CATARACTE
Sous le nom de cataracte vraie, on doit entendre les troubles nutritifs du cristallin aboutissant à la perte de sa transparence physiologique.
Cette définition nous permet de laisser de côté les cataractes dites fausses, véritables exsudats plastiques dans le champ de la pupille.
Ainsi délimité, le sujet n'en est pas moins le plus vaste et le plus important de la chirurgie oculaire. Pour être bien traité, il demande non seulement une longue expérience personnelle, mais aussi la connaissance des travaux nombreux publiés jusqu'ici.
Les anciens envisageaient le cristallin comme l'organe spécial de la vue et le siège du feu éternel (■sveO^a). D'après eux, la cataracte [hypochyme des Grecs, suffusio des Latins) résidait en une humeur épaisse, la squammam de Pline, qui, venant s'interposer entre le cristallin et la lumière incidente, entraînait l'amblyopie.
Dès cette époque, on reléguait dans une classe à part les troubles visuels caractérisés par une coloration verdàtre ou gris bleuâtre de la pupille. Ces cas, réputés incurables, étaient désignés sous le nom générique de glaucomes.
Dans la longue période, comprise entre le vne et le xvie siècle, rien ne fut changé aux idées des anciens, sauf que les Arabes traduisirent le terme latin de suffusio par celui de gutta in oculo. Vers le xie siècle, ce dernier fit place, on ne sait trop comment, au mot de cataracte employé par les élèves de l'École de Salerne et adopté définitivement depuis.
Le terme de gutta, bientôt abandonné, n'en resta pas moins dans la langue ophtalmologique jusqu'à Guillaume de Salicet et Lanfranc, qui se servaient du nom de goutte sereine pour désigner l'amaurose.
Au xviie siècle, l'anatomie de l'œil réalisa de grands progrès, grâce aux travaux d'André Vésale, Fallope, Ruysch, Meibomius et Hovius. L'optique se constituait à son tour, sous l'impulsion de Kepler, Descartes, Scheiner et Mariotte. La pathologie et la chirurgie oculaires n'étaient pas moins en progrès, grâce aux travaux d'A. Paré, Jacques Guillemot, P. Franco, Daléchamp, Lacharrière et Dionis.
Ce fut précisément vers le milieu du xvif siècle, si fécond en résultats de toutes sortes, que Réini-Lasnier, François Carré et Borel s'élevèrent contre l'idée, jusque-là universellement admise, que la cataracte était due à la formation d'une pellicule opaque. Les premiers, ils soutinrent qu'il s'agissait de l'humeur cristalline obscurcie et que déplace l'aiguille de l'opérateur, en produisant la rupture du ligament suspenseur.
Des idées tant de fois séculaires ne pouvaient céder à cette simple affirmation, et il faut arriver à Brisseau (1705) pour trouver la démonstration anatomique. En disséquant l'œil d'un soldat opéré de cataracte par abaissement, quelque temps avant sa mort, il put s'assurer du fait.
La chose ne fut pas admise sans résistance, à en juger parle conseil charitable que Deverney adressait à Brisseau, de ne pas trop s'occuper de sa soi-disant découverte, de peur que la raillerie ne s'en mêlât.
C'est alors que maître Jean, puis Méry et Saint-Yves, prenant la défense de Brisseau, finirent par fixer définitivement les idées du monde médical sur la vraie nature de la cataracte.
Maître Jean distingua la vraie cataracte de la fausse; il attribuait la première à la lentille cristalline, et la seconde à une membranule que Saint-Yves envisageait comme un exsudât pathologique.
Poussant leurs investigations plus loin, ces auteurs décrivirent la cataracte traumatique, avec ou sans luxation du cristallin; de son côté Richter reconnut celle congénitale.
D'après leur consistance, les cataractes furent désormais distinguées en dures, molles et liquides ou lactées. La cataracte noire (maître Jean); la liquide à noyau flottant (Hoin), appelée de nos jours morgagnienne; celles centrale ou nucléaire (Saint- Yves), pyramidale (maître Jean), branlante, attribuée par Richter à la fluidification du vitré et que Saint-Yves rattachait justement à la rupture de la zonule; les
cataractes corticales et capsulaires (Saint-Yves); enfin celles secondaires constituent un ensemble de découvertes pendant cette époque mémorable, où l'ophtalmologie française tenait le premier rang.
Les progrès réalisés depuis et jusqu'à nos jours seront signalés dans le cours de cet article.
La seule distinction fondamentale qu'il faille retenir est celle en cataractes spontanées et traumatiques. Autant les premières résident dans un trouble de nutrition, autant les secondes sont d'ordre mécanique. Nous verrons combien ces deux formes, qui n'ont de commun que le nom, diffèrent comme pronostic et traitement.
Vétioloaie de la cataracte spontanée devrait être étayée sur la physiologie pathologique du cristallin; malheureusement nous ignorons le mode de nutrition de cet organe.
Un fait bien établi par Priestley-Smith, est l'accroissement de volume et de consistance de la lentille pendant toute la vie. Chez le nouveau-né, d'après O.Becker, le poids en est de 10 milligrammes, et suivant Sappey de 21 chez l'adulte. L'augmentation porte presque exclusivement sur la partie équatoriale : le diamètre antéro-postéricur à la naissance et à quarante ans présente à peu près la môme dimension : 4 à 4mm,5; tandis que le transversal mesure chez l'adulte 10 millimètres environ. Ainsi s'explique le changement de forme qui, de sphérique pendant la vie intra-utérine, tend de plus en plus à devenir lenticulaire. L'épaisseur de la capsule suit cet accroissement, mais dans une proportion beaucoup moindre ; la différence ne dépasse guère { millimètre au niveau du pôle postérieur et 2 millimètres dans la région de l'équateur.
La substance propre, molle et comme gélatineuse chez le nouveauné, ne tarde pas à devenir dense, si l'on en juge par la diminution du pouvoir accommodateur qui, d'après Donders, décroit à partir de dix ans. Chez l'adulte, le centre se sclérose par suite du tassement des fibres et constitue ce que l'on appelle le noyau cristallinien. Jusqu'à l'extrême vieillesse, il s'y ajoute de nouvelles couches sclérosées qui enlèvent à la lentille sa limpidité parfaite et lui donnent une couleur jaune ambrée et parfois acajou.
L'influence de l'âge se fait moins sentir sur la capsule, bien qu'il faille noter la diminution de son élasticité, la raréfaction de son stratum épithélial et l'épaississement de son tissu.
On voit, d'après ce qui précède, combien la sénilité avec toutes ses conséquences, affaiblissement de la nutrition générale et athérome vasculaire, influe sur la production de la cataracte sénile, que l'on pourrait définir un vice marastique du cristallin. Michel', sur
1. Hicuel, Fcstschrift zu Ehren. Prof. Horner, Wiesbaden, 1881 .
panas. 54
52 malades atteints de cataracte spontanée, a invariablement trouvé l'athéromc des carotides toujours plus prononcé du côté de l'œil le premier atteint, et il signale dans un cas l'hypertrophie du lobe du corps thyroïde correspondant à la carotide la plus athéromateuse.
La pathogénie de la cataracte admise par Schœn1 est spécieuse, et nous ne ferons que la mentionner.
En se fondant sur le mode d'insertion de la zonule au sac cristallinien, le début habituel de l'opacification par l'équateur, la fréquence des cataractes chez les hypermétropes et les astigmates, alors qu'elles sont rares chez les myopes, l'auteur accuse le surmenage de raccommodai ion d'en être le principal agent.
Voici d'ailleurs ses conclusions :
1° Les stries de la cataracte au début proviennent de la nécrose de l'épithélium capsulaire ;
2° Ce travail est l'analogue des cylindres rénaux dans la néphrite ;
5° La nécrose est la conséquence de l'arrachement de la capsule d'avec la substance propre du cristallin ;
4° Il en résulte des plis méridiens qui correspondent aux insertions des fibres zonulaires moyennes ;
5° Ordinairement, les plis capsulaires se bornent à la région de l'équateur, mais ils peuvent s'étendre plus ou moins loin en avant et en arrière;
6° Il arrive également que la cristalloïde se détache de bonne heure au pôle antérieur;
7° Le détachement capsulaire dépend de la traction répétée des fibres de la zonule, sous l'action du muscle accommodateur.
D'après Schœn, la cataracte zonulaire ou stratifiée du jeune âge reconnaît le même mécanisme, avec cette différence qu'une fois les couches corticales rendues opaques pendant la vie intra-utérine, elles se trouvent refoulées vers le centre par les stratifications nouvelles transparentes que continue à produire l'épithélium sous-capsulaire. Ici, ce sont les contractions convulsives du muscle ciliaire qui déterminent le détachement de la capsule. L'auteur invoque la même pathogénie pour la cataracte pointillée et celle consécutive à l'intoxication par l'ergot de seigle. D'après lui, le surmenage héréditaire du muscle accommodateur sur des générations d'hypermétropes ou d'astigmates agirait de la même façon. Le plus souvent alors, il s'y joint l'excavation dite physiologique, qu'il envisage comme acquise, ainsi qu'un halo péri-papillaire rappelant celui du glaucome, et le pouls veineux. Il explique l'ensemble de ces lésions par le détachement de la choroïde
1. Scuœx, Die Funetionskrankheitcn des Auges, Wiésbaden, 189Ô.
du disque optique, et la compression qu'exerce derrière la lame criblée le tronc de l'artère centrale sur celui de la veine.
Les deux sexes sont à peu près également exposés à la cataracte. L'hérédité joue un rôle incontestable, aussi bien pour les cataractes congénitales que pour celles acquises. Il en est de même de certaines professions exposant à des sudations fréquentes, telles que les métiers de souffleur de verre, de forgeron, de cuisinier, de blanchisseur, etc.
D'après Furnari, les habitants des pays chauds seraient plus atteints. Pour ce qui concerne l'Egypte, nous avons constaté que la cataracte spontanée est rare. Le tempérament arthritique, en tant qu'il favorise l'artério-sclérosc, crée une prédisposition évidente.
L'influence de l'alcoolisme, du diabète et de l'albuminurie est contestable. Tepljaschin1, à la suite d'une épidémie de pellagre, a noté 27 cas de cataracte chez des individus de moins de trente ans.
Nous devons à Bouchard la connaissance d'une cataracte expérimentale, provoquée chez les lapins par l'administration de la naphtaline. Les recherches que nous avons faites sur ce sujet seront exposées plus loin. Ajoutons qu'une simple élimination d'eau, telle qu'elle résulte de l'élévation de la température ambiante, ou d'injections de sel marin dans les veines, suffit pour déterminer chez les grenouilles et d'autres animaux des cataractes qui ont la particularité de disparaître, après restitution du liquide soustrait.
Parmi les affections oculaires qui donnent lieu à la cataracte symptomatique, nous devons signaler divers genres de chorio-rétinites à marche chronique ; la choroïdite disséminée et myopique ; la rétinite pigmentaire, principalement celle d'origine congénitale; le décollement de la rétine à sa période ultime; divers processus inflammatoires ectasiques compliqués ou non d'adhérences iriennes et de cyclite; le glaucome ; enfin les sarcomes de la choroïde et autres tumeurs intraoculaircs. Dans bien des cas, il s'ajoute des altérations du vitré. Cela se conçoit d'autant mieux que celui-ci et le cristallin, organes essentiellement invasculaires, tirent leurs matériaux de nutrition de la chorio-rétine.
Un fait anatomo-pathologique intéressant, signalé par 0. Becker, et que nous avons pu vérifier, est la persistance de l'artère hyaloïdienne dans certaines cataractes congénitales, principalement celles régressives.
En récapitulant les conditions étiologiques précédemment exposées, nous arrivons à cette conclusion que les causes de la cataracte sont nombreuses et variées. Tantôt il s'agit d'altérations purement séniles,