DES ORGANES
Les pigments de couleur ocre, que nous désignons d'après le seul caractère de leur coloration, à défaut de notions suffisamment précises sur leur constitution chimique, ont une importance très grande dans la physiologie pathologique de la malaria , en raison de leur constance, de leur abondance et de leurs propriétés irritantes à l'égard des tissus où ils sont déposés. Ils ont, cependant, peu attiré l'attention des observateurs, qui les ont confondus avec le pigment mélanémique, ou les ont complètement négligés; aussi les matériaux de leur histoire doivent-ils être cherchés moins dans la littérature de la malaria que dans les travaux concernant le processus de la destruction globulaire en général. On pourra consulter utilement, en ce qui concerne le rein, les mémoires spéciaux de Lebedeff (24-) et d'Afanassiew (9), ainsi que le traité de Cornil et Brault (25); en ce qui concerne le foie, le mémoire d'Afanassiew. Ces travaux sont postérieurs à celui que nous avons publié, en 1882, sur les altérations paludéennes du rein.
Contrairement au pigment mélanémique, le pigment ocre ne séjourne pas dans les vaisseaux. On le rencontre infiltré dans les éléments propres des tissus, et particulièrement dans les éléments glandulaires, où il subit une série de transformations qui font incessamment varier ses caractères physico-chimiques, et où sa présence détermine des troubles trophiques, variables suivant sa quantité et suivant les propriétés des éléments analomiques. L'étude de sa distribution et de son évolution dans l'organisme n'est, par suite, autre chose que l'anatomie pathologique de la malaria.
414 ÎNTOXlCATtON PALlînÉKNNE AlfillE. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
Rate. — L.i raie est constamment altérôe dans les fièvres pernicieuses; son intégrité, dans une autopsie, est un molil suffisant pour infirmer le diagnostic de malaria.
Elle est constamment augmentée de volume et de poids, et, en général, à un haut degré; sur douze cas aigus, nous avons trouvé, en moyenne, un poids de 5/i'3 grammes. Il existe, d'ailleurs, de très grandes variations d'un cas à l'autre, non en rapport avec la durée de la maladie ; ainsi, le poids minimum que nous ayons constaté est de 300 grammes, et se rapporte à une intoxication d'un mois; le poids maximum est de 950 grammes, et se rapporte à une intoxication de dix jours.
La consistance de la glande est également variable. Son tissu est tantôt assez ferme et sec, tantôt friable, tantôt réduit à une boue qui se délite sous un filet d'eau. Sa coloration varie du brun sombre au noir de jais.
Ces caractères macroscopiques témoignent déjà que la rate ne se comporte pas d'une façon identique dans tous les cas ; et l'on peut supposer que, suivant le mode de la destruction globulaire, suivant que les détritus consistent principalement en pigment noir, en pigment ocre ou en hémoglobine liquide, le tissu de la glande est diversement modifié.
L'examen histologique peut être fait par dissociation à l'état frais ou sur des coupes, lorsque la consistance du tissu permet un durcissement suffisant. Les coupes montrent que la tuméfaction de la glande est due à la fois à la dilatation des sinus veineux et des cordons pulpaires. La congestion sanguine est toujours prononcée et quelquefois énorme; dans ce dernier cas, le tissu des cordons renferme plus de globules sanguins que d'autres cellules; sur quelques points, la continuité des cordons est interrompue par de larges nappes hémorrhagiques. Dans les cordons ainsi que dans les sinus, on remarque l'augmentation numérique souvent considérable des grandes cellules ovoïdes, chargées de pigment noir, renfermant plusieurs noyaux et souvent des corpuscules jaunâtres, du volume d'un globule sanguin (pl. III, fig. % Tp et Sv).
Le tissu renferme, en outre, une quantité, variable suivant les cas, quelquefois considérable, de pigment ocre, sous deux formes : 4° des granules brunâtres ou couleur de rouille, très fins, disséminés dans le tissu ou réunis en petits amas, en partie libres, en partie inclus dans les cellules spléniques de la
DU PIGMENT OCt\Ë. - LÉSIONS SECONDAIRES DES ORGANES. 4l5
grande el de la pclile variélé. Ces granules sont faciles à reconnaître dans les dissocialions faites à l'état frais dans une goutte d'eau, et dans les coupes éclaircics par l'addilion d'une solution faible de potasse; 2° des blocs arrondis ou un peu irréguliers, à peu près de la grosseur d'un globule rouge, d'une coloration jaune clair, jaune d'or ou jaune brun, souvent réunis et confluents en masses volumineuses. Quelques-uns de ces blocs noircissent par le sulfure ammonique, d'autres sont à peine teintés en vert noirâtre, le plus grand nombre ne sont pas modifiés dans leur couleur (pl. III, fig. % g»')-
Moelle osseuse. — Ses lésions sont très analogues à celles de la rate, et en rapport avec le surcroît de fonction qui lui est dévolu. Si on l'examine dans les os spongieux, sternum, vertèbres, épiphyse du fémur, on la trouve d'un rouge brun et d'une consistance diffluente. Sur les coupes, et dans les préparations fraîches par dissociation, on remarque une forte hypérémie, une accumulation de pigment noir dans les vaisseaux et dans le tissu, et, de plus, comme dans le tissu splé- "nique, une prédominance très notable des grandes cellules médullaires sur les petites et les moyennes, ainsi qu'une grande quantité de granules et de blocs pigmentaires jaunes, disséminés dans le tissu ou inclus dans les cellules, présentant les mêmes caractères que dans la rate.
Foie. — Les altérations du foie peuvent être rapportées aux chefs suivants : hypersécrétion biliaire et ictère, hypérémie, pigmentations diverses, inflammation, stéatose.
Hypersécrétion biliaire. — Toutes nos autopsies mentionnent, comme une circonstance appelant au plus haut degré l'attention, la surabondance de la bile contenue dans les voies d'excrétion ; la vésicule, les canaux cholédoque et hépatique et leurs divisions intrahépatiques en sont remplis. Le duodénum et quelquefois l'estomac renferment aussi des flots de bile presque pure ; la muqueuse de l'intestin grêle est ordinairement colorée en jaune dans toute son étendue, et le gros intestin lui-même peut renfermer des matières bilieuses. Cette bile, tantôt jaune-ocre, tantôt vert-bouteille ou noirâtre, a toujours un pouvoir tinctorial considérable; sa consistance est, le plus souvent, poisseuse et grumeleuse; elle renferme des granules jaunes de matière colorante concrète, et des cristaux de bilirubine.
.ilG INTOXICATION ^ALUDÉENNE AlGU'lï. - ANATOMIR PATHOLOGIQUK.
Le foie a rarement une nuance iciérique bien prononcée; les laibles degrés de cette coloration sont masqués par la mélanémie. Mais, à l'examen microscopique, on trouve presque toujours les signes de la stase biliaire en divers endroits, a savoir : des Ihrombus ramilles et à extrémités mousses, moulés dans les capillaires biliaires intratrabéculaires, et de grosses goutles, d'un jaune verdâtre, incluses dans les cellules hépatiques et donnant la réaction de Gmelin. Le pigmentbiliaire doit être recherché dans les préparations fraîches; car, à cause de sa solubilité dans l'alcool, les coupes faites après durcissement n'en renferment souvent plus aucune trace. Les signes de la stase biliaire sont toujours bornés au territoire même de l'acinus; nous n'avons jamais vu les conduits biliaires interacineux dilatés ni oblitérés par des thrombus bilieux, ni remplis de leucocytes.
Hypérémie. — Dans le cas où l'anémie globulaire est profonde, où la masse du sang a subi une notable diminution, le foie peut être pâle et exsangue, comme les autres organes. C'est ce que nous avons observé plusieurs fois, notamment chez les sujets qui avaient succombé dans un état adynamique, avec pâleur des téguments et hypothermie. Mais, en général, lorsque l'anémie n'est pas excessive, le foie contient plus de sang qu'à l'état normal, et il est sensiblement augmenté de volume et de poids. Sur dix cas de fièvre récente, où nous avons noté le poids, le poids moyen de la glande est de 1920 grammes, avec un minimum de 1675, peu différent de l'état normal, et un maximum de 2250 grammes. Sur les coupes histologiques, il est facile de se rendre compte que l'augmentation de volume tient principalement à la dilatation des réseaux capillaires; cette dilatation est uniforme dans le teriitoire de l'acinus, ou seulement un peu plus prononcée au voisinage de la veine centrale et à la périphérie de l'acinus ; elle est rarement assez intense pour comprimer les trabécules hépatiques etprodinre leur amincissement ou leur rupture (pl. III, fig. A, Rc).
Pigment hépatique. — La couleur du foie est variable, en raison de l'inteuEité de la congestion sanguine ou de l'anémie globulaire, en raison aussi de la nature et de la quantité des pigments déposés dans son tissu. Une première gamme de nuances comprend les colorations gris de fer, bleu d'acier, raphite et noir de jais, dues à la prédominance du pigment
gr;
bU PIGMENT OCRK. — LÉSIONS SIÎCONDAIKKS DES ORGANES. 41Î
mélanémiquc, dont il a été suffisamment traité plus haut. Une deuxième gamme de nuances s'étend du brun sombre au brun clair et au jaune sale, café au lait. Ces nuances sont dues en partie au sang contenu dans les vaisseaux, en partie à un pigment insoluble de couleur ocre, contenu dans les cellules hépatiques; aussi ne s'effacent-elles qu'incomplètement par la macération dans l'eau.
Ce dernier pigment se rencontre dans tous les cas, en plus ou moins grande quantité, mais n'a pas la valeur pathognomonique du pigment mélanémique; il ne paraît pas différer, dans la malaria, de celui qu'on rencontre dans d'autres maladies déglobulisantes, et dans les stases d'origine cardiaque. 11 se présente sous forme de granules assez volumineux, à contours très nets, arrondis ou anguleux, d'une couleur ocre foncée; ces granules sont réunis en amas dans l'axe de la cellule hépatique, et sont surtout abondants dans les cellules qui avoisinent la veine centrale, et dans les cellules périphériques de l'acinus. Ordinairement distincts et de volume égal, ils ne tendent à se conglomérer en blocs plus volumineux que lorsqu'ils sont très abondants, et que leur dépôt est relativement ancien ; alors aussi, ils noircissent par l'action du sulfure ammonique. Lorsqu'ils sont récemment formés, ils ne donnent aucune des réactions du fer; leur résistance aux acides et aux alcalis est très grande; une solution de potasse, même concentrée, ne les modifie pas, même par une action prolongée deux ou trois jours; l'alcool, qui dissout si aisément le pigment biliaire, est sans action sur eux. Lorsque ce pigment est peu abondant, il disparaît assez rapidement, sans laisser de résidu ferrugineux dans les cellules; d'où l'on peut présumer qu'il est consommé sur place pour servira la formation de la bile (pl. III, fig. 4., po).
Inflammalion et irritation nutritive du tissu hépatique. — Dans quelques cas, particulièrement lorsque la maladie a été prolongée ou lorsque la destruction globulaire a été particulièrement intense, on peut trouver dans le tissu hépatique des vestiges d'irritation nutritive et inflammatoire. En pareil cas, une diapédèse de leucocytes s'observe çà et là dans les gaines de Glisson; les cellules endothéliales des vaisseaux capillaires sont, par places, tuméfiées et proéminentes dans la lumière ; enfin, dans quelques acini, les trabécules sont élargies par suite de la tuméfaction des cellules hépatiques, et l'on dis-
KELSCII et KlKNIill. u.
418 INTOXICATION PALUDflIiNNE AIGUË. — ANATOMiE PATHOLOGIQUE.
tingue dans celles-ci des noyaux géants ou des noyaux multiples. Ces lésions sont toujours discrètes dans les cas aigus, et l'on n'observe que rarement cette structure à gros grains qui est le premier indice de l'hépatite parenchymaleuse. Le plus souvent, la surface des coupes est parfaitement lisse, et les cellules ne présentent d'autre altération que la pigmentation dont il a été question plus haut (pl. III, fig.
Stèatose, ramollissement. — Les lésions dégénératives du tissu hépatique sont également rares. L'infiltration graisseuse des cellules, discrète et disséminée, est notée dans plusieurs de nos observations; mais les stéatoses générales et profondes doivent toujours faire naître le soupçon de l'alcoolisme ou de quelque complication septicémique (gangrène, etc.). Le ramollissement et la friabilité sont aussi notés dans quelques-unes de nos autopsies ; mais, dans la grande majorité des cas, la glande a une consistance normale, ou seulement un peu pâteuse lorsque l'hypérémie est prononcée.
En résumé, on ne trouve comme lésion constante dans le foie des sujets qui ont succombé à une intoxication récente que les témoignages de la suractivité fonctionnelle à laquelle la glande a été soumise pour élaborer les déchets de la destruction globulaire. Le tissu glandulaire paraît s'accommoder patiemment à cette fonction pathologique qui n'est que l'exagération de sa fonction normale ; il ne réagit par des troubles nutritifs et inflammatoires que dans les cas particulièrement graves ou prolongés. Nous allons trouver dans le rein un organe moins tolérant.
Reins. — Les lésions du rein sont constantes dans les fièvres pernicieuses; on les observe dans les cas mêmes où il n'y a pas eu d'hémoglobinurie pendant la vie; mais elles sont plus étendues, plus graves dans les cas où l'hémoglobinurie a eu lieu. Nous aurons peu de chose à modifier à la description que nous en avons donnée sous le nom de congestion hémoglobinurique et hématurique, dans le travail cité plus haut (2). Elles comprennent, outre la surcharge pigmcntaire, des troubles circulatoires, des troubles de nutrition des cellules, et des inflammations, plus fréquentes et plus graves
que celles du foie.
Alléralions macroscopiques. — Dans les cas très aigus, ou la néphrite n'a pas eu le temps de se développer, les reins sont
DU PIGMENT OCRE. - LÉSIONS SECONDAIRES DES ORGANES. 'itO
en général mcdiocrement augmentés de volume, mais presque toujours plus pesants qu'à l'état normal. Nos autopsies mentionnent fréquemment des dimensions normales, voire petites, de la glande, et cependant le poids des deux reins est en moyenne de 295 grammes, avec des écarts de 180 à 250 grammes. On sait qu'à l'état physiologique le poids du rein chez l'adulte varie dans les limites assez étendues qu'on peut fixer entre 130 et 250 grammes.
La coloration du rein varie du rouge brun sombre et terne au jaune brun clair, café au lait. Ces nuances claires s'observent chez les individus qui ont subi des pertes globulaires considérables et chez qui la masse du sang est diminuée. Quand la nuance générale de la glande est pâle, on voit à la surface et sur les coupes des mouchetures brunes ou des taches de plusieurs millimètres carrés, de [couleur marron, disséminées dans la surface corticale, et dues, comme nous le verrons, à des dépôts pigmentaires. Ces taches avaient déjà été signalées par Pellarin (26), sous le nom d'ecchymoses et infiltrations hémorrhagiques, dans la fièvre bilieuse hémalurique des pays chauds, et par l'un de nous dans toutes les formes et à toutes les périodes de la malaria (27). Elles ne sont pas visibles dans les reins fortement congestionnés et de nuance sombre, mais on peut quelquefois les faire apparaître en éclaircissant celte nuance par la macération du rein dans l'eau.
Les pyramides sont ordinairement d'une couleur rouge sombre, due à des hémorrhagies intratubulaires.
La capsule est lisse, facile à détacher; la consistance de la glande est normale.
AUéralions histologiques. — Les coupes obtenues après durcissement dans l'alcool ou dans la liqueur de Millier conservent cet aspect brunâtre, terne et'opaque, déjà constaté sur l'organe frais. Les tubes sécréteurs notamment, c'est-à-dire les tubes contournés et les branches larges de l'anse de Henle, dont le calibre est uniformément et faiblement agrandi, sont tellement opaques que les noyaux des épithéliums colorés par le carmin apparaissent à peine, même après l'action de l'acide acétique. Cette opacité est due à l'infiltration du protoplasma par une substance colorante diffuse, et par de fines granulations pigmentaires que l'action de la potasse rend 'plus évi-
.m INTOXICATION PALUDÉENNE AIGUÈ'. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
dentés , et que les forts grossissements permettent seuls quelquefois de distinguer (pl. lY, fig. 1, Te et Th).
Ces granules sont plus petits et moins colorés que ceux que nous avons rencontrés dans les cellules hépatiques; vus isolément, ils ont à peine une teinte jaunâtre ; lorsqu'ils sont réunis en amas, leur coloration brune devient manifeste.
Une sécrétion hyaline abondante accompagne cette infiltration pigmentaire et modifie la forme des cellules ; elles sont généralement tuméfiées; quelques-unes laissent encore voir leur bordure striée ; mais la plupart sont limitées par un contour inégal, frangé, déchiqueté ; la matière protoplasmique gonflée semble déborder et s'épancher dans la lumière du tube ; çà et là on peut rencontrer une cellule terminée par une bosselure incolore d'où la substance hyaline paraît sur le point de s'échapper. Enfin dans quelques tubes le revêtement épithélial forme une couche protoplasmique peu épaisse, à surface unie et comme abrasée à la hauteur des noyaux.
La lumière des tubes est encombrée par les produits de cette sécrétion sous forme de boules, de matière amorphe ou de cylindres, mélangés avec les granules pigmentaires. Suivant la prédominance de la substance hyaline ou du pigment, les moules sont homogènes, pales, semblables à une solution de gomme arabique, et seulement parsemés de granules ou d'amas granuleux; ou bien ils sont complètement granuleux, opaques et brunâtres.
Les taches et mouchetures brunes mentionnées dans l'examen macroscopique sont constituées par des groupes de tubuli dont l'épithélium et la lumière sont obstrués par de pareils amas pigmentaires très denses. Mais le pigment peut aussi s'y trouver sous forme de granules beaucoup plus volumineux; ces grosses granulations, qui peuvent atteindre le volume d'une hématie, sont plus ou moins sphériques, réfringentes, et d'une nuance variant depuis le jaune-ocre jusqu'au brun sombre ; elles sont tantôt accumulées dans les épithéliuins qui proéminent au point d'obstruer la lumière; tantôt elles occupent la lumière et sont conglomérées en cylindres et plus ou moins fusionnées en une masse vitreuse. Entre les cylindres opaques et sombres formés de fines granulations brunes, et les cylindres presque vitreux composés de grosses granula-
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lions orangées, on peut voir tous les intermédiaires dans une même préparation (pl. IV, fig. i, go, goc, gnv, gn).
Le plus ordinairement les pigments que nous venons de décrire ne donnent pas les réactions du fer. Cependant dans un rein provenant d'un sujet chez qui la maladie s'était prolongée de quatre à cinq semaines, et qui avait présenté de l'hémoglobinurie (voy. chap. II, obs. XIX), les préparations traitées par le sulfure ammonique nous ont donné des images très significatives. Parmi les granulations petites ou grosses qui étaient déposées dans les épithéliums et dans la lumière des tubes, les unes étaient colorées en noir de charbon, les autres avaient pris seulement une nuance noir verdâtre, d'autres enfin avaient conservé leur coloration originelle. On remarquait en outre, dans un grand nombre de tubes, une coloration noir verdâtre diffuse et plus ou moins foncée des épithéliums. Cette réaction montre nettement que les dérivés pigmentaires de l'hémoglobine retenus dans les tissus y subissent des transformations chimiques de plus en plus profondes, aboutissant k la mise en liberté du métal, et dont les caractères morphologiques du pigment ne rendent pas toujours compte (pl. IV, fig. 1, gnv, gw, Tçn, Thn).
Si les granulations des deux variétés peuvent se rencontrer simultanément dans le même rein, nous avons cependant remarqué, en comparant les séries de préparations de notre collection, que chez les sujets ayant succombé rapidement à un accès pernicieux, les reins renferment seulement les granulations fines, tandis que les grosses granulations se rencontrent plus particulièrement chez les sujets qui ont succombé à des fièvres rémittentes de longue durée et qui ont présenté à différents moments de l'hémoglobinurie. La formation des grosses granulations semble donc être en rapport avec le passage d'une plus grande quantité d'hémoglobine à travers le filtre rénal, et avec le séjour plus prolongé du pigment dans les tissus.
a. Glomérules. — Nous avons déjà signalé l'accumulation des cellules mélanifères dans les anses capillaires des glomérules, et mentionné l'abondance très variable suivant les cas de ce pigment; chez certains sujets on peut parcourir un champ assez étendu de la préparation, avant de découvrir une ou deux de ces cellules pigmentées ; chez d'autres, tous les
422 INTOXICATION PALUDÊliNNli AIGUË. — ANATOMlIi PATHOLOGIQUE.
glomérules en renfermenl, et nous en avons rencontré jusqu'à vingt dans la section de l'un d'eux.
Ce qui nous intéresse surtout ici, c'est la distribution du pigment granuleux ocre. Nous n'avons jamais rencontré dans les glomérules, pas plus que dans le sang, les granulations de la grosse variété, mais les fines granulations y sont presque toujours abondantes. On rencontre souvent entre le glomérule et la capsule, particulièrement dans la région qui correspond à l'embouchure du tube urinifère, une couche assez épaisse de ces granulations, en partie incorporées dans les cellules épithéliales, en partie libres, (pl. IV, fig. i, ep). Dans le glomérule lui-même, on peut voir quelques fines granulations disséminées dans sa substance et paraissant incluses dans les cellules de la paroi capillaire (pl. I, Gl., fig. A). Plus rarement nous avons pu distinguer des amas de granulations accumulées dans une anse capillaire.
h. Pyramides. — Les tubes collecteurs ne paraissent jouer qu'un rôle de conduite pour les produits qui prennent naissance dans la portion sécrétoire de la glande. On y rencontre les moules des différentes variétés que nous avons signalées, généralement mieux formés, plus denses, que dans le labyrinthe. Aussi les coupes faites au niveau des pyramides sontelles avantageuses pour l'étude des pigments.
L'épi thélium des tubes collecteurs est généralement intact ; on y rencontre çà et là cependant des cellules proéminentes et vésiculaires, ce qui nous fait penser que cet épithélium participe aussi à la formation de la substance hyaline, bien que des doutes aient été émis à ce sujet par MM. Cornil et Brault (25).
c. Troubles circulatoires. — L'aspect macroscopique du rein montre déjà qu'il renferme une quantité de sang très variable suivant les cas. L'examen histologique montre, en effet, que dans certains cas les glomérules sont augmentés de volume par suite de la dilatation de leur réseau, et que les capillaires intertubulaires sont également dilatés et hypérémiés; dans les reins pâles, les capillaires sont au contraire vides. Un trouble circulatoire plus grave s'ajoute assez souvent à l'iiypérémie ; nous voulons parler deshémorrhagies. Dans quelques cas nous croyons avoir constaté de petites hémorrhagies interstitielles dans les glomérules. Ce qui ne manque presque jamais, ce sont les infarctus globulaires des tubes collecteurs; des
DU PIGMENT OCRE. - LÉSIONS SECONDAIRES DES ORGANES. m
groupes de ces lubes sont souvent remplis de sang dans toute leur longueur.
Nous pensons que les hémorrhagies ainsi que la congestion résultent d'une augmentation de pression dans les glomerules et leurs vaisseaux afférents, par suite de l'encombrement des réseaux capillaires des glomerules par les produits pigmentes,
jaunes ou noirs.
d Complications inflammatoires. — La néphrite s observe dans plus de la moitié des cas. Elle se développe dans les cas où la maladie a eu une durée relativement longue et a été marquée par les symptômes de la dissolution globulaire, notamment par l'hémoglobinurie. D'où l'on peut conclure qu'elle dépend moins de l'action directe du poison palustre sur le rein que de l'irritation produite dans la glande par le passage de l'hémoglobine et ses dérivés; opinion confirmée d'autre part par l'existence de lésions analogues constatées par divers observateurs dans les empoisonnements par les agents destructeurs des globules rouges.
Nous ne donnerons pas ici de longs développements à la description de cette néphrite, qui a été exposée par nous dans un travail spécial. Nous rappellerons seulement qu'elle se dessine tantôt dans le sens de la sclérose, tantôt dans le sens de l'hypertrophie épithéliale.
Les reins de la première variété ne se distinguent pas macroscopiquement des reins hypérémiés et pigmentés dont il a été question plus haut. Ils sont un peu augmentés de volume et de poids, de consistance ferme, d'une coloration brune et terne plus ou moins foncée.
Les altérations histologiques consistent : i" dans une sclérose diffuse et discrète du tissu interstitiel, accompagnée d'une diapédèse plus ou moins abondante de leucocytes, principalement au pourtour des capsules de Bowmann ; 2» dans une altération de l'épithélium des tubes sécréteurs consistant en ce que le protoplasma granuleux de l'épithélium a disparu par places, et que le revêtement épithélial est formé par de petites cellules cubiques, à protoplasma clair, telles qu'on les rencontre dans le rein de l'embryon; 3" dans une altération des glomérules; quelques-uns de ces pelotons vasculaires sont devenus fibreux; d'autres se font remarquer par l'abondance des noyaux colorés par le carmin qui, dans la section
du glomcnile, se louchent presque. Nous avions allribué celte mulliplication nucléaire à la prolifération des cellules de la paroi capillaire. MM. Cornil et Braull ne croient pas que la multiplication de l'endotliélium vasculaire joue un rôle dans la glomérulite, et admettent que le glomérule subit seulement il contre-coup des altérations de la membrane épithéliale qui l'enveloppe. Tout en reconnaissant que l'élude très précise que ces aulenrs ont faite des altérations de cette membrane enveloppante rend nécessaire la revision de notre interprétation, nous pensons cependant que la prolifération endolhéliale des capillaires est au moins probable, parce que nous l'avons observée dans des capillaires de structure plus simple, notamment dans le foie, l'épiploon et la pie-mère.
Dans la deuxième variété de la néphrite, les reins sont notablement plus volumineux, plus mous et plus pâles que dans la précédente; leur poids est de 350 h 450 grammes et plus; leur coloration est d'une nuance jaune grisâtre sur laquelle se détachent vivement les mouchetures ou taches pigmentai res.
Les altérations histologiques les plus importantes sont dans l'épithélium sécréteur, qui est très volumineux, rempli de goutteletles colloïdes, et sécrète une substance coagulable sous forme de moules colloïdes, jaunâtres, colorables par le carmin, interrompus par des cassures nettes, comme vitreuses. Les noyaux de cet épithélium sont sur quelques points très multipliés; leur prolifération, mise en doute par MM. Cornil et Braull, nous paraît attestée par les dimensions géantes de quelques noyaux, et par l'étranglement en forme de bissac que nous avons quelquefois constaté. Les glomérules montrent fréquemment dans cette forme de néphrite l'effacement de leur structui'e par une transformation vitreuse partielle ou totale de leurs anses ; nous ne saurions dire si cette transformation vitreuse résulte d'une dégénération des cellules de la paroi ou de la formation de thrombus blancs dans les réseaux. La sclérose du tissu interstitiel et la diapédèse accompagnent presque toujours le processus glomérulo-épilhélial, mais à un moindre degré que dans la néphrite sclérosique. ^ Pie-mère et Cerveau. — Pie-mère.— Sur quarante autopsies se rapportant à des formes cliniques diverses, nous avons noté expressément ; la congestion plus ou moins forte des
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méninges et des circonvolulions cérébrales, seize l'ois ; -leur extrême pAleur, six fois; l'œdème de la pie-mère, accompagnant OU non la congestion, six fois; l'œdème rosé, deux fois ; la suffusion sanguine, une fois. Dans quelques cas, la membrane, examinée après séjour de vingt-quatre heures dans l'alcool au tiers, est grisâtre ou ardoisée, en raison du pigment noir contenu dans les vaisseaux ; presque toujours elle présente, au lieu de son opalescence normale, une nuance jaune sale ou brunâtre, due au pigment ocre déposé dans son tissu. Les altérations histologiques se rapportent, indépendamment delamélanémie dont il a déjà été question, au dépôt du pigment ocre, à l'inflammation, aux troubles de la circulation.
a. Pigment ocre. — La pie-mère se prête très bien à l'étude de ce pigment, qui y est parfois assez abondant et s'y présente comme dans les autres organes, sous deux formes, à savoir de très fines granulations brunes et de grosses gouttes dont la couleur varie du jaune d'or au jaune brun foncé. Les granulations fines peuvent être vues, mais en petit nombre, libres dans la lumière des vaisseaux ou incorporées dans les leucocytes; on les trouve en plus grand nombre infiltrées dans le protoplasma des cellules de la paroi des capillaires ou des cellules du tissu conjonctif environnant ; quelquefois elles sont réunies en petits amas dans la gaine lymphatique périvasculaire, particulièrement au niveau des éperons de division. Les grosses gouttes siègent exclusivement dans cette gaine ou dans le tissu conjonctif de la pie-mère. Dans aucune de nos préparations nous n'avons obtenu les réactions du fer (pl. 111, fig. 3).
b. Altérations inflammatoires. — Lorsque le pigment ocre est déposé en grande quantité dans le tissu de la pie-mère, il est rare que cette membrane ne présente pas des lésions inflammatoires plus ou moins prononcées. Les cellules endothéliales des vaisseaux, infiltrées de pigment, sont tuméfiées et proéminent fortement dans la lumière ; les cellules du tissu conjonctif, surtout au voisinage des vaisseaux, sont également tuméfiées et, dans quelques cas, elles nous ont paru en voie de division et de multiplication. Une diapédèse de leucocytes plus ou moins abondante accompagne ordinairement cette irritation cellulaire.
c. Troubles circulatoires. — Dans quelques cas, on peut observer sur les capillaires à une et à deux tuniques des rétré-
cissements du calibre d'autant plus apparents qu'ils font suite à des dilatations. Dans la portion rétrécie, le vaisseau est oblitéré par un thrombus blanc, formé de leucocytes mélanifères, dont les contours sont encore vaguement dessinés, ou qui sont déjà fusionnés en une masse homogène. Ces thrombus nous ont paru plus communs dans les cas où l'irritation endothéliale des vaisseaux était prononcée; on comprend aisémentque la diminution de calibre résultant de l'hypertrophie des cellules de la paroi du vaisseau favorise la stase et l'accumulation des leucocytes ; mais cette hypertrophie, dans les cas que nous avons examinés, n'était pas suffisante pour amenei" par elle seule l'oblitération des vaisseaux. Quel qu'en soit le mécanisme, ces oblitérations vasculaires partielles doivent entraîner une gêne de la circulation, qui se manifeste déjà par une dilatation en amont, et qui peut rendre compte de la congestion veineuse, de l'œdème et des suffusions sanguines dont il a été fait mention plus haut (pl. III, fig. 3, prt).
Cerveau. — La coloration de la substance grise des circonvolutions est très variable, suivant la quantité de sang que renferment les vaisseaux, et suivant l'abondance du pigment ocre; les nuances signalées dans nos autopsies sont : le gris de fer ou l'ardoise, le rouge sombre à reflet métallique, le rouge brun terne, l'extrême pâleur. — La consistance du cerveau est généralement normale; dans quelques cas cependant, six fois sur quarante, nous avons noté un ramollissement général du corps calleux et de la voûte avec abondance du liquide céphalorachidien. Cette altération, ayant été observée chez des sujets ouverts peu d'heures après la mort, n'était certainement pas cadavérique et dépendait probablement de l'œdème cérébral.
Les altérations histologiques n'ont pas été l'objet de notre attention, et notre collection est peu riche en préparations. Nous rappellerons qu'Afanassiew a trouvé dans un cas de fièvre pernicieuse à l'orme cérébrale des lésions comparables à celles que nous avons décrites pour la pie-mère, notamment dans les capillaires, la tuméfaction de l'endothélium, des thrombus blancs et des dilatations variqueuses ; par places une multiplication des cellules de la névroglie, et une infiltration de leucocytes dans les gaines lymphatiques ; les cellules nerveuses étaient entourées d'un espace lacunaire que l'auteur ne croit pas être produit par l'action des réactifs durcissants.