CHAPITRE PREMIER
De l’Amaurose.
Observation 306.
Lyon, ro septembre 1762.
DE rod — Madame la comtesse de la P***, âgée de quarante-six ans, ayant eu cinq enfants,
sans àvoir éprouvé aucune suite de couches, d'un 411. I
2 SECTION Vil, CHAPITRE 1, tempérament maigre, aimant la solitude sans être mélancolique, s'occupant volontiers, menant une vie fort sobre, sujette presque toute sa vie à des pertes blanches, ayant eu jusqu'à-présent ses régles exactement tous les mois, a été sujette à quelques légers maux de téte et à des étourdissements. : j Cette dame, qui est myope, fut attaquée, il
y a dix ans, d'une indisposition dans les yeux : elle se sentit la vue embarrassée par des bluettes et des formes de mouches qui l'inquiétaient , et lui faisaient voir les objets d'une maniére désagréable; elle n'avait aucune inflammation apparente. NS apres quelques légères préparations, des vésicatoires derriere les de dissipèrent la maladie, et la malade porta des lunettes convenables à sa vue. Il y a quelques mois, elle ressentit la méme indisposition ; mais, soit que le mal eut été causé par trop d'application ou autrement, il cessa, aprés un mois ou deux, sans aucun remède. Il y a deux mois que la malade éprouve le méme accident; mais l'embarras ne se trouve que sur l'oeil droit. Madame y sent de plus une pesanteur, et quelquefois une sécheresse : lorsqu'il se trouve suffisamment humecté par les larmes, elle est bien plus à son aise;'elle ressent aussi une douleur sourde dans le graud angle de l'oeil. D'ailleurs on n'apercoit dans les yeux aucun vice, ni des liqueurs, ni des membranes.
. En dernier lieu, pour tenter la cure de cette
AMAUROSE. 3 indisposition, la malade a usé du petit-lait avec une expression de cloportes. On lui mit pour la seconde fois des vésicatoires derriére les oreilles, et, avant cette derniére application, on lui fit prendre huit ou dix bains; mais tous ces moyens n'ont produit aucun soulagement.
Aprés en avoir sérieusement examiné la nature, nous sommes portés à penser que le siége de la maladie est dans le nerf optique et dans l'épanouissement de ce méme nerf sur le fond de l’œil, ce qui doit faire redouter une amaurose ou goutte sereine. |
Délibéré à Lyon, le 24 août 1762.
PouTEAu pere,
Maître en Chirurgie.
Réponse.
Ces sortes d'accidents sont en général moins inquiétants quand ils arrivent à des myopes; les remèdes auxquels on a eu recours sont bien indiqués , et il suffira de les continuer. !
M. le comte de la P*** annonce, le 11 octobre suivant, que madame son épouse est mieux, et ajoute qu'elle n'a jamais vu de son œil droit qu'à travers un léger brouillard.
Observation 307.
Leitre de mon père à M. De LassóÓwE, premier médecin de la Reine.
Paris, le 13 octobre 1761.
Monsieur, j'ai examiné les yeux de madame de Lassóne, devenus extrémement sensibles, à la suite des vomissements de sang qu'elle eut à l'áge de douze ans, pendant quarante jours de suite, après une chüte grave : la rétine en a été tellement fatiguée, qu'elle ne peut supporter aucune application suivie.
On tenterait inutilement de remédier à cette sensibilité, parce qu'elle est bornée à cette seule partie, et également indépendante de la constitution des humeurs et de la disposition du reste du genre nerveux. Les filets de cette membrane ont une disposition singuliére à la crispation ou à l'éréthisme qu'excitent toujours la lecture, l'écriture, la présence des corps blancs, et la réverbération du soleil. De pareils yeux exigent de sa part beaucoup de ménagements, faute de quoi elle s'exposerait à ne pouvoir pas méme lire dix lignes, et à ne pouvoir souffrir la lumière d'une bougie. Un repos absolu et prolongé pourrait contribuer au contraire à leur rétablissement.
C'est à vous, Monsieur, à le lui faire entendre, et à l'empécher dese livrer à son goüt pour la lecture , etc.
Observation 308.
Mémoire, le 8 décembre 1765. — Le consultant, âgé de cinquante ans, a les yeux bleus et assez saillants. Aprés s'étre échauffé à la chasse au mois de juillet dernier, il s'apercut d'une obscurité dans l'œil gauche, qui a continué jusqu'à présent et varie du plus au moins.
Il lui semble que tantôt il y a un voile noir devant cet cil, et souvent, quand il enfonce la téte dans le lit, il en voit, plus que de l'autre, de vives étincelles de lumiére. Quelquefois il lui parait ne voir de ce méme œil que d'une moitié, du côté du grand angle; d’autres fois les objets lui paraissent plus petits, troubles, ou d'une couleur jaunátre. Il souffre de la vivacité de la lumière et de celle des bougies. Tous ces symptómes sont plus sensibles lorsque le temps est pluvieux ou qu'il a lame affectée. Le malade pense que tout ceci ne peut être attribué qu'à une faiblesse de l'organe. Il a été long- temps sujet aux rhumes de cerveau, et à une douleur à locciput, particuliérement depuis un an. Ces deux incommodités sont diminuées, et celle dont il est question leur a succédé.
Mais il est à observer que l'oeil, soumis à l'examen le plus scrupuleux, n'offre pas le moindre dérangement, que la prunelle jouit de toute la mobilité dont elle est naturellement capable, que son degré de dilatation et de rétrécissement est
absolument le méme dans chaque oeil exposé au méme degré de lumière, que le regard de l'oeil malade est aussi fixe et aussi déterminé que celui de l'oeil sain. |
Depuis ces observations, le malade se plaint d'éprouver des démangeaisons dans l'oeil malade, sur-tout lorsqu'il est auprés du feu.
Réponse.
Le conseil soussigné croit pouvoir assurer que cette maladie est plus inquiétante que dangereuse, qu'elle dépend encore plus d'agacement dans le genre nerveux que de toute autre cause, et qu'elle ne demande d'autres remédes que ceux qui conviennent à cet état de sensibilité des nerfs.
Cette maladie se réduit donc, quant à présent, à une affection vaporeuse des herfs en géné: al ,. et en particulier à une pareille disposition dans la rétine. Le conseil est d'avis que le malade se mette à l'usage des délayants et des antispasmodiques, tels que le petit-lait et la poudre tempérante de Sthal; le premier à la dose d'une chopine le matin à jeun, et l'autre à celle de vingtquatre grains, qu'il délayera dans la première cuillerée de petit-lait. ll sera purgé rarement, et lorsqu'il le sera, on ne lui donnera que les minoratifs les plus doux. Il évitera les exercices trop violents, la trop grande application des yeux, l'usage des aliments de haut goüt, les bois-
sons fortes, le vin pur, et le café à l'eau. Nous lui conseillons aussi d'essayer si les lunettes ne dissiperaient pas, en lisant ou en écrivant, une partie des accidents qui lui offusquent la vue de l'oeil gauche.
Délibéré à Paris, le 22 décembre 1765.
Demours, Drsuairs GENDRON.
Observation 309.
Toulon, le 22 mai 1781.
Mémoire. — Mademoiselle de L***, âgée de vingt ans, blonde, d'une bonne complexion, bien réglée, et ayant de l'embonpoint, travaillait avec beaucoup d'application au dessin. Se trouvant un soir d'été sur le balcon de sa maison, elle ressentit à l'oeil gauche des picotements qui furent suivis d'un peu d'inflammation. Elle n'y fit point attention d'abord et continua à dessiner; mais le mal empirant, l'eil étant devenu rouge, et la vue s'affaiblissant de l'un et de l'autre, elle fut obligée de discontinuer. Le mal augmenta au point qu'elle ne pouvait pas supporter la lumiere. Elle fut saignée, émétisée, but les eaux ‘de Wals; elle prit des bains presque froids; elle fit ensuite usage de fumigations et de la vapeur des liqueurs spiritueuses présentées devant les yeux : on lui faisait recevoir des gouttes d'eau froide jetées dans les yeux; elle observait un ré-
gime tempérant et peu nourrissant. On lui appliqua un vésicatoire à la nuque. L'inflammation se dissipa; l'embonpoint diminua; mais la vue resta faible. M" de L*, devenue madame C***, n'a plus fait aucun remède relatif à cette indispositon. Elle a eu quatre enfants qu'elle n'a pu nourrir; elle a pris peu de précautions aprés ses premières couches, et n'en a cependant pas été incommodée. Aprés sa dernière, elle a eu lattention de se purger trois fois, de faire un long usage des lavements et des tisanes apéritives et diurétiques. Elle est âgée de vingt-sept à vingthuit ans, et n'a plus l'embonpoint dont elle jouissait avant son mariage. Depuis quelques mois , elle est plus incommodée qu'auparavant; elle ressent des cuissons, des douleurs vives et des chaleurs aux yeux, principalement au gauche. La lumière l’affecte d'une manière extraordinaire; elle voit autour de la flamme d'une bougie allumée, non-seulement de petites étoiles comme dans le principe de son mal, mais encore des barres lumineuses très-longues et en trés-grande quantité. Elle n'apercoit les objets que trés-confusément. Il lui est arrivé quelquefois dans la nuit, ayant les yeux fermés, d'apercevoir plusieurs cercles dont celui du milieu était d'un blanc éblouissant et le suivant très-noir ; quelquefois elle en voyait un troisième qui était vert. Les cercles dans leur principe sont petits; ils augmentent ensuite, et lorsqu'ils ont acquis leur
| AMAUROSE. o plus grand accroissement, celui du milieu, vu de l'œil gauche, remue prodigieusement. Ses yeux, particuliérement le gauche, éprouvent quelquefois des mouvements convulsifs; elle voit moins bien à une grande lumière quà une lumiere modérée, et elle distingue mieux les objets en les regardant à travers un tuyau noirci à sa paroi intérieure. L'inspection de ses yeux ne fait reconnaitre aucun vice dans leurs différentes parties : on ne découvre aucune opacité dans les milieux transparents. La prunelle parait n'étre ni trop resserrée, ni trop dilatée; la paupiere supérieure de l'œil gauche parait seule légérement tuméfiée. Consulté par cette dame, et persuadé qu'il était de la plus grande conséquence pour ellé d'éviter des remédes nuisibles, je ne lui ai prescrit qu'un régime tempérant, l'usage des lavements et des bains de pieds, jusqu'à ce que nous puissions être aidés de vos lumières. Comme la plupart des symptómes de la maladie de cette dame annoncent un état de phlogose de la rétine, et quelques-uns un état d'éréthisme de cette expansion nerveuse, je l'ai interrogée sur les effets qu'avaient produits sur sa vue les saignées qu'on lui avait faites dans ses grossesses; elle m'a répondu que sa vue en avait toujours été affaiblie. Fai cru que cet effet méritait que vous en fusssiez instruit. |
MaxszE, Chirurgien de la Marine.
10 SECTION VII, CHAPITRE I, Réponse.
Le diagnostic de M. Manne est fondé sur la nature méme de la maladie. La malade doit suivre le traitement antiphlogistique et antispasmodique conseillé par lui.
Observation 310.
Mémoire, le 1° décembre 1767. — La malade pour laquelle on consulte est âgée d’environ irente-trois ans, et d'un tempérament sanguin; elle est fort bien constituée, quoiqu'elle ait le genre nerveux trés-mobile. Elle a été beaucoup saignée, tant pour maladie grave que pour de légères indispositions.
Elle a les yeux beaux, elle voit trés-bien, distingue exactement les objets fort éloignés dans le premier instant; mais elle ne peut les fixer sans souffrir des douleurs fort vives, tant dans les yeux que dans les paupières supérieures et inférieures, jusque dans les tempes, et méme audelà des os de la pommette. Les paupières inférieures sont quelquefois un peu enflées, et méme alors elle y sent un durillon qui semble rouler sous le doigt, qui se dissipe à la vérité, mais qui revient de temps en temps et est extrémement douloureux. Ill semble à la malade que ses yeux soient remplis de sable, d'autres fois qu'on les lui enfonce dans la téte; elle ressent souvent,
(AMAUROSE ^ *- II sur-tout les matins, dans les yeux et dans les parties voisines une fraicheur marquée et douloureuse. Il parait à la malade qu'aprés ses regles , elle est plus incommodée de la vue. En général, les douleurs sont plus vives sur les os qui sont au-dessous de la paupiére inférieure depuis le milieu jusque vers le nez.
Le travail, la lecture, le feu, la chandelle, et le grand jour, sur-tout le matin, produisent ces mémes différents effets. La lumiére de la chandelle se voit comme au travers d'un nuage fort épais. Dans tous les temps, il lui semble apercevoir un petit point noir, accompagné de plusieurs rayons, qui suit la vue et couvre les objets qu'elle regarde.
Toutes ces indispositions mettent la malade dans l'obligation de frotter à chaque instant ses yeux, qui d'ailleurs ne sont nullement rouges. La maladie, commencée depuis six ans, a un caractére de périodicité. La malade souffrait extrémement il y a trois ans, et les douleurs étaient quelquefois insupportables. Cela s'est dissipé. Cette année, les douleurs ont recommencé, et elle se trouve dans le méme état qu'à cette époque.
Réponse.
Agacement nerveux très-difficile à guérir, mais plus inquiétant et incommode que dangereux...
12 SECTION VII, CHAPITRE I, Une saignée du pied... Antispasmodiques à l'intérieur.. Bains tiédes... Eviter toute application.
Observation 311.
Consultation pour M. T***, Ingénieur- Géographe
militaire.
Le 9 novembre 1777.
Les travaux pénibles et fatigants pour la vue auxquels le malade s'est livré pendant une longue suite d'années, lui ont non-seulement affaibli ce sens, mais lui ont de plus affecté la téte. En effet il éprouve parfois des espèces de tétanos et des absences, courtes à la vérité , mais pendant lesquelles il tombe dans un état d'apathie universelle, au point de rester comme immobile, d'avoir les yeux fixes, et de perdre la mémoire pendant la durée de cet acces, qui est d'environ une demi-heure.
De pareils accidents ne peuvent dépendre que d'une affection spasmodique du genre nerveux, causée par un travail forcé de la téte et des yeux; car nous ne pensons pas que ces organes soient attaqués d'une goutte sereine bien caractérisée, comme l'ont dit quelques-uns de ceux qui ont été consultés.avant nous. Nous croyons à la vérité que les yeux ont été fatigués par un travail trop long et trop assidu; mais nous pensons que la faiblesse qu'ils éprouvent ne vient que de l'af-
fection spasmodique des filets nerveux de Îa rétine. En effet le malade distingue bien les objets au premier coup-d'oeil, ce qui n'arrive jamais à ceux qui sont attaqués de goutte sereine. Il voit mieux dans une chambre que dans un lieu découvert, et sur la brune qu'en plein midi. Or rien de pareil n'arrive aux autres. Si l'instant d'aprés il lui passe un voile sur les yeux qui lui éclipse les objets, c'est que les filets nerveux de la rétine entrent alors en convulsion par limpression méme de la lumière, impression toujours plus vive sur l'oeil qui se fixe sur un objet quelconque, que sur celui qui ne regarde que d'une manière vague. Or, dans cet état de convulsion, les rayons lumineux affectent successivement plusieurs filets de nerfs, et cela si rapidement, qu'il doit en résulter une sensation confuse de l'image : c'est là la véritable cause du voile qui lui couvre les objets toutes les fois qu'il veut fixer sa vue comme il le faut pour écrire et surtout pour lire. Si ce voile parait et disparait alternativement, c'est que les convulsions ne sont pas toujours au méme degré, et qu'il y a, comme dans tout membre en convulsions, tantót de violentes contractions, tantôt du relâchement. Dans le premier cas, le voile parait et la vue s'éclipse; dans le second, il disparait, et la vue revient plus ou moins vite en raison de l'état du moment.
Telle est l'étiologie de la maladie qui affecte
les yeux de M. T‘**, maladie qui ne ressemble nullement à la goutte sereine, dont les suites sont bien moins à craindre, et qui n'en aurait de fácheuses que dans le cas où la même cause subsisterait. Cette cause étant un travail excessif, il faut commencer par l'éloigner, c'est-à-dire renoncer absolument à des occupations qui excedent les forces actuelles de ces organes, et auxquelles l'homme le mieux constitué ne peut se livrer que jusqu'à un certain àge. Lorsqu'on veut pousser plus loin cette carriére, il est rare qu'il n'en résulte des inconvénients pour la vue; et c'est ce qui arrive souvent aux peintres en miniature, aux personnes qui observent long-temps au microscope, à celles dont l'occupation est de déchiffrer de vieux titres, etc... Bains en grand . nombre... Petit - lait.. rubans de café avec camphre... Régime Vitae hint :
Observation 312.
. Rouen, le 14 avril 1777.
Mémoire. — Madame de T""*, religieuse fort jeune, est menacée d'une goutte sereine. On ne voit cependant aucun vice apparent sur le globe de l'oeil : la pupille est peut-être un peu plus dilatée que dans l'état naturel. La vision baisse enfin depuis six mois, au point de ne pouvoir ni lire, ni coudre, ni sappliquer aucunement à voir un objet; car la malade convient
qu'au premier coup-d'œil, elle voit les objets àpeu-près comme ils doivent être vus; mais l'instant d’après, elle ne les voit plus, ou les voit considérablement changés. Elle ressent de temps à autre quelques douleurs lancinantes qui se font
. plus sentir autour du globe que vers la rétine: elle voit quelquefois du brouillard , et rarement l'œil verse des larmes.
Nous ferons observer, 1? que cette dame a eu dés son enfance une humeur dartreuse attribuée à un mauvais lait, et qui s'est répandue sur différentes parties du corps, sans que l'apparition des regles y ait apporté de changement. L'humeur s'était portée sur le cuir chevelu. On fit appliquer un vésicatoire qui fut entretenu peu de temps, et l'humeur quitta ce siége pour se porter à l'estomac. Une suppression des régles survint et dura prés d'un an: alors les yeux jouissaient d'une vision parfaite. 2° La malade essuya , il y a quatre ans, une fiévre éruptive : la poitrine fut longtemps menacée, mais la téte souffrit peu. Cependant cette maladie avait rendu la santé; on n'apercevait plus de traces de l'humeur dartreuse , et l'estomac se raccommoda dés l'instant que les règles reprirent leur cours naturel. 3° Il y a six à huit mois que la santé de cette dame s'est dérangée de nouveau par un catarrhe fluxionnaire qui occasionna des céphalalgies légéres et des douleurs de dents. Ces petits maux se sont dis-
16 SECTION VII, CHAPITRE I, sipés, et les yeux se sont trouvés pris comme nous l'avons exposé.
La malade a fait usage des bains, des sucs exprimés de plantes apéritives; on a fait appliquer un emplâtre vésicatoire à la nuque; on a pratiqué un cautère à la cuisse. Doit-on donner le lait d’ânesse le mois prochain? La malade a souvent des glandes autour du cou qui ne sont point l'effet des cantharides, puisqu'elles existaient antérieurement, et que, de plus, on en découvre
une dans le sein droit.
Lrrece, Médecin.
Réponse. "
La maladie pour laquelle nous sommes consultés nous parait dépendre d'un vice dartreux qui existe chez cette dame depuis son enfance. Il occasionne un éréthisme considérable dans les filets de la rétine, et cet éréthisme ne peut dépendre que de l'acrimonie de l'humeur qui s'y porte et qui les agace. Or le caractere de cette acrimonie n'étant point équivoque, il parait démontré que les remédes qui sont reconnus utiles dans les affections dartreuses ne sauraient étre mieux indiqués, et nous adoptons l'avis du lait d’ânesse, qui nous parait trés- propre à diminuer cette acrimonie et les accidents auxquels elle a donné lieu : nous serions méme d'avis que la malade le reprit au mois de septembre prochain , qu'elle
en fit usage pendant six semaines chaque fois, et que dans l'intervalle des deux saisons elle se mit à l'usage de l'infusion suivante. | Prenez une demi-once de bourgeons de sapin; faites-les infuser sur les cendres chaudes, pendant une heure, dans quatre tasses d'eau et une de vin blanc ; la malade prendra tous les matins cette boisson en quatre verres, d'heure en heure, et ajoutera à chaque verre une cuillerée à bouche de sirop antiscorbutique, ce qu'elle continuera pendant vingt-un jours, et elle sera purgée ensuite. A compter du lendemain de la purgation, elle boira tous les matins une chopine de tisane faite avec la racine et les feuilles de scabieuse; ce qu'elle continuera jusqu'à la seconde saison du lait, apres laquelle elle reprendra l'usage de cette tisane. On entretiendra le cautère et le vésicatoire, et la malade observera un régime convenable.
N. B. Une lettre de madame de T*** à M. God***, son oncle, contient ce qui suit.
Rouen, le 29 décembre 1787.
A l'égard de mes yeux, je n'en avais éprouvé aucune incommodité depuis neuf ans; mais un coup que je me donnai au mois d'août sur un des deux, qui fut suivi d'une enflure assez considérable, m'a remis dans là méme disposition où j'étais anciennement, je veux dire de ne pouvoir soutenir une application réelle au-delà de huit
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Pan
à dix minutes pour lire, écrire, ou travailler. Lorsque je vais au-delà, l'oeil blessé me refuse le service, et me fait souffrir plus ou moins, à proportion de ce qu'il a été forcé. Hors cela, il ne me fait aucune douleur. Je ne sais si cela provient du nerf optique, comme par le passé, ou si Je me serais offensé quelque chose dans cette partie si délicate.
Il m'arrive aussi, de temps en temps, de sentir mon oil malade battre considérablement, sàns cependant éprouver de douleur. Jai dà mon rétablissement aux consultations que vous avez faites. Je vous prie de me rendre le méme service, en communiquant cet exposé à M. Demours pour savoir ce qu'il pense. C'est d'aprés son régime que j'ai recouvré l'usage de mes yeux la premiére fois : il me manda pour lors que, dans le cas où j'aurais besoin d'une nouvelle consultation , il faudrait indiquer le numéro de la premiére; je l'aa conservé avec soin, le voici, 3879. Je desire connaitre son avis.
Réponse.
Faire des fumigations avec de la décoction de têtes de pavots; et un divorce absolu avec, toute espéce d'application pendant le reste de l'hiver.
Observation 313.
M. le comte de Mirabeau craignit un instant, en 1780, des accidents du genre de ceux quil
avait éprouvés dix ans auparavant, et dont suit le détail.
Extrait du Journal de mon père, du 9 novembre 1778.
M. de Mirabeau, que j'ai été visiter à Vincennes, se plaint de voir une infinité de petits points noirs qui voltigent devant ses yeux, mais qui ne l'empéchent pas de lire et d'écrire quinze et seize heures par jour. Ses yeux sont dans un état d'éréthisme occasionné par le travail. Je lui ai conseillé quelques moyens calmants. Ce sera un vrai bonheur si la vivacité et l'impatience du malade, qui paraissent extrémes, et chez lequel le moral fatigue prodigieusement le physique, ne les rendent pas inutiles.
Lettre de M. de Mirabeau à mon père.
Vincennes, le 30 mars 1779.
Il m'est arrivé aujourd'hui, à dix heures du matin, Monsieur, de rester environ un demiquart d'heure avec une cécité absolue. Rien n'a précédé cet accident, qu'une douleur de téte tréshabituelle, mais qui s'est déclarée beaucoup plus forte en me levant. Est-ce une attaque de goutte sereine ou son avant-coureur? Encore une fois, rien d'extraordinaire ne me l’annonçait. Je vois beaucoup plus de points noirs et de brouillards que lorsque je vous ai consulté en novembre
20 SECTION VII, CHAPITRE I, 1778, et j'ai moins travaillé depuis cette époque. Mais ce dernier accident me consterne : il ne m'a cependant point óté la présence d'esprit, et je suis sür qu'il n'a été accompagné d'aucuns symptómes intérieurs remarquables. Je prenais ma plume pour écrire; il était question de traduire quelque chose; en détournant la téte à gauche, du cóté du jour, sur mon texte, aussi vite que la pensée, je me suis trouvé privé de la vue. Depuis quelques jours, je redoute un glaucome, parce qu'il me parait, soit réalité, soit imagination frappée, que je vois à la lumière une couleur verdátre, sur du papier écrit ou non écrit; et méme que mon œil gauche, qui est le plus fort des deux, refuse le service avec les conserves. Voilà qui n'est pas imaginaire.
Aujourdhui, quand ma cécité momentanée s'est dissipée, J'ai cru voir les objets à travers de la fumée, et je ne distinguais rien nettement. Maintenant je discerne fort bien, méme de tréspetits caractéres; mais i| semble que mes yeux étincellent par moments, et les objets me paraissent, aussi par moments, enflammés ou rendre des émanations électriques. Je ne puis donner une idée plus juste de cet effet bizarre, qu'en le comparant à ces points de feu qu'on semble voir lorsqu'on se frotte vivement les yeux fermés. Peut-être est-il nécessaire de vous dire que j'ai été sujet, jusqu'à ce printemps, à des hémorrhagies terribles au commencement de cette saison ,
et que je n'en ai point eu cette année. Cette attaque ne serait-elle qu'un engorgement de vaisseaux? - |
Je vous prie, Monsieur, de réfléchir sérieusement à ceci, et de me faire dire (dans le cas où je ne vous verrais pas) si vous ne me conseilleriez point la saignée ou les sangsues, ou (ce que je préférerais) l'électrisation. Quelque difficulté qu'il y ait à se procurer ici un appareil électrique, j'espere que, dans un cas si urgent et si triste, on ne s'y refuserait pas. Si cependant tout cela ne doit que me fatiguer, je me résigne à mon sort. Ce qui est certain, c'est que ma confiance dans les conseils du savant traducteur des Transactions philosophiques est sans bornes.
Jai l'honneur d'étre, avec toute la considération que l'on doit aux grands talents, Monsieur, votre trés-humble et trés-obéissant serviteur.
Extrait du Journal de mon Père, le 1** avril 1779.
J'ai été hier à Vincennes voir M. de Mirabeau, pour l'accident dont il avait été si fort effrayé la veille. Une éclipse totale de vue lui est survenue tout-à-coup ; elle a duré assez long-temps pour lui faire sentir toute l'amertume d'un pareil état, et l'a consterné jusqu'aux larmes. Le retour de la vue n'avait pas encore entiérement calmé son ame inquiète, dont la crainte d'une goutte: sereine s'était emparée. Quoique les vaporeux ( et le malade l'est beaucoup) soient plus sujets que
d'autres à éprouver de pareilles éclipses de vue; comme elles sont presque toujours instantanées, et que celle dont il a été attaqué a duré, selon lui, plus d'un demi-quart-d'heure, on ne saurait dissimuler qu'elle n'est pas ordinaire, et qu'elle suppose le concours de quelque autre cause assez grave pour mériter attention. Cette autre cause est la suppression d'un saignement de nez auquel il était sujet, qui ne s'est pas manifesté cette année, et qui demande quelques moyens dont je suis convenu avec M. Fonteliau, chirurgien du cháteau de Vincennes. Ces moyens sont : des bains de pieds, des lavements, des bouillons rafraichissants, et la saignée du pied faite en trois temps. Si ces premiers moyens ne réussissent pas à dissiper le mal de téte, dont un redoublement avait précédé l'éclipse de vue, on passera à d'autres plus décisifs.
N. B. Le traitement indiqué a eu le succés.
qu'on en attendait.
Observation 314.
Mémoire, le 4 décembre 1778. — Madame***, agée de trente-un ans, a joui dans sa premiere jeunesse. d'une santé robuste et parfaite. Mariée à l’âge de quatorze ans et quelques mois, elle ne fut réglée qu'aprés son mariage, et devint enceinte assez promptement. Elle accoucha heureusement. Pendant ses couches, elle fut cruelle-
ment tourmentée par des hémorrhoides qui ne fluérent point et qui ont reparu depuis cette époque presque réguliérement chaque mois, sans jamais donner que quelques gouttes de sang. Depuis une année, elles sont beaucoup moins sensibles et moins douloureuses. La malade, pendant les premiéres années de son mariage, habitait une chambre fort humide, passait régulièrement toutes les soirées dans sa famille, et se retirait chez elle fort loin, presque toujours à pied et par toutes sortes de temps. Vers la quatriéme année de son mariage, elle eut un chagrin violent à la suite duquel elle ressentit des tiraillements douloureux au creux de l'estomac, qui le soir devenaient plus seusibles; et, malgré les moyens employés, ils ont duré dix à douze ans. A la cessation des tiraillements à l'estomac, la malade éprouva de légers vertiges qui la faisaient chanceler chaque fois qu'elle penchait la téte un peu en arriere. Elle éprouvait aussi alors dans les jambes une grande faiblesse, qui subsiste encore quoiqu'à un moindre degré.
La malade ayant voulu, il y a neuf ans, faire disparaitre quelques taches de rousseur qu'elle avait au visage, se servit d'une eau qui les diminua; mais elles furent remplacées par des écailles farineuses : celles-ci furent bientót suivies d'une croûte à l'intérieur du nez qui résista prés d'un an, et céda enfin à des fumigations d'eau chaude à laquelle son chirurgien joignit par la suite de
lextrait de saturne et une pommade dont on ignore la composition. La gale du nez tomba et n'a plus reparu. |
Depuis deux ans, il survient à la malade dans le printemps une toux d'abord séche, qui est suivie d'une abondante expectoration. Cette indisposition , qui a duré trois mois, disparut en faisant usage des remèdes béchiques adoucissants. On n'apercut dans tout ce temps qu'une légere altération et un peu de fréquence dans le pouls , mais un grand dégoüt et beaucoup de maigreur. La poitrine est restée saine.
Jusqu'en juin 1778, aux vertiges pres, la malade se portait à merveille;alors elle éprouva, à l'oil droit, et à la joue du méme côté, des contractions assez fortes pour lui clorre les paupières, et lui rendre la bouche de travers et tournée de ce méme cóté droit. Ce symptóme n'a occupé que deux fois les muscles de la joue à ce degré de violence, mais il s'est fait sentir plus long-temps sur les yeux , au point de la priver de la vue six à sept fois ‘par jour pendant quelques minutes. De légeres frictions avec les doigts dissipaient promptement cette cécité momentanée. Au mois de septembre suivant, à l'issue de ses règles, la malade apercut de l'oeil gauche un brouillard qui lempéchait de distinguer les. objets; elle consulta un oculiste, qui ne lui a rien vu d'altéré à l'extérieur des yeux, et a conseillé un vésicatoire à la nuque. Le brouillard, qui s'est étendu
AMAUROSE. - 25 aux deux yeux, a considérablement augmenté, et se soutient sans variations, sur-tout depuis près d'un mois. La malade a peine maintenant à reconnaitre les personnes, et méme à distinguer ses traits dans une glace; mais elle discerne plus sûrement les différentes couleurs, et ne se trompe presque pas sur ce point; elle voit méme les objets beaucoup plus distinctement lorsque les rayons de lumiere sont modifiés convenablement à sa vue, par exemple, dans son lit, les rideaux fermés.
On observe seulement une dilatation assez con-
sidérable des deux prunelles; mais on ne saurait
assurer si c'est une altération pathologique ou un état naturel. | |
Dès le mois de juin, la malade avait pris des bains domestiques; on avait appliqué des sangsues à la marge de l'anus, et de son plein gré la malade excita une évacuation trés-abondante: elle avait été soumise à un régime humectant. Depuis huit à dix jours, on l'a remise à l'usage des demi-bains et d'une infusion d'eufraise.
L'affection des yeux augmente toujours vers la fin des règles; les anciens tiraillements de l'estomac se font sentir et reviennent par intervalles à la tête, où ils occasionnent de violentes douleurs au front et aux tempes. La malade est sujette à rendre des vers.
26 SECTION VII, CHAPITRE I, Réponse.
En réfléchissant sur les divers états par lesquels la malade a passé relativement à sa santé depuis l'époque de son mariage, on voit que ces nombreux accidents dépendent les uns d'un levain dartreux, les autres de la présence de vers dans les premiéres voies.
Un plus ample détail serait superflu dans un cas qui ne laisse point d'équivoque sur la cause des vertiges, des contractions spasmodiques des muscles de la face, et du brouillard qui offusque la vue. Ces accidents, qui sont tous analogues, dépendent incontestablement de ces deux causes, qui ont agi sur le cerveau, tant immédiatement que sympathiquement, et qui, en menaçant la malade de paralysie, tiennent les deux rétines dans un état de spasme. Ces membranes sont af- ' fectées d'une paralysie par excès de sensibilité : c'est la raison pour laquelle la malade voit mieux dans un lieu sombre qu'au grand jour.
Pour y remédier, le conseil soussigné est d'avis que Madame soit saignée du pied, que vingtquatre heures aprés, on lui applique cinq ou six sangsues à la marge de lanus, qu'elle prenne tous les matins une pinte de petit-lait, et des bains domestiques, dont elle a déja fait usage, mais qui n'ont pas été continués assez long-temps; qu'on lui applique un vésicatoire derriére chaque oreille; qu'elle prenne deux fois par jour, savoir,
le matin, une ou deux heures avant le diner, et le soir, cinq ou six heures après, un bol fait avec un scrupule de semen contra, autant de coraline, et douze grains d'éthiops minéral, et qu'elle soit purgée tous les huitièmes ou neuviémes jours. | Bovvanr, DEMOURS.
Observation 315.
Mémoire , 6 décembre 1778. — La malade pour laquelle on consulte est âgée de soixante ans; son tempérament est vif et d'une sensibilité extraordinaire. Elle eut, dans le mois de mai de l'année 1776, un ictére considérable, qui eut pour cause une affection de l'ame trés-vive. Toutes les parties du corps étaient d'un jaune tirant sur le vert. Son médecin la traita avec succes.
Au moment ou la peau reprenait sa couleur naturelle, la malade se plaignit d'avoir la vue trouble : un nuage épais, disait-elle, environnait tous les objets sur lesquels elle portait les yeux ; elle croyait avoir une mouche sur ces organes : on la voyait méme y porter la main, comme si elle eut voulu saisir l'insecte 1ncommode. On continua l'usage des apéritifs et des délayants, et la jaunisse disparut aprés deux mois de traitement; mais l'incommodité des yeux subsista, et se faisait beaucoup plus sentir quand la personne était au grand jour, ou qu'elle fixait ses yeux sur
une bougie allumée. Les globes étaient dans l'état naturel, mais la malade sentait le droit beaucoup plus affecté que le gauche; les paupiéres inférieures étaient tantót plus, tantót moins tuméfiées , mais l'étaient toujours.
En juillet de l'année suivante, la malade se plaignait d'une douleur assez vive à l'hypochondre droit; la fiévre survint, et la jaunisse reparut le second jour. La couleur de la peau fut beaucoup moins foncée qu'elle ne l'avait été l'année . précédente, et la maladie disparut plus promptement, mais les yeux furent alors plus incommodés. Le médecin continua l'usage des eaux de Wals, qui passèrent fort bien, et à l'effet desquelles la malade dut plus de vigueur et de gaité. Les apéritifs majeurs n'ont pas produit un bon effet. |
Il y a environ six mois, la malade sortit un jour que le vent du nord-ouest soufflait très-fort. Elle sentit sa téte serrée comme par des bandes, et, dés ce moment, elle s’aperçut qu'elle voyait les objets bien moins distinctement. Depuis deux mois, des abattements considérables, l'obscurcissement de la vue, des douleurs constantes à la partie postérieure de la téte, une sensation tantót de froid, tantót de chaleur, à cette méme partie, reuennent la malade dans son appartement et lui font craindre des accidents fàcheux. Cet état augmente ou diminue selon que son ame est affectée plus ou moins agréablement; l'appétit se
soutient, les digestions et toutes les autres fonctions s’opèrent trés-bien.
Il est bon de prévenir que, dans sa jeunesse, sa tête transpirait beaucoup habituellement : cette sueur était fétide, et quand elle se supprimait, de violents maux de tête se faisaient sentir, et ne cédaient qu'à un écoulement d'humeur par le nez. |
Ses inquiétudes augmentent de jour en jour, et elle a recours aux lumiéres de M. Demours , dont elle espére les plus grands avantages.
Dans certains jours, la malade tient ses yeux ouverts, se proméne dans son appartement, et ne se plaint que d'un léger obscurcissement de la vue. Dans d'autres, les maux de téte, les fourmillements, se font sentir davantage, et elle ne peut tenir ses yeux ouverts sans étre trés-incommodée par le grand jour. On est alors obligé de fermer les fenétres et de se taire quand on est pres d'elle, car le moindre bruit l'étourdit.
Réponse.
Une humeur âcre, qui domine tantôt plus, tantôt moins abondamment dans la masse des liqueurs, qui quelquefois reste assoupie, et quelquefois se réveille et se porte sur différentes parties du corps, paraît ici visiblement la cause des divers accidents auxquels la malade a été sujette dans le cours de sa vie, et notamment de ceux
3o SECTION VII, CHAPITRE I,
qu'elle a éprouvés depuis vingt- cinq ou trente mois. Cette humeur qui, dans la jeunesse de la malade, s'exhalait de la téte par une transpiration abondante et fétide, causait, quand elle se supprimait, de violents maux de téte, qui ne cessaient eux-mémes que lorsque l'humeur retenue prenait son cours par le nez. La méme humeur, probablement, a causé les ictéres, et dans le cas dont il s'agit, une petite portion de cette humeur s'est Jetée sur la rétine de l'un et de l'autre ceil, et tient les filets nerveux de cette membrane dans un état de spasme qui ne leur permet pas de recevoir librement les impressions des rayons de la lumiére. De-là l'espéce de mouche que la malade apercoit devant ses yeux, et le brouillard qui lui couvre en partie les objets ; de-là le disque couleur de feu qu'elle voit sur la flamme d'une bougie; de-là encore la difficulté qu'elle a quelquefois de supporter le grand jour. Si elle souffre aussi du plus petit bruit qui se fait autour d'elle, c'est à raison de la tension extraordinaire, non seulement des fibres nerveuses de l'organe immédiat de la vue, mais encore des nerfs acoustiques.
. Les indications qui se présentent naturellement dans ce cas sont : 1? de détourner le plutót possible l'humeur des parties supérieures ; 2? d'en corriger l'acrimonie.
Pour satisfaire à la première, nous sommes d'avis qu'on applique un vésicatoire à la partie
AMAUROSE 31 postérieure de la tête, vers le milieu de l'occipital, où l'on rasera la grandeur d'un écu de six livres. Il faudra entretenir ce vésicatoire pendant trés -long-temps. Le méme jour, on appliquera vingt-quatre sangsues aux tempes, douze de chaque côté, et quand elles se seront détachées, on étuvera les piqüres avec de l'eau tiéde, pour exciter le sang à couler pendant trois ou quatre heures. Dès le soir, la malade étant au lit, on lui donnera les deux bols suivants :
Prenez douze grains de cinabre naturel et au- . tant de musc, faites-en deux bols avec suffisante quantité de sirop de Diacode.
Le lendemain matin, on donnera du petit-lait. Dans le cas où se trouve la malade, 1l est essentiel d'éviter tous les irritants et de n'employer que des boissons incapables d'aucune action stimulante sur les solides. Il faut méme recourir aux antispasmodiques et aux calmants. C'est dans cette vue que nous avons conseillé les bols cidessus, qu'il faudra répéter pendant sept à huit jours de suite, et auxquels on pourra revenir. Elle fera des fumigations de café avec addition de camphre. En pareil cas, nous nous sommes souvent bien trouvés de donner une demi-once de manne dans le premier verre de petit-lait, et quelques gouttes d'éther sur du sucre.
Cette maladie, au reste, ne nous parait pas aussi dangereuse que la malade se l'imagine, et nous pensons que ses inquiétudes sont exagérées.
Observation 316.
Dijon, le 7 avril 1764.
Mémoire. — Dans lintention de bien observer l'éclipse du 1** avril, je me suis servi d'une lunette de trois pieds et demi, et je ne m'apercus du tort qu'elle m'avait fait que quelques moments aprés, que, m'avisant de fermer l'œil gauche, je ne vis de l'oeil droit qu'un grand cercle étincelant. Les jours suivants, le mal ne- diminuait pas. Je fis voir mon œil à M. Hoin, chirurgien, qui me dit que je n'avais rien à appréhender de fâcheux, que cet effet se dissiperait, et il fut méme surpris que je visse si peu d'un œil qui ne parait nullement endommagé. Cependant je n'en vois point les rayons directs, mais seule-
ment les obliques et les divergents : je ne puis
distinguer une personne, si elle n'est trés-proche de moi. L'état de l'oeil est tel, que si je ferme lautre et que je regarde une personne en face, je vois, à une distance plus grande de mon ceil que de l'objet, un cercle boueux dont- toutes les parties sont agitées et tournent circulairement. Dans l'obscurité méme, il me semble apercevoir encore l'agitation d'une partie du soleil. 11 m'est
impossible alors, quelque prés que je puisse être
d'une personne, de la voir à travers ce cercle. Si.
je regarde le visage de quelqu'un , je ne le vois
point, mais je découvre en même temps le reste
du corps; si la personne est placée à huit pas et que je regarde ses pieds, j'entrevois son visage ; si je regarde ma montre suspendue, je ne la vois pas, mais seulement le cordon; si je ne vois pas le cordon, je vois la montre. En regardant le feu avec loei] malade, le cercle boueux me parait bleuáàtre, et me fait voir du feu sans en distinguer les parties : ce n'est plus qu'un tout qui se présente à ma vue. Je puis encore dire la messe, quoique avec un peu de peine.
M***, Chanoine.
Réponse.
*. L’éblouissement est la suite d'une secousse vio- : lente ou d'un ébranlement extraordinaire excité dans les filets nerveux de la rétine par l'impression vive d'une grande quantité de rayons de lumière, soit réfléchie, soit directe. Nous conseiilons au malade de se confiner dans les plus épaisses ténèbres pendant l'espace de quinze jours ou trois semaines, de se renfermer dans une chambre obscure où il entre à peine assez de jour pour entrevoir une chaise, et de ne s'éclairer, pour manger, que de la faible lueur d'une lampe munie d'un garde-vue et placée derrière lui.
De plus, nous sommes d'avis quil prenne tous les matins une pinte de petit-lait dans lequel on fera bouillir deux gros de gui de chéne; que, dans l'aprés-dinée, il boive quelques tasses
34 SECTION VII, CHAPITRE 1, d'infusion de fleurs de tilleul, et qu'il prenne tous les soirs en se couchant la potion antispasmodique suivante.
Prenez eaux distillées de tilleul et de caillelait, de chacune deux onces; eau de fleurs d'orange, deux gros; gouttes anodines minérales d'Hoffman, un gros; sirop de Diacode, une demionce.
On fera de plus un sachet de toile bien élimée, de la grandeur de l’œil, dans lequel on mettra une cuillerée de la poudre suivante.
Prenez café róti, deux onces; anis, une once; camphre, un gros: pilez le tout ensemble, et paàssez au tamis de crin.
Le malade portera nuit et jour ce sachet sur l'œil droit pendant dix jours de suite, observant de le renouveler tous les deux jours; et il ne le mettra que pendant la nuit durant à-peu-présle . méme espace de temps. Au bout de la quinzaine, il augmentera de jour en jour la clarté de sa chambre de facon à ne passer que par degré insensible des ténèbres à la lumière et d'un jour médiocre à un plus grand. I! ne doit point, de deux ou trois mois, essayer de lire ou d'écrire de l'oeil gauche, méme en fermant le droit, moins encore du droit tout seul.
Le régime se réduit à la privation des ragoüts, des viandes salées, du café, et des liqueurs spiritueuses, méme du vin.
N. B. Trois mois aprés, une lettre du malade
AMAUROSE. 35 fit connaitré qu'il avait d'abord scrupuleusement observé ce qui lui avait été prescrit, mais qu'il avait été obligé d'interrompre sa réclusion au bout d'un mois. Il était mieux, mais n'était point encore rétabli.
Observation 31 d:
Vitry-le-Francais , le 22 juin 1794.
Mémoire. — Monsieur, en 1782, à la suite d'une fièvre de quinze jours, mes yeux furent tellement affectés par l'effet du mal de tête, qu'à ma premiére sortie tout me paraissait plus clair qu'avant ma inaladie : les objets les plus éloignés semblaient se rapprocher de moi. L'ouie et la mémoire se sont ressenties de cette affection ; mes yeux, de gris qu'ils étaient, sont devenus et restés bleus jusqu'à-présent. |
Le 10 février dernier, à trois heures aprés midi, m'amuüsant à faire un petit chemin dans mon jardin, par la neige et un grand soleil, je fus attaqué d'un mal de tété considérable, qui m'obligea de rentrer chez-moi. Quelques moments aprés, je n'ai plus vu que neige : 1l s'en est suivi à l'instant perte de la'vue entière, jusqu'au point de ne pas voir une chandelle présentée à mes yeux. Dans la craitite d'une paralysie, on m'appliqua dans le moment les vésicatoires. Le lendemain matin, on m'a fait prendre l'émétique, et, en différents jours, plusieurs médecines. Deux jours
aprés cet accident, j'ai commencé à voir, mais imparfaitement. Alors on a jugé qu'il n'y avait point de paralysie. Plus de quinze jours se sont passés sans que je visse davantage. Environ un mois aprés, J'ai commencé à connaitre le nombre des objets, et, le mois suivant, j'ai distingué les hommes d'avec les femmes. Je découvre à-présent, par intervalles, quelques traits des personnes que jai déja vues. Lors de la renaissance de ma vue, tout ce que je voyais à la lumiére était environné de feu, ce qui m'a fait quitter l'eau-de-vie avec le camphre dont.je me frottais le front et les tempes.
Cette apparence de feu s'étant dissipée quelque temps aprés, a été suivie d'une sensation semblable à celle qui serait excitée par la présence de la neige.
Le soleil, que j'ai trouvé assez salutaire à ma vue, est actuellement son plus grand ennemi, sur-tout celui du levant et du couchant. Mes yeux sont si sensibles à l'impression de sa réverbération, qu'elle se répéte pendant plus de deux heures aprés qu'ils ont cessé d'y être exposés. Il en est de méme pour la lumière d'une bougie, dont la sensation dure également pendant une demi-heure au moins. Momentanément, j'éprouve du sombre, des brouillards, et encore plus de ces malheureuses neiges qui me tiennent plus souvent qu'autre chose. Si je fixe une couleur, n'importe laquelle, elle est aussi répétée à ma
vue, et je vois quelquefois toutes sortes de couleurs en méme temps. Cependant, à travers tous ces accidents, je vois souvent les choses assez naturelles, je puis méme dire que l'état de ma vue s'améliore un peu.
Toute ma vie j'ai ressenti des douleurs aux pieds, et sur-tout au gauche, qui ont été suivies de l'apparition d'une exudation dartreuse dans les doigts du pied. Pendant tout l'été de 1782, ces parties ont beaucoup suppuré , et l'hiver suivant l'humeur a tout-à-fait disparu. Mon mal de téte a presque toujours continué , à un degré supportable, et de grands embarras dans la téte se font sentir au moment ou il me quitte.
Depuis ma dernière attaque, j'ai quitté le tabac sans que cela m'ait incommodé. Mes yeux paraissent sains et sans tache, quoiqu'ils soient toujours froids. Je jouis de la meilleure santé. Depuis deux jours, la sensation semblable à celle qui serait excitée par la présence de la neige ne discontinue presque pas dans le jour, ce qui affaiblit extrémement ma vue, et est occasionné par l'impression de la lumiére du soleil. Da**.
Réponse.
La maladie de M. Dr'** est une des plus singulières et des plus rares qu'il soit possible de ren contrer. Les accidents dont elle est accompagnée sont aussi bizarres qu'inquiétants. En résumant néanmoins ce qui a précédé cette singuliere ma-
ladie, en réfléchissant sur la cause qui y a donné lieu, nous croyons pouvoir la caractériser de paralysie par irritation de la rétine.
La cause éloignée est l'humeur dartreuse et un peu goutteuse qui toute la vie a affecté les pieds du malade.
Quant à la cause prochaine, elle dépend incontestablement d'une transpiration répercutée, lorsque, par un temps froid, le malade s'est exercé dans un jardin couvert de neige. C'est l'époque où tous ces accidents se sont mamifestés.
L'indication qui se présente la première est de
rappeler sur les pieds l'humeur qui les a abandonnés , pour porter son action sur la rétine de l'un et de l'autre œil, dont elle crispe les filets nerveux, en les mettant hors d'état d'étre ébranlés par les rayons de la lumière d'une manière naturelle. :
Le malade mettra les pieds dans l'eau avec de la moutarde, et évitera l'impression de la lumière la plus faible, se tiendra les yeux absolument couverts, et dans un appartement où il n'entrera aucun jour, jusqu'à ce que l'humeur se soit portée sur les pieds et que les anciennes douleurs se soient renouvelées.
Il ne doit mettre à ses yeux aucune eau spiritueuse ni astringente; il les étuvera simplement dix ou douze fois par jour avec de l'eau tiède. Le soir en se couchant, il y mettra un sachet de mousseline contenant une cuillerée de café brülé et moulu.
Si après l'usage de quelques bains de pieds la
vue n'était pas rétablie, il faudrait que le ma-
lade se fit appliquer un large vésicatoire à chaque
jambe, et qu'il prit une pinte de petit-lait tous les matins.
Observation 318.
Extrait du Journal de mon Père, du 1°° mars 1770.
Avis pour un homme de cinquante ans qui, en s’éveillant le matin, il y a environ six semaines, vit sa chambre comme en feu, ensuite tous les objets jaunes, et perdit la vue d'un oeil.
La maladie est une amaurose vraie et incurable. Je conseille au malade de se faire ouvrir un cautère au bras gauche pour garantir l'autre œil du méme malheur.
Observation 319.
Amaurose complète presque guérie. Rechüte.
Je n'ai pas connu le résultat.
Extrait d'une Lettre de M. LORRY a mon Père.
Monsieur, permettez-moi de vous prier de vou loir bien suivre de prés madame de LT. Je fus appelé auprès d'elle , il y a environ six semaines. Elle était attaquée de vomissements continuels avec un mal de téte trés-violent, et n'y voyait absolument pas; elle vomissait une prodigieuse
quantité de glaires; en un mot, elle avait une affection pituiteuse, qui disparut très-prompte- | ment, à l'exception du mal d'yeux. Je ne jugeai .
pas à-propos de la faire saigner, parce que les douleurs avaient disparu aisément, et qu'il lui était méme revenu beaucoup de vue après un léger calmant : ce qui fit que je m'imaginai que ce n'était qu'un épaississement de lymphe qui s'était jeté sur les nerfs optiques, et qui les avait un peu irrités, et que, dans le fond du mal, il y avait plus de relâchement que d'autre chose. Je l'ai purgée en conséquence deux ou trois fois, et toujours avec quelque succès pour sa vue. J'avais, dans ce temps-là, insisté pour qu'on vous envoyát chercher; mais elle s'imagina que sa vue s'améliorerait, et je le pensais aussi. L'obscurcissement diminuait sensiblement dans un œil, l'autre était plus affecté. Le mal a repris avec la méme violence. La malade a été saignée une fois du bras et une du pied, sans aucun succès. Si c'est votre avis, nous la purgerons aprés demain, et nous lui donnerons des bouillons de veau avec des plantes nitreuses, le suc dépuré de cerfeuil, et les cloportes, pour passer aprés aux fondants purgatifs plus animés. Voilà mon avis, que je soumets entièrement et de tout mon cœur au vôtre.
Lonnv, M. P.
AMAUROSE. 4t
Observation 320.
|. 16 juin 1775.
Consultation pour madame M"**, d'Orléans, âgée d'environ trente-deux ans, qui a été empoisonnée par une poudre purgative mal préparée, aprés l'usage de laquelle elle ressentit tous les effets des poisons corrosifs, comme vomissements , pertes de sang par les selles et par les voies naturelles; perte entiére de connaissance pendant deux heures. On remédia à ces accidents par deux saignées, par des potions calmantes , les bains, et le lait d'ànesse. Depuis cette époque , il lui est resté des agacements convulsifs dans toutes les parties du corps, au point que quelquefois les mains et les pieds se tordent , et les doigts se contractent jusqu'à résister à tous les efforts qu'on fait pour les étendre. ll y a un an environ que ces agacements se sont portés aux yeux, et qu'ils lui ont causé des éclipses de vue qui durent quelquefois une ou deux heures: elles né sont pas subites, mais elles arrivent en trois ou quatre secondes, en commençant par une obscurité peu marquée qui augmente et devient enfin totale. Ces éclipses n'ont pas été jusqu'ici accompagnées de mouvements convulsifs dans d'autres parties. Pendant leur durée, elle apercoit un corps tantót noir, tantót blanc, qui tourne sans cesse rapidement devant elle, et elles sont précédées d'une tristesse qu'elle ne saurait vaincre,
et qui est fort éloignée de son caractère. Il y a prés d'un an qu'elle apercoit des fantómes qui voltigent devant elle; elle croit, quelquefois, voir des araignées courir sur un mur. Depuis le mois de septembre dernier , elle a eu quatre de ces attaques, notamment une avant-hier, 14 du courant, pendant laquelle les yeux sont restés ouverts, et une hier, pendant laquelle les paupiéres sont restées fermées, sans qu'il lui füt possible de les ouvrir. Ces accidents sont plus ordinaires aux approches des règles, qui n'ont jamais été dérangées, mais qui sont suivies de flueurs blanches, et le moindre chagrin les renouvelle, ainsi que tout ce qui remue vivement l’ame.
Les accidents que la malade éprouve depuis quatre ans ne sont qu'une suite de ceux que lui causa la poudre purgative qu'elle prit alors. Cette poudre fit l'effet d'un poison corrosif. Les saignées auxquelles on eut subitement recours, les potions calmantes , les bains et le lait d’ânesse qu'on administra tout de suite, ont bien calmé les symptómes effrayants qui se manifesterent d'abord ; mais n'ont pu garantir entièrement les nerfs de l'action du poison : 1ls en sont restés agacés au point que, depuis cette époque, la malade est sujette encore de temps à autre, et dans toutes les occasions où lame est vivement affectée, tantôt à des convulsions ou des rétractions dans les membres, tantôt à des éclipses de vue fort longues, pendant lesquelles les yeux restent quelquefois
ouverts, et d'autres fois fermés, sans quil lui soit possible de les ouvrir.
Comme ces derniers accidents sont ceux | pour lesquels cette dame nous fait l'honneur de nous consulter, et dont elle parait craindre principalement les suites, à cause du pronostic effrayant qu 'en ont porté quelques hommes de l'art, c'est à ceux-là principalement que nous nous arréterons ; ils nous paraissent dépendre de l'agacement général du genre nerveux. Il n'ya quune pareille cause qui puisse produire des éclipses totalés de vue, qui cessent tout-à-coup, et qui sont quelquefois accompagnées d'une contraction convulsive des muscles orbiculaires des paupières. Ce n'est qu'à un violent spasme, à un agacement de tous les filets de la rétine, qu'on peut attribuer aussi ces corps noirs ou blancs qu'elle voit tourner rapidement devant elle durant ces éclipses ; et les fantômes , qu'elle aperçoit habituellement volüger devant ses yeux, dépendent d'un agacement particulier de quelques-uns de ces filets.
Les accidents qui dépendent de cette cause conduisent rarement à la perte de la vue, et nous | ne saurions adopter l'idée de paralysie de l'organe immédiat dont on a prétendu qu'elle était menacée. Nous eroyons méme que ceux que la malade éprouve, depuis environ un an , s'affaibliront avec le temps, d'abord par les seuls efforts de la nature ; ensuite par l’action des moyens propres à remédier à la cause qui les produit, et la per-
sévérance de Madame dans la continuation d'un régime convenable. Nous sérions d'avis que Ma-, dame fit usage du lait, et nous conseillerions celui d’anesse au printemps et à l'automne , pen-dant un mois de chacune de ces saisons. Dans d'autres temps, elle pourrait prendre celui de vache, et puisqu'il se caille dans son estomac, nous hi conseillons de le couper, tantôt avec les. eaux de Seltz , tantôt avec celles de Pivert, et quelquefois méme avec l'eau seconde de chaux. Elle mettra environ un tiers des deux premières, et quelques cuillerées seulement de la derniere, et s'en tiendra à celle qui lui réussira le mieux; par ce moyen elle pourra continuer long-temps l'usage du lait, ou du moins y revenir souvent.
Les bains conviennent aussi pour calmer les spasmes du genre nerveux; et la malade ne saurait abuser de ce remede. Il faut aussi qu'elle ait recours aux délayants, tels que l'eau de veau ou de poulet, ou le petit- -lait, en proportionnant la dose de l'une ou l'autre de ces boissons à l'état de son estomac, lorsqu'elle ne prendra pas de lait.
Dans le cas de convulsions ; ou dans ceux d'une éclipse totale de vue, on lui donnera surle-champ quarante gouttes anodines minérales d'Hoffman, dans une cuillerée d'eau de fleurs d'orange; et pendant qu'on préparera cette mixture, on lui tiendra sous le nez un flacon de sel de vinaigre , et nous lui conseillons d avoir tou-
jours sur elle trois flacons contenant ces remèdes ; elle y aura recours pour prévenir l'une ou l'autre de ces attaques, lorsqu'elle sentira cette mélancolie, cet état de langueur ou d'anéanussement, qui en sont toujours les signes avant-coureurs.
Du reste elle évitera tout ce qui peut contribuer à exciter la sensibilité du genre nerveux, les sollicitudes de l'esprit, les vives passions de l'ame, les aliments de haut-goüt, pâtisseries , viandes noires, salées et enfumées , champignons , moutarde , café , liqueurs spiritueuses , vin pur , etc.: une année ou deux de lait pour toute nourriture serait vraisemblablement le meilleur régime qu'elle püt choisir, et il y a tout lieu de croire que si elle pouvait le soutenir sans interruption , tous ses accidents se calmeraient peu-à-peu, et enfin se dissiperaient totalement, parce qu'elle est née avec une bonne constitution.
N. B. Vingt ans aprés, et il y en a actuellement autant, madame M'** vint à Paris me consulter pour des accidents assez légers , et me dit qu'elle attribuait sa guérison à l'observation exacte du régime que mon pere lui avait prescrit.
Observation 321.
6 mai 1778.
Consultation. Madame B***, de Tours, àgée de quarante-sept ans, replette, myope, à l'œil gauche couvert d'un léger brouillard qui lui ternit
tous les objets qu'elle voit et répand au-devant une espéce de fumée blanchátre. Depuis un an, époque de la maladie, elle apercoit, au-dessus de la lumière, un nuage. semblable et trés-sensible. Cet oeil était le meilleur, le seul méme dont elle se servit, à l’aide d'un verre concave. L'oil droit, dont elle n'avait jamais tiré aucun service, est aujourd'hui celui qui lui sert lé plus, quoique cependant elle ne puisse ni lire, ni travailler, ni descendre seule un escalier, qu'elle peut monter néanmoins lorsqu'il est bien éclairé; elle a une humeur dans le sang qui se porte quelquefois à la gorge, quelquefois aux jambes, où cette humeur a causé des affections inflam- . matoires. C'est à elle qu'on doit attribuer le nuage qui lui obscurcit la vue et qui dépend d'un commencement de paralysie de la rétine. Elle est attaquée d'une hernie ombilicale, et a été empoisonnée par du vert-de-gris, qui lui a laissé une crispation dans le conduit de l'oesophage, d’où résulte, de temps en temps, un étranglement de l'orifice supérieur de l'estomac et des tiraillements dans toute l'étendue du conduit alimentaire, qu'elle suppose dans la situation des parois d'une bourse fermée ; état qu'elle ne fait cesser qu'en buvant du bouillon trés-gras, ou de l'huile.
L'espéce de brouillard que Madame apercoit de l'oeil gauche et qui lui couvre les objets d'une vapeur blanchátre , dépend d'un commencement
de paralysie des filets nerveux de la rétine, qui est causée par lhumeur dominante dont une portion s'est portée sur cet œil qui est menacé d'une cécité totale.
Cette maladie est d'autant plus grave, qu'elle s'est manifestée, il y a déja treize mois et plus, et le pronostic ne pourrait en étre que tresfâcheux, si on la négligeait. Il n'y a donc plus de temps à perdre, et nous conseillons à Madame de commencer, le plus tôt quil lui sera possible , les remèdes suivants:
Nous regardons comme un très-grand inconvénient de ne pouvoir lui donner l'émétique, si essentiel dans le traitement des paralysies; mais le malheur qu'elle a eu d'étre empoisonnée par du vert-de-gris, et dont il lui reste encore un froncement dans tout le conduit alimentaire, et un étranglement dans l'orifice supérieur de l'estomac, qui se renouvelle à la moindre occasion propre à agacer ces parties, s'oppose absolument à l'emploi de ce remède. La guérison cependant n'en deviendra que plus difficile et plus douteuse.
On commencera par purger avec deux pintes d'eau de Balaruc aiguisées d'un paquet de sel de Seignette; et le soir, deux heures aprés un bouillon qui tiendra lieu de souper, madame prendra la potion suivante, en se mettant au lit:
Prenez trois onces d'eau de chardon béni; dissolvez-y vingt grains de sel volatil de vipère ; ajoutez deux gros d'eau de canelle, autant d'eau-
A8 SECTION VII, CHAPITRE I, de-fleurs-d'orange, et six gros de sirop d'œillets.
Le lendemain on appliquera un petit vésicatoire à la partie postérieure de la téte, qu'on entretiendra avec soin pendant six mois ou un an, en le pansant soir et matin avec la pommade suivante : j
Prenez deux onces d'onguent populeum; mélezy exactement un demi-gros de cantharides en poudre fine. . |
Qu'on ne soit pas surpris si, malgré le cautère que depuis peu on a si prudemment ouvert au bras, et que nous conseillons à Madame de porter le reste de ses jours, nous prescrivons de plus un vésicatoire, méme un peu actif. Ce dernier a sur le cautère l'avantage d'introduire dans le sang une portion du sel volatil des cantharides, trèspropre à atténuer l'humeur qui obstrue les filets nerveux de la rétine; ce que ne saurait faire le séton ou le cautère, dont l'effet se borne à détourner celle qui se porte sur la partie affectée. Nous conseillons donc à Madame de porter le vésicatoire jusqu'à parfaite guérison , qu'il est possible d'obtenir, tant par le secours de ce double moyen, que par l'emploi des suivants.
Le troisième jour, Madame sera purgée de nouveau avec les eaux de Balaruc, dont le médecin ordinaire réglera la dose sur la maniere d'agir des deux premières pintes ; mais il faut les aiguiser avec une once ou une demi-once de sel de Seignette, parce que Madame étant aussi
replette qu’elle l'est, ayant le ventre gros, on doit insister sur les purgations.
Ce jour-là, elle reprendra le soir la méme potion volatile que la premiere fois. Le lendemain et les jours suivants, pendant trois semaines consécutives, Madame prendra tous les matins une pinte d'eau de Balaruc sans sel, et tous les soirs la potion ci-dessus.
Observation 322.
Mémoire, 1* mars 1760. — La demoiselle qui fait l'objet du Mémoire à consulter est àgée d'environ trente-deux ans; elle est d'un tempérament sanguin sans étre extrémement pléthorique. Réglée dés l'àge de treize ans, elle l'a toujours été assez régulièrement , mais en petite quantité. Avant de l'être, elle a eu des maux de tête assez violents; mais il y a environ six à sept ans qu'ils le deviennent encore plus : on fit à la malade plusieurs saignées du bras, qui ne parurent pas diminuer les douleurs; elles augmentérent peu aprés, s'étendirent aux sourcils , aux paupières et au fond de l'orbite , et Mademoiselle s'apercut que sa vue s'affaiblissait tous les jours de plus en plus. Elle ny fit rien, continua méme de travailler, broder, lire avec application, jusqu'à ce que les douleurs devinssent extrémement aiguës et inquiétantes. Il.y a deux ans et demi, on ordonna des saignées du