‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 137 sur 175 · HISTORIQUE ET GÉOGRAPHIE ACTUELLE DU TYPHUS · texte numérisé non relu

HISTORIQUE ET GÉOGRAPHIE ACTUELLE DU TYPHUS

L'histoire scientifique du typlius exanthématique s'ouvre avec le xvf siècle; elle date des précieuses observations faites par Fracastor, de Vérone, pendant les deux épidémies qui ravagèrent l'Italie de 1508 à 1508 et de '1524 à 1530. Mais son histoire réelle remonte vraisemblablement plus haut. Funeste produit des calamités sociales de toutes sortes, il a dû faire partie des maladies pestilentielles du moyen âge ; et il parait en effet certain, d'après Haeser (1), que bien avant le xvi« siècle, l'instinct populaire distinguait de la peste proprement dite d'autres formes de fièvre qui se séparaient de cette dernière par une malignité moindre, par la rareté desbubons et des charbons, et surtout par l'apparition fréquente d'un exanthème, auquel on donnait en Italie le nom de pétéchie (de pesticulœ ou de pestichiœ, diminutif de peste).

Du reste, ni Fracastor ni ses contemporains ne nous présentent le typhus comme une maladie inconnue jusqu'alors. Us le font en effet provenir de l'île de Chypre, « sa patrie », et l'épidémie qui désola l'Espagne dans les dernières années duxv° siècle y fut importée, selon Villalba, par des soldats revenant de cette île où ils venaient de faire la guerre contre les Turcs dans les rangs des Vénitiens (2).

Si le typhus ne fut pas une maladie nouvelle au xxf siècle, il passe du moins pour avoir pris son essor épidémiqueà partir de cette époque. Toutefois, ce changement d'allures n'est peut-être pas plus réel que celui que l'on attribua à la fièvre typhoïde il y a soixante ans. Les relations d'épidémies de typhus, provoquées par le célèbre écrit de Fracastor, ont pu donner le change et faire croire à l'extension excessive de cette affection, comme les innombrables publications sur la dothiénentérie, qui ont suivi la découverte de Louis, ont accrédité l'opinion que celle-ci venait seulement de prendre rang parmi les maladies populaires.

Quoi qu'il en soit, depuis le commencement du xvi"^ siècle jusque vers le milieu de celui-ci, le typhus a régné sans discontinuer sur toute la surface

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lie 1' Europe. Sou histoire est iutimement mêlée à celle des guerres, des famiues, des graudes misères qui ont affligé les peuples durant cette période si proïoudémeut troublée.

A peine la grande épidémie d'Italie eut-elle pris fin, que le iléau s'étend aux autres pays de l'Europe. Dans la deuxième moitié du xvi" siècle, la France, l'Espagne, la Hongrie, l'Autriche, la Bohême^ l'AUemague, la Suède furent successivement ravagées. Dans les dernières années de ce siècle, ritaliesubit une nouvelleatteinteaussi générale que Iapremière(io00-io9^),

De vastes et cruelles épidémies remplirent ensuite tout le xvu'- siècle, suscitées par les luttes sanglantes qui déchirèrent alors l'Europe d'un bout à l'autre, et par les famiues qui en furent la conséquence. Elles n'épargnèrent aucun pays de notre continent, et occasionnèrent d'épouvantables ravages dans quelques-uns d'entre eux. Parmi ces fléaux, où figurent la dysenterie, le scorbut, les fièvres putrides, le typhus fut le plus grave et lie plus répandu. Ces épidémies ne s'éteignirent point durant la guerre de ■trente ans, ni pendant les guerres de Louis XIV.

Au xvm"^ siècle, le typhus était endémique dans toutes les contrées de l'Europe, et il ne se passait guère d'années où des épidémies locales ne fussent signalées sur divers points, provoquées d'ordinaire par la disette •ou par une aggravation momentanée de la misère.

Ce siècle pourtant compte encore quatre pandémies, eu rapport avec les quatre grandes guerres qui l'ensanglantèrent. La dernière de ces luttes, allumée par la Révolution française et prolongée pendant les quinze premières années de ce siècle jusqu'à la chute de l'Empire, marque une des •dates les plus funestes de l'histoire du typhus. Presque aucun pays de l'Europe n'en est préservé. Fomenté par les grandes agglomérations d'hommes, il s'attache aux pas du vainqueur comme à ceux du vaincu. Triomphantes ou eu fuite, les armées le portent avec elles et le sèment au milieu des populations fixées sur leur parcours. Mais les relations médicales de cette époque portent que le typhus frappait aussi les rares régions épargnées par la guerre et préservées du contact des troupes. C'est qu'il ne se développait pas seulement par la contagion; l'épouvantable misère créée par les maux de la guerre suffisait à le faire naître sur place, ou favorisait son extension par les relations purement pacifiques des localités entre elles.

Depuis 1815, le typhus a cessé d'occuper dans l'histoire des maladies populaires la place qu'il y avait prise au commencement du xvf siècle et conservée à partir de cette époque. Après avoir tant de fois couvert l'Europe de ses pandémies, il s'est confiné, après la chute du premier Empire, dans quelques contrées malheureuses, où la misère permanente l'entretieut à l'état endémique, et lui donne parfois encore l'essor épidémique, lors-

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qu'elle vieut à être aggravée par l'insulTisance de la récolte ou toute autre calamité de même ordre. Nous ne saurions nous dispenser de mentionner ces divers foyers d'eudémicité ; leur énumératiou résume l'iiistoire du typhus dansées quatre-vingts dernières années, et cette histoire elle-même est précieuse pour nous, car elle comprend les documents les plus précis qui aient été apportés à la connaissance de cette alïection.

L'Irlande passe pour être le pays de l'Europe où le typhus est le plus profondément enraciné. Il ne s'éteint jamais dans aucun de ses grands centres, et à plusieurs reprises, depuis 1815, il y a promené ses ravages sur le pays presque tout entier, notamment dans les années 1821-1822, 1826-28, 1836-37, 1846-47, et enfin 1862-64. L'épidémie de 1847 fut la plus générale et la plus grave que l'Irlande eût subie depuis le commencement du siècle; celle de 1862, la dernière en date, contraste avec les précédentes par son peu d'expansion et sa bénignité.

Sans en avoir été aussi éprouvées que l'île sœur, l'Ecosse et l'Angleterre ant cependant payé un lourd tribut au typhus depuis 1820, Le comptentelles parmi leurs maladies endémiques ou le reçoivent-elles toujours des immigrants irlandais ? L'importation est généralement admise, parce que les épidémies de la Grande-Bretagne coïncident d'ordinaire avec celles de l'Irlande et débutent généralement après elles, et parce que les foyers de prédilection du typhus en Ecosse et en Angleterre sont précisément les grands centres industriels qui attirent l'émigration irlandaise.

Endémique dans plusieurs contrées de la Russie, notamment en Pologne et dans les provinces de la Baltique, le typhus s'y est déployé à plusieurs reprises dans ces soixante-dix dernières années en épidémies régionales, dont celles qui ravagèrent le gouvernement de Nowgorod en 1821 et 1822, la Pologne et la Courlande en 1831 et 1846, la Crimée et le sud de la Russie en 18o4-56, les provinces de la Baltique et du Nord en 1868 et 1876, ont laissé les plus cruels souvenirs. La dernière grande épidémie fut suscitée par la guerre turco-russe de 1877; elle exerça surtout ses ravages dans l'armée du Caucase.

Après sa grande expansion de 1814, le typhus disparut de l'Allemagne, à l'exception de quelques districts de la haute Silésie et de la Prusse occidentale, où le retour incessant de petites épidémies révélait l'existence de foyers d'eudémicité qui devaient s'imposer de plus en plus à l'attention dans l'avenir. Mais, au bout d'une trentaine d'années, le vieux fléau reprend l'offensive. Marchant sur les pas de la famine suscitée par de mauvaises récoltes, il ravage par deux fois la Silésie, en 1847-48 et en 1855-56, ainsi que le Palatinat rhénal de 1853 à 1856. Puis, s'assoupissant encore pendant une dizaine d'années, il se réveille de nouveau en 1867 et se déploie en deux épidémies sévères.

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La première éclate dans la Prusse orientale en proie à la famine ; elle sévit au milieu d'ouvriers de la ligne du chemin de fer, réduits à' une effroyable misère, et ue s'éteint qu'en 18(59. Des colporteurs qui avaient été en contact avec ces derniers la répandent au loin, notamment dans une grande partie de l'Allemagne du centre et de l'Ouest. Hirscu estime qu'il convient d'y rattacher le typhus qui ravagea Breslau en 1868-1809, ainsi que celui qui s'introduisit à cette époque à Berlin. Il règne en permanence depuis dans cette dernière ville, ayant ses foyers générateurs dans les auberges de bas étage où«e réfugient les vagabonds et les ouvriers nomades sans travail. Ceux-ci d'ailleurs furent seuls éprouvés dans les petites épidémies qui éclatèrent à diverses reprises dans la capitale de la Prusse, depuis vingt ans, notamment en 1873 et eu 1878-79.

La deuxième s'abattit encore sur la haute Silésie. Après avoir fixé l'attention des médecins par le chiffre insolite des cas sporadiques relevés dans de nombreuses localités pendant les années 1874 et 187o, le typhus prend franchement le caractère épidémique dans l'été de 1876, décrit lentement les diverses phases de son cycle et ne s'éteint qu'à la fin de l'année 1877. Il éprouve surtout les districts de Benthen, de Pless, de Kattowitz, et épargne complètement la Silésie inférieure.

La littérature médicale de l'Autriche est pauvre en documents sur le typhus de ces soixante-dix dernières années. Nous ne sommes pas sans savoir cependant que les années 1846-48 ont été marquées dans ce pays, comme en Allemagne, par des épidémies qui ont sévi presque toutes dans la Galicie, la Silésie autrichienne et plusieurs districts de la Bohême. La basse Autriche d'ailleurs n'a pas été épargnée ; Vienne elle-même a été sévèrement éprouvée, notamment dans les années 18o2-53, 18o5-o6, 18o8-o9, 18G-2-G3, 1870-71 et 187S.

L'Italie, de 1816 à 1850, a subi 45 épidémies locales ou régionales, et elle compte actuellement encore de nombreux foyers endémiques.

Les pays Scandinaves paraissent avoir moins souffert du typhus que l'Allemagne. Il est vrai que les renseignements qui s'y rapportent sont incomplets, et peut-être faussés par la confusion qui y a été entretenue pendant longtemps, notamment en Suède, entre le typhus pétéchial et la fièvre typhoïde.

Après la Suisse, où le typhus est à peu près inconnu, et la Hollande où ses apparitions ont été rares, la France est le pays de l'Europe qui en a le moins souffert : elle n'en est pourtant pas exempte. Indépendamment de plusieurs explosions qui ont eu lieu à diverses époques dans les bagnes de Toulon et de Rochefort, dans les prisons de Baulieu, Reims et Strasbourg, le typhus s'est montré à plusieurs reprises dans ces vingt dernières années en Bretagne, notamment dans le Finistère et le Morbihan. De

DU TYIMllIS

décembre 18G9 à avril 1871, il ravage Riautec, située aux portes de Lorient, et formée de plusieurs centres d'agglomération qui furent successivement atteints (3). Peu de temps après, il éclate au hameau de Rouisan, de la commune de Saint-Pierre, près de Brest, et de 1872 à 187/) se propage à plusieurs localités environnantes : Saint-Pierre-Quiibignon, Guilers, Plouzanc, Recouvrance, Saint-Marc, Lambézellec, Guipavas (4). Cette épidémie était à peine éteinte, qu'une autre surgit dans l'unique village de l'île Molène (3). Puis survinrent quelques années de répit, et déjà ces différents épisodes allaient tomber dans l'oubli, quand la récente épidémie de l'île Tudy (6) vint en rappeler le souvenir, et imposer à l'hygiène publique le devoir de chercher à remédier à une situation si périlleuse. Cette préoccupation était d'autant plus légitime, que ces quatre épidémies n'étaient point des laits isolés et accidentels de l'épidémiologie de la Bretagne.

Les recherches, en effet, que M. Gestin fut amené à faire à la suite de l'épidémie de Rouisan, lui démontrèrent que le typhus contagieux était acclimaté depuis longtemps dans diverses localités du Finistère, où il se révélait périodiquement par des manifestations discrètes qui pouvaient servir de lien entre les épidémies mentionnées plus haut.

Beaucoup de faits anciens, sur lesquels se fonde cette opinion, ont été empruntés après coup à la mémoire de divers médecins du Finistère. Ils n'ont pas sans doute une valeur scientifique absolue ; mais si incomplets qu'ils fussent, ils étaient de nature à attirer l'attention, et après l'épidémie de Rouisan, ils acquéraient une importance véritable. D'ailleurs, d'autres épisodes qui suivirent immédiatement cette dernière sont venus éclaircir les côtés douteux de la question, et changer en certitude ce qui n'était jusqu'alors qu'un soupçon. M. Gesttn établit dans son mémoire que dans la période 1872, 1873, 1874, lb75, le typhus avait fait des apparitions multiples dans les cantons de Brest, Ploudalmézéan, Saint-Renan, Saint-Pol-de-Léon, Landivisiau, et frappé dans chacun d'eux un certain nombre de villages. Enfin, tout récemment, M. Le Roy de MÉaicouRï a déclaré à l'Académie, au nom de ce médecin, que depuis 1872, il ne s'est pas passé une seule année sans qu'il ne se soit manifesté des cas isolés et souvent de véritables épidémies de typhus sur divers points du Finistère. D'après M, Gestin, la maladie y régnerait sans interruption, et elle serait aussi commune dans le Morbihan que dans ce dernier département (7). Au reste, la persistance du typhus en Bretagne s'est affirmée par les faits épidémiques de l'île Molène, de Plouhiuec et de l'île Tudy.

Il résulte de ces recherches que la Bretagne est un foyer de typhus exanthématique, comme l'Irlande, à laquelle elle ressemble par la position topographique, par le peu d'aisance de ses habitants et par leur mépris

des lois de riiygiène. Depuis vingt ans du moins, cette maladie n'a cessé d'v affirmer sou existence, soit par des épidémies s'imposant à l'attenliou publique, soit par des faits isolés dénonçant un état endémique permanent dont celles-ci représentent les réveils périodiques.

Nous n'oserions affirmer qu'il n'existe point encore d'autres foyers endémiques en France. On rencontre certainement ailleurs encore que dans la Bretagne des localités arriérées, où les malades sont rarement visités par les médecins, où le typhus peut se dissimuler, comme il l'a fait si longtemps dans le Finistère, derrière les traits de la fièvre typhoïde et dérouter d'autant plus facilement l'observation, que grâce au répit qii'il nous laisse depuis 1815, les générations médicales de ces quatre-vingts dernières années sont peu familiarisées avec sa physionomie clinique. Peut-être les petites épidémies observées dans ces derniers temps dans plusieurs villes, Paris, Lille, Beauvais, Amiens, Pontoise, Abbeville, Etrepagny, etc., se rattachent-elles à l'existence de pareils foyers. Cette hypothèse n'est pas invraisemblable : elle peut s'autoriser des révélations faites à l'Académie, à l'occasion de ces manifestations, par MM. Bucoloy et ÛAREMBERG, dont le premier a vu le typhus à Amiens en 1848, et le second à Beauvais en 1881. Il est à noter que ce sont précisément ces deux villes qui ont été particulièrement éprouvées dans la poussée épidémique que nous venons de traverser.

Le typhus n'est pas exclusif à l'Europe. Nous savons par les observations de M. TuoLOZAN qu'il est endémique en Perse, et qu'il s'y est déployé en épidémies meurtrières, notamment dans les années 18G4etl865 (8). A la môme époque, d'après M. Moraciir, il exerça de cruels ravages au milieu de la population pauvre de Pékin, qui d'ailleurs en est éprouvée chaque année pendant l'hiver (9). Morehead nie son existence dans les Indes (10), comme il nie celle de la fièvre typhoïde ; sa méprise au sujet de celle-ci pourrait faire suspecter son témoignage en ce qui concerne le typhus, si ce témoignage n'avait été confirmé par ses successeurs aux Indes, notamment par Chevers (11).

Absente aux Indes, la fièvre tachetée est également inconnue au Japon, en Australie, dans la Polynésie et la Nouvelle-Zélande (12).

Rare aussi sur le continent africain, elle n'y a guère été signalée que dans les régions du Nord. Griesixger l'a observée chez les indigènes de l'Egypte (13), et nos collègues de l'armée parmi ceux de l'Algérie. Endémique, ce semble, dans la Kabylie, le typhus y a donné çà et là lieu à des épidémies locales coïncidant avec des années de disette. Eu mars 1863, il sévit près d'Akbou, dans les trente-deux villages qui composent la tribu des Beni-Aidel. Léonard et Marit, médecins principaux à Alger, envoyés sur les lieux, relevèrent 330 atteintes et 162 décès (14).

Actuellement, l'endémie couve toujours sous la cendre, dans le massif montagneux de la province d'Alger, toute prête à se rallumer sous riunuence des facteurs qui renforcent sa puissance et créent la réceptivité des masses. C'est ainsi que, dans ces dernières années, la Kabylie a été encore le théâtre d'une petite épidémie qui a rayonné dans les circonscriptions voisines. Après avoir sévi d'octobre 1887 à février 1888 parmi les indigènes occupant le territoire de la commune mixte de Fort National, elle apparut, au mois de mars suivant, dans la circonscription de Teuès, au milieu d'une malheureuse tribu kabyle, minée par la malaria et épuisée par des travaux de prestation auxquels elle n'était pas habituée. Puis elle s'étendit successivement, jusqu'au mois de juillet suivant, à plusieurs . autres localités des arrondissements d'Alger, de Tizi-Ouzou et d'Orléansville, donnant lieu à mille quatre-vingt-sept atteintes et à trois cent quatrevingt-six décès. M. le docteur Bertaiîrand, l'historien de cette épidémie fait remarquer qu'elle frappa surtout les indigènes mal nourris, surmenés et entassés dans leurs gourbis. Beaucoup de cas prirent naissance dans les cafés maures qui servent d'asiles de nuit aux Kabyles et aux Arabes en voyage (lo).

Quant à l'Amérique, le typhus parait y être aussi ancien que la découverte de ce vaste continent. Importé au Mexique et au Pérou à la fin du xvi= siècle par les Espagnols, il aurait souvent, comme la variole, exercé de cruels ravages au milieu de la population des hauts plateaux et des districts montagneux. S'il est douteux que les graves épidémies survenues à diverses époques et mentionnées sous les noms populaires de matlalzahuatl, de babardillo, se rapportent toutes au typhus, il est certain du moins, d'après le témoignage des médecins français de l'expédition de 1862, que celui-ci est endémique sur les hauts plateaux du Mexique, comme la fièvre jaune est endémique à la Vera-Cruz (IG). A Mexico, où il règne en permanence au milieu d'une population pauvre, entassée, au mépris des lois les plus élémentaires de l'hygiène, dans des maisons et des ruelles étroites d'une saleté révoltante (Brault, loc. cit., p. 190), il s'est plusieurs fois propagé à nos soldats hospitalisés dans des établissements qui avaient abrité antérieurement les typhiques de la ville.

Il n'apparaît plus avec ce caractère d'endémicité dans l'Amérique centrale, au Chili, au Brésil, dans les Antilles, bien qu'il ait été signalé dans ces différents pays, à plusieurs reprises, par des' médecins européens familiarisés avec son diagnostic (17).

C'est dans les États-Unis et l'Amérique du Nord qu'il a sa plus grande extension. Son iiistoire y remonte aux premières immigrations irlandaises qui passent pour l'y avoir importé. Cette origine fait comprendre pourquoi ses foyers de prédilection ont toujours été les grandes villes du litto-

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ral Est, et ses victimes iiabituelles les immigrants eux-mêmes. Dans beaucoup d'épidémies, il n'a atteint que ces derniers; dans d'autres, il s'est propagé à la population autochtone, de prôféreuce toujours aux habitants pauvres, resserrés dans les quartiers les plus malpropres des villes. Boston, New- York, Philadelphie, Baltimore ont été les cités les plus éprouvées. A plusieurs reprises depuis 1820, il a été importé au Canada. Québec et Montréal, vers lesquels se dirigent les courants d'immigration, en ont beaucoup souffert. Maintes fois, il s'est propagé de l'embouchure du Saint- Laurent dans l'intérieur du pays, sans y donner lieu cependant à des épidémies sérieuses. A en juger d'après le silence de la littérature médicale du Nord de l'Amérique, si riche en documents épidémiologiques, la vallée du Mississipi et les États de l'Ouest en auraient toujours été préservés: ce qui réduit en somme la zone du typhus à une partie minime de ce vaste continent; et encore, malgré son importation incessante dans ce domaine, n'y a-t-il constitué nulle part de foyers d'endémicité (18).

Cet exposé nous montre que le typhus a promené ses ravages sur les points les plus divers du globe. Son règne s'étend à toutes les latitudes; son extension est beaucoup moins subordonnée aux influences cosmo-telluriques qu'aux conditions sociales des peuples, elle se règle sur le degré de culture intellectuelle et de bien-être matériel de ces derniers, elle est indépendante du climat.

Si nous ne visons que la partie historique de ces considérations, nous sommes amené à distinguer trois périodes dans l'évolution du typhus exanthématique à travers les âges : une première ancienne et obscure, durant laquelle il est noyé dans la confusion qui enveloppe le groupe des fièvres dites pestilentielles, elle prendfin au commencement du xvi'^ siècle; une deuxième qui s'étend de Fracastor jusqu'en 1815, pendant laquelle il se place au premier rang des maladies populaires, et couvre de ses pandémies toute l'Europe centrale; une troisième enfin qui comprend les temps actuels depuis la chute du premier empire, et qui nous fait assister à l'effacement du typhus devant les progrès de la fièvre typhoïde, et à son confinement dans les étroites limites d'une maladie endémique.

Il y a lieu de se demander si cette rétrocession du typhus à partir de 1815, est la conséquence exclusive de la cessation de la misère créée par les commotions sociales et les guerres incessantes qui ont ensanglanté si longtemps l'Europe, ou si elle ne se rattache pas à une de ces modificatious intimes que subissent les germes morbigènes à travers les âges, et qui accroissent et diminuent tour à tour leur énergie et leur force dexpansiou (v.p. 108-109). Il est probable qu'il convient d'attribuer une partd'iunueuce à chacun de ces deux facteurs. Si l'amélioration progressive des conditions morales et matérielles des peuples depuis soixante-dix-sept ans a sup-

primé un des adjuvants les plus redoutables de l'agent infectieux, il semble d'autre part que celui-ci soit singulièrement déchu de son ancienne puissance. L'histoire moderne nous montre des sièges mémorables, tels que ceux de Metz et Paris, sans typhus, des prisonniers de guerre épargnés par l'antique fléau des camps, bien que d'après le tableau que nous en donne l'ennemi, ils fussent réduits à un état qui ne le cédait guère à celui des légions vaincues et affamées de la grande armée (19). Comme la peste, avec laquelle il a partagé pendant de si longs siècles le règne pathologique, le typhus semble avoir trouvé en partie eu lui-même c'est-à-dire dans la lente dégradation de son principe infectieux, la cause de sa décadence, puisque les facteurs pathogéniques qui le suscitaient et l'entretenaient si facilement jadis, suffisent rarement à le faire éclore aujourd'hui. Rappelons que les maladies populaires ont leur période de grandeur et de déclin. Elles sont soumises, à travers le temps, à des oscillations qui élèvent et abaissent alternativement leur puissance expansive. Le typhus n'échappe pas à cette loi, dont la notion du parasitisme a dissipé le sens mystérieux.

Les annales del'épidémiologienous enseignent que, lorsqu'il tenait une si large place parmi les maladies populaires, le typhus n'avait point de milieu générateur propre. Rarement isolé dans son règne épidémique ou endémique, il se développait tantôt au milieu des populations ravagées par la fièvre palustre, tantôt il apparaissait dans les groupes affligés de la dysenterie ou du scorbut. Douée d'autant d'affinité pour lui que ces deux dernières affections, la fièvre typhoïde a été son compagnon fidèle à toutes les époques de son histoire. Déjà au xvi-^ siècle, Fracastor en Italie et CoiTARD en France, mentionnent l'existence, à côté du typhus exanthématique proprement dit, d'une pyrexie qui, au lieu d'aboutir à la crise vers la fin du deuxième septénaire, ne se terminait que vers le quarantième jour etétait caractérisée par la prédominance des symptômes abdominaux. Pareil témoignage se retrouve dans la plupart des documents rapportés par Haeser ; et, dans les relations qui nous ont été conservées des principales épidémies de typhus du premier Empire, il est fréquemment fait mention de troubles fonctionnels et de lésions anatomiques qui se rapportent plutôt à la fièvre putride qu'au typhus contagieux (i20). Enfin, nous savons que les deux typhus n'ont cessé de régner côte à côte en Crimée (21).

Le typhus, le scorbut, la dysenterie, les fièvres palustre et typhoïde n'étaient pas seulement associés dans leur règne épidémique : ces diverses affections se réunissaient souvent chez le môme sujet, réalisant des processus mixtes, indéchiffrables pour la pathologie spéciale moderne et dont la fihre de Hongrie, amalgame de typhus, de malaria et de fièvre typlioïde, est

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le type le plus célèbre. L'uuion de ces diverses allections chez le'mùiiK' sujet, le développement fréquent du typhus au contact de ce dernier, alors (|ue les symptômes dysentériques ou scorbutiques imprimaient leur caciiel caractéristique au tableau clinique, ont pu accréditer jadis l'opinion, admise encore au commencement de ce siècle, de l'identité de toutes ce.s aiïections et de la possibilité de leur transformation l'une dans l'autre.

Ces considérations préliminaires mettent en relief le trait étiologique fondamental du typhus : on y voit que son histoire est intimement liée à celle des grandes calamités sociales. Dans tous les temps et tous les lieux, il a figuré au premier rang des maladies créées par la guerre et la famine. A l'exception de la peste et du typhus récurrent, qui ont avec lui les allinités étiologiques et épidémiologiques les plus étroites, il n'y a guère de maladie infectieuse qui soit aussi directement subordonnée aux défectuosités de l'hygiène, à la misère des populations, à l'infériorité des conditions sociales. C'est ce qui ressort d'une manière saisissante du rôle qu'il a joué au milieu des armées, de son endémicité dans les bagnes, les prisons, les navires au long cours, les populations en proie à la disette ou vouées d'une façon permanente, par leur état social arriéré, à la misère, aux privations et aux souffrances de toutes sortes.

C'est dans ces différents milieux que nous allons l'envisager successivement. Les enseignements que nous y trouverons se complètent et se corroborent mutuellement ; l'étiologie du typhus n'est guère moins complexe que celle de la fièvre typhoïde, elle ne saurait être comprise qu'au prix d'une enquête portée dans ses principaux foyers de développement. Nous allons ouvrir celle-ci par l'examen des documents qui se rapportent à l'histoire du typhus des populations civiles.

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