IV. — Période moderne; réveil des éludes étiologiques
Dans l'intervalle, un changement graduel s'était produit dans la manière de penser en médecine. L'influence de l'enseignement de Bretonneau et de Trousseau grandissant à côté de l'école organicienne, les relations lointaines développant la géographie médicale, le besoin du confort donnant un vif essor à l'hygiène publique, avaient suscité le réveil des éludes étiologiques. Il est juste de reconnaître la part que prirent à ce mouvement les médecins de notre armée et de notre flotte, et la consécration qu'il reçut de la fondation d'une chaire d'épidémiologie au Val-de-Gracc.
Les débuts de l'épidémiologie furent modestes; elle fut reprise au point où l'avaient laissée les médecins du dix-huilièmc siècle. Les maladies endémo-épidémiques, malaria,
HISTORIQUE DES FIÈVRES DE MALAiUA.
fièvre typhoïde, dysenterie, hépatite, fièvre jaune, choléra paraissant se développer dans des conditions identiques, furen considérées comme les manifestations diverses d une seule et même cause. On se partagea en infectionnistes et météorologues, les premiers attribuant ces maladies, comme l'avaient fait Lancisi et Lind, aux miasmes exhalés des marais; les autres, a la manière de Pringle, les plaçant sous la dépendance directe des influences météoriques. Nous avons, dans un chapitre précèdent, consacré déjà quelques développements à l'historique de ces opinions, et montré comment les travaux de F. Jacquot et de Dutroulau contribuèrent pour une large part à engager les épidémiologistes dans une observation plus analytique. L'expérience acquise dans les guerres de Crimée et d'Amérique, la comparaison des faits historiques et des faits géographiques entre eux amenèrent en peu d'années la distinction de la malaria avec la dysenterie et l'hépatite, de la fièvre typhoïde avec le typhus, de la rémittente bilieuse avec la fièvre jaune.
Une autre innovation, moins heureuse, à laquelle F. Jacquot consacra ses derniers travaux (13), consista dans la décomposition des fièvres paludéennes en deux éléments étiologiques distincts : l'élément miasmatique et l'élément climatique. Cette théorie, sorte de conciliation entre les théories infectionnistes et météorologiques, admettait qu'il existe une fièvre continue d'origine purement météorique, régnant en tous lieux avec des symptômes variables suivant les climats et les saisons; et que la fièvre paludéenne, essentiellement intermittente, devient rémittente ou subcontinue en se combinant avec cette fièvre climatique. Elle pensait expliquer ainsi les recrudescences saisonnières de la malaria, et donnait une troisième solution à ce problème de la transformation des fièvres intermittentes ou subcontinues qui avait déjà exercé la sagacité de Torti et de Broussais.
Cette opinion de la nature mixte des fièvres rémittentes comptant aujourd'hui encore des partisans, nous devrons, avant d'aborder l'étude des fièvres paludéennes, examiner dans un chapitre spécial s'il existe réellement une fièvre climatique, et quels peuvent être ses points de contact avec les fièvres de malaria.
Notre exposition rétrospective s'arrête ici; les acquisitions récentes appartiennent moins à l'historique qu'à l'exposition
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de notre sujet, et trouveront leur place dans les chapitres suivants. L'étiologie, l'anatomie pathologique et la clinique poursuivent de nos jours un but commun, chacune avec la conscience de son importance relative et de la nécessité du concours des deux autres sciences. Depuis les premières leçons de Bretonneau, la notion de la spécificité éliologique des maladies a grandi incessamment et a pris enfm une grande netteté du jour où Pasteur commença à étendre à la pathologie ses recherches sur les ferments organisés. La prédominance de la notion étiologique sur celles fournies par la clinique et l'anatomie pathologique n'est pas douteuse; et l'on peut prévoir que bien des questions encore obscures, que nous aurons à examiner dans ce livre et les suivants, toucheront à leur solution lorsque l'existence des micro-organismes de la malaria et de la lièvre typhoïde sera établie au-dessus de toute contestation, et que leur biologie sera connue.
(1) LiTTBÉ, Œuvres d'Hippocrale, t. II et III. — (2) Mercatus, De febribus libr, septem, éd. Venise, 1609. — (3) Torti, Therap. spec. ad febres period. pern., 1" éd., 1712. — (4) R. Morton, Pyretologia. Londres, 1691.— (5) Lancisi, De noxiis paludum effluviis libri duo, 1716. — (6) Lind, Essai sur les maladies des Européens, etc. Trad. fr. de la 3° éd. ang. de 1777. —
(7) CULLEN, Éléments de médecine pratique. Trad. Bosquillon, 1785. —
(8) Baumes, Traité des fièvres rémittentes, 1821. — (9) Bailly, Traité anat. pathol. des fièvres interm. simples et pernicieuses, 1825. — (10) Nepple, Traité des fièvres interm. et rémittentes, 1835. — (11) Maillot, Traité des fièvres interm., 1836. — (12) Hutin, L'épidémie de Bône eu 1833 (Gaz. méd. de l'Algérie, 1882). — (13) F. Jacquot, Étude nouvelle de l'endémo. épid. annuelle des pays chauds, etc. (Annales d'hygiène, 1857 et 1858) et tirage à part.