CHAPITRE IV
De la Myopie.
Observation 360.
28 janvier 1754.
Consultation pour une dame âgée de vingt-sept ans, qui a le cristallin de l'oeil droit plus convexe que celui du gauche, de manière qu 'elle ne peut lire que de trés-pres 4 cet œil, quoiqu'elle voye
les plus petits caractères; mais seulement ceux qui sont dans la direction de l'axe optique; car les lignes au-dessus et au-dessous lui apparaissent à travers un brouillard; l'œil gauche est bon, et il ne parait rien extérieurement au droit.
L'indisposition dont l'oeil droit de Madame est affecté dépend d'un excés de nutrition du cristallin qui le rend plus convexe que celui de l'oeil gauche; il en résulte nécessairement que cet œil ne peut voir distinctement que les objets qui en sont fort proches, et que le point de vue est différent pour les deux yeux. Mais il se joint à ce vice de conformation, des brouillards qui empéchent d'apercevoir les objets qui ne sont pas dans la direction de l'axe optique, en sorte que Madame, en lisant, n'apercoit que d'une maniere très-confuse les lignes qui sont au-dessus et audessous de celle qu'elle lit, tandis qu'elle voit fort bien celle-ci, puisqu'elle peut distinguer les plus petits caractères.
Cette maladie, qui est une véritable myopie accidentelle, pourrait, en faisant des progres, se terminer par la perte de la vue de cet ceil et devenir une cataracte d'une mauvaise espéce. Le brouillard à travers lequel Madame voit déja tous les objets qui ne sont pas dans la direction de l'axe optique semble annoncer un commencement d'altération dans le cristallin, auquel on ne saurait trop tót remédier... |
N. B. Suivent quelques prescriptions fort sim-
182 SECTION VII, CHAPITRE IV, ples. Cette dame était sujette à cracher le sang, ce qui lui était arrivé dans sa voiture en venant à Paris, pour consulter.
Observation 361.
Lyon, le 29 mai 1778.
Mémoire. — M. T***, àgé de quarante-cinq ans;
naturellement un peu myope, a été élevé trés-durement. Il a souvent fatigué ses yeux en lisant à la clarté de la lune, et en s'appliquant à choisir les différentes qualités de soies, objet de son commerce, depuis l’âge de quinze ans. Il a toujours été maigre, vif, tres-sensible, et un peu mélancolique. Jamais il n'a été sujet à la migraine ni à d'autres douleurs de tête.
: A douze ans, il reçut un coup sur l'oeil droit qui lui fit perdre sur-le-champ la vue, et qui fit nàitre une inflammation suivie d'une cataracte qui est blanche et nette, sans aucun vice particulier. La pupille de cet œil, un peu plus dilatée que celle de l'œil gauche, se contracte par l'impression de la lumiere. L'oeil n'est point douloureux; Monsieur en distingue les couleurs lorsque l'autre est fermé.
A trente-sept ans, il reçut un coup de balle dans l'oeil gauche, qui s'enflamma et dont la vue resta perdue pendant deux jours. ll parut rétabii de cette inflammation et continua de voir aussi bien qu'il le faisait précédemment. Mais à la fin d'avril 1777, ayant écrit cinq lettres, il s'aper-
cut subitement d'un brouillard flottant qui génait sa vue sans l'éteindre. Depuis cette époque il n'a cessé d'apercevoir ce brouillard, qui a toujours été le méme. Monsieur a été obligé d'approcher davantage les objets qu'il voulait voir avec attention. Sa myopie est augmentée; il croit encore voir, quand il fixe un objet, un corps circulaire de différentes couleurs , comme l'arc-en-ciel.
En examinant cet oeil gauche avec soin, à la clarté du jour et à celle d'une bougie, on n'apercoit aucune différence entre sa situation actuelle et son état sain; l'iris parait trés-sensible à l'impression de la lumiere. |
Monsieur a pris inutilement des bains généraux, des bains de jambes, trois ou quatre purgations, des sternutatoires, du petit-lait avec les cloportes; les vapeurs alcalines volatiles n'ont servi à rien. Un cautére au bras gauche suppure peu, et n'apporte depuis onze mois aucun changement.
Réponse.
Il résulte de l'exposé qui nous a été communiqué au sujet de la maladie des yeux de M. T***, qu'il a l'eeil droit affecté d'une cataracte, et que le gauche l'est depuis environ un an d'un brouillard flottant qui n'éteint point la vue, mais la rend confuse. Ce brouillard étant laccident qui inquiète le plus le malade et l'objet essentiel de la consultation, il faut en établir l'étiologie, et
nous attacher à en connaitre la nature, à en découvrir la cause, et à déduire, des réflexions que nous ferons sur l’une et sur l’autre, quel peut en être le pronostic, et quelles sont les indications curatives qu'il présente.
Nous observerons :
1° Qu'il s'est manifesté subitement aprés un travail fatigant des yeux.
29 Quil est resté depuis treize mois dans le méme état.
3° Qu'il n'a produit aucune altération apparente dans les milieux transparents de l'oeil, puisqu'on n'apercoit dans celui-ci, examiné avec soin, aucune différence d'avec l'état naturel, et que l'iris conserve toute la liberté de ses mouvements.
4? Que le malade est naturellement un peu myope.
bo Que depuis l'apparition de ce brouillard, qui n'est point fixe, 1l s'est aperçu que sa vue est devenue plus courte qu'elle ne l'était auparavant.
Telles sont les données d’après lesquelles nous avons à en déterminer la nature. Or, en considérant que ce nuage est mobile, qu'il n'a point augmenté depuis sa première apparition, quil n'oppose à la vue qu'un obstacle plus importun que nuisible, qu'il n'altére en rien la transparence des milieux de l'oeil, et n'est reconnaissable par aucun signe sensible, nous croyons pouvoir en conclure que c'est un de ces fantómes qui dé-
pendent moins d'un engorgement dans quelqu'une des parties de l'oeil, que de quelque inégalité dans la convexité du cristallin, à l'occasion de laquelle les rayons de la lumière sont réfractés irréguliérement. C'est à une semblable cause que nous croyons devoir attribuer le brouillard que Monsieur apercoit sur les objets, brouillard qui doit étre flottant, paraitre et disparaitre, s’approcher ou s'éloigner de l'axe optique, selon que les rayons qui tombent sur la partie irrégulière du cristallin y parviennent plus ou moins directement, plus ou moins obliquement.
Telle est la nature et la cause prochaine de ce symptôme, dont la cause éloignée est une humeur surabondante, qui, par l'effet d'un travail fatigant pour les yeux, s'est portée subitement sur le cristallin, l'a un peu grossi, en a augmenté la convexité, et a méme formé, à cette convexité, la petite éminence dont nous venons de parler.
La preuve de cette augmentation de la convexité du cristallin est l'augmentation de la myopie, qui en dépend, et l'une et l'autre supposent nécessairement une surabondance d'humeur.
Quant au pronostic de ce brouillard, qui depuis treize mois est dans le méme état, il résulte que, puisqu'il ne dépend d'aucun engorgement réel dans quelqu'une des parties de l'œil, et qu'il ne vient que d'une irrégularité dans la convexité du cristallin, il est plus inquiétant que dange-
reux, et quil n'annonce ni cataracte ni obstruction dans la rétine; nous croyons pouvoir annoncer qu'il est plutót de nature à diminuer avec le temps quà augmenter, en supposant néanmoins qu'il ne surviendra rien qui soit capable de causer des accidents d'un autre genre.
Pour mieux faire comprendre la formation de ce brouillard, nous proposerons de faire l'expérience suivante.
On cherchera un carreau de vitre où il y ait un bouillon ou une petite bulle; on placera à quelque distance derriére cette bulle une feuille de papier écrite ou imprimée, et on portera les yeux sur la bulle d'air ou le bouillon, et on verra que les lettres qui y répondront paraitront tortues , entrecoupées ou obliques, ce qui donnera une idée suffisante de ce que peut produire une inégalité équivalente dans la convexité du cristallin. A l'égard de la surabondance d'humeur qui se porte sur le cristallin, elle doit augmenter la myopie dans un œil déja myope, et rendre les lunettes convexes inutiles lorsqu'elle arrive à un cil presbyte, phénomène dont on rencontre quelques exemples. Pour ce qui concerne les indications curatives, elles doivent avoir pour objet de délayer les liquides, en donnant du ressort aux solides, d évacuer des parties supérieures, et d'entretenir la liberté de la transpiration.
Les eaux minérales ferrugineuses rempliront la premiere indication; une pipe d'eufraise en
guise de tabac, soir et matin, satisfera à la seconde; et la boisson d'une infusion de sassafras répondra à la troisieme.
Observation 362.
- 24 novembre 175r.
Consultation pour M. Bo***, fils du médecin de Riom, d'aprés un Mémoire fait par son pere.
La maladie pour laquelle nous sommes consultés est une des plus facheuses que l'on puisse rencontrer. En effet la disposition vicieuse de l'organe, qui, depuis l’âge le plus tendre, a. rendu le inibede myope , la perte presque totale de l'ceil droit, l'extréme faiblesse de la vue du gauche, qui est portée à un tel degré qu'elle parait préte à s'éteindre, et les circonstances singulières qui accompagnent le peu qui en reste, sont autant de raisons qui rendent également le diagnostic de cette maladie difficile, gh pronostic Asher. et la guérison incertaine.
Nous ne pouvons, dans un cas de cette espéce, asseoir aucun jugement sur le vrai caractere et le siége de cette maladie , qu'aprés avoir bien réfléchi sur les principaux accidents qui accompagnent l'état actuel de la vue, et TORUM entre elles les différentes expériences qu'on a faites , et qui ne laissent pas de jeter beaucoup de jour sur la nature de cette indisposition.
Il est dit, dans le Mémoire, que le malade est d'un bon tempérament. Nous le soupconnons un
peu mélancolique et sujet à une sorte d'agacement dans le genre nerveux: c'est ce qu'on peut déduire des expériences rapportées. En effet l'œil gauche du malade, exposé au soleil, n'a pu en soutenir un moment la lumiere, et il a vu de plus le ciel vert, en le regardant en face et du cóté du grand angle, et bleu tel qu'il était en le regardant du cóté du petit angle.
Les objets qu'il a vus aprés le soleil couché lui ont paru de leur couleur naturelle , ainsi que ceux qu'il a regardés au clair de luno
Il lui arrive Vitis de voir les objets tremblotants, tels qu'ils paraitraient s'ils étaient vus à travers de l'eau dont la surface serait agitée.
La pupille de l'oeil gauche a conservé la liberté de ses mouvements. Le malade n'a commencé à voir le ciel vert que le 21 octobre, c’est-à-dire le lendemain d'une purgation violente causée par deux scrupules de pilules cochées et douze grains de jalap. La vue a paru plus confuse après l'usage d'un opiat propre à mettre les humeurs en mouvement, tel que celui qui a été fait avec les cloportes et le diaphorétique minéral.
Enfin le malade est myope depuis l’âge le plus tendre, et cette myopie a augmenté insensiblement. Tels sont les principaux symptómes qui accompagnent cette maladie, et dont l'examen peut nous conduire à en connaitre le véritable caractere. J'ai dit ci-dessus que je soupçonnais un peu d'agacement dansle genre nerveux. En effet
les objets ne peuvent paraitre tremblotants que lorsque les filets nerveux de la rétine sont attaqués d'un agacement convulsif.
Les expériences dont on rend compte dans le Mémoire ne contredisent pas ce raisonnement , car il est tout simple qu'une impression aussi vive que celle du soleil occasionne un semblable agacement ou une tension spasmodique , ce qui n'arrivera pas lorsque la lumière sera plus faible, telle qu'elle l'est aprés le soleil couché , ou aprés le lever de la lune.
Il serait étonnant que la pupille eût conservé la liberté de se dilater et de se resserrer, la vue étant aussi faible qu'elle l'est, si cette faiblesse, bien différente de celle qui arrive dans les cas de paralysie , ne dépendait de la trop grande tension qu'une lumiére vive communique aux filets nerveux de la rétine et de l'affection spasmodique dont ces filets sont attaqués, laquelle peut bien apporter de l'obstacle à la vision, mais non pas détruire les mouvements de dilatation et de constriction de la pupille.
Enfin les purgatifs drastiques, les remedes irritants, chauds et propres à mettre les humeurs en mouvement, ayant plus nui au malade qu ils ne l'ont soulagé , il en résulte encore une preuve que la maladie dont il s'agit vient principalement de l'agacement des nerfs en général et en particulier de celui des filets de la rétine, puisque
les remédes augmentent la tension spasmodique des filets de cette membrane.
Nous concluons, de toutes ces réflexions, que la maladie dont il s'agit consiste dans une myopie parvenue à son dernier période, à laquelle il s'est joint par la suite une tension spasmodique des filets nerveux de la rétine, qu'une lumière trop vive, telle que celle du soleil, ne manque jamais d'exciter ou d'augmenter, et de porter méme quelquefois , selon la disposition de la machine, jusqu'à l'agacement convulsif; ce qui occasionne alors le premier degré de cette maladie, que les Grecs ont appelée hippos, dans laquelle le malade voit les objets tels que les voient ceux qui courent à cheval. Nous ne répéterons pas les signes auxquels on peut reconnaitre cette affection; nous les avons exposés plus haut et tirés du Mémoire qui nous a été communiqué; mais nous devons parler de ses causes dont la connaissance peut nous guider dans le pronostic et dans le traitement. | |
La myopie dépend de la trop grande convexité du cristallin, et il y a lieu de croire que, dans le cas dont il s'agit, une humeur surabondante s'est portée vers ce corps, et en a augmenté le volume et la convexité outre mesure. L'application que le malade a donnée à la lecture d'écritures de toute espéce, souvent difficiles, la peine qu'il a ressentie à les lire, sur-tout dans les derniers.
temps , ont dà occasionner aux filets nerveux de la rétine un travail pénible et les accoutumer insensiblement à une tension plus grande que celle qu'ils ont naturellement; ce qui, joint à quelque disposition antérieure , a enfin porté les accidents au point où ils sont aujourd'hui.
Le pronostic de cette maladie est trés-fàcheux, ainsi que l'a remarqué l'auteur du Mémoire. On ne guérit pas la myopie; mais cependant, comme elle n'óte pas la vue par elle-méme, et que la faiblesse extréme de la vision qui s'est jointe à cette disposition vicieuse de l'organe dépend d'un agacement de la rétine, je pense qu'on peut soulager considérablement le malade.
Pour cet effet, nous lui conseillons d'éviter toute application des yeux; nous voudrions au contraire qu'il les tint long- temps fermés, couverts de compresses sèches, et qu'il ne les ouvrit que de temps à autre aprés le coucher du soleil ou au clair de lune, pour s'assurer simplement, de loin en loin, de l'effet de cette pratique. La rétine pourrait, par ce moyen , reprendre son ton naturel. Il prendra, tous les matins à jeun, une chopine de petit-lait : évitera les remèdes ácres et irritants; se fera appliquer trois ou quatre fois, à huit ou dix jours d'intervalle, les ventouses scarifiées à la nuque; et on lui établira, derrière chaque oreille, un écoulement que l'on entretiendra avec beaucoup de ménagements.
De la Presbytie
Observation 363.
Mon père fit, le 17. mars 1774, la réponse dont suit l'extrait, à un Mémoire à consulter.
La difficulté que M. Le G*** éprouve à lire à la distance à laquelle tous les enfants de son àge le font sans peine, dépend d'un relâchement de la rétine, comme l'a trés- bien observé l'auteur du Mémoire ; et c'est au séjour qu'il a fait pendant deux ans en Amérique, et à la traversée pour en revenir, qu'il faut attribuer cette affection.
Vésicatoire au cou. Fumigations humides toniques. Point de lunettes; elles pourraient, par la suite, avoir de trés-grands inconvénients. Point d'essai d'application pendant un an; beaucoup d'exercice de corps; promenades, jeux, etc.
Mémoire.
Vendôme, le 20 mars 1776.
> Nous avons mis en usage tous les remèdes proposés par M. Demours dans sa consultation du 17 mars 1774, pour M. Le G*".
Les humeurs sont transparentes et saines; les membranes, la conjonctive, les paupières, sont
dans le meilleur état. La difficulté que M. Le G***
PRESBYTIE. 193
a de ne voir de prés, qu'en clignotant, et avec un peu de fatigue, lorsqu'il s'obstine à distinguer les objets, semble dépendre de l'organisation naturelle. Les yeux sont petits, enfoncés ; l'ouverture de la pupille est étroite. La vue est meilleure au grand jour, et les objets ne s'apercoivent bien que de loin. Ainsi cette espéce de vue doit étre rangée dans la classe des presbytes. Il a essayé avec avantage les lunettes convexes , quoiqu'on n'en ait pas continué l'usage, d'apres la défense de M. Demours. Cet état ne parait pas étre une maladie, et pourrait étre soulagé, ou plutót aidé par des moyens purement mécaniques.
Je crois que le cristallin et la cornée étant trop peu convexes, le croisement des rayons se fait très-loin, et la réfraction est trop faible. Si cet état eût résulté de quelque maladie, les sucs nourriciers eussent rétablr la convexité ordinaire; les remédes sagement proposés eussent donné plus de fluidité et de ressort.
BgAUSSIER DE LA BoucHARDIÈRE , D. 41.
Réponse.
er
1° avril 1776.
Nous avons regardé, avec M. de la Bouchardiére, la maladie de M. Le G*** comme dépendante d'un peu de relâchement dans la rétine ; état que nous avons cru devoir attribuer au séjour qu'il a fait pendant deux ans en Amérique,
dont le climat, continuellement chargé de vapeurs, est trés-propre à occasionner de semblables relàáchements.
Cependant un séjour en France depuis environ trois ans, aidé de quelques remédes propres à rendre aux parties relàáchées le ton qu'elles auraient pu perdre, aurait dû, ce semble, rétablir les choses dans leur état naturel. Or, cela n'est point arrivé , et il parait que le malade est à-peuprés dans le méme état oü il était lorsqu'il est arrivé en France. —
Il n'est pas douteux que la vue de M. Le G** ne soit presbyte et qu'on ne puisse y remédier par des verres convexes. C'est sans doute un inconvénient d'étre obligé, à l'áge de treize ans, de se servir de lunettes; et c'est la raison pour laquelle nous lui avions expressément recommandé d'en éviter l'usage, pour avoir le temps d'essayer s’il ne serait pas possible de rectifier la vue par l'emploi de quelques remèdes internes et externes. Mais, puisque ni ces remédes ni le changement de climat n'ont rien produit, nous sommes d'avis que, conformément à la maxime a juvantibus et lædentibus, ou lui donne des lunettes de vingt à vingt-quatre pouces de foyer, soit pour lire, soit pour écrire, afin quil soit en état de répondre aux soins que l'on se donnera pour son éducation, et nous lui conseillons de se frotter soir et matin le sommet de la tete avec dix ou douze gouttes d'eau-de-vie; ce qu'il continuera plusieurs
PRESBYTIE. " 195
années de suite. Il aura l'attention de ne pas changer ces premiéres lunettes de dix ou douze ans, et d'en avoir deux paires, l'une de vingt-quatre pouces, pour le travail du jour, et une autre de vingt pouces, pour lire et écrire le soir; ce qu'on tàchera méme de lui éviter le plus qu'on pourra.
Observation 304.
De la Maison Royale de Saint-Cyr, le 16 juillet 1775.
Mémoire. — Monsieur, une de nos élèves, âgée de quatorze ans, ou environ, a la vue délicate, et par la disposition naturelle de l'organe qui la rend louche, et par une faiblesse extréme qui l'empéche de pouvoir s'appliquer long-temps de suite et méme de réussir à ce qu'elle fait, soit en ouvrage, soit en écriture, etc. Je me suis avisée , il y a quelque temps, de lui faire essayer une paire de conserves dont je me sers depuis plus de dix ans, n'en ayant jamais eu d'autres. Elle s'en est bien trouvée; il a été aisé d'en juger à la manière dont elle a exécuté ses ouvrages. Je vous demanderai , Monsieur , si nous pourrions lui en faire faire du méme foyer, sans risque de lui causer aucun tort pour l'avenir, en l'assujétissant à ce secours étranger. Je ne puis mieux m'en rapporter quà vous, dont l'expérience me mettra à l'abri d'une démarche imprudente. |
Je vous envoie les conserves dont la jeune personne s'est servie pour juger du point, que je
vous prierai de me morquer, ne le connaissant pas moi-méme; mais en étant fort contente , malgré mon âge, qui ne me nécessite point d'en chercher d'autres jusqu'à ce moment.
S" pe Cg" **,
Religieuse de la Maison de Saint-Louis, Maitresse générale des classes.
Réponse.
Madame, les lunettes dont vous vous servez sont du n° 20, et me paraissent bien fortes pour une personne de quatorze ans. Si elle s'y habitue dès-à-présent, elle ne pourra plus s'en passer, et ce besoin, d'ailleurs trés-incommode à cet áge, aurait infailhblement des suites fácheuses, comme de ne pouvoir rien discerner sans ce secours, et de ne trouver presque plus de lunettes propres à sa vue, lorsqu'elle serait parvenue à l’âge ou les autres commencent à prendre des conserves: Si la demoiselle en question était obligée de travailler pour vivre, ce serait un malheur; mais les circonstances exigeant ce secours, il faudrait Sy soumettre, parce que nécessité n'a point de loi. Heureusement elle n'est pas dans ce cas, et puisque ce n'est que pour apprendre des choses dont elle peut se passer, je crois qu'il faudrait négliger cette partie de son éducation, et ne lui donner d'occupations que celles que la nature de sa vue pourrait supporter sans fatigue. Elle se * fortifiera vraisemblablement avec l’âge et à me-
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sure que le corps prendra plus de consistance. Je vous engage à mettre la jeune personne à l'usage du baume de Fioravanti, pour en faire recevoir la vapeur à ses yeux trois ou quatre fois par jour. Je vous conseillerai de plus de lui faire raser la grandeur d'un écu de six livres sur le sommet de la téte, et d'y verser soir et matin douze ou quinze gouttes d'eau-de-vie, qu'on fera évaporer en frottant doucement avec la paume de la main. Elle pourra aussi tremper le bout du doigt dans cette liqueur, et s'en frotter les paupières supérieures et inférieures, le devant et le derriére des oreilles.
Observation 365.
Paris, le 10 juin 1759.
Régime pour M. le baron de L'"", que mon pére avait traité à Paris, et qui retournait à Ectrépi, en Champagne.
L'œil gauche de M. le baron de L"** a éprouvé une révolution dont je n'ai encore vu aucun exemple. C'est un changement de configuration qui s'est fait dans l'espace de quelques mois, et qui en a opéré un considérable dans sa maniere de voir. Sa vue, qui a été toujours tres-myope, et par conséquent fort courte, est devenue presbyte et s'est prodigieusement allongée : aujourd'hui c'est la vue ordinaire d'un homme de soixante-dix ans. La cause d'un changement de con-
figuration aussi extraordinaire dépend d'un vice dans la circulation des sucs destinés à la nourriture des corps transparents de l'œil. La mollesse de cet organe, qui tous les matins était àpeu-prés comme un pruneau cuit (selon l'expression du malade), est une preuve manifeste de cette lenteur dans la circulation des liqueurs. Elle languissait pendant le sommeil et ne se rétablissait que pendant la veille, et il en est résulté un aplatissement du cristallin. Comme ce corps a conservé sa transparence, et que l'organe immédiat de la vué n’est aucunement affecté, il y a lieu d'espérer qu'en remédiant à l'épaississement général des liqueurs, le cristallin reprendra dans la suite plus de convexité qu'il n'en a actuellement, et que le malade verra de mieux en mieux à mesure que sa santé se rétablira. H serait bien singulier sans doute qu'il eut gagné à cette maladie, et qu'il vit à l'avenir, à une distance ordinaire, les objets qu'il ne pouvait voir autrefois qu'en les approchant de trés-prés. C'est cependant ce quil y a lieu de présumer, ou plutót c'est ce qui est déja arrivé quant aux gros objets; d’où on est fondé à croire qu'à mesure que les forces reviendront et que la vue se fortifiera, il parviendra à discerner plus nettement les objets les plus proches. C'est là le pronostic que lon peut faire sur cette singulière maladie, en supposant néanmoins que de nou-
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veaux accidents ne viendront pas déranger la marche de la nature.
La perte que Monsieur a faite de son œil droit, qu'il eût été trés-facile de sauver au commencement de l'attaque, quelques chagrins domestiques assez vifs qui ont suivi de pres cette perte, l'éloignement de sa famille, la solitude où il a vécu pendant le long séjour qu'il a fait à Paris, et l'impuissance où il s'est trouvé de lire et d'écrire, l'ont insensiblement jeté dans la plus noire mélancolie, qui a donné lieu à une affection scorbutique. C'est de-là qu'il faut tirer les indications curatives de cette maladie.
Beaucoup de dissipation, de gaieté , doccupations d'esprit, d'exercices de corps, et l'intime persuasion quil n'est pas possible que sa vue reste dans l'état où elle est aujourd'hui, sont sans doute les remédes les plus efficaces qu'il puisse opposer à son mal. Nous lui conseillons de plus l'usage des sucs de plantes antiscorbutiques.
Observation 566.
Liége , le 11 décembre 1795.
Mémoire. — Le médecin D''*, de Liége, àgé de soixante ans, se plaint depuis quelques mois d'un obscurcissement de la vue qui consiste à voir les objets à proximité moins clairement et comme entourés d'une espéce de brouillard, tandis que les objets éloignés se voient distinctement à une distance très-considérable.
En regardant dans un miroir, il voit les objets qui s y représentent plus distinctement que ceux qui sont dans la place. En regardant d'une fenêtre dans la rue, il distingue mieux les personnes qui passent que celles qui sont dans la chambre, ce qui parait dépendre de ce que les objets sont plus éloignés. Dans l'idée qu'il pourrait y avoir du défaut dans la convexité de l'œil, il s'est servi de lunettes avec des verres convexes; il en a éprouvé avec des verres concaves, et sa vue n'en a pas été soulagée. La pupille n'est pas plus dilatée que dans l'état naturel, et elle a son mouvement ordinaire; on ne voit point de défaut dans le cristallin, et on ne s'apercoit d'aucun vice dans l'organe de la vue. On croit que quelques tiraillements dans les muscles de l'ceil pourraient occasionner ce changement, par la raison surtout que les objets éloignés se distinguent bien, et qu'il n'y a que ceux à proximité qui sont vus. confusément et entourés d'une espéce de brouillard. L'embarras de la vue est plus grand le soir à la chandelle, dont il distingue la lumiére, mais confusément et entourée d'un nuage plus épais que pendant le jour; il ne s'aperçoit pas de la clarté que la lumiére donne dans la chambre, et voit tous les objets beaucoup plus confus.
NN. B. Je reçus la lettre suivante.
Liége , le 23 décembre 1795.
Mon cher confrére, avec ma réponse à la lettre
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que * vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, je dois joindre des explications que l'on a négligées dans la précédente. D'après l'examen de plusieurs chirurgiens, et selon leurs rapports, on ne remarque aucune altération dans les cristallins ni aucun défaut dans ces organes.
Je n'ai aucun dérangement dans les fonctions; je suis d'un caractére vif et sensible; je ne suis sujet à aucun accident qui pourrait etre la cause de mon incommodité; je crois que des peines et des inquiétudes ont pu y contribuer, et que tout dépend de l'irritation des nerfs.
Dans le commencement de mon incommodité, je me suis fait faire une saignée au bras; j'ai pris du tabac; j'en ai aussi fumé; j'ai frotté les paumes des mains avec de l'eau de Cologne, et je les ai approchées des yeux ouverts pour en recevoir l'impression ; j'ai respiré l'alcali volatil fluor; j'ai fait appliquer un vésicatoire à la nuque, que jai entretenu quelque temps; j'ai fait des fumigations avec l'infusion de fleurs de sureau ; j'ai pris intérieurement des remédes céphaliques et antispasmodiques; j'ai fait usage de la racine de valériane sauvage, du musc broyé avec du sucre; jai pris l'esprit volatil de corne de cerf avec l'infusion de sassafras. Je ne me suis aperçu d'aucun effet sensible de tous ces remédes. Vers ce temps-là, ut senti une petite démangeaison aux june ]y al fait appliquer deux vésicatoires dont jai entretenu la suppuration, et je n'en ai pas éprouvé
202 SECTION VII, CHAPITRE v,
plus d'effet que de celui appliqué à la nuque. Depuis quelques jours, les peines et les inquiétudes touchant mon état ayant augmenté, j'ai eu "ne insomnie pendant les nuits et une légère tension vers les sinus frontaux et à l'occiput, et la vue m'a paru plus embarrassée; accidents qui ne paraissent dépendre que de mes inquiétudes, puisque, lorsqu'elles diminuaient, le sommeil était plus calme, la téte se débarrassait, et la vue était moins génée; preuve que l'affection des nerfs et les passions de l'ame jouent un grand rôle dans mon incommodité. En conséquence, je vous prie de me dire si l'application d'un nouveau vésicatoire à la nuque ne pourrait pas augmenter la sensibilité, l’irritation et l'insomnie, m'apercevant d'un peu d'accélération dans le pouls, cependant sans plénitude. Je vois toujours confusément les objets les matins; et ils me paraissent alors entourés d'une espèce de brouillard ; quand la clarté du jour augmente, je les distingue mieux, sur-tout en fixant la vue sur un seul. Vers les quatre heures du soir, je vois les objets plus confusément ; l'embarras est encore plus considérable à la chandelle, où je ne distingue plus rien. Je vous prie, mon cher confrére, d'examiner avec attention ce Mémoire, et de vouloir bien me donner le plutót possible votre sentiment à ce sujet, avec un détail des remédes que vous jugerez nécessaires, etc. D''*, Médecin.
Il y a un peu d'aveuglement de nuit. Je ne vois aucun danger. Je conseille de continuer les antispasmodiques et d'abandonner la plupart des autres remèdes.
IV. B. J'ai su depuis que cet état n'avait pas eu de suites fácheuses; il y a eu seulement presbytie assez marquée.