone, Histoire raisonnée des maladies observées à Naples, etc. Traduit par Bellay, t. II. - (28) J. Perier, Effets de la misère et typhus dans la province d'Alger en 1868 (Rec. de mem. de méd. et de chir. mil., 1869). Voy. aussi Vital, Le typhus dans la provmce de Conslantine (Ibid.). - (29) AiGUiER, De la mortalité au bagne de Toulon (Thèse de Montpellier, 1868) ; - Villiers, Essai historique sur le typhus qui arégné au bagne de Toulon dans l'année 1832 (Thèse de Paris, 1834) ; - Bar- Ralier Du typhus épidémique et hist. méd. des épid. de typh. obs. au bagne de Toulon' en 1855 et 1856, Paris, 1861, J.-B. BaiUière. - (30) Boisgard, Le scorbut observé au fort Boyard (Thèse de Paris, 1872). - (31) Normand, Hyg. et path de deux convois de condamnés transportés de France a la Nouvelle- Calédonie (Thèse de Paris, 1869). - (32) Delacour, De la transporlalion en Nouvelle-Calédonie (Thèse de Montpellier, 1872). - (33) Jublin, Transport en C'ilédonie - (34) Boucuet, Dissert, sur les mal. qui affectent les prisonn. de guerre détenusà bord des pontons dePlymouth (Thèse de Pans, 1813);--Catel, Disserl. sur la topogr. méd. des prisons llott. dites pontons, etc. (Thèse de Paris 1818)- - DuPOY, Dissert, sur la phthisie pulm. observée a bord des ponlo'ns en Angleterre (Thèse de Paris, 1817). -(35) MoNRO, Médecine d'armée, 1769 t II - (36) CAZALAS, Maladies de Farmée d'Italie (Rec. de mem. de „.éd.' et de chîr. milit., 1864, t. H, 2^ série). - (37) Hkçb-«. Arclu er Heilkunde, Bd Xll, 1871.- (38) The médical and surgical Hislory of the War uf the Rébellion. Washington, 1876; - Chenu. De la morlalilé dans 1 armée, et • Paris 1870 p 131. - (39) Pringle, Obs. sur les maladies des armées, cdil. Perier, p. 21, Paris. - (40) Caroli Strack, Teniamen medicum de dysenler.a. MagunliLB, 1760. -(41) GouzÉE, Notice sur la dysenl qu. a règne etc. (A d -

• ^f^w \ \\\) — (42) Fallot, Mémoire sur une dys. epuiem.

gen. de med., 1832, t. XAX). y^^) ^ , 4k^2\ — M.3) OuES-

qui a régné à Namur, 1831-32 (Arch. gen. ined., t. XXIX, lbJ2). (l'^ «"^

OY, NoLe médico-chirurgicale sur l'armée '^'«"ent (Ucc^ de mem d i • et de chir. milit., 2» série, t. XX, p. 321 et 21, p. 193). - (4 ) N.elly Cons.d^ lat à l'étiol. e au trait, de la dys. des pays chauds (Thèse de Paris,18b4). -

(45) RiCHAUD, Essai de lopogr. méd. de la Cochincli. franç. (Arch. de méd. nav., 1864, t. I). — (i(j) Collas, Quelques cotisid. sur la dys. (Thèse do Montpellier, 1845). — (47) Grenet, Souvenirs médicaux de quatre années à Mayotte (Thèse de Montpellier, 1866). — (48) IIamon, Relation d'une épid. de dys. obs. en 1831 à bord de la corvette la Créole (Thèse de Montpellier, 1882). — (49) Beauchef, Étude sur la dysenterie (Thèse de Paris, 1865). — (50) Huguet, Relation médicale d'une campagne dans les mers de Chine (Thèse de Paris, 1865).

KELSCH et KIENEK.

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