‹ Traité des maladies des yeux (volume 3)Chapitre 192 sur 245 · ACCOMMODATION DE L’OEIL · texte numérisé non relu

ACCOMMODATION DE L’OEIL

Historique. — Il y a peu de points d’optique physiologique qui aient soulevé plus de contestations et d’opinions contradictoires que l’accommodation de l’œil.

L’opinion qui a prévalu le plus longtemps était basée sur le changement de la courbure de la cornée, et l’allongement du diamètre antéro-postérieur de l’œil se faisant au moyen des contractions des muscles externes. Home et Pappenheim avaient inventé cette théorie ; plusieurs auteurs modernes, et Arlt entre autres, l’avaient soutenue pendant longtemps.

réfraction et accommodation.

Mais la théorie réelle et exacte de l'accommodation est celle qui consiste en un changement de la courbure du cristallin; elle a été découverte tout entière par le génie de Descartes, qui, en 1664, a décrit le mécanisme tout entier d’adaptation de l’œil aux différentes distances, avec une admirable précision et une justesse d’appréciation tellement grande, que tout ce que nous savons aujourd’hui n’est qu’une paraphrase de ce que Descartes avait annoncé il y a deux cents ans. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire textuellement un extrait de son travail, en supprimant, bien entendu, les figures qui sont ajoutées au texte.

Après avoir décrit la structure du globe de l’œil et la position de V humeur crystalline représentée sur la figure par L, il ajoute (t) « que E, N (sorte de liga- » ment se prolongeant de la choroïde au grand cercle du cristallin) sont de petits » filets noirs qui viennent du dedans de la peau D, E, F (ces lettres représentent,

» sur la figure, la choroïde et l’iris), qui embrassent tout autour cette humeur » crystalline, qui sont comme autant de petits tendons, par le moyen desquels sa » figure se peut changer et se rendre un peu plus plate ou plus voûtée, selon » qu’il est de besoin. »

Et plus loin (2), il dit : « Le changement de figure qui se fait en l’humeur crvs- » talline sert à ce que les objets qui sont à diverses distances puissent peindre d distinctement leurs images au fond de l’œil. Si, par exemple, rhumeur LN « (cristallin) est de telle figure qu’elle fasse que tous les rayons qui partent du « point R (distance moyenne analogue au point b de notre figure 334) aillent » justement toucher le nerf au point S (macula sur la figure), la mesme humeur, sans » estre changée, ne pourra faire que ceux du point T qui est plus proche (ce point,

» dans Descartes, est analogue à c de notre figure 334), ou du point X qui est plus ,> éloigné, y aillent aussi; si bien que, pour représenter distinctement le point X,

» il est besoin que toute la figure de cette humeur NL (cristallin) se changé, et « qu’elle devienne un peu plus plate, comme celle qui est marquée I. (autre figure » du cristallin aplati); et pour représenter le point T, il est besoin qu’elle de- » vienne un peu plus voûtée, comme celle qui est marquée F (figure du cristallin « plus bombé). » .

On voit que dans la théorie de Descartes il n’y a rien à changer, et que, sans ■connaître l’existence du muscle ciliaire, il plaçait la force contractile dans les petits filets noirs provenant de la choroïde et de l’iris, qui ne sont autres, comme nous le savons aujourd’hui, que les fibres du muscle accommodateur.

Cette même théorie a été plus tard soutenue par Th. Young (3) ; mais ce n’est qu’en 1853 que Cramer (4) vint démontrer l’exactitude de cette théorie par ses expériences, et que de son côté Helmholtz (5) confirma par de nouvelles observa- J tions. Ces expériences ont été faites au moyen des images réfléchies de deux surfaces du cristallin que Purkinje avait découvertes en 1823, et dont Sanson s’était servi en 1837 pour le diagnostic des cataractes.

Mécanisme d’accommodation. — La faculté d’accommodation réside dans

(1) Descartes, L’homme de René Descartes. Paris, 1664, p. 39 et 43.

(2) Descartes, idem,, p. 43.

(3) Th. Young, Philosophical Transactions , 1801, vol. XCII, p. 53.

(4) Cramer, Het Accommodatie-vermogen d. Oogen physiologsch Taegelicht. Haarlem,

(5) Helmholtz, Monastberichte d. Akad. zu Berlin, 1853, p. 137.

ACCOMMODATION DE I/OELL.

le cristallin, et elle est démontrée par l’expérience suivante : Lorsqu’on place une bougie allumée auprès d’un œil qui regarde au loin, on distingue dans la pupille trois images de la flamme : une image droite (a) (fig. 335), qui est plus grande et plus nette que les autres, c’est celle de ta cornée; une deuxième (6). aussi droite, mais à contours moins nets, qui est celle de la surface antérieure du cristallin ; et enfin la troisième (c) est plus profonde et plus petite que les deux précédentes, et elle est en outre renversée; elle se rapporte à la surface postérieure du cristallin. Or, il résulte d’observations faites avec des appareils spéciaux de Cramer et de Helmholtz, que pendant l’accommoda lion pour une petite distance, l’image moyenne se rétrécit légèrement, devient plus nette et se rapproche do l’image cornéenue, tandis que les deux autres ne bougent point.

Ce changement de position de la deuxième image nous démontre que la surface antérieure du cristallin devient plus convexe et se rapproche de la cornée, pendant

que la surface postérieure du cristallin et la cornée restent sans aucune modification. La figure schématique (ûg. 336) montre la disposition de la surface antérieure du cristallin avant et après l’accommodation.

(*) «, image droite réfléchie sur la cornée ; h, image droite réfléchie sur la face antérieure dn cristallin ; c, image renversée produite sur la face postérieure du cristallin.

(**) A, œil aeeommodé pour la vision des objets rapprochés. — B, œil regardant des objets éloignés. — I, substance propre de la cornée ; 2, épithélium antérieur de la cornée ; 3, lame élastique antérieure ; 4, membrane de Demours ; 5, ligament peetiné ; 6, canal de Fontana; 7, sclérotique ; 8, choroïde; 9, rétine ; 10, procès ciliaire; 11, muscle ciliaire; 12, fibres auriculaires; 13, iris; 14, urée; 15, ora serrata; 16, partie antérieure de la rétine se prolongeant sur les procès ciliaires; 17, byalolde ; 18, division de l’hyalolde en deux feuillets;

feuillet antérieur de l’hyaloïde ou zone de Zinn, dans sa partie soudée aux procès ciliaires; 20, le même’ dans sa partie libre; 21, -feuillet postérieur, de l’hyaloîde; 22, canal de Petit; 23, cristallin pendant l’aceommodati°n. (Beatmis et Bouchard.)

GALEZOVSKI.

Fjtj. 335. — Images catoptriques de la cornée et du cristallin, dites images de Purkinje-Sanson (*).

722 réfraction et accommodation.

a ces modifications il faut encore ajouter celles de la pupille, qui se resserre pendant la fixation des objets rapprochés, et se dilate pour la vision éloignée; en même temps le bord pupillaire de l’iris et le milieu de la surface antérieure du cristallin se déplacent en avant.

Le cristallin peut changer facilement de forme et devenir plus ou moins épais, grâce à une très-grande élasticité dont il jouit. Ce changement de forme ne peut évidemment s’accomplir que par l’intermédiaire d’une force musculaire.

Les muscles droits externes de l’œil n’ont ici aucune influence, on les voit trèssouvent paralysés sans que l’accommodation en souffre. C’est dans le globe de l’œil lui-même qu’on trouve un muscle spécialement chargé de cette fonction; il porte le nom de muscle ciliaire ou rnusft* de Rouget , de Bruche ou de Bowmàn.

Muscle ciliaire (fig. 337). — Il est situé au voisinage de la grande circonfé¬

rence de l’iris, et se compose de deux parties, l’une radiée, qui a été découverte à peu près en même temps par Brücke et Bowman, et l’autre annulaire, décrite par H. Muller et Rouget. Il est constitué par des fibres musculaires lisses. Les fibres longitudinales x s’étendent en rayonnant d’avant. jen arrière; en avant, elles s’insèrent sur la paroi interne du canal de Schlemfa, entre la substance propre de la cornée k et la membrane de Descemetz; elles se portent ensuite en arrière et s’insèrent en partie à la surface externe des procès ciliaires, en partie se prolongent et se confondent avec la choroïde.

Selon toute probabilité, les fibres longitudinales du muscle accommodateur ne s’arrêtent pas dans la région ciliaire, mais elles s’engagent au contraire dans l’épaisseur de la choroïde*, la traversent dans toute son étendue d’avant en arrière, et communiquent avec celles du côté opposé. Si celte disposition est réellement telle que nous la supposons, et les recherches microscopiques de H. Müller et Schweigger semblent le confirmer, nous aurions alors une membrane musculaire dans toute l’étendue de la choroïde, une sorte de vessie dont la partie ouverte serait fixée au bord de la cornée. En se contractant, ces. fibres embrassent le corps vitré dans tous les sens, et les condensent en rendant de cette façon le recul du cristallin en arribe impossible. La seconde portion du muscle ciliaire est composée des

f) t. Stras longitudinales duinusele ciliaire ; 0,14,5, übres circulaires du même ,, . t, »

»e ; e, ligne d’union de la sclérotique à la cornée; f, canal veineux d’HovSs légère l’ ’ ? 5 1 ’ m’us

liaîre; y, couche d épithélium ; s, membrane de Demeura ou de Descemet sWm e 'kî ' ° lnseretle

chambre antérieure ; f, espace situé entre l’iris, S pourtour extérieur

üd; nï, canal de Petit. antérieure du cristallin et les pro

ACCOMMODATION DE L’OËIl.

fibres circulaires o,n,g, formant un anneau parallèle à la grande circonférence du cristallin. Ces fibres sont enchevêtrées avec des fibres longitudinales, se courbent dans plusieurs endroits en forme d’anses et deviennent longitudinales.

Le muscle ciliaire reçoit les nerfs du ganglion ophthalmique. Dix à quinze de ses filets traversent la sclérotique au pourtour du nerf optique, cheminent entre la sclérotique et la choroïde; et se distribuent dans le muscle ciliaire, l’iris et la cornée. Dans le muscle ciliaire, ils forment un riche plexus, qui lui donne son innervation. Les contractions de la pupille de même que les contractions du muscle accommodateur dépendent des fibres de la troisième paire, tandis que la dilatation delà pupille et le relâchement du muscle accommodateur sé font à l’aide des filets nerveux du grand sympathique.

Le mécanisme de ce muscle n’est pas encore bien démontré, et l’explication de Helmholtz ne nous paraît pas être satisfaisante. Voici cette opinion (1). « Le cristallin dans l’état de repos est tendu par la zonule qui s’insère à son bord. Lorsque le muscle ciliaire se contracte, il peut, en faisant avancer l’extrémité postérieure de la zonule, la rapprocher du cristallin et en diminuer la tension. La tension de la zonule doit avoir pour effet d’augmenter le diamètre du cristallin, d’en diminuer son épaisseur ainsi que la courbure de ses deux faces. Faisons intervenir, de plus, la pression de l’iris, et le milieu du plan qui passe par l’équateur du cristallin se portera en avant; par suite, la courbure de la face antérieure augmentera, et celle de la face postérieure diminuera, de manière à pouvoir redevenir à peu près ce qu’elle était dans le cristallin disposé pour là vision à distance. »

Selon nous, les deux portions de muscle accommodateur ont une action distincte. Les fibres circulaires, en se contractant, pressent par l’intermédiaire du cercle ciliaire et du canal de Petit sur la grande circonférence du cristallin, ce qui nécessairement rend son diamètre antéro-postérieur plus long. Pendant ce temps les fibres longitudinales qui emboîtent le corps vitré tout entier, en se contractant, condensent cette humeur et empêchent par cela même que le cristallin, qui augmente d’épaisseur, se porte en arrière. Par l’effet de cette dernière action, la surface postérieure du cristallin reste sur place, et il n’y a que sa face antérieure qui se porte en avant. Ce résultat était indispensable pour l’accommodation ; il faut en effet que la distance entre la rétine et le cristallin reste invariable, si l’on veut que le foyer puisse être ramené pendant l’accommodation sur la rétine.

Amplitude d'accommodation. — D’après ce que nous avons vu plus haut, un œil emmétrope par sa conformation optique peut voir les objets placés à de trèsgrandes distances sans aucun effet d’accommodation. Les objets rapprochés ne peuvent plus être vus qu’à l’aide de la fonction accommodatrice, et plus l’objet est rapproché, plus il y aura nécessité d’user de ce pouvoir. Mais arrivés à une certaine distance très-rapprochée de l’œil, l’accommodation est incapable d’augmenter davantage la courbure du cristallin, et l’objet ne pourra être vu que d’une manière confuse. Cette distance ne dépasse pas trois et demi ou quatre pouces* et c’est à cette distance justement que se trouve le point le plus rapproché de la vision distincte. On l’appelle punctum proximum, en.le désignant par la lettre^. Le point le plus éloigné de la vision distincte est désigné par la lettre r, punctum remotum

(1) Helmholtz, Optique physiol., p. 151.

RÉFRACTION ET ACCOMMODATION

ou remotissimum. La distance entre la limite extrême éloignée r et le point le plus rapproché constitue Yamplitude d'accommodation.

On désigne généralement par ~ l’amplitude d’accommodation. Elle peut être définie en chiffres, d’après la formule que nous avons développée plus haut et qui est celle-ci : - -1. Ici A est la distance focale, d’une lentille auxiliaire dont

se servirait l’œil s’il voulait remplacer par celle-ci sa force d’accommodation. Si le punctum proximum p est égal à trois pouces, et le punctum remotum est de douze pouces, nous obtiendrons par cette formule l’amplitude d’accommodation : A ==i — A = 1 = *, c’est-à-dire que la force d’accommodation est représentée par une lentille de quatre pouces.

Si le punctum remotum est à l’infini, r=o o et le punctum proximum à 6 pouces, on obtiendra pour l’amplitude d’accommodation j = g- — 4 — &- •; ce qui signifie qu’avec une lentille de six pouces on remplace toute la force d’accommodation.

Pour mesurer exactement la distance du point le plus éloigné et le plus rapproché de la vision distincte, on se sert habituellement des échelles typographiques de Giraud-Teulon ou de Snellen, qui sont composées de telle sorte que le caractère n° XX doit être vu par un œil normal à vingt pieds, celui de X à dix pieds, ainsi de suite. Pour le point le plus rapproché, les caractères fins des mêmes échelles peuvent être utilement employés, ou bien les optomètres de Scheiner ou de Graefe, qui contiennent des fils de fer tendus dans un cadre à des distances égales. En rapprochant un de ces optomètres de l’œil jusqu’à ce que les caractères se confondent ou que les fils disparaissent, on a la distance du point le plus rapproché.

Accommodation binoculaire. — Un objet placé à une grande distance peut être vu de la même façon et avec la même puissance d'accommodation avec un ou les deux yeux. Mais il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit de voir un objet rapproché; un œil seul pourra voir beaucoup plus près que les deux yeux à la fois. Cela s’explique par la limite de la convergence des deux yeux, et pendant qu’un œil seul peut user de son accommodation d’une manière complète dans la vision monoculaire, cette fonction sera forcément limitée par la convergence de deux yeux.

Il y a donc un certain rapport entre la force d’accommodation et le degré de convergence de deux yeux, que Donders a démontré d’une manière saisissante par des tableaux schématiques.

On distingue encore l’accommodation positive et négative. Lorsqu’on place des caractères ordinaires à une très-petite distance de l’œil, on ne pourra les lire que pendant quelques instauts, après quoi l’œil se fatigue. Mais si l’on éloigne un peu ces caractères de l’œil, on les lira plus longtemps et sans fatigue. Dans le premier cas, l’œil aura usé tout son pouvoir d’accommodation, et il n’y aura qu’une accommodation négative; tandis que dans le second, il ne se sera servi que d’jÉne portion relativement faible de cette force, et l’on aura ainsi l’accommodathai positive, qui est encore disponible. £

L’œil évite ordinairement la fatigue et cherche à se placer dans, de -telles conditions, qu’il n’use qu’une partie de sa force d'accommodation/ Â cet, effet, on a l’habitude de tenir les caractères qu’on veut voir distinctement, non pas au point

le plus rapproché, mais à une certaine distance qui n’est ni trop éloignée ni trop

rapprochée. C’est la distance moyenne de la vision distincte , qui est en général, pour l’œil emmétrope, de 25 centimètres.

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