DES BLESSURES DE L'OEIL AU POINT DE VUE MÉDICO-LÉGAL
fiHc renversée par un omnibus, et portant des traces de scrofules, telles que cicatrices, abcès, et taies sur les yeux, attribuait tous ces symptômes à l'accident et aux blessures; mais, comme dit justement le professeur, il y avait, de la part de la jeune fille, une évidente et grossière exagération.
Une dame âgée de quarante-huit ans fut renversée, en 1856, par une voilure qui était conduite par un cocher de l'Administration des Petites-Voitures de Paris ; die a actionné l'administration et le cocher en dommages-intérêts. Elle dit avoir des vertiges, une amaurose de l'œil droit, et des mouches noires devant les yeux. Le professeur Tardieu fut commis par la quatrième chambre de la Cour de Paris, en 1860, pour procéder à la visite, et ne trouva aucune trace des accidents dont elle se plaignait ; ce n'est que tardivement, en effet, qu'elle a songé à attribuer à cette cause les maux sans nombre enfantés chez elle par la maladie hypo chondrique la plus caractérisée.
Ce fait nous paraît instructif sous plusieurs rapports; il nous montre, l'exagération des phénomènes éprouvés par la malade. D'autre part, les symptômes morbides auraient pu se développer, soit après l'accident, puisque l'expertise n'a été faite que quatre ans plus tard, ou bien la malade a pu avoir une affection oculaire antérieure à l'accident, et ne se serait aperçue de cette infirmité que par hasard, en fermant successivement l'un et l'autre œil après la blessure. Le médecin légiste aura pour mission de résoudre toutes ces questions délicates, en se basant sur tous les phénomènes qui caractérisent l'amblyopie, et ne procédera, dans ces décisions, qu'avec la plus grande prudence et circonspection, en s'informant surtout si les troubles que le malade accuse ne sont pas exagérés ou simulés.
Un malade me demande un certificat constatant la perte de la vue, qui serait survenue, selon lui, subitement, dans une chute occasionnée par un accident de voilure. J'ai examiné ses yeux, et j'ai constaté une choroïdite syphilitique dans les deux yeux, qui n'avait, bien entendu, rien de commun avec l'accident. Un autre individu, le nommé L. .., âgé de soixante-deux ans, très-fortement myope, et atteint d'atrophies choroïdiennes très-étendues dans les deux yeux avec des amas pigmenlaires considérables, vint me demander un certificat constatant qu'une nouvelle tache apopleclique de la macule, qui lui était survenue dans son meilleur œil, était occasionnée par la faute d'un marchand qui laissait sur le trottoir des échelles et les volets de sa boutique non fermés et saillants sur le trottoir, contre lesquels il s'est heurté. Il était impossible d'obtempérer à sa demande, parce que les désordres intra-oculaires étaient de telle nature qu'ils pouvaient se déclarer à la suite d'une inflammation lente et chronique de plusieurs années, et que l'épanchement sanguin lui-même pouvait se produire spontanément et sans blessure, par le seul f.iit de la maladie.
Les accidents de chasse, les coups de feu, amènent en général des blessures bien plus graves que les autres, et entraînent une responsabilité grave, même lorsqu'elles sont imputées à une simple imprudence. Mais pour que la responsabilité du délinquant puisse être bien établie, il faut attendre le temps nécessaire à la guérison de la maladie, qui, grave en apparence, peut cependant se dissiper complètement, comme il résulte de l'observation suivante, rapporlée par le professeur Tardieu.
M. L..., garde général des forêts, reçut de M. de L...., dans une partie de
GALEZOWSKI, kc
MÉDECllNE LÉGALE.
cliasse, un coup de feu qui l'aUeignil à l'œil, aux mains et au genou. Il résultait du rapport de Dosmarres père, que M. L.... était atteint d'une aniblyopie occasionnée par un large épanchement de sang de la rétine, reuiplacée ensuite par des exsudations visibles à rophlhalmoscope. Ce n'est que vingt mois après l'accident que, désignés comme experts par jugement de la chambre du tribunal civil, le professeur Tardieu et les médecins Baudouin et Sicliel père, ont procédé ît la visite, et constatèrent l'absence de toute lésion sérieuse ; celles de la rétine avaient presque entièrement disparu.
Parmi les accidents divers, Tardieu signale les blessures résultant d'une cliuie provoquée, du choc d'un objet tombé d'une certaine hauteur, d'un projectile lancé sur l'œil, etc.
Deux faits remarquables sont rapportés par l'éminent professeur, dont voici quelques détails :
« Le docteur B..., traversant un jardin public, fut atteint à l'œil gauche par un marron d'Inde qu'un enfant avait lancé au hasard. Six mois après le docteur Tavignot ne trouvait plus aucune trace d'accident, si ce n'est une dilatation de la papille. Mais le docteur B.... ayant réclamé des dommages-intérêts au père de l'enfant, le tribunal chargea le professeur Tardieu d'examiner et de constater quelles suites avait eues sa blessure. Malgré les plaintes de M. B.. . de ne pouvoir ni lire, ni procéder à des explorations médicales un peu délicates, l'éminent expert conclut que pour l'avenir il n'en était résulté ni incapacité professionnelle, ni infirmité persistante. »
Le second fait est bien autrement important et grave dans ses conséquences, comme on va juger :
« Le sieur Y..., maître d'étude dans un grand pensionnai, reçut d'un jeune garçon, fils du prince de M..., une pierre qui l'atteignit à l'œil gauche, dont la vue se perdit. Un jugement de la l""" chambre du tribunal civil chargea le professeur Tardieu, et deux autres confrères, d'examiner le sieur Y..., et de constater l'état de ses yeux. Il est résulté, de cet examen, que le défaut de la vision de l'œil gauche était lié non à la blessure accidenlellemenl produite par le projectile, mais à la ptosis et à la déviation de l'œil existant chez ce jeune homme depuis l'enfance. »
Appelé à la môme époque à donner mon avis sur cet accident, je me suis prononcé tout à fait dans le même sens, parce que la petite hernie de l'iris au bord de la cornée était le seul fait de la blessure, qui ne pouvait pas expliquer la perte de la vue, tandis que la ptosis et la déviation de l'œil permettaient de supposer un défaut de développement congénital de l'œil. Et tout le monde sait combien sont fréquentes les amauroses ou amblyopies monoculaires dont les malades eux-mêmes ne se doutent pas souvent pendant de longues années.
Les difficultés d'expertise n'existent point lorsque le cristallin se trouve lésé dans la blessure. Malgré la possibilité de la guérison, la responsabilité de la personne qui en est la cause reste évidente dans ce cas, comme on peut s'en convaincre par le fait suivant relaté par Liégey (de Rambervilliers) (1).
Le 25 mai 1868, le sieur M..., âgé de cinquante-neuf ans, reçoit sur l'œil
(1) Liégey, Amaurose médiate traumatique compliquée d'un commencement de cataracte {Annales d'hi/g. publiq., etc., 1869, t. XXXII, 2« série, p. 441).