‹ Traité des maladies des yeux (volume 3)Chapitre 156 sur 245 · AMAUROSES SANS ALTÉRATION DE LA PAPILLE DU NERF OPTIQUE · texte numérisé non relu

AMAUROSES SANS ALTÉRATION DE LA PAPILLE DU NERF OPTIQUE

En parlant des affections du nerf optique, nous avons suffisamment démontré que les mots amaurose et amblyopie ne sont que des symptômes qui accompagnent les affections des membranes internes de l’œil.

Mais il y a une classe d’affections oculaires dans lesquelles, malgré le trouble très-prononcé de la vue ou la cécité complète, on ne trouve aucun désordre ni dans le nerf optique, ni dans aucune autre partie de l’œil. La lésion réside alors dans les centres optiques, et, pour la désigner, nous devons nous servir des mots amauroses ou amblyopie.

Nous distinguons plusieurs variétés de ces amauroses : cérébrales, glycosuriques, alcooliques, hystériques, séniles et simulées.

A. AMAUROSE CÉRÉBRALE SANS ALTÉRATION DE LA PAPILLE. — Symptomatologie. — Ce n’est que par les symptômes fonctionnels que nous pouvons reconnaître la maladie, l’ophthalmoscope ne nous donnant que des signes négatifs.

Les signes fonctionnels propres à ces affections sont de deux sortes : ou bien la vue s’affaiblit progressivement, ou bien il y a une cécité complète et presque instantanée. Diverses circonstances peuvent alors faciliter le diagnostic de la maladie :

1» L’affaiblissement de la vue lent et progressif peut être un signe précurseur d’une atrophie de la papille ; on constatera alors tous les signes fonctionnels de cette, dernière maladie, ainsi que la cécité pour les couleurs rouge et verte. L’absence de toute lésion dans l’œil peut durer pendant trois et même quatre mois, c’est pourquoi on devra être très-circonspect pendant ce temps dans le pronostic.

AMAUROSES SANS ALTÊRAION DE LA PAPILLE.

2° L’amaurose peut survenir quelquefois subitement, et amener une perte complète de la vue dans l’espace de quelques jours ou même de quelques heures, sans que rophlhalmoscope dénote les moindres désordres du côté du nerf optique.

Cet état peut durer quelquefois plusieurs heures et se dissiper totalement, comme on peut en juger par les faits rapportés par le docteur Desmarres père (1) et par moi (2).

Dans d’autres cas, au contraire, la cécité devient définitive et présage une issue fatale pour la vie du malade. C’est ainsi que nous avons observé, dans le service du professeur Gosselin, à la Pitié, un enfant qui perdait la vue sans aucune lésion dans le nerf optique ; quatre mois après, la névrite optique se déclara, et, un an plus tard, l’enfant succomba consécutivement à une tumeur du cervelet.

En 1869 j’étais appelé en consultation par le docteur N. Gueneau de Mussy auprès d’une malade qui était atteinte subitement d’une cécité, et sur laquelle l’ophthalmoscope ne dévoila aucune lésion : c’était pourtant un symptôme grave qui s’ajoutait à la paralysie de la langue, de la face, etc. ; la malade succomba peu de jours après la perle de la vue.

3“ L’amblvopie peut être caractérisée plus particulièrement par une hémiopie latérale double ou monoculaire, sans que la papille présente des changements dans sa nutrition. Cet état est très -probablement dû, soit à une embolie des vaisseaux optiques moyens se rendant aux côrps genouillés, soit à une apoplexie de cet organe. J’ai eu l’occasion d’observer plusieurs fois l’hémiopie sans lésion dans la papille. » '

B. Amaurose glycosürique sans lésion dans la papille. — L’amblyopie avec hémiopie latérale ou avec un rétrécissement concentrique du champ visuel peut survenir dans le courant de la glycosurie. Graefe et Lecorché ont signalé des exemples remarquables de ce genre. Pour mon compte, j’ai donné des soins, au mois d’avril 1870, à ma clinique, à un malade âgé de soixante ans, atteint d’une amblyopie tellement avancée , qu’il pouvait lire à peine les caraclèreiÉ| n° 50, distinguait les couleurs, mais avait son champ visuel rétréci coneentojB^^ ment jusqu’à 5 à 6 centimètres au pourtour du point de fixation. -Jj^fretails de cette observation ont été rapportés par le docteur Mohammed Oü^jf L’altération dans ce cas est probablement située dans les centres optiques ; mais, n’étant pas de nature progressive, elle n’arrive pas jusqu’à la papille.

C. Amblyopie alcoolique. — Étiologie. — Le delirium tremens est le plus souvent accompagné de troubles des sens, et en particulier de celui de la vue.

Mais il y a des intoxications chroniques et à marche lente, dans lesquelles l’empoisonnement graduel, successif, s’opère sans secousses.

Symptomatologie. — La vue s’affaiblit d’une manière assez brusque, et peut ensuite rester stationnaire pendant des mois entiers. Ces malades lisent à peine les caractères n° 6 ou 8 de l’échelle typographique, et ils ne peuvent reconnaître la figure-d’une personne à huit ou dix pas, une espèce de brouillard blanc couvre tous les objets. Le soir, ils voient mieux et peuvent facilement distinguer les objets, sans que pour cela ils puissent mieux lire. Ils sont nvctalopes. Le malade peut

(1) Desmarres, Traité des maladies des yeux, t. III, p. 499.

(2) Galezowski, Gaz. des hâpit., 1864, n° 35.

(3) Mohammed Off, thèse de Paris, 1870.

GALEZOWSKI. 36

NEUF OPTIQUE

vaquer à ses occupations, il est bien portant, et il n’y a que le sens de la visio qui lui fait défaut.

Quelquefois, on observe chez les alcooliques une forme toute particulière de dyschromatopsie caractérisée par la persistance trop prolongée de chaque impression colorée sur la rétine ; il en résulte une confusion des couleurs qui varie constamment. Bien souvent ils aperçoivent des éclairs devant leurs yeux, mais le symptôme le plus fréquent, c’est l’hallucination de la vue, et c’est un signe caractéristique de l’amblyopie alcoolique. Tantôt ils voient des insectes dans l’air ; tantôt ce sont des souris, des rats, des serpents qui se promènent sur le lit; souvent les objets qu’ils fixent leur paraissent défigurés, grossis ou rapetissés. Ces malades ne peuvent pas souvent reconnaître la monnaie d’or et d’argent, et c’est le plus souvent ce phénomène morbide qui les pousse à aller consulter.

A ces symptômes de l’amblyopie alcoolique, dont l’existence a été signalée par Desmarres père, Ogston et Mackenzie, et dont nous avons donné le premier la description détaillée ,' il faut ajouter ceux que le docteur Daguenet a décrits (1),

Certains malades, dit-il, en fixant un objet d’une certaine dimension, le voient changer de forme, devenir plus gros ou plus petit, paraître s’approcher ou s’éloigner; souvent il y a diplopie ou polyopie.

D. Amblyopie ou amaurose hystérique. — Les troubles des sens s’observent plus particulièrement dans l’hémiplégie hystérique. Dans la statistique de Briquet (2), la plus complète que nous possédions sur ce sujet, sur 93 hémiplégiques, 87 fois l’œil, soit du côté correspondant, soit du côté opposé, fut affecté.

Mes propres recherches me permettent de conclure que les troubles visuels hystériques peuvent se présenter sous deux formes : amaurose complète ou amblyopie plus ou moins prononcée.

Symptomatologie. — 1° Cécité complète des deux yeux. — Elle s’observe, soit à la suite de frayeur ou d’impression morale vive, soit après la suppression des règles. Ello (de Marseille), Nélaton et moi, nous avons observé des faits de ce genre.

Un fait intéressant se présenta à notre observation sur une malade de l’Hôtel- Dieu, entrée dans la salle Saint-Bernard en 1866, pendant que le docteur Maurice Raynaud dirigeait provisoirement le service. C’était une jeune femme de vingt -cinq ans environ, qui, effrayée par la vue de sa sœur atteinte d’attaque de choléra, tomba évanouie. Revenue à elle, elle ne pouvait plus marcher, et était aveugle. La cécité complète a pu être constatée en effet par le docteur Raynaud dès qu’elle fut apportée à l’hôpital. L’examen ophthalmoscopique, fait en sa présence, nous démontra l’intégrité parfaite de la papille.

Au bout de quelques jours, la vue commença à revenir, mais d’une moitié du champ visuel dans les deux yeux; c’était une hémiopie latérale homonyme droite. Mais le champ visuel s’éclaircissait de jour en jour, jusqu’à ce qu’enfin il fût complètement dissipé, et la malade recouvra la vue.

T Amblyopie monoculaire. — Ces faits sont plus communs, et c’est l’œil gauche qui est pris de préférence. Tantôt les malades sont pris d’hémiplégie hystérique gauche, comme l’avait observé le docteur Hélot (3); tantôt il n’y a

(1) Daguenet, Annales d’oculist. , septembre 1869.

(2) Briquet, Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie. Paris, 1859.

(3) Hélot, Étude sur quelques cas dfhéniiplégie hystéi'ique. Paris, 1870.

Page 1