AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR. XI
(oiYent pas de leur origine le caractère que le praticien seul peut leur donner. Sans une longue expérience, on peut écrire un livre de science excellent, mais on n'écrira jamais un bon livre de pathologie.
Ces considérations peuvent s'appliquer, dans une certaine mesure, à la plupart des traités de no3ologie cardiaque, publiés de nos jours. Il a certainement paru, depuis le commencement de ce siècle, des travaux excellents sur les maladies du cœur, en Allemagne, en France, en Angleterre ; on a approfondi une foule de questions qui se rattachent à la physiologie de Torgane, à la sémeiologie de ses affections, à son anatomic normale et pathologique, etc., etc.; et cependant, il est permis d'affirmer que la pathologie du cœur n'a pas fait des progrès en rapport avec les progrès de la science moderne. Nous ne dirons pas que l'une et l'autre pouvaient marcher d'un pas égal, mais certainement bien des diflicultés eussent été aplanies, si les hommes éminenis qui ont écrit sur la matière se fussent maintenus moins exclusivement sur le terrain de la théorie.
Le Traité des maladies du cœur et de V aorte diffère de la plupart des livres contemporains publiés sur le même sujet. Stokes nous le dit lui-même; il s'est attaché u donner à son travail un caractère essentiellement pratique, en y résumant les résultats de l'expérience acquise par lui au lit des malades, pendant plus de vingt-cinq années d'exercice. Ce programme scrupuleusement accompli, est un sûr garant de l'utilité de l'œuvre. L'auteur a-t-il réussi, comme il se le proposait, à nous donner un ouvrage pouvant aider à résoudre les difficultés qui se multiplient, à chaque pas, dans la curalion des maladies cardiaques? En d'autres termes, son ouvrage est-il réellement, un traité pratique des affections du cœur?
Avant de songer & le traduire, nous l'avions étudié sur la foi de la haute réputation dont il jouit dans le monde médical; après l'avoir étudié, nous n'avons pas hésité à le traduire ; c'est dire que nous croyons qu'il a atteint le but qu'il se proposait !
En prenant, pour base de son travail, les résultats que lui a fournis sa longue pratique, Stokes se place, de prime abord, sur un terrain singulièrement favorable au développement de renseignement clinique. D'avance, il imprime à son œuvre un
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cachet qui suffit pour en assurer le succès : les travaux originaux sont rares, et forment un heureux contraste avec ces compilations plus ou moins déguisées, que chaque jour multiplie. C'est donc une chose assez peu commune pour être remarquée, qu'un livre qui n'est point fait avec les livres des autres. Et ici le lecteur ne peut s'y tromper. L'auteur nous fait suivre, pas à pas, le travail intellectuel qui a formé et développé ses convictions. H nous met en face des obstacles contre lesquels il a eu à lutter : obstacles contre lesquels nous nous heurtons tous les jours, et il nous indique les moyens qu'il a employés pour les vaincre. S'il conserve des doutes, il les expose avec une rare franchise. Observateur consciencieux, il cherche la vérité avec d'autant plus de chances de la trouver, qu'il ne croit pas à son infaillibilité, s'appliquant à lui-même cette maxime, qu'en médecine surtout, douter c'est apprendre.
Aussi, avec quel soin s'altache-t-il à se défendre de l'in* fluence des idées préconçues qu'on rapporte trop souvent des bancs des écoles, et dont bien des années d'expérience, sinon de mécomptes et de déceptions, ne suffisent pas toujours pour effacer les illusions. Mettez-vous en garde, dit-il à ses élèves, contre les entraînements vers telle ou telle doctrine ; il n'est qu'un maître qui ne trompe jamais : l'observation intelligente de la nature. C'est là, en effet, le guide qu'il prend pour luimême, dans tout le cours de son ouvrage ; et telle est sa foi dans l'infaillibilité de ce guide, qu'en dehors de ses indications, il se défend de chercher un secours dans les déductions de la théorie. Il montre d'ailleurs les faits tels qu'ils sont, avec leurs lacunes, leurs incohérences apparentes et leurs complications, et non pas tels que les suppose l'enseignement dogmatique, c'est-à-dire tels qu'ils devraient être, au point de vue spécial où se place cet enseignement.
Mais qu'on ne s'y trompe pas ! Un ouvrage ainsi conçu est * d'une exécution difficile. Il exige de la part de son auteur une qualité essentielle, un sens spécial plus rare qu'on ne pense, que la science ne donne pas toujours, que bien des individus n'acquièrent jamais, et qui fait le médecin. Il exige, en outre, une érudition profonde et variée. Pour observer avec fruit, il faut pouvoir comparer les faits qui se produisent, non-seule-
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ment avec les données de sa propre expérience, mais avec les résultats de l'expérience des autres, constatés par les travaux andens et modernes. Que serait, en effet, le présent, s*il ne se complétait par l'acquit du passé ; que serait Texpérience d'un seul, si Texpérience de tous ne lui venait en aide?
L'auteur du Traité des maladies du cœur et de l'aorte pos« sède incontestablement le sens médical et l'érudition que comportait un tel ouvrage ; et telle est, en lui, l'admirable alliance de cette double faculté, que jamais le savant ne l'emporte sur le médecin. Pour lui la science est le moyen, jamais le but : accord trop rare dans les travaux sur la matière, et qui devrait être la condition et la base fondamentale de tout ouvrage de médecine pratique.
On ne peut se dissimuler, cependant, que la méthode adoptée par Stokes ne présente quelques inconvénients, et l'auteur ne les a pas, à notre avis, complètement évités. Un premier écueil est l'impossibilité presque absolue de disposer dans un ordre rigoureusement méthodique les matières traitées. Sans doute, les classifications, les divisions du sujet, quelque logiques, quelque utiles qu'elles puissent être, ne sont en définitive, que des moyens artificiels pour faciliter l'étude ; la nature ne procède pas ainsi, et ne reconnaît pas ces distinctions toujours plus ou moins arbitraires. On est donc plus près de la réalité, en suivant les voies de l'observation clinique, qui montre les maladies sous leurs formes multiples, avec leurs complications sans cesse variables, qu'en admettant les types morbides simples, créés pour le besoin des descriptions dogmatiques. Néanmoins, la méthode est un moyen trop puissant pour n'avoir pas d'incontestables droits, et, peut-être, l'auteur n'eji a-t-il pas suffisamment tenu compte, si toutefois nous-mêmes nous n*attachons pas, en France, une importance exagérée à l'ordre didactique et à cette précision de la forme à laquelle notre langue scientifique est si bien adaptée.
11 est un autre écueil que pouvait présenter le plan suivi par l'auteur, et résultant de l'obligation qu'il s'impose de ne traiter que les points acquis à son sujet par l'observation personnelle. Sans doute, l'étendue de ses connaissances élargit le champ de ses recherches, et l'élévation de son caractère lui permet de
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résister aux tendances spécialisatrices propres à l'esprit humain, mais le domaine de la science est infinii comme la nature sur laquelle elle opère, et ce qu'elle laisse en dehors sera toujours, quoi qu'elle fasse, plus grand que ce qu'elle embrasse. Un livre reposant exclusivement sur les faits acquis à la pratique, ne saurait donc être un traité complet de la matière, mais cet inconvénient inhérent à la matière elle-même, disparait devant cette considération, que la reconnaissance publique inscrira toujours parmi les bienfaiteurs de l'humanité les hommes de science consciencieuse, dont les travaux, comme ceux de Slokes, tendent à ajouter, et ajoutent réellement, quelque chose au faisceau des connaissances acquises dans Tart de guérir.
En résumé, le Traité des maladies du cœur et de V aorte est un travail original. C'est l'œuvre d'un homme d'une probité scientifique incontestable et incontestée et d'une modestie égale à sa profonde érudition ; c'est l'œuvre d'un des praticiens les plus éminents de ce siècle. Voilà les motifs qui nous ont déterminé, avec sa bienveillante autorisation, à faire connaître plus complètement en France un ouvrage dont les citations se retrouvent dans les livres des maîtres de la science, mais qui est digne à tous égards d'une étude spéciale et approfondie. En dévouant beaucoup de temps à cette traduction, nous avons voulu surtout rendre hommage au praticien illustre dont les travaux ont fourni, plus d'une fois, à la pratique de notre art xl'inapprèciables enseignements.
D' SÉIfAC.