I. — Pathogénie
a) Encombrement. — Parmi ces infractions, l'encombrement et le défaut de ventilation ont fixé tout d'abord l'attention des médecins : « J'ai remarqué, dit Pringle, la même sorte de fièvre dans les casernes trop pleines, dans les vaisseaux de transport trop chargés de monde, et retenus longtemps en mer par des vents contraires, ou bien, lorsque, dans des temps orageux, les hommes sont pressés les uns contre les autres et que les écoutilles sont fermées. Les vaisseaux qui servent d'hôpitaux dans les expéditions au long cours ont toujours été funestes aux malades et à ceux qui en prennent soin (43). >
Des exemples modernes portent témoignage de l'importance du rôle que l'illustre médecin anglais attribue à l'encombrement dans la genèse du typhus à bord.
Pendant la dernière guerre d'Italie, les deux bâtiments l'Entreprenante et le Jura embarquent à Alger, à destination de l'Adriatique, le premier deux mille deux cents et le second douze cents hommes forts, vigoureux et jouissant d'une santé parfaite. Malgré les aménagements avantageux de ces deux navires qui sont largement percés et à ponts élevés, malgré la belle saison qui permit une aération plus que suffisante, un si grand nombre de passagers à bord constitua un encombrement considérable, qui ne tarda pas à avoir de funestes effets. Après huit jours de traversée, VEntre- ,prenante, la plus chargée de monde, envoya à l'hôpital installé à l'île de Lossini onze typhiques, dont trois gravement atteints, et le Jura deux. Les passagers valides de ces deux transports furent répartis sur les divers bâtiments de l'escadre, qui appareillèrent pour aller croiser devant Venise. Peu après leur départ, ils évacuèrent encore sur Lossini un certain nombre de malades atteints du typhus; aucun ne succomba (44).
Toutefois, il semble que l'encombrement ne peut aboutir à de si funestes effets qu'à la condition d'atteindre un degré excessif. D'ordinaire il n'est pas plus apte, réduit à lui-même, à faire naître le typhus dans le milieu nautique que dans les foyers générateurs du continent. Lors de l'expédition de Chine, il régnait à bord de tous les transports, et cependant, malgré la longueur de la traversée, malgré l'insuffisance de la ventilation pendant le mauvais temps, aucun cas de fièvre tachetée n'est signalé dans les relations médicales de ces voyages (45).
b) États morbides préexistants. — C'est qu'ici comme ailleurs, l'encombrement ne crée le typhus qu'avec le concours de facteurs qui nous sont déjà connus. Eu tout temps, les médecins de la marine ont été rendus attentifs à la facilité avec laquelle il se développait au milieu des équipages ou des passagers déjà débilités par les maladies présentes ou subies antérieurement. « Une triste expérience, dit Keraudren, a déjà montré le danger de faire entrer dans l'équipage d'un vaisseau des malades imparfaitement rétablis; le typhus de l'escadre de l'amiral Dubois de la Motre, qui désola la ville de Brest sur la fin de 1757 et au commencement de 17S8, n'eut pas d'autre origine » (46).
Il existe, dans les annales de la pathologie des gens de mer, maint épisode qui nous fait saisir sur le vif la puissance typhogène que manifeste à l'occasion l'influence combinée des états morbides régnants et de l'encombrement à bord. En voici un qui est des plus précis. Il a été relevé en 1841 sur la corvette de charge le Tarn, parmi des soldats de l'infanterie de
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marine que ce bt\timent transportait aux Antilles, après l'évacuation de l'île de Martin Garcia (Confédération Argentine) où ils avaient tenu garnison pendant plusieurs mois. Ces troupes y avaient été éprouvées par des maladies diverses et notamment par la dysenterie. Presque tous les hommes étaient encore malades au moment de leur embarquement, et l'encombrement qui régnait dans la corvette fut aggravé par les mauvaises conditions de navigation qu'elle subit dès les premiers jours : des vents violents et contraires, ainsi que des pluies continuelles obligeaient à tenir fermés assez longtemps les sabords et même les panneaux. C'est sous ces fâcheuses influences que se développa le typhus, peu de temps après le départ de Rio de la PJata, et l'état sanitaire du Tarn devint en peu de temps si alarmant, qu'il dut relâcher à Bahia pour y débarquer les typhiques. Cette mesure mit un terme à l'encombrement; aidée d'un ciel plus clément qui permit une large ventilation, elle suffit à éteindre l'épidémie (47).
Les enseignements qui découlent de ces faits isolés nous ont été donnés sur une vaste échelle pendant la guerre de Crimée. Lors du transport des troupes en Orient, à l'ouverture de la campagne, le typhus ne s'est pas développé sur les navires où étaient entassés les hommes et les animaux, où l'encombrement était souvent porté à son plus haut degré. En 1856, au contraire, il a envahi un grand nombre de bâtiments chargés de rapatrier en France les convalescents ou même des troupes saines en apparence, mais minées par les souffrances inhérentes à une longue guerre.
Le typhus s'y développait sur place, sans contagion initiale, car on n'embarquait pas de typhiques en Orient, et apparaissait indifféremment sur les bâtiments qui n'avaient pas encore transporté de malades et sur ceux qui avaient déjà servi à cet usage, circonstance qui écarte toute idée de contamination par le navire lui-même. En voici un exemple, pris au hasard dans les documents que nous possédons sur cette guerre.
Le 55« de ligne qui, pendant son séjour sur le plateau de Chersonèse, avait complètement échappé au typhus, mais non au choléra, au scorbut, à la dysenterie et aux fièvres palustres, s'embarqua sans malades, mais dans un état de débilité réelle, le 13 novembre, à Kamiesch, sur deux navires à voile américains. Le 3° bataillon fut reçu à bord de l'Edgard, et effectua la traversée en France en trois jours, pendant lesquels il n'eut aucun cas de typhus. Les deux premiers bataillons prirent passage sur le Monarque-des- Eaux; ils devaient éprouver un sort bien différent. Ce bâtiment qui portait huit cents hommes, y compris son équipage de quarante-cinq marins, mit cinquante jours pour se rendre de Kamiesch à Marseille. Les sept cent cinquante -cinq hommes de troupe étaient logés dans le deuxième pont qui ne recevait l'air extérieur que par quelques tuyaux verticaux, taudis qu'il communiquait largement avec l'étage inférieur où se déversait une
grande partie des émanations de la cale. Dans sa précédente traversée, cet espace avait été occupé par trois cent cinquante chevaux qui l'avaient souillé de leurs déjections dont il restait encore des traces trop manifestes. Eu ce moment même, il avait fallu placer à l'une des extrémités du navire quatre chevaux de l'état-major du régiment et une demi-douzaine de bœufs. C'est cette atmosphère saturée de miasmes humains et d'émanations putrides que les passagers durent respirer pendant près de deux mois. Cette situation était aggravée encore par l'insuffisance de l'alimentation, les hommes dégoûtés du lard et du riz ne se nourrissant presque exclusivement que de café et de biscuit.
C'est au milieu de ces pénibles circonstances que le typhus prit naissance, le quinzième jour de la traversée. Du 1*=^ au 25 décembre, il atteignit quinze hommes qui furent laissés à Malte. En arrivant à Marseille, le l"'' janvier, le Monarque dut encore envoyer vingt-cinq typhiques à l'hôpital de cette ville.
Le typhus, assurément, n'existait pas à l'état d'incubation au moment du départ de Kamiesch, puisque les hommes embarqués sur l'Eilgard demeurèrent tous préservés. Il est né à bord, sous l'influence combinée de la profonde détérioration organique créée chez les hommes du 50" par la misère et les maladies antérieures et de l'atmosphère méphitique où ils restèrent confinés pendant près de deux mois. Le rôle do ce dernier facteur ressort, dans cet épisode, avec une grande évidence, de la préservation des hommes qui, embarqués à bord de l'Edgard, n'eurent point à subir la funeste action de l'air confiné et saturé de miasmes putrides (48). Quant à l'agent infectieux, il a été sans doute emporté de Crimée, adhérent aux vêtements des hommes ou recelé dans les cavités naturelles où il a sommeillé jusqu'au moment où les conditions de la navigation l'ont fait passer à l'activité pathogène.
Sur mer comme sur terre, le typhus ne se développe donc guère qu'au sein des groupes dont la matière organique est profondément modifiée par la misère et les maladies. On y apprécie avec une grande netteté le rôle respectif de l'encombrement et des états morbides préexistants dans son éclosion. On y saisit encore un autre trait qui s'accorde avec certaines particularités étiologiques relevées plus haut et les confirme.
c) Prédilection diî l\ contagion pour les équipages. — Les médecins qui ont été les témoins de son évolution dans ce milieu, mentionnent en effet que les équipages sains et vigoureux étaient souvent plus maltraités par lui que les convalescents ou passagers, et cette observation qui ramène immédiatement notre pensée sur les faits similaires relevés dans les milieux où a porté jusqu'à présent notre analyse, a été faite non moins souvent dans celui
qui est actuellement l'objet de notre investigation. C'est ainsi que, dans mainte circonstance, la lièvre pétéchiale, née sans contagion d'origine sur un navire, revêtait une gravité exceptionnelle chez les personnes qui la contractaient au contact des malades débarqués.
Eu 1864, le typhus se déclara à bord de Vibràimieh, entre Alexandrie et Toulon. Vingt-sept passagers tombèrent malades; beaucoup d'entre eux furent atteints légèrement et il n'y eut qu'un décès. Ces sujets ayant été admis à l'hôpital de la marine à Toulon, six cas se développèrent parmi le personnel préposé à leurs soins ; tous ces cas, moins un, furent très graves et donnèrent lieu à deux décès (49).
Bien plus, les passagers débarqués sont, comme les faméliques de l'Algérie, aptes dans certains cas à communiquer le typhus sans en présenter aucun symptôme.
Tout le monde connaît, d'après une note de M. le professeur Jaccoud à sa traduction de la clinique de Graves, les cii'constances curieuses qui ont marqué le débarquement des passagers du Scheah-Gehald, brick de guerre égyptien qui est venu mouiller à Liverpool le 22 février 1861. Quelques-uns avaient de la dysenterie, tous se trouvaient dans un état de saleté révoltante et étaient profondément débilités par suite de la longueur de la traversée et de l'insuffisance de l'alimentation. Les individus malades furent immédiatement transférés à l'hôpital, les autres envoyés aux bains de Paule- Street.
Des cas de typhus se manifestèrent peu de temps après dans chacun de ces deux établissements chez des personnes qui avaient été en contact avec ces malheureux ; or aucun de ces derniers ne présentait les symptômes de cette affection et celle-ci n'existait pas à bord.
Voici un épisode semblable, qui a fait l'objet d'une intéressante lettre de Fauvel au comité consultatif d'hygiène de France (50).
Le 13 décembre 1863, la Tamise, navire des messageries impériales, part de Trébizonde, ayant à bord quinze cents émigrants tartares. Ces individus avaient été visités l'un après l'autre, avant leur embarquement, par le médecin du bord et reconnus sains. Le 19, ce navire vint mouiller à Constantinople, après une traversée pénible qui lui imposa une relâche forcée à Synope. Aucun des Tartares n'avait été malade, du moins en apparence; tous quittèrent le navire « de leur pied léger ».
Le 28 décembre, la Tamise repart pour Trébizonde avec son équipage eu apparence bien portant. Mais dès le lendemain, le typhus éclate brusquement au milieu de ce dernier. Sur une cinquantaine d'hommes dont il se composait, dix-sept furent atteints, sept succombèrent, parmi lesquels le capitaine, deux officiers et le chef mécanicien. L'un des malades fut emporté d'une manière foudroyante, en trente-six heures; son corps était couvert
de pétéchies. Ce tragique épisode s'accomplissait dans l'espace d'une quinzaine de jours, du 29 décembre au 12 janvier. Le 11 eurent lieu les deux derniers décès; à cette date, les autres malades étaient déjà en convalescence ou en voie d'amélioration ; l'épidémie était terminée.
Ce sont bien lesTartares qui ont infecté l'équipage, caries quelques passagers amenés de Constantinople dans ce second voyage furent débarqués sains et saufsà Synope. Et si l'on conservait encore quelques doutes sur cette interprétation, ils se dissiperaient devant cette circonstance que l'épidémie ne sévit que parmi les officiers du bord et les individus employés à la machine ou vivant dans son voisinage ; pas un seul des matelots ne fut atteint. Or, l'enquête, conduite d'après cette singulière distribution des atteintes, démontra que cette partie du personnel avait subi temporairement le contact des émigrants dans des conditions qui méritent d'être mentionnées. Malgré le froid glacial et un vent terrible, les Tartares embarqués à Trébizoude furent couchés sur le pont, sans abri contre ces intempéries. Celles-ci persistèrent pendant la traversée, et l'existence de quelques-uns des passagers en fut compromise. Vers le 16 décembre, le pont étant envahi par la neige, on vint prévenir le capitaine que des femmes et des enfants allaient périr de froid. Mû par la pitié, ce dernier donna l'ordre que les plus souffreteux de ces misérables fussent réchauffés à la machine. Une quarantaine d'entre eux furent donc introduits dans une soute à charbon située dans le voisinage du générateur, c'est-à-dire dans une atmosphère chaude et confinée, où ils séjournèrent pendant vingt-quatre heures, et où ils furent précisément en contact plus ou moins direct avec les officiers du bord et les mécaniciens, c'est-à-dire avec les deux seuls groupes de personnes parmi lesquelles l'épidémie préleva ses victimes ; la contamination de celles-ci par les Tartares n'est pas douteuse'. Et pourtant ces derniers n'avaient point le typhus.
Il serait sans doute téméraire de supposer qu'ils en ont élaboré le germe en route, puisqu'ils étaient originaires d'un foyer endémique d'où ils ont pu l'emporter tout fait, dans leurs cavités naturelles ou dans les plis de leurs haillons. Nous convenons volontiers que cette remarque est également applicable aux militaires rapatriés de l'armée d'Orient, qui communiquaient le typhus à l'équipage sans présenter aucun de ses symptômes. Ces faits montrent du moins que ces malheureux, comme les faméliques, sont réfractaires vis-à-vis de l'agent infectieux auquel ils servent de véhicule. Peut-être, si cet agent n'est pas directement préparé par eux, augmente-t-il du moins d'énergie en passant par leuf corps. L'atteinte du
' Elle l'est d'autant moins que Fauvel nous apprend que tous les navires qui ont embarqué de^ Tartares ont vu le typhus se manifester dans leur^équipage, notamment dans l'état-major.
tiers de l'eflectifcle la Tamise, la terminaison fatale de près de la moitié des cas, et la mort presque foudroyante survenue cliez l'un d'eux dénoncent un virus d'une puissance exceptionnelle. D'autre part, on n'a pas oublié que les épidémies qui se déclaraient dans les équipages en contact avec les soldats rapatriés de Crimée, se sont montrées partout sévères par le nombre et la gravité des atteintes.
II. — Appréciation générale du rôle de l'encombrement et de la famine.
Genèse autochtone du typhus.
Il résulte des développements qui précèdent, que l'encombrement et la famine sont les moteurs les plus puissants du typhus. Mais, quelque important que soit leur rôle, ils ne sont pourtant pas indispensables à sa genèse. L'encombrement est resté absolument étranger au développement de celui de l'Algérie, et la famine que l'on voit évidente à l'origine de tant d'épidémies régionales, à laquelle on a attribué un pouvoir si absolu dans leur genèse, est loin d'en être un facteur nécessaire. Henry Kenniîdy, dans une étude comparative de toutes les épidémies qui ont régné en Irlande au dernier siècle et dans la première moitié de celui-ci, a fourni, il y a longtemps déjà, la preuve de l'inexactitude du rôle exclusif qui serait dévolu à la famine dans leur patbogénie (51).
L'Italie et l'Irlande ont traversé, depuis le commencement de ce siècle, mainte année de disette, sans subir le typhus, et celui-ci ne s'est jamais manifesté au cours des épouvantables famines qui ont sévi à plusieurs reprises dans ces soixante dernières années aux Indes Inversement, il y a des épidémies qui sont survenues en dehors de toute famine. Graves en cite qui se sont déclarées pendant des années d'abondance. Weiss déclare que les privations sont restées étrangères à l'origine de celle qui a ravagé le district de Flatow en 1860, et Gr.etzer rend le même témoignage pour celle qui sévit à Breslau en 1868-69. Maclagan fait ressortir qu'en 1865-66, alors que le typhus épidémique sévissait à Dundee, le commerce et l'industrie étaient en pleine prospérité ; les ouvriers qui affluaient eu masse vers la ville, et qui devaient plus tard payer le plus large tribut à l'épidémie, recevaient un salaire des plus rémunérateurs, et eurent le moins à souffrir du besoin (53). Enfin, les épidémies ne se superposent pas toujours exactement à la circonscription territoriale où sévit la famine. Eu 1856, celle-ci éprouvait le district de Pless (haute Silésie) tout entier, et pourtant le nord et l'ouest de la contrée, qui souffraient comme le reste, furent épargnés par l'épidémie régnante.
Au surplus, nous trouvons de pareils témoignages dans nos propres
DU TYPHUS yOl
annales. En ISoo, lorsqu'éclata le typhus du bagne de Toulon, l'habitation et ralimeutatiou étaient ce qu'elles furent auparavant et ce qu'elles demeurèrent après. Il est difficile de les incriminer. On devrait plutôt s'en prendre aux travaux excessifs qui furent imposés aux forçats pour le chargement en charbon des navires en partance pour l'Orient. Si l'épidémie de Riantec a pu être attribuée à l'accroissement de la misère, résultant de l'insuffisance du rendement de la pêche de la sardine, il n'en est pas de même de celles de Rouisan et de l'île Tudy, qui survinrent dans des années ordinaires, où la misère ne fut pas plus dure aux populations qu'avant ou après cette épreuve.
Il n'y a donc point de relation causale absolue entre le typhus et la •famine. Comme néanmoins l'association entre ces deux calamités constitue un fait extrêmement commun, des esprits graves tels que Vmcnow et MuRcnisoN ont pensé que si elles n'étaient point subordonnées l'une à l'autre, elles devaient du moins relever d'une cause commune, d'une influence d'ordre cosmique nuisible aux graines végétales, mais favorable à certains germes pathogènes. Cette interprétation est tenue en échec par ce fait que le typhus est susceptible de naître de toute famine, tout aussi bien de celle qui est créée par la guerre ou les crises commerciales que de celle qui succède aux mauvaises récoltes.
Au reste, même au sein des épidémies qui paraissent se rattacher étroitement aux causes classiques, on observe des faits isolés, des épisodes partiels qui ne se laissent point rapporter à elles. En Algérie, en 1868-69, de nombreux sujets appartenant à la classe aisée et n'ayant pas eu de contact avec les Arabes, payèrent leur tribut à la maladie régnante. « Le typhus, écrit M. Pauly, a dû être amené en grande partie par les grandes causes : guerre, disette, sauterelles, épidémies, qui ont pesé d'un si grand poids sur ce malheureux pays depuis 1864 ; mais je tends à croire que ce n'est pas tout, et qu'une influence épidémique spéciale, une influence de constitution médicale a agi aussi > (34).
Sans doute, la notion de la constitution médicale répond à des idées d'une autre époque et répugne à la précision des conceptions scientifiques actuelles. Mais, par bien des côtés, nous revenons à l'ancienne médecine, et ce sont les brillantes découvertes modernes qui nous y ramènent. Ou voit bien que, pour donner l'impulsion pathogène au germe typhique, il faut un autre moteur encore que la famine ou l'encombrement. Nous n'en voulons d'autre preuve que la grande diffusion des épidémies qui se répandent souvent bien en dehors des limites des circonscriptions territoriales éprouvées par la disette. En 1847-48, le typhus envahit presque tout le centre de l'Europe, la haute Silésie, la Silésie autrichienne, la Galicie, (le nombreux districts de la Bohême, les provinces orientales et occiden-
taies de la Flandre, une grande partie des Pays-Bas, enfin l'Irlande et, l'Ecosse (55). Sans doute, dans cette année néfaste, la récolte manqua presque partout ; mais il s'en faut que la famine sévît dans toutes les régions où vint s'abattre le typhus ; et parmi celles qui subirent à la fois les deux fléaux, il y en eut, comme le Spessart, où l'aire géographique de l'un était loin de couvrir exactement celle de l'autre.
Certes, l'encombrement et la misère physiologique ont été de puissants moteurs à l'égard du typhus de Crimée. Mais il convient de ne pas oublier que pendant que notre armée était si cruellement éprouvée par la fièvre pétéchiale sur le plateau de Chersonèse, celle-ci sévissait épidémiquement, et sans y avoir été appelée partout par la disette, dans une très grande partie de la Russie méridionale, dans la haute et basse Silésic, notamment à Breslau, dans le Palatinat Rhénan, dans les nombreuses localités de rOdenwald, à Neckargemund, dans les environs de Gottingen, enfin à Toulon, Strasbourg et Vienne (56). Aussi, tout en nous associant aux généreuses protestations que les souffrances de l'armée d'Orient ont arrachées à ses médecins (57), ne croyons-nous pas que le typhus qui Ta décimée soit exclusivement imputable à l'imprévoyance administrative ; il ne nous paraît pas tout à fait exact d'avancer que celui-ci a été fait par les hommes qui ont dirigé la guerre.
Le f amélisme des Arabes a certainement donné l'impulsion au typhus de l'Algérie. Mais, à la même date, il se réveillait et faisait fureur dans la Finlande, dans la Prusse orientale et occidentale, dans le cercle de Stralsund et dans une grande partie de l'Allemagne du Centre et de l'Ouest. Cette même année vit les épidémies de Riantec et d'Overissel.
Nous sommes loin de méconnaître le rôle des causes locales dans cette reviviscence des germes. Mais la simultanéité des explosions épidémiques dans des régions si éloignées les unes des autres, explosions se produisant sans que ces causes locales puissent être incriminées dans tous les foyers atteints, nous oblige à admettre que la graine typhique, réveillée par la misère ou l'encombrement, reçoit en outre l'impulsion d'une influence plus ou moins générale.
Ces deux facteurs, en effet, ne sont pas les causes occasionnelles suffisantes du typhus ; si puissants qu'ils soient, ils ont besoin, pour le faire naître ou le faire passer de l'état endémique à l'état épidémique, de l'action d'autres influences moins saisissables, mais néanmoins très réelles. •