‹ Traité des maladies des yeux (volume 2)Chapitre 251 sur 255 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Il est de la plus haute importance d'étudier exactement la force de la vue de ichaque individu qui voudrait se consacrer à tel ou tel autre état. De celte façon Iseulemcnt on parviendra à tirer le plus grand profil de toutes les variétés de réfraction sans exposer les yeux à des accidents provenant de la fatigue.

L'emmétropie, l'hypermétropie latente ou la myopie à distance sont autant de ivariétés de réfraction qui laissent une force visuelle suffisante pour répondre aux 'ibesoins que réclament les différentes occupations et professions. La myopie forte,

; (1) Aubert-Roche, Rapport sur le service do santé des ouvriers employés aux travaux du icanalde Suez {Annales d'hyg., 1862, t. XVIII, 2^ série, p. 193).

IlYGltNE DE LA VUE.

l'hypermétropie absolue ei l'aslignialisme laissent un champ beaucoup plus rcsli (iitu pour le travail, et il faut alors que ce dernier soit proportionné à la force visuelle de l'individu.

§ I. — Conseils hygiéniques pour les personnes livrées aux travaux

de lecture et d'écriture.

1° // faut que Vcbjet soit bien éclairé. — Une des premières conditions d'uiie conservation de la vue, c'est l'éclairage suffisant des objets. Le travail au crépuscule ou sous un éclairage défectueux amène très-rapidement la fatigue, et devient par cela même très-dangereux. C'est ainsi qu'il faut veiller avec le plus grand soin à ce que les bureaux dans lesquels les employés travaillent journellement aient suffisamment de la lumière franche du jour, et non de cette clarté fausse et malsaine qui est amenée par des réflecteurs. Le cabinet de travail, chez un homme d'État, homme de science, etc. , doit être bien éclairé par la lumière franche, et non par celle que réfléchit le mur voisin. Les meilleures conditions sont naturellement l'exposition au nord, et non au soleil. Dans l'atelier d'un photographe ou d'un peintre, la lumière du jour doit être adoucie par un vitrage bleu ou enfumé; dans une chambre de travail les tentures ne doivent pas être très-claires.

Quant à l'éclairage artificiel, il est incontestable que le meilleur de tous est celui des lampes Carcel ou des lampes de pétrole. Cette lumière est tranquille, uniforme, €t assez intense pour éclairer suffisamment l'objet du travail. Mais pour qu'elle ne fatigue pas la vue, on doit la faire projeter sur l'objet sans que pour cela l'œil reçoive son impression directe. Il faut que la lumière soit recouverte d'un globe de verre dépoli, d'un abat-jour bleuâtre ou verdàtre opaque à sa partie inférieure.

Rien n'est plus mauvais, au contraire, dans les travaux et occupations de précision, ainsi que dans les travaux de classes et d'imprimerie, que de voiries becs <le gaz projeter la lumière d'une certaine hauteur, lumière vacillante, inconstante au plus haut point. Tant qu'on n'aura pas perfectionné les appareils du gaz, il faudra préférer les lampes à l'huile ou au pétrole à tout autre éclairage.

Les presbytes ont ordinairement besoin d'un fort éclairage, puisqu'ils ne peuvent pas rapprocher les objets de très-près; et, dans ces conditions, la vue sera d'autant plus facile que l'objet sera mieux éclairé. La même chose doit avoir lieu pour les yeux hypermétropes. Quant à ce qui concerne les myopes, le fait est constant qu'ils demandent relativement beaucoup moins de lumière pour leurs travaux <]ue les hypermétropes et les presbytes.

2° Peut-on sans inconvénient porte?' les lunettes pour le travail? — Il arrive bien souvent qu'on hésite de porter les lunettes de peur de commencer leur usage trop tôt et de fatiguer les yeux. Cette crainte est mal fondée, tant qu'on aura choisi des lunettes convenablement a|)propriées à ses yeux.

Un certain nombre de malades ont de la tendance à choisir des numéros forts, <]ui grossissent sensiblement Ifis images; d'autres, au contraire, préfèrent employer des verres relativement trop faibles, espérant de cette façon conserver mieux la vision. Les unes et les autres exigences sont également fâcheuses, et il est nécessaire de ne se servir que des numéros qui corrigent le mieux le défaut de réfractiou €t d'accommodation.

Dans une hypermétropie latente, les lunettes ne sont point nécessaires pour la vision éloignée. Il n'en est pas de même avec l'hypermétropie absolue; lorsque l'individu arrive h un âge avancé, et que la presbytie s'ajoule à l'hypermétropie^ il est nécessaire de porter constamment des lunettes, même pour la vision à distance.

Les yeux myopes exigent, plus que tous les autres, l'observation des règles sévères d'hygiène éclairée, sans quoi on verra se développer progressivement des altérations intra-oculaires graves contre lesquelles nos ressources thérapeutiques seront complètement impuissantes.

) Les yeux fortement myopes font des efforts continuels et très-grands pour obtenir la vision binoculaire dans le travail. Or, l'expérience nous démontre que ce résultat ne peut être nullement atteint lorsque la distance de la vision distincte est au-dessous de 12 à 15 centimètres. Le travail entrepris dans ces conditions amène très-rapidement la fatigue et la gêne considérable (asthénopie musculaire), qui est suivie bientôt de désordres intra-oculaires, si l'on n'arrive pas à arrêter le mal.

Un des moyens les plus puissants pour combattre ces phénomènes morbides est, sans nul doute, l'usage des verres concaves pour le travail. On prescrit, à cet effet, un verre d'une telle force dispersive^ qu'il permette de distinguer les caractères de l'imprimé ordinaire à la distance de 15 à 20 centimètres. Donders a démontré qu'il n'y a que les personnes qui se sont servies, dès leur jeunesse, de lunettes, qui ont vu leur myopie rester stationnaire.

Dans le choix des professions, il faut qu'on fasse la plus grande attention, pour que les conditions exigées par le travail ne soient pas incompatibles avec la force visuelle de l'individu. Si, en effet, on ne peut pas faire un bon soldat d'un myope qui ne voit rien au delà de deux pas, il n'est pas possible, non plus, d'en faire un bon mécanicien-ajusteur. Un mauvais graveur sera celui qui ne possède pas la faculté de la vision binoculaire, et dont la constitution est faible. Par suite d'un iravail fatigant, qui exige une fixité continuelle de la vue sur de petits objets, et h un très-grand rapprochement, il finit par perdre son pouvoir accommodatif.

3° // est nécessaire de reposer les yeux pendant le travail. — Cet axiome est tellement important qu'il ne se passe pas un jour sans que nous n'obtenions d'amélioration sensible par ce moyen chez les individus qui ont abusé de leurs yeux en travaillant sans relâche. Qu'on lise, en effet, un livre volumineux sans s'arrêter pendant toute une journée, ou que l'on suspende de temps en temps la lecture pour quelques minutes, et qu'on la reprenne ensuite, on verra la différence. Dans le premier cas, les yeux seront rouges et sensibles pour la lumière, les paupières à demi fermées, tandis que, dans le second cas, on n'éprouvera presque pas de fatigue.

Il" On doit choisir une position convenable pendant le travail. — Dans chaque travail, on doit chercher à prendre la position la plus convenable et la plus commode; on prévient de cette façon la fatigue. Les personnes qui écrivent beaucoup doivent éviter la position courbée, qui fatigue vite, et chercher à varier les positions en se tenant tantôt assis, tantôt debout. On évitera de se pencher trop sur le papier ; et, à cet effet, les myopes useront de leurs lunettes.' Les personnes qui lisent beaucoup devront éviter de se placer en face de la fenêtre ;

llYGlliNE DE LA VUE.

elles se tiendront de sorte que le jour leur vienne |)ar derrière la tête. On doii défendre le plus sévèrement la leclnre dans la position couchée; rien n'est, en effet plus nuisible et plus fatigant que le travail dans ces conditions : les rayons lumU ncux passent tout prés du rebord palpébraJ, et amènent une dispersion très-grande de la lumière; de là la fatigue.

§ II. — Conseils hygiéniques pour les moissonneurs.

On voit souvent se produire des accidents graves du côté des yeux chez les moissonneurs. Chez eux il survient une maladie de la cornée toute particulière, que j'ai rapportée à la catégorie des nécroses, et qui peut être considérée comme une des affections les plus graves de cette membrane. Malgré le traitement le plus énergique, on ne parvient pas souvent à sauver l'œil d'une perle certaine. Cela tient, selon moi, à l'introduction avec une certaine violence des barbes d'épis de blé dans l'épaisseur de la cornée. Ces corps étrangers cheminent, à chaque nouveau frottement des paupières, dans la membrane de Bowman, d'où il est impossible de les retirer.

Pour prévenir ces accidents, il y aurait nécessité de prendre des précautions hygiéniques préconisées par Martin Duclaux (1), qui consistent à faire porter des conserves bleues foncées ou blanches en forme de coquille. Cela empêchera les accidents signalés plus haut de se produire et donnera en même temps plus de force aux yeux sensibles et affaiblis.

§ III. — Conseils hygiéniques pour les blanchisseurs.

Rien n'est plus fréquent que de rencontrer des granulations conjonctivales chez les ouvriers et les ouvrières qui s'occupent du blanchissage des linges. Aux environs de Paris, les habitants des communes d'Issy, de Vanves, deVaugirard, etc., exercent cette profession, et il y a parmi eux des familles tout entières qui sont affligées des granulations conjonctivales. La cause de cette affection réside évidemment dans la facilité avec laquelle les ouvrières peuvent s'inoculer le pus blennorrhagique ou tout autre dont le linge sale est souvent imprégné. Lorsqu'ils ont, en effet, les yeux irrités, sensibles ou enflammés, ils les frottent et les essuyent avec le linge qu'ils tiennent dans leurs moins. Or, le pus blennorrhagique dont souvent les linges sales sont imprégnés est tellement contagieux, que les plus^ petits germes peuvent engendrer les granulations.

Pour prévenir ces accidents, il serait nécessaire d'informer les ouvriers dn danger auquel ils sont exposés s'il ne prennent pas des précautions nécessaires. On recommandera à chaque ouvrier d'avoir toujours un mouchoir propre sur lui, et de ne s'essuyer jamais les yeux avec les linges qu'ils sont chargés de laver.

§ IV. — Consens hygiéniques pour les soufreurs de vigne. Le professeur Bouisson a attiré l'attention de l'Académie des sciences, en 1863 (2),

(1) Martin Duclaux, Coniîjtes rcnduff de l'Académie des sciences, 18G0.

(2) Bouisson, Ophthalmie des soufreurs de vigne {Comptes rendus de l'A^ad. dessciencesr 10 août, 1863, et Ann, d'Hi/g., 1863, t. "XX, p. A69).

iiir une ophthalmie spéciale produite par le soufrage de la vigne. La plupart des ravailleurs chargés de celle opération qui se renouvelle depuis le mois d'avril usqu'à août à chaque invasion de l'oïdium, sont atteints d'une irritation oculaire plus ou moins forte, quelques-uns sont obligés de renoncer à ce genre d'occulation. Ces ophthalmies se sont montrées particulièrement dans les dépai temenls le l'Hérault, de l'Aude et du Gard. Les moyens propres à empêcher le développeiient de l'ophthalmie des soufreurs consistent souvent dans le choix des soufres, lans l'adoption des bous instruments, dans l'emploi de voiles ou de lunettes, et lans quelque pratique hygiénique après le soufrage.

Le soufre mélangé de chaux, employé quelquefois, a rendu les ophthalmies plus Téquentes; le soufre plâtré, au contraire, est mieux supporté par les yeux.

§ V. — Conseils hygiéniques pour les ouvriers qui travaillent

le fer et l'acier.

Parmi les ouvriers qui travaillent dans les manufactures d'acier et de fer, il y en '3 un certain nombre qui sont exposés à des accidents plus ou moins graves du L ôté des yeux.

Villermé qui a étudié, en 1850, la question de santé des ouvriers en aiguilles, déclare que leurs yeux sont fatigués de bonne heure, surtout chez ceux qui sont chargés d'opérer le brunissage elle marquage. Les individus chargés de ce travail se trouvent dans l'obligation de fixer leur attention de la manière la plus minutieuse et la plus constante sur les petites aiguilles, ce qui donne lieu aux éblouissements, et à une très- grande fatigue. Pour remédier à cet état de choses, il n'y a pas d'autre moyeu que de choisir des individus jeunes qui sont doués d'une bonne vue. Ordinairement ce sont, au contraire, les femmes et les enfants faibles et chétifs qui exercent ce métier, et l'on ne doit pas s'étonner si leurs yeux se fatiguent très-vite.

Le travail dans les forges et les manufactures d'acier est bien autrement dangereux pour les yeux que le précédent. Ceux qui battent le fer rouge et qui soudent des morceaux ^ont exposés à recevoir des paillettes de fer rouges cl chauffées à blanc dans leurs yeux. Le docteur Desayvre (1) déclare qu'il n'a jamais

|vu ces paillettes rouges pénétrer dans l'œil, mais elles s'arrêtent toujours sur la

I cornée ou la conjonctive.

j. Les ouvriers qui ont les yeux sensibles ne pourront pas longtemps supporter 'l'action de la lumière et de la chaleur ardente. Ils éprouveront du larmoiement et de la photophobie qui les empêcheront de rien fixer et rien distinguer. Ces individus devront chercher un autre état. En général, ils doivent souvent laver leurs yeux avec de l'eau fraîche et porter tous pour ce travail des lunettes de mica. Le docteur Desayvre a vu des lunettes, portées depuis deux ans à peine, toutes criblées et comme marquetées par le choc de ces paillettes.

(1) Desayvre, Étude sur les maladies des ouvriers de la manufacture de Chatellerau/t Çinnales d'hygiène, 1856, t. V, 2° série, p. 69).

HYGIÈNE DE LA VUE

§ VI. — Troubles visuels chez les ouvriers imprimeurs.

Lcs reiiseignemeiusqne A. Chevallier (1) avail obtenus des maîtres imprimeurs et (les ouvriers eux-mêmes l'ont conduit aux conclusions suivantes :

r Le travail de composition ne détermine pas de myopie, mais ce défaut de réfraction augmente par le travail de la casse;

2° La vue du compositeur se fatigue : par le travail de la nuit , par la lecture des épreuves, parla correction sur la forme, par l'exiguïté de certains caractères, par le brillant des caractères neufs, par la difficulté de certains manuscrits; et, par suite de cette fatigue presque contiimelle, le sens de la vue s'use et se fatigue.

3" Plusieurs dos compositeurs sont dans la nécessité, â quarante- cinq ans, de prendre des conserves ou des lunettes.

W L'excès de boisson paraît être une des causes qui aident le plus à l'affaiblissement de la vue.

Prenant en considération ces difTérentes causes qui affaiblissent et détériorent la vue, nous croyons utile de donner, avec Chevallier, les conseils suivants aux maîtres et aux ouvriers imprimeurs, tant dans l'intérêt de l'hygiène publique que dans celui de la conservation de la santé de leurs ouvriers :

1° Engager les compositeurs à se servir en temps utile de lunettes convenablement appropriées à leurs yeux ;

2° Les faire travailler le moins possible de nuit, et remplacer, dans les ateliers où l'on travaille la nuit, l'usage des chandelles, des bougies et du gaz même par celui des lampes à l'huile ou à pétrole ;

3° Leur donner le conseil de se reposer pendant quelque temps lorsqu'ils éprouvent les uns des maux d'yeux, les autres de la lassitude, de la fatigue, des courbatures, etc. ;

k° Se préserver des mauvaises habitudes qui, une fois contractées, sont difficiles à perdre. Ces habitudes sont connues dans les imprimeries sous les noms de tics; elles n'aident en rien l'ouvrier, et l'on a remarqué que les plus habiles n'en ont pas contracte;

5" Vivre avec tempérance, ne pas faire d'excès pendant plusieurs jours de la semaine. Lorsque les jours de débauches sont suivis de travaux pénibles et fatigants l'ouvrier se prive, par suite de dépenses folles, d'une nourriture saine et substantielle qui lui est nécessaire, se fatigue rapidement et ses yeux s'en ressentent.

§ vil. — Troubles visuels chez les ouvriers qui travaillent dans les manufactures de tabac.

Les diverses opérations qu'on fait subir au tabac sont au nombre de quatre : l'époulardage, consistant à séparer les feuilles qui sont collées les unes contre les autres; le triage ou classement des feuilles; l'écôtage qui consiste à enlever les grosses côtes ou nervures et le mouillage des feuilles. Toutes ces occupations n'exposent les yeux à des souffrances d'aucune sorte.

La confection des cigares ou de tabac à fumer, scaferlati, expose les yeux à plus d'irritation à cause de la poussière qui se produit pendant qu'on fait le hachagc du tabac.

(1) Chevallier, Observations sur les maladies qui se font remarquer chez les imprimeur.^ {Annales cVhygiène publique, t. XIII, 1835, p. 310).

roules ces occupations sont aujourd'hui faites avec tant de précautions, qu'elles occasionnent très-peu d'accidents. Mais il n'en est pas de même de la préparation de la poudre à priser. Le tamisage du tabac en poudre est très-délicat, et s'il ne se fait pas avec les précautions nécessaires, il est susceptible, d'après Mêlier (1), par la poussière acre que celte opération répand dans l'atmosphère, de produire des irritations bronchiques et oculaires.

I Le transvasement des cases est encore plus pénible. Lorsqu'on remue avec une pelle la poudre de tabac encore brûlante, on est dans une atmosphère âcre et infecte qui, selon Mêlier, irrite la pituitaire, saisit à la gorge et pique les yeux au point qu'elle amène au bout de quelque temps une vraie ophthalraie. , Dès que ces accidents se déclarent du côté des yeux, il y a nécessité de suspendre l'occupation et de subir le traitement indiqué parle degré d'inflammation conjonclivale. Ordinairement cela ne s'observe que chez les individus anémiques fit chétifs, et ils doivent changer de métier ou passer au moins aux autres salles.

§ VIIT. — Troubles visuels chez les ouvriers qui travaillent le plomb.

I Les ouvriers qui sont obligés par leurs occupations de manier la céruse et le biinium : les peintres en bâtiments, les barbouilleurs et les broyeurs de couleurs, les fondeurs de caractères, les fabricants de caries glacées, sont exposés à subir jl'intoxication saturnine. Les femmes sont sujettes aussi aux mêmes accidents, mais moins souvent que les hommes; on les voit aux prises avec les symptômes saturnins dans les fabriques de dentelles. Les ouvrières en dentelles s'occupent h : i" piquer le dessin tracé sur le papier et le décalquer sur l'étoffe; 2° faire pénétrer avec une ponce à travers tous les trous du papier une poudre line de céruse. C'est surtout les dentelles de Bruxelles dites application, qui exigent une longue manipulation avec de la céruse avant qu'elles soient livrées à la vente. Le travail, en effet, de ces dentelles est très long et pénible, elles sortent jaunes et sales des mains des ouvrières, et c'est pour cela qu'on doit les blanchir avec de la céruse. I Comme conséquence de cette manipulation, on voit survenir des accidents d'in- Itoxicalion saturnine. Les paralysies des nerfs moteurs oculaires s'observent rarement; je les ai vues pourtant se produire chez trois malades. Le docteur Lancereaux en a vu un cas. Une des malades qui travaillaient en dentelles a été prise de coliques de plomb à plusieurs reprises, et perdit la vue à la suite d'une névrite optique de la même nature. Je l'ai vue deux ans après les premières attaques, et il n'y avait plus possibilité d'entreprendre aucun traitement. Hutchinson (2) rapporte cinq cas d'empoisonnement par le plomb, ayant amené une névrite optique iavec cécité complète.

i Le moyen le plus important pour combattre la maladie est de suspendre le traivail et même changer complètement d'état. Il faut en outre soumettre tous les jouvriers travaillant dans ces fabriques à un régime tonique fortifiant, les forcer de tenir toujours les mains très-propres, prendre souvent des bains sulfureux.

! (1) Métier, Bp. la santé des ouvriers employés dans les manufactures de tabac, Rapport à l'Acud. de Médecine [BidL de VAcad. de méd., t. X, p. 569, et Ann. dliva. t. XXXIV, p. 2M). '

(2) Hutchinson, On lead poisoning as a cause of optic neiiritis (Op/dh. Hospit. Reports^ vol. Vil, part. I, 1871, p. 6).

HYGIÈNE DE LA VLE

§ IX. — Troubles de la vue chez les ouvriers qui travaillent

le sulfure de carbone.

Le docteur A. Delpcch (1) a attiré le premier raltention de l'Académie, en 1856 «ur l'intoxication spéciale que détermine le sulfure de carbone employé dans rindustrie du caoutchouc souQlé, des étoffes imperméables, de vulcanisation du caoutchouc, etc.

Les fabriques de caoutchouc soufflé sont celles dans lesquelles par une forte insufflation faite au moyen d'un soufflet ou de machines spéciales, on distend, pour des usages divers, des vessies de caoutchouc préalablement attaquées par un mélange vulcanisant. Dans des feuilles homogènes de caoutchouc de 2 millimètres d'épaisseur, on découpe des figures diverses dont la soudure constitue des cylindres ou ampoules. Ces dernières sont plongées dans un mélange variable de sulfure de carbone associé à une quantité peu considérable de chlorure ou de bromure de soufre. Sous l'influence de ce mélange, le caoutchouc devient souple et se laisse distendre par des soufflets. Toutes ces opérations s'accompagnent de l'exhalation d'une vapeur et d'une odeur caractéristique de sulfure de carbone qui est toxique au plus haut point.

Sans parler de tous les symptômes généraux d'intoxication, qu'avait signalés Delpech, arrêtons-nous seulement sur les symptômes des troubles oculaires.

A la suite de la première période d'excitation, de céphalalgie, de l'insomnie, les malades sont pris, d'après cet éminent praticien, de troubles sensibles de la vue. Une dame voyait les objets plus volumineux qu'ils ne Tétaient réellement. Un autre malade croyait à chaque instant voir un trou ouvert auprès de lui. Un autre encore affirmait avoir été atteint de diplopie. Quelques-uns des malades voyaient des points noirs, des mouches, des anneaux colorés voltiger devant leurs yeux. Un malade se trompait sur la forme des objets : il voyait se dresser devant lui des obstacles qui n'existaient pas.

Souvent les malades se plaignent d'un voile plus ou moins épais qui les empêche de hre même les gros caractères et de distinguer le nom des rues. Quelquefois la vue était plus nette dans le demi-jour qu'à la lumière vive. Les pupilles sont tantôt dilatées, tantôt normales ou contractées. Plus souvent cependant elles sont dilatées, comme j'ai pu m'en convaincre sur quelques malades du docteur Delpech, et en sa présence.

L'examen ophthalmoscopique fait chez un malade de Delpech par Desmarres père, et sur trois malades, fait par moi, n'a présenté aucune altération du fond de l'œil. Dans un autre cas j'ai pu constater une atrophie de deux papilles. Une autre fois, la vue se troubla brusquement à la suite de la production énorme de vapeur sulfo-carbonique, à laquelle donna lieu l'inflammation du liquide contenu dans une terrine remplie de mélange vulcanisant.

Il est indispensable que la fabrication de caoutchouc se fasse dans de telles conditions que l'ouvrier puisse pratiquer les opérations de son état sans être exposé aux vapeurs et aux poussières toxiques. Déjà dans plusieurs fabriques

(1) Delpech, Mém. sur les accidenh que développe chez les ouvriers en caoutchouc l'inhalation du sulfure de carbone en vapeur {Bulletin de V Académie de médecine, 1856, t. XXI. p. 350), et Nouvelles rech. sur V intoxication spéciale que détermine le sulfure de carhoi« (Annales d'hygiène publ., 1863, 2« série, tome XIX).

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