LE TYPHUS AU MILIEU DES POPULATIONS CIVILES
Le typhus est endémique et épidémique au milieu des populatious civiles : c'est sous cette double forme qu'il se rencontre actuellement encore dans un certain nombre de contrées de l'Europe qui ont été énumérées plus liant.
Il appartient plus spécialement aux groupes de populations isolées par leur position géographique et arriérées par leur état social. Les villes pourtant n'en sont point exemptes. Jusqu'au milieu de ce siècle, il régnait sans discontinuer dans les grands centres de l'Irlande. En 18G8, il constituait encore l'affection typhique la plus commune à Groniugue (4^)- De 1863 à 1870, il ne s'est pas éteint dans la ville de Constantine, et dans
ces trente dernières anuces, il u'a pas cessé de régner dans celle de Berlin. Mais il épargne en général les classes aisées de la population, s'attacliant presque exclusivement aux nomades qui s'entassent dans les asiles de la misère ou chez les logeurs de bas étage, dans des réduits où les lois de l'hygiène sont violées de la façon la plus flagrante. En général, les foyers générateurs du typhus des villes sont les quartiers où la misère est la plus grande et la population la plus dense.
Pathogénie du typhus.
A. Typhus endémique. — Ces considérations, ainsi que les développements historiques et géographiques qui ouvrent ce chapitre, montrent que 1 endémicité du typhus est étroitement rivée à la permanence de la misère et à l'infériorité des conditions sociales. Les traits sous lesquels on nous dépeint l'hygiène des populations vouées à ce fléau ne varient guère d'un milieu à l'autre. Nous connaissons, par les descriptions de Graves et de ViRcnow, la déplorable situation des Irlandais et des Silésieus, rongés de temps immémorial par la fièvre tachetée. Les tableaux qu'ils nous ont tracés de la misère de ces populations s'appliquent, à quelques nuances près, à nos Bretons et aux Kabyles.
Dans les départements bretons, dit M. le D-" Martin, l'hygiène est jusqu'ici restée, et elle restera longtemps encore lettre morte. Presque partout, les maisons sont basses, couvertes de chaume et percées d'une fenêtre unique qui est ouverte rarement, même en été. Le plancher se réduit au sol durci par l'usage et détrempé çà et là par les eaux ménagères qui forment dans les habitations de véritables cloaques. Devant la maison, s'étalent généralement des immondices de toute sorte, provenant des hommes et des animaux ; sur le littoral beaucoup d'habitants y ajoutent, pour augmenter la quantité de fumier dont ils ont besoin, des monceaux de varech apportés par la marée. Quand il y a un malade, on le place dans une sorte de cage, appelée avec raison lit clos, où il ne peut recevoir ni air ni lumière, et où il restera jusqu'à ce que la maladie soit jugée d'une manière ou d'une autre. Quand le patient succombe, on expose les objets de literie à l'air pendant vingt-quatre heures, on retourne le môme matelas dans le même lit, et ce dernier est prêt à recevoir un nouvel hôte, une nouvelle victime. A cette malpropreté inhérente au caractère des populations, il faut ajouter leur fatalisme, qui leur fait négliger les précautions les plus élémentaires dans leurs rapports avec les personnes malades. Les habitations se composent, en général, d'une pièce unique où malades et sains couchent cùte à côte. Aussi rien n'est-il plus fréquent en Bretagne que de voir tout le personnel d'une ferme atteint simultanément d'une fièvre éruptive ou du
typhus. Et quand tous les habitants d'une maison ont payé leur tribut à la première ou au second, il y a lieu de tout redouter de l'avenir. En eflet, les lits, les objets de literie, les toits, le sol restent imprégnés de germes^ de sorte qu'une demeure une fois atteinte devient un véritable foyer dont le pouvoir infectant persiste indéfiniment (23).
Nous retrouvons la môme absence d'hygiène chez les Kabyles. Léonard et Marit, chargés d'étudier le typhus qui les décima en 1803, nous donnent la description suivante de leurs demeures. <( Rien n'est plus gai et pittoresque comme l'aspect, à une certaine distance, de ces nombreux villages bâtis en amphithéâtre sur la cime ou sur les versants les plus élevés des montagnes. L'air et l'eau doivent être d'une pureté inaltérable. Mais si l'on pénètre au milieu de ces centres de populations et dans l'intérieur des habitations, on tombe dans le désenchantement le plus pénible.
* On se demande comment des créatures humaines peuvent séjourner dans un milieu où s'étalent, sous toutes les formes, l'incurie et la malpropreté les plus hideuses, et si l'Arabe, sous sa tente, ne se trouve pas dans des conditions de bien-être matériel mille fois préférables. Les villages de Seddouk, d'Immola et quelques autres que nous avojns visités dans tous leurs détails, nous serviront de types. Ils sont formés par une agglomération compacte de maisons toutes contiguës, et situées sur deux rangs que séparent des ruelles non pavées, où on ne peut passer de front qu'une seule personne. Une cour peu spacieuse précède l'entrée d'une ou plusieurs maisons. Ces dernières ne consistent qu'en un rez-de-chaussée à peine élevé au-dessus du sol et qui ne se compose que d'une seule pièce ; elles n'ont d'ouverture que la porte et n'ont point de fenêtre. En l'absence de cheminée, une excavation pratiquée dans le sol en tient lieu, et sert en même temps pour la préparation des aliments. Les ruelles et les cours servent de dépôts aux immondices et aux excrétions de toute nature.
« Chaque maison contient en moyenne neuf à dix personnes, toutes logées dans la même chambre, qu'elles partagent avec les animaux domestiques. Le sol nu, humide, souillé d'ordures et rarement adouci par une natte, sert de couche à la famille : les vêtements sont des haillons crasseux, et la nourriture est des plus grossières et souvent insuffisante. Dans cette esquisse du dénùment de toutes les choses les plus nécessaires à la vie, et de l'inobservance la plus aveugle des règles les plus simples de l'hygiène, on surprend toutes les causes qui peuvent engendrer les maladies infectieuses, et en particulier le typhus (24). »
Les centres urbains comprennent des groupes restreints, dont les conditions d'existence se rapprochent beaucoup de celles des populations vouées à la misère permanente. Tels sont les malheureux qui peuplent les maisons de détention et les bagnes. Leur alimentation est le plus souvent
insuffisante, leurs travaux sont des plus pénibles, notamment dans les bagnes, et leurs habitations trop peu spacieuses, surtout à bord des bagnes flottants qui ont constitué jadis la prison des forçats à Toulon. A ces conditions défavorables, il convient d'ajouter l'action déprimante exercée par le douloureux état moral des condamnés. L'insuffisance de la réparation organique, le mépbitisme permanent des habitations, la tristesse et les chagrins d'une existence fermée à tout espoir, modifient à la longue leur organisme et y réalisent les aptitudes morbides des populations aussi malheureuses qu'eux, bien que jouissant des bienfaits de la liberté. Or, l'histoire nous apprend que les bagnes ont été de tout temps des foyers de prédilection du typhus, que partout celui-ci y a trouvé un refuge où il s'est fixé pendant plus ou moins longtemps, alors qu'il était complètement éteint parmi les populations ambiantes. C'est ainsi que les années 1820, 1829, 1833, 1845, 1855 et 1856 ont été marquées par des explosions de typhus au bagne de Toulon. La prison de Reims et celle de Strasbourg l'ont vu naître, la première en 1840 et la seconde en 1854, à la faveur d'un encombrement excessif.
Bien différent donc de la fièvre typhoïde, qui ne respecte aucune condition sociale, le typhus endémique ne s'attaque guère qu'aux fractions les plus malheureuses des populations. Sous tous les climats et chez toutes les races, en France comme en Irlande ou en Silésie, en Afrique comme en Europe, partout il est associé à la misère sociale, fruit de l'ignorance ou de la paresse, à l'effroyable malpropreté des individus, au méphitisme des habitations et du sol, à la profonde détérioration organique réalisée à la longue et entretenue en permanence par l'insouciance à l'égard de tout ce qui contribue au bien-être et à l'entretien de la santé.
La constance avec laquelle se rencontrent ces conditions dans les foyers générateurs du typhus, porte témoignage de la réalité de leur puissance pathogénique à son égard.
Toutefois, pour apprécier leur valeur respective dans sa genèse, il convient de l'étudier, non pas sous son mode endémique, mais dans ses recrudescences épidémiques. L'épidémie implique nécessairement le renforcement d'une ou de plusieurs de ses causes ordinaires ; elle ouvre par conséquent les meilleurs chances de mettre en relief chacune d'elles, et d'en fixer la véritable signification. Aussi bien les épidémies comportentelles des enseignements divers, suivant le temps et les lieux où on les envisage. Nous allons interroger les plus récentes et les mieux connues d'entre elles ; leur témoignage nous conduira à formuler une étiologie aussi large et aussi précise que possible.
n. Typhus épidémique. — Les épidémies de] Bretagne surviennent
géuéralemeut sous l'influence d'une recrudescence de la misère. La grande ressource du littoral, où sévit plus spécialement l'endémie, est la pêche de la sardine. Or, il est peu d'industries dont les chances soient plus variables et les résultats plus aléatoires. Les épidémies de Riantec en 1890 et de Tudy en 1891, 6nt suivi des périodes où le mauvais succès de la pèche a mis le comble à la misère habituelle des habitants du pays; et les médecins qui ont été témoins de ces recrudescences n'ont pas hésité à les rapporter à cette circonstance. Une pareille étiologie est attribuée également au typhus qui apparut à l'île Molène en 1877. Ses habitants quii'à la pêche des crustacés, joignent la culture de quelques champs de pommes de terre, et recueillent du varech, en vue de la fabrication de la soude, jouissent habituellement d'un bien-être inconnu dans beaucoup de villages bretons. Mais dans l'année 1876, les usines environnantes qui emploient le varech pour l'extraction de l'iode, chômèrent presque constamment. La préparation de la soude, très réduite en 1875, fut -suspendue complètement l'année suivante. La récolte de la pomme de terre ensuite fut très insuffisaute ; enfin une longue série de mauvais temps diminua considérablement le produit de la pêche. Aussi, dès le commencement de l'hiver, la gêne se fit-elle sentir dans presque tous les ménages, et une véritable misère s'appesantit sur quelques familles. Ne pouvant acheter des provisions sur le continent, on dut se contenter d'un pain d'orge détestable, de poisson salé et de quelques coquillages. C'est alors que le typhus apparut; il naquit sur place, à la faveur de ces conditions, car il fut impossible de le rattacher à l'importation (25).
Enfin, les épidémies bien connues de l'Irlande et de la Silésie ont paru parfois être en connexion si étroite avec les famines de ces pays, que certains médecins ont cru pouvoir considérer celles-ci comme les causes directes de celles-là, ou du moins comme les causes nécessaires. « Pas de famine, pas de typhus, » écrit Corrigan.
Comment le typhus se développe-t-il dans les foyers qui ont à souffrir de cet excès de la misère? Cette question n'a jamais été posée nettement dans les traités didactiques où l'on se borne à rattacher directement l'effet à sa cause, sans se préoccuper du mode d'enchaînement de l'une à l'autre. Elle mérite pourtant un examen attentif, car, contrairement à toute prévision, ce ne sont pas les plus malheureux qui paient le tribut le plus large à l'épidémie. Pour mettre en relief cette donnée si curieuse de l'étiologie du typhus, il convient d'interroger, non pas ces épidémies circonscrites qui sont imputables à un simple renforcement de la misère locale, mais ces grandes expansions qui naissent dans les milieux où la disette et l'indigence s'élèvent brusquement aux proportions d'une calamité plus ou moins générale. Le rôle et le mode d'action des privations apparaissent
DU TÏI'IIUS ifi
alors sous im grossissement énorme. Le typhus famélique est celui qui se dérobé le moins aux investigations patliogéniques. Si les grands cliniciens de Dublin et de Londres, qui ont si fréquemment observé le typhus au milieu des Irlandais en proie à la famine, n'ont pas su tirer de ces terribles leçons de l'expérience tous les fruits qu'elles portent en elles, il faut en attribuer la cause à leur situation de médecins d'hôpital, qui ne leur a permis de voir que le typhus tout fait : ils n'ont pu saisir la phase initiale de sa genèse, à laquelle se rattachent dés particularités du plus haut intérêt.
Nulle part celle-ci n'a été mieux étudiée qu'en Algérie. L'arrivée des bandes faméliques de 1868 dans les villes, mit les Européens en contact avec ■ les Arabes, comme les famines d'Irlande mettent les Anglais et les Ecossais en rapport avec les Irlandais. Mais les médecins de l'armée d'Afrique, très mobiles et mêlés à la population indigène, ont pu surprendre le typhus à l'état naissant et noter tous les détails de sa genèse. L'histoire de l'épidémie algérienne est le document le plus précis, le plus circonstancié que nous ayons sur le développement du typhus. L'exposer sommairement, c'est faire saisir sur le vif l'ensemble et l'enchaînement des conditions qui font éclore ce dernier.
Les causes qui ont préparé le typhus de l'Algérie en 1868, se résument dans la longue série de maux, l'insurrection, les sauterelles, la sécheresse, qui, de 1864 à 1867, se sont déchaînés sur les Arabes et qui aboutirent à une épouvantable famine.
A bout de ressources, en proie à une misère profonde, les indigènes affluèrent, couverts de haillons sordides, dans les centres européens où ils furent ramassés et recueillis dans des dépôts de mendicité que l'administration s'était empressée de créer à leur intention. On voyait, au milieu de ces bandes, des sujets atteints de diarrhée, de dysenterie, de scorbut, d'affections diverses plus ou moins compliquées d'un état typhique résultant de l'inanition ; mais elles ne renfermaient généralement point de typhiques ou n'en comptaient que très peu. Et pourtant, elles communiquaient le typhus au personnel européen avec lequel elles se trouvaient en contact. Voilà ce qu'il nous a été donné de voir à Constantiue dès l'année 1868, et voilà ce qui fut observé à la même époque sur tous les points de l'Algérie par les médecins de l'armée. On en trouve des témoignages saisissants dans les écrits de ces derniers et notamment dans le beau mémoire du médecin inspecteur Piîrikr (26). Qu'il nous soit permis d'en citer quelques-uns.
A 12 kilomètres au sud-ouest d'Orléansville, sur l'Oued Sly, existait une smala de spahis qui, le 13 janvier 1868, fut transformée en dépôt de mendicité où furent réunis douze cents Arabes plongés dans le plus affreux
dénuemeui:, malades pour la plupart ou épuisés par de longues souffrances. Le poste de vingt-huit hommes qui reçut la mission de les garder jouit d'un état sanitaire excellent jusque vers le 25; mais de cette date jusqu'au 9 mars, il envoya dix-sept hommes à l'hôpital, dont onze typhiques, y compris l'officier qui le commandait. M. Leplat, visitant quelque temps après ces malheureux iudigènes, les trouva tous malades; ils soullraient de fièvre intermittente, de diarrhée, de dysenterie ou de scorbut; mais quelques-uns seulement présentèrent des symptômes de typhus. Et pourtant tous les militaires qui les avaient approchés ou qui les approchèrent plus tard, contractèrent cette maladie. Si ces observations laissent penser que le typhus est né et s'est manifesté tout d'abord chez les indigènes du dépôt, pour passer ensuite aux hommes préposés à leur garde, elles établissent certainement l'étonnante résistance des premiers, voués à tant de misère, par rapport à la facilité d'infection des seconds, placés dans des conditions d'hygiène et de santé satisfaisantes.
M. le médecin-major Fabriès reste pendant huit mois chargé du service médical de l'asile de mendiants créé près de Bel-Abbès ; c'est à peine s'il constate dans ce long intervalle quelques cas de typhus parmi ces derniers, tandis que la plupart des Européens qui se sont trouvés en contact avec eux ont gagné la maladie.
Mais innombrables sont les épisodes ouïes groupes faméliques'ont communiqué le typhus à leur entourage européen, sans compter de typhiques avérés dans leur sein.
En janvier 1868, le premier typhique admis à l'hôpital de Constantiue fut un infirmier détaché depuis quelques jours au pénitentier d'Ain el Bey, établissement qui renfermait des indigènes faméliques', et môme des faméliques malades, mais pas de typhiques. Le pénitencier était un peu encombré ; mais il l'était plus pour les détenus eux-mêmes que pour les infirmiers, qui logeaient sous une tente, à une petite distance de la maison (57).
A Sétif, le typhus se déclara parmi des malades en traitement après l'admission de mendiants indigènes des deux sexes non typhisés, et l'infirmière européenne en fut la première victime (28).
En janvier 1868, écrit M. Lavigne de l'hôpital de Miliana, plusieurs infirmiers furent atteints de typhus grave à la suite de l'admission dans cet hôpital d'un grand nombre de mendiants errants, non typhisés. Ces hommes couchaient dans l'une des moitiés d'une grande salle incomplètement séparée en deux parties par une cloison qui n'atteignait qu'aux deux tiers de la hauteur totale du plafond. Or, l'autre moitié avait été précisé-
(l) Les Arabes volaient pour manger ou pour se fiiirc prendre, la prison leur assurant la nourriture.
meut affectée aux indigèues atteints tous de cette entérite de misère que produisent ordinairement chez les afiamés la privation de nourriture et l'ingestion de substances peu assimilables ; mais aucun d'eux n'avait le typhus.
A Blida, écrit Champenois, les Européens prennent le typhus à la prison civile, au dépôt de mendicité, aux colonnes de rapatriement. Ils le prennent à ces trois sources alors même que les indigènes ne sont atteints que de diarrhée.
Le médecin inspecteur Perrin, médecin en chef au commencement de 1868 de l'hôpital de Miliana, rend ainsi compte de la situation du camp des Mesquines où l'on avait réuni les vagabonds. «J'ai pu constater par moi-même, en visitant plusieurs fois le camp des Mesquines, qu'aucun de ces mendiants n'a le typhus, bien que dans la grande majorité des cas la contagion se soit opérée à leur contact. »
A Laghouat, vingt et un hommes et neuf femmes minés par la faim furent reçus à l'hôpital ; six de ces malheureux succombèrent plus tard à la cachexie, les autres furent dirigés sur leurs tribus respectives. Un officier et deux infirmiers dont l'un périt, furent seuls atteints du typhus : les Arabes n'en fournirent aucun cas. Des deux infirmiers typhiques, l'un avait badigeonné une salle où quelques femmes arabes, fort malpropres, avaient passé une quinzaine de jours, l'autre avait opéré le rebattage- des matelas sur lesquels avaient couché ces dernières. L'officier, adjoint au bureau arabe, se trouvait, par ses fonctions, en contact journalier et forcé avec les indigènes de Laghouat et des tribus environnantes (Perier, loc. cit.,
Il est à remarquer, écrit M. Ferraton de Médéa, que les indigènes, habitués de longue date aux privations de toutes sortes, à la malpropreté, aux odeurs infectes, ne contractent pas ou du moins contractent rarement le typhus, même lorsqu'ils sont rassemblés en assez grand nombre sur un même point ; tandis que les Européens, appelés par leurs fonctions ou sollicités par leur dévouement à les visiter, s'exposent à une contagion d'autant plus grave, qu'ils sont habitués eux-mêmes à des soins de propreté mieux entendus et à un plus grand bien-être (Perier, loc. cit., p. 497).
De même que le personnel médical et celui des dépôts prenaient le typhus au voisinage des Arabes diarrhéiques ou mendiants, ainsi les juges et les avocats en étaient frappés au contact d'indigènes accusés de délits qui avaient la faim pour mobile, mais exempts de tout symptôme typhique, comme leurs compatriotes admis dans les hôpitaux ou recueillis dans les asiles. Ce trait n'a-t-il pas un précédent dans les terribles assises d'Old Bailey (1730), où, dans l'espace d'une semaine, près de cinquante personnes, parmi lesquelles le président, les juges, les jurés, furent atteintes et périrent du typhus, bien que les prévenus n'en présentassent aucune
DES FIÈVllES CONTINUES
trace, et que celui-ci u'exislat point dans les prisons d'où ils furent extraits? Le mode de développement est le môme do part et d'autre avec celte diiïéreuce qu'ici c'est l'encombrement, là la famine qui a présidé à l'élaboration mystérieuse de l'agent infectieux.
On ne saurait en efiet accuser l'encombrement d'avoir apporté sa redoutable complicité dans la genèse du typhus d'Algérie. D'une part, en eiïet, on avait su l'éviter dans les nombreux foyers qui ont vu naître ce dernier, et les douars d'où provenaient les vagabonds sont des hameaux sous tentes ou sous gourbis auxquels on peut plutôt reprocher d'être des abris insuffisants que de favoriser le confinement de l'air ; d'autre part, l'infection des Européens par les Arabes s'est souvent produite dans des conditions où l'encombrement ne pouvait pas être mis en cause. A Colea, à Cherchell, à Orléansville, la présence de faméliques errants dans les rues a suffi aii développement d'un certain nombre de cas de typhus chez les habitants. Les zouaves de Colea ont certainement été contaminés par les groupes indigènes qui stationnaient devant la porte du quartier et par les femmes vagabondes qui se livraient à eux pour un morceau de pain ; des boulangers, des épiciers qui trafiquaient au détail avec ces mêmes indigènes, ont vu le typhus se déclarer dans leurs familles. Celui-ci naissait même parfois à la faveur de relations moins étroites encore : des soldats du train, des gendarmes, chargés de rapatrier les faméliques ou de les conduire dans les dépôts, contractaient la maladie épidémique au cours de leur périlleuse mission ; des douaniers, des matelots ont été frappés sur les lieux mêmes du débarquement des vagabonds.
Ainsi, les Européens valides prenaient le typhus au contact des mendiants, sans pénétrer dans leurs abris, ou le recevait d'eux sur les routes, en plein champ; le colon était frappé en défendant contre leur envahissement la porte de sa demeure, le soldat en les escortant au camp d'asile, à ciel ouvert. La transmission se faisait à l'air libre. Quelle puissance d'infection devait avoir le germe! Que ces faits nous éloignent des opinious si accréditées sur le rôle fondamental attribué à l'encombrement dans In genèse de la fièvre tachetée ! Que penser entre autres de celle de Graves et de MuRcmsoN qui attribuaient le typhus des affamés de l'Irlande, non pas à la famine, mais à l'affluence qu'elle provoquait de ces malheureux dans les grands centres, tels que Liverpool, Dublin, Cork, et à leur entassement dans les asiles de secours et dans les auberges de bas étage de ces villes?
On pourrait être tenté d'attribuer à la différence de race, la surprenante opposition que la réceptivité pour le typhus établit entre lesEuropéeus et les Arabes. Ce serait une erreur. Tout d'abord, si l'épidémie épargnait les mendiants parvenus au dernier degré de la cachexie de misère, elle ne
laissait pas que de s'attaquer çà et là à ceux de leurs compaguons d'iufortune, chez lesquels les altérations organiques déterminées par les privations étaient moins profondes. Ensuite, les indigènes résidents des villes, les israélites surtout qui avaient des relations de commerce avec les nécessiteux, encouraient les mômes dangers que les Européens à leur contact. 11 en était de môme des troupes indigènes préposées à la garde des camps d'asile. C'est ainsi qu'un dépôt de mendiants ayant été établi aux Atafs, au milieu de la plaine du Cliélif, entre Orléansville et Miliana, des tirailleurs de race arabe furent chargés de sa garde. Ceux-ci ne tardèrent pas à éprouver, comme les troupes européennes, les funestes effets de cette agglomération : le 20 mars, deux de ces hommes entraient à l'hôpital de Miliana atteints de typhus bien caractérisé; un autre en mourut en route, au village de Duperré.
En général, les indigènes qui vivaient dans un certain bien-être, ne jouissaient pas de cette immunité relative à laquelle une grande partie de leurs compatriotes mendiants devaient leur préservation : ceux-ci les contaminaient par le contact, comme ils contaminaient les Européens qui avaient à les approcher. Les différences de race restaient donc étrangères à la réceptivité des uns et à l'immunité des autres.
Toutes les agglomérations d'affamés étaient aptes à donner le typhus ; mais celui-ci naissait surtout au contact des faméliques malades. Les infections, eu effet, se sont produites en plus grand nombre dans les infirmeries et dans les hôpitaux que dans les dépôts de mendicité, quoique le chiffre des Arabes hospitalisés eût été de beaucoup inférieur à celui de leurs compatriotes recueillis dans ces derniers. Le dépôt d'Alger, installé dans un local étroit et peu propre à cet usage, a été traversé par plus de quatre mille Arabes. Sur trente personnes appelées à l'administrer, huit ont contracté le typhus. Cette proportion des atteintes est sans doute bien affligeante; elle l'est pourtant moins que celle qui fut relevée au l^ortl'Empereur, où se trouvait l'infirmerie du dépôt. Bien qu'au point de vue de la salubrité, l'avantage semblât devoir appartenir, et de beaucoup, à cette dernière, puisque le Fort-l'Empereur est placé sur un lieu élevé, pourvu de vastes salles où le nombre de malades n'a jamais dépasse quatre-vingts et s'est souvent abaissé au-dessous de quarante, cette infirmerie cependant a vu presque tout son personnel atteint de typhus.
Les maladies dont se trouvaient communément affligés les Arabes affamés étaient la diarrhée, la dysenterie, la cachexie, le scorbut, la variole, l'érysipèle, la pneumonie, des suppurations diverses et des gangrènes. Mélangées dans les ambulances, ces affections concouraient sans doute toutes à la préparation de l'épidémie. Le professeur Arnould, toutefois, attribue un pouvoir typhogène spécial aux affections suppuratives, et
478 DES FIÈVllSE CONTINUES
uotamment aux suppurations de l'appareil respiratoire qu'il croit éminemment propres au développement et à la diflusion du typhus. Cette opinion consignée dans son intéressant mémoire cité plus haut, nous paraît d'au' tant plus fondée, que très vraisemblablement, comme nous le verrons plus tard, ce sont les produits d'excrétion des typhiques et surtout ceux qui sont fournis par les bronches et les poumons, qui servent de véhicule à l'agent infectieux.
Quoi qu'il en soit, sur tous les points de l'Algérie, les médecins sont à peu près unanimes à l'affirmer, le typhus naissait du contact des Arabes livrés aux horreurs de la famine. Mais il ne se manifestait guère au milieu d'eux ; ses victimes se rencontraient surtout dans les rangs des Européens appelés par leurs fonctions ou poussés par leur dévouement à visiter les dépôts de la misère ; le personnel de ces derniers était frappé en dépit des meilleures conditions hygiéniques. N'est-ce point là un fait étrange, pour ne pas dire unique en épidémiologie ? Les faméliques fomentent la cause du typhus et y demeurent réfractaires ! Celui-ci épargne son élément générateur, l'indigène, pour ne s'appesantir que sur l'Européen ! La puissance infectieuse du premier à l'égard du second était telle, qu'on la regardait généralement comme beaucoup plus active dans la production du typhus que ne l'est celui-ci lui-même, traité dans de bonnes conditions d'hôpital. Et il en était vraiment ainsi : tandis que dans les dépôts de mendiants, le chiffre des atteints s'élevait souvent au quart, au tiers, et môme à la moitié du personnel employé, les cas intérieurs dans les services et les ambulances étaient très rares. Les soixante-dix-huit typhiques de l'hôpital du Dey, traités dans des salles bien aménagées, sans communication directe avec les services ordinaires, n'ont exercé aucune influence appréciable sur les autres malades ni sur le personnel qui se trouvait en contact avec eux : en cinq mois, il n'y eut qu'une seule atteinte parmi les infirmiers préposés à leurs soins.
L'ambulance des typhiques d'Orléansville ne compte pas un seul cas intérieur; et ce-peudaut seize infirmiers y ont fait le service pendant plus de cinq mois, trois médecins l'ont visitée deux fois par jour, deux aumôniers, l'officier comptable, des parents et des amis des malades y ont séjourné un temps plus ou moins long. A Coléa, les typhiques, presque tous atteints en ville, ont été le plus souvent traités au sein même de leurs familles; et cependant le mal ne s'y est pas propagé, il a disparu avec les vagabonds (29). Bref, la puissance d'expansion du typhus une fois déclaré, se montrait très limitée, et c'est avec raison qu'on peut dire avec Arnould, que le typhus fait a moins d'énergie pour se reproduire que le typhus naissant.
Remarquons que les observations recueillies au cours de cette épidémie ne jettent pas seulement une vive lumière sur l'origine du typhus, elles établissent en outre très nettement la nécessité de distinguer entre ceux qui le font et ceux qui le reçoivent. A l'égard des générateurs, la famine est l'élément patbogénique fondamental, elle assure l'élaboration du germe, mais elle ne prépare pas les économies au typhus, puisque les aiïamés sont ceux qui y sont le moins disposés. Quant à ceux qui sont voués à ses atteintes, elle ne joue aucun rôle à leur égard, elle serait plutôt un préservatif contre l'infection. C'est la faim qui a décimé les Arabes, et non le typhus, celui-ci a promené presque exclusivement ses ravages dans les rangs des Européens ' . Dans le double fléau de la famine et du typhus que l'Algérie a subi en 1868, celui qui ressortit à l'ordre pathologique fut moins meurtrier que l'autre qui relevait principalement de causes économiques et administratives.
Les enseignements que nous venons de puiser à la grande épidémie d'Algérie se dégagent avec plus ou moins de netteté de toutes les famines dont le souvenir nous a été conservé ; ils dominent l'étiologie du typhus. En 1846, les Irlandais affamés se ruèrent sur les cités opulentes où la famine n'avait point pénétré. Les misérables auberges où ces malheureux trouvèrent un abri regorgèrent bientôt de monde, et devinrent autant de foyers de contagion où naquirent les plus mauvaises formes de la fièvre. Mais, ajoute Graves, c'est dans le voisinage des ruelles peuplées de ces faméliques que la fièvre sévissait principalement, réservant aux classes aisées ses coups les plus meurtriers (30).
Les médecins tels que Warlomont, Merssemann, Guislain, auxquels nous devons l'histoire du typhus famélique qui sévit à la même époque dans les Flandres, ont produit des témoignages analogues. Ce n'est pas précisément dans les endroits où l'on souffrait de la faim que celui-ci se montra tout d'abord, mais au sein des établissements publics préservés de la famine, dans les hôpitaux, les dépôts, les prisons où affluèrent les affamés. Et sans paraître atteints de la maladie régnante, ceux-ci la communiquaient cependant à leur entourage : < Il est remarquable, écrit Merssemann, que l'infection émanant de corps qui n'offraient aucun symptôme du typhus, déterminait cette affection chez les personnes que leur devoir ou la charité appelaient dans les lieux malsains où ces malheureux étaient gisants. »
Nous trouverions d'ailleurs ces enseignements, si nous voulions bien les y chercher, dans les épidémies typhiques des siècles passés. C'est ainsi que l'origine de la fièvre pétéchiale qui sévit à Naples en 1764, et dont
(1) Dans la province d'Alger, 21,700 indigènes succombèrent aux suites de la famine, tandis que J, PEniEii ne reRve pas beaucoup plus d'un millier de cas de typhus dont plus de la mollit' se rapportent à des Européens militaires.
iSO DES FJftVRES CONTINUES
Sarcone S'est fait l'historien, n été marquôe par des circonstances absolu ment identiques à celles du typhus de l'Algérie. La récolte ayant mauquô en 1763, la faim et la misère poussèrent les populations rurales vers l-, capitale au commencement de 1764. Dès l'arrivée de ces malheureux oii vit se développer dans la ville une épidémie de typhus pétéchial, qui sévit sur toutes les classes de la population et y fit de nombreuses victimes
Enfin, plus près de nous, l'Irlande, à la suite de quatre années de pluies qui firent périr les récoltes, fut éprouvée, de 1797 à 1803, par une épidémie qui frappa beaucoup plus les classes moyennes et élevées que celles qui souffraient les plus grandes privations. L'épidémie atteignit son apogée dans les années 1800 et 1801, et déclina rapidement après une bonne récolte (31).
On ne méconnaîtra pas l'importance pratique de ces révélations de l'épidémiologie. En temps d'épidémie, ce sont les affamés, les misérables, les vagabonds de toute catégorie qui fomentent la maladie et qui la propagent partout, sans en paraître atteints eux-mêmes. Leur admission dans les asiles, les dépôts de mendicité, les hôpitaux peut entraîner les conséquences les plus graves; leur isolement s'impose, comme celui des typhiques avérés.
Mais enfin, demandera-t-on, comment le principe du typhus peut-il émaner de faméliques qui ne présentent aucun des symptômes de cette maladie ? Comment comprendre ce fait paradoxal ?
Deux interprétations se présentent à l'esprit : ou ces malheureux sont réellement atteints du typhus, mais la physionomie de celui-ci est effacée par les maladies concomitantes, ou ils en engendrent simplement la cause sans être autrement impressionnés par celle-ci.
On sait que les nécessiteux qui créent et propagent l'épidémie sont atteints de diarrhée, de dysenterie, de scorbut, de maladies diverses, issues de la misère physiologique. Ces affections, en s'associant étroitement au typhus, peuvent en émousser suffisamment les traits pour le rendre méconnaissable. Néanmoins celui-ci est apte à se dégager de cette combinaison et à se communiquer par le contact : de cette dissociation peut naître l'idée erronée de sa transmission par un malade qui n'eu est pas atteint. Telle fut cette fameuse fièvre qui décima tant de fois dans les trois derniers siècles les armées impériales au cours de leurs luttes contre les Turcs dans l'insalubre vallée du Danube. Cette maladie, qui a exercé la sagacité des meilleurs médecins du temps, était si différente des pyrexies ordinaires de l'Europe, que, dans l'impuissance où l'on se trouvait de la définir, on se bornait à la désigner du nom de fièvre de Hongrie ou d'hémitritée de Dacie. Comme les militaires atteints de l'épidémie semaient au retour de la campagne le typhus tacheté sur leur chemin, les médecins qui pratiquaient dans les grandes
garnisons de l'Allemagne ne virent que cette dernière afiection dans la fièvre hongroise. Mais si l'on s'en rapporte au témoignage de ceux qui observaient l'épidémie sur place, on demeure convaincu qu'elle différait à bien des égards du typhus tacheté. La fièvre de Hongrie était en eflet un typhus modifié par la malaria, la dysenterie ou le scorbut, une maladie hybride qui se dédoublait, lors de la rentrée des troupes, par la transmission de celui des deux éléments qui était susceptible de se communiquer.
Nous doutons fort que cette interprétation soit applicable aux faits que nous visons ici, que chez les bandes nomades qui propagent le typhus sans paraître en souffrir, les traits de celui-ci puissent être absolument effacés par la maladie surajoutée ou la misère physiologique. Nos mendiants famé- • liques de l'Algérie n'avaient ni fièvre, ni délire, ni stupeur; ils ne présentaient aucun des symptômes, même mitigés, de la fièvre pétéchiale. Nous avons d'ailleurs observé le typhus chez quelques-uns d'entre eux, et pu ainsi nous convaincre que le famélisme, avec les étals morbides qu'il entraîne, était impuissant à en masquer complètement les traits.
Aussi pencherions-nous volontiers vers la seconde des hypothèses émises plus haut pour expliquer cette anomalie de l'étiologie. Nous inclinons à croire que ces groupes nomades, qui sont si dangereux pour les populations, sans l'être pour eux-mêmes, n'ont pas le typhus mais qu'ils en fomentent et portent la cause en eux. Le germe de cette maladie nous est encore inconnu, mais il est permis de supposer, c'est M. Pasteur lui-même qui émet cette hypothèse, qu'il habite nos cavités naturelles, à l'état de parasite inoffensif, comme le font les microbes des principales maladies infectieuses, la pneumonie, la diphtérie, l'érysipèle, la fièvre typhoïde. Absolument silencieux dans les conditions normales, ce germe est susceptible de passer à l'activité pathogène lorsque le terrain qui le porte subit de profondes détériorations par suite de la misère, de l'encombrement et des états morbides qui en résultent, lorsqu'à ces facteurs plus ou moins locaux viennent s'ajouter ces influences générales qui agissent périodiquement sur les graines morbides, et dont le rôle, bien qu'obscur, ne saurait être méconnu, pas plus à l'égard du typhus que pour les autres épidémies ; car ni la misère ni l'encombrement n'engendrent nécessairement cette affection, comme nous le verrons plus loin. Mais l'agent pathogène, devenu virulent à la faveur des conditions qui agissent ainsi sur les organismes, n'a vraisemblablement pas de prise sur eux lorsqu'ils sont parvenus au dernier degré de la résistance vitale, ou il n'y réalise que des effets imparfaits, frustes, qui se dérobent totalement à l'observation, à l'instar de la fièvre typhoïde ambulatoire qui ne se trahit souvent que par un des accidents mortels de la dothiénentérie. Il n'en sera plus de même si cette graine vient à être semée dans des groupes moins réfractaires, et les mendiants, les nomades
MAI.ADIKS ÉPIDÉMIQUES. 31
sont, à cet égard, de merveilleux agents de dissémination. Semblables aux sujets qui, atteints de diarrhée prémonitoire ou d'angine catarrhale, répandent le choléra ou la diphtérie, c'est-à-dire des maladies dont ils ne présentent qu'une ébauche absolument méconnaissable, ils propageront partout sur leur passage le typhus dont ils ne portent en quelque sorte que le germe.
Nous donnons cette interprétation pour ce qu'elle vaut. Elle est peut-être fausse, mais son erreur n'atténue point la portée des faits qu'elle vise. Ceux-ci n'en subissent aucune atteinte et on ne saurait en méconnaître l'importance pratique. Quand le mot de typhus est prononcé quelque part, il impose la vigilance de la médecine administrative, non seulement à l'égard des vagabonds atteints de typhus, mais aussi vis-à-vis de ceux qui n'en présentent pas actuellement les symptômes.
C. Considérations Synthétiques. — Les connaissances que nous avons acquises sur la genèse du typhus au milieu des groupes faméliques, nous font comprendre les conditions de son endémicité au milieu des populations vouées, non pas à ces privations excessives et temporaires qui s'appellent la famine, mais à la misère permanente et à l'ignorance des règles les plus élémentaires de l'hygiène. On peut concevoir que des organismes profondément modifiés à travers de nombreuses générations par l'insufïïsance des réparations puissent, sans atteindre le degré de déchéance des faméliques, fomenter et entretenir le germe typhique, le recéler dans leur sein ou le répandre à jet continu dans les milieux ambiants, et ne pas trop souffrir cependant de ses méfaits. Dépourvu d'énergie dans les conditions ordinaires, le principe infectieux s'attaquera uniquement à des sujets doués d'une haute réceptivité et ne se manifestera ainsi que par des atteintes isolées. Mais que sa virulence vienne à être exaltée par une cause locale, ou une de ces influences plus ou moins obscures sur lesquelles nous insisterons plus loin, dès lors les cas sporadiques se multiplieront et l'endémie deviendra épidémie. C'est ainsi que naissent les recrudescences observées périodiquement dans les foyers où le typhus règne en permanence.
Ce n'est pas toujours un excès de privations qui semble susciter ces poussées épidémiques. Celles-ci ont été observées dans les bagnes, où le régime, médiocre à la vérité, est du moins invariable. On eu a compté cinq au moins, comme il a été dit plus haut, de 1820 à 1856, au bagne de Toulon. M. Barallier fait remarquer qu'il existe une coïncidence manifeste eutre leur apparition et l'exécution de travaux exceptionnellement pénibles nnposés à la chiourme (32). En ce qui concerne l'épidémie de 1855, dont il fut le témoin et l'historien, elle se déclara au milieu des forçats surmenés
depuis de longs mois par les travaux d'embarquement du charbon sur les bâtiments à destination de Crimée. Toutefois, ces malheureux étaient déjà smguhèrement disposés au typhus, ayant subi préalablement deux épidémies successives de scorbut et de choléra, qui semblent avoir été ici comme en Algérie, des auxiliaires puissants de la cause occasionnelle On accordera d'autant plus volontiers cette dernière signification au surmenage, que celui-ci aboutit à la même conséquence que l'insuffisance de l'alimentation : l'appauvrissement de l'organisme.
Quelle que soit la cause apparente de ces épidémies qui s'élèvent périodiquement des foyers endémiques, leur développement et leur mode de propagation méritent de fixer un instant notre attention. A en croire •certains témoignages, elles devraient à la contagion seule et leur origine et leur extension. C'est ainsi que l'enquête minutieuse que M. TnomoT a faite de l'épidémie de l'île Thudy, l'a amené à conclure qu'elle s'est propagée de proche en proche, d'un individu à l'autre, ou d'un groupe familial à l'autre, suivant rigoureusement dans son extension la filiation des rapports de contact survenus entre gens sains et individus contaminés. « L'épidémie de typhus, dit-il, forme en dernière analyse une chaîne dont tous les anneaux se tiennent par les liens les plus étroits. » (Thoinot, loc.cit.) Nous nous garderons bien d'y contredire. Mais il s'en faut que ces'anneaux soient toujours aussi étroitement rivés l'un à l'autre. Que l'on veuille bien considérer qu'alors même que la contagion paraît seule en jeu, le mystère plane toujours sur la force qui a donné l'impulsion première à l'épidémie, autrement dit sur la cause qui a exalté la puissance de l'agent virulent.
La multiplication excessive, à un moment donné, des cas sporadiques, implique, soit une diminution de la résistance des groupes, soit une augmentation de l'énergie du virus. Or, quand les organismes n'ont été préalablement soumis à aucun modificateur susceptible de les rendre plus réceptifs, — les épidémies de l'île Tudy en 1891 et de Silésie en 1876-1877 n'ont pas été précédées, pas plus que tant d'autres, par une aggravation sensible de la misère, — il faut de toute nécessité attribuer l'essor expansif de l'endémie à une modification éventuelle survenue dans les propriétés biologiques de son germe, à un réveil ou à un renforcement de son activité pathogène. C'est bien moins à un redoublement de la misère qu'à l'accroissement temporaire de cette dernière, qu'il faut attribuer les épidémies qui surgissent de temps à autre dans les foyers endémiques. Autrement on ne comprendrait guère pourquoi ces recrudescences ne se produisent que périodiquement, bien que dans leur intervalle les cas sporadiques aptes à répandre la contagion ne cessent de se manifester. Ce caractère contingent de celle-ci a été explicitement mentionné par Graves. Il fait remarquer que les cas sporadiques qui furent admis à l'in-
484 DES FIIÎVRES CONTINUES
firmerie d'Édimbourg pendant une période de vingt ans, n'y semèrent jamais ou bien rarement la contagion. Mais durant les trois épidémies qui survinrent dans cet intervalle, le typhus sévit avec intensité sur tout le personnel en contact avec les malades admis à l'hôpital. Médecins, internes, surveillants, infirmiers, blanchisseuses, garçons de pharmacie : tous furent plus ou moins atteints, quelques-uns même très sérieusement. Des observations semblables ont été relevées dans tous les pays où le typhus est endémo-épidémique (Graves, loc. cit. p. 140),
Que s'il en est ainsi, ce n'est pas seulement, en cas d'épidémie, le germe allant plus ou moins directement du malade au sujet sain qui est doué d'un surcroît d'activité; c'est également la semence qui dort encore dans les organismes, mais qui est toute prête à éclore chez le porteur, au moindre trouble de l'économie ; c'est enfin celle qui est éliminée dans les milieux ambiants par les malades ou par les individus qui, à l'instar des faméliques, la répandent autour d'eux sans en ressentir les funestes efiets.
Ces considérations n'expriment pas des vues de l'esprit, elles sont directement déduites de l'observation. En effet, dans mainte épidémie, à côté des faits qui sont étroitement enchaînés par les liens de la contagion, l'observation en relève d'autres qui se séparent de cette dernière par leur dissémination, leur isolement, leur indépendance respective, enfin par la simultanéité de leur apparition. Ce sont des faits, en un mot, qui se présentent avec une incontestable apparence de spontanéité, et qui rationnellement doivent être rattachés à l'auto-infection ou à l'infection par les milieux ambiants. L'épidémie de Riantec, dit M. Gilet, est née par l'infection dans le village de Locmiquelic et de là elle s'est répandue ensuite, transportée probablement par la contagion, dans les autres hameaux de la commune.
Il y a longtemps déjà que, dans une note additionnelle à la traduction de la clinique de Graves, M. Jaccoud a nettement formulé cette pathogénie complexe de l'épidémie. « Si l'on étudie attentivement, dit-il, les faits rapportés par Graves, si l'on tient compte en outre de la diffusion rapidement généralisée de la maladie, je crois qu'on serait porté à admettre que le typhus est aussi infectieux que contagieux. C'est d'abord la contagion et la contagion seule, qui propage l'épidémie ; mais lorsque le nombre des malades est devenu plus considérable sur le même point, l'atmosphère ne tarde pas à être empoisonnée par les effluves qu'ils dégagent : à partir de ce moment, l'infection vient prêter à la contagion son redoutable concours et la propagation de la maladie acquiert une épouvantable rapidité. Le typhus est donc, à ce point de vue, une maladie infecto-conlagieuse ; il semble que c'est l'élément infectieux qui fait toute la différence, au point de vue de la génération, entre le typhus épidémique et le typhus eudé-
mique. Dans ce dernier cas, cet élément tout-puissant manque, et la fièvre limite ses coups à quelques victimes qu'elle frappe çà et là à de rares intervalles (33). »
Ce passage, abstration faite de quelques termes qui se rapportent à des théories surannées, répond nettement aux suggestions de l'observation. L'épidémie se compose de deux ordres de faits : les uns appartiennent à la contagion, les autres relèvent de l'entrée en scène de germes recélés par l'organisme ou de la pénétration dans ce dernier de ces mêmes agents répandus dans les milieux ambiants. C'est l'exaltation de leur virulence qui transforme l'endémie en épidémie, réserve faite de la prédisposition individuelle ou collective qui, ici comme partout ailleurs, conserve toute son importance.