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III. — Genèse autochtone du typhus

Au reste, l'étiologie de cette affection est bien moins simple qu'on ne le pense. Elle soulève, comme celle de tant d'autres maladies infectieuses,

les questions les plus ardues de l'épidémiologie, car elle vient, elle aussi, se heurter fréquemment contre le délicat problème du développement de mw. Le typhus, en eflet, apparaît parfois, suivant le mode sporadique ou épidémique, en dehors de ses foyers d'endémicité reconnus, sans contagion préalable, et avec des apparences de spontanéité qui, de tout temps, ont fait accepter celle-ci par les esprits les plus sévères. Sans doute, les témoignages cités par Murcdison en sa faveur, ne sont pas tous d'une précision rigoureuse, et lui-même reconnaît les grandes difficultés que l'on éprouve parfois à découvrir la piste de l'importation. Mais si nous écartons les faits de ce genre déjà anciens et qui, en raison de cette circonstance, prêtent au doute, combien n'en reste-t-il pas parmi les modernes auxquels l'évidence nous oblige à dénier la contagion comme origine première ?

En 1843, une épidémie grave de typhus se manifesta brusquement au hameau deBroulhac, canton duPuy. Des cent dix-huit habitants, quarantecinq furent atteints et neuf succombèrent. Elle ne put être rapportée à l'importation, car à cette époque le typhus n'était signalé sur aucun point du territoire (58).

FoRGET n'hésite pas à attribuer à l'encombrement excessif et momentané de la prison de Strasbourg le typhus qui s'y manifesta en 1854 ; depuis 1814, on n'en avait pas observé un seul cas dans cette ville.

Les environs de Gôttingen n'avaient pas vu non plus le typhus depuis le commencement du siècle, quand l'épidémie de 1855 s'y déclara, sans qu'il fût possible de savoir comment elle y prit naissance (59).

En Algérie, pendant les années 1867-68, le typhus est né bien des fois de toute autre chose que de cas antérieurs, que d'un contage saisissable direct ou indirect. Presque tous les médecins du corps d'occupation croyaient à son développement autonome. Seul Vital pensait que cette épidémie n'était que le prolongement de celle qui avait sévi dans la Rabylie en 186^, comme si, en 1867-68, la maladie ne s'était pas montrée simultanément sur tous les points de l'Algérie et de la Tunisie (60), écartant ainsi tout soupçon d'une propagation de proche en proche. Mais malgré ses convictions contagionnistes, cet esprit éclairé est obligé de convenir, cédant à la pression des faits, qu'en 1868 et 1869, le typhus prenait naissance çà et là spontanément.

Dans l'hiver de 1872-73, une petite épidémie de typhus se déclara à Gedern, dans la Hesse, où depuis de nombreuses années on n'avait pas observé un seul cas de cette maladie. Son origine est restée enveloppée d'une obscurité complète. Du moins fut-il impossible au docteur Nordt, malgré les recherches les plus minutieuses, de la rattacher à l'importation que l'on pouvait d'ailleurs rejeter a priori en raison de l'isolement de cette petite localité (61).

504 DES FIÈVlUiS CONTINUES

Il ne nous paraît môme pas certain que Ton ait le droit d'admettre le développement continu du typhus dans les foyers d'endémicité reconnus. Celui-ci ne peut-il s'y engendrer de temps à autre de novo ? Gela n'est pas improbable. Que l'on veuille bien remarquer, par exemple, qu'il n'y a pas eu de cas sporadiques intermédiaires entre les cinq épidémies qui se sont succédé à Toulon de 1829 à 1856, et que l'on ne peut songer à rapporter celles-ci à l'importation, attendu que durant cette longue période, le typhus était éteint partout en France et à Toulon môme.

Enfin, il ne nous est pas démontré que les cas de typhus qui se sont déclarés presque simultanément dans ces derniers temps à Lille, Amiens, Beauvais, Paris et autres lieux, soient dus à l'importation plutôt qu'à la genèse autochtone qui s'impose, à notre sens, pour tant d'autres faits. Genèse autochtone ne veut pas dire création spontanée. La faculté que possèdent la plupart des germes morbides de perdre leur virulence pour un temps illimité, et de la récupérer ultérieurement, sous l'influence d'une ou de plusieurs de ces circonstances d'ordre organique ou cosmique qui constituent les causes secondes des maladies infectieuses, cette faculté nous donne de ces faits une interprétation scientifique rigoureusement conforme aux doctrines pathogéniques en cours. La spontanéité, si chère à la médecine d'autrefois, n'est pas une simple conception de l'esprit : elle correspond à une donnée empiriquement établie, à laquelle on aurait bien tort d'opposer aujourd'hui une fin de non-recevoir, sous le prétexte qu'elle est en contradiction avec la pathologie microbienne, car celle-ci s'en accommode fort bien. Que l'on nous permette de rappeler à ce sujet les réflexions que M. Pasti^ur lui-même a consignées dans une de ses mémorables communications à l'Institut. « Il est d'autres maladies virulentes qui apparaissent spontanément en toute contrée, tel est le typhus des camps. Sans nul doute, les germes des microbes, auteurs de ces dernières maladies, sont partout répandus. L'homme les porte sur lui ou dans son canal intestinal sans grand dommage, mais prêts également à devenir dangereux, lorsque par des conditions d'encombrement et de développement successif à la surface des plaies, dans des corps afllaiblis ou autrement, leur virulence se trouve progressivement renforcée » (62).

Il nous paraît sage de méditer ces paroles, chaque fois que l'on voit poindre quelque part la menace d'un de ces grands fléaux la peste, le typhus, le choléra, qui mettent périodiquement l'espèce humaine en coupe réglée ; ce qui assurément n'implique point qu'il faille fermer les yeux sur le rôle de la contagion, c'est-à-dire de l'importation avec laquelle il y a toujours à compter.

Au reste, le typhus n'est pas un exemple unique de cette genèse sur place des maladies endémo-épidémiques. La peste, sa sœur ainée et sa

compagne inséparable dans le passé, est née souvent comme lui, en dehors de sa patrie d'origine, spontanément en quelque sorte.

C'est ainsi que, vers 1840, elle disparaît complètement de ses anciens foyers générateurs tels que l'Egypte, la Syrie, l'Asie Mineure, la Turquie d'Europe et l'Inde. Déjà, elle allait passer au rang des maladies éteintes, quand soudain, vers 1860 et 1870, elle se réveille et se déploie en épidémies formidables. Et, chose digne d'être remarquée, ce n'est pas dans sou ancien berceau qu'elle effectue ce retour olïensif, mais dans la Tripolitaine, dans l'Arabie, en Perse, dans la Mésopotamie, c'est-à-dire dans des régions qui en étaient à peu près préservées aux temps où elle ravageait le littoral oriental de la Méditerranée et le Sud-Est de l'Europe. Elle s'est réveillée sur ces divers points sans contagion d'origine, comme dit M. Pasteur, puisqu'elle était éteinte depuis de longues années dans son véritable berceau. Elle est née de germes existant sur place, recélés par l'organisme ou disséminés dans les milieux ambiants.

Si l'on veut bien admettre l'ubiquité de la graine typhique, on comprendra sans peine, non seulement les recrudescences épidémiques du typhus dans les foyers d'endéraicité, mais encore son apparition, qui semble spontanée, dans des lieux et des régions qui en sont affranchis depuis une longue période d'années. L'encombrement momentané, l'accroissement de la misère sont sans doute les causes les plus apparentes de ces reviviscences des germes. Mais sont-ils des causes suffisantes? Nous en doutons. 11 nous semble qu'en outre de ces moteurs pathogènes si puissants, le méphitisme humain et la famine, les germes sont encore actionnés par des influences générales, d'ordre cosmique ou cosmo-tellurique, qui abaissent ou élèvent alternativement leur virulence. Ces influences échappent à nos instruments de précision, mais se manifestent par des effets, c'està-dire par ces mouvements alternatifs d'expansion et de retrait, par ces oscillations plus ou moins larges que les maladies infectieuses subissent à travers les temps, et auxquels l'hygiène reste absolument étrangère.

Les considérations qui précèdent terminent l'enquête que nous nous sommes proposé de faire dans les principaux milieux typhogènes. Nous avons appris à connaître, au cours de ces investigations, les facteurs étiologiques fondamentaux du typhus, leur mode d'association et la signification propre à chacun d'eux. En se combinant ensemble et en suppléant mutuellement leur iusutlisance respective, ceux-ci actionnent la cause déterminante ou prochaine du typhus.

Ce sont les propriétés de cette cause qui doivent actuellement fixer notre attention. En attendant le concours des lumières du laboratoire, nous essaierons de les saisir dans l'évolution des épidémies, dans les con-

ditions de la coutfigion,et dans l'ensemble des circonstances qui marquent le développement originel du typhus.

§ 5. — DES ËPIDÉMIES DE TYPHUS. LEURS CARACTf^RES

Les épidémies de typhus naissent d'ordinaire dans les foyers endémiques, plus rarement en dehors de ces derniers. Elles se manifestent avec une certaine périodicité, suscitées par les facteurs pathogènes qui ont été indiqués plus haut, ou sans l'intervention d'aucune cause occasionnelle appréciable. C'est ainsi que quatre épidémies sont survenues en terre bretonne dans ces vingt dernières années : à Riantec, aux portes de Lorient en 1870/71, à Rouisan et aux environs en 1872/73, à l'île Molène en 1878 enfin à l'ile Tudy en 1879.

A Rerlin, où la maladie règne en permanence, dans les quartiers qui servent de refuge aux vagabonds et aux ouvriers nomades, elle a subi, à plusieurs reprises dans ces derniers temps, des recrudescences sérieuses, notamment en 1873, 1876 et 1879.

Il en fut de même jadis au bagne de Toulon, où les années 1829, 1830, 1833, 1855 et 1856 furent marquées par des épidémies dont la dernière, une des plus importantes, a été rappelée plus haut. Comme la plupart des maladies infectieuses, le typhus est soumis à une véritable évolution multiannuelle, dont le cycle comprend à la vérité un nombre d'années très variable.

Il est digne de remarque que certaines époques s'imposent à l'attention par le nombre, la simultanéité et la dissémination de ces épidémies sur de vastes étendues de territoire. Le typhus revêt alors les allures d'une véritable maladie pandémique. Telle est l'expansion générale prise par lui en Irlande dans les années 1816/19, 1821/22, 1826/28, 1836/37, 1846/47, 1862/64. En 1847/48, 1855/56, 1867/68, il régna épidémiquement sur de nombreux points de l'Europe centrale. Nous venons de voir quelles sont les conclusions à tirer de cette simultanéité de ses explosions dans des circonscriptions territoriales si éloignées les uns des autres (p. 501-502).

Lorsque l'épidémie naît sur place, elle débute généralement par des formes légères ou abortives, des fébricules qui s'aggravent peu à peu en se multipliant, et finissent ainsi par réunir lentement les traits du typhus confirmé. Une pareille évolution est assurément bien faite pour donner l'idée d'un germe à peine pathogène au point de départ, et renforçant peu à peu sa virulence par ses passages successifs à travers les premiers orgauimes atteints. Certaines épidémies, comme celle du Dorpat en 1866/67, s'accompagnent pendant toute leur durée de ces formes bénignes (63). Celles-ci en suivent toutes les oscillations et témoignent ainsi de l'étroite affmité

DU TVPIIUS

qui les uuit à la maladie régnante. Leur expression symptomatique est parfois tellement fruste, que les patients ne s'en ressentent guère et continuent à vaguer à leurs occupations. Ces typhus ambulatoires ne sont rien moins que rares ; ils sont tout aussi dangereux pour l'entourage que les cas confirmés, et peut-être mainte épidémie dont l'origine reste inconnue leur doit-elle sa naissance.

Les épidémies ont généralement une évolution assez rapide. Leur

fi.

Octobre/

Féorier

Fig. 25. — Évolution mensuelle de l'épidémie de Riantec 1870/71. (D'après les chiirres de M. Gillet.) Les chilTrcs roprésenlcnt des nombres absolus.

510 DES FIHVRES CONTINUES

durée compreud uue période de 3 à 0 mois au maximum. L'épidémie de Tudy a commeucé le P'' mai et s'est éteinte dans la première semaine d'août. Celle du bagne de Toulon, en 18S^, s'étendit du -22 mars à la fm d'août. Enfin celle qui sévit à Berlin en 1879 dura environ sept mois. Sa durée d'ailleurs est proportionnée à l'étendue du foyer où elle se déploie. A Riantec, commune formée de plusieurs centres d'agglomération ou villages qui ne comptent pas moins de quatre mille habitants, l'épidémie née en février 1870, se prolongea jusqu'en avril 1871.

Quel que soit le temps qu'elle embrasse, elle parcourt assez régulièrement les trois phases classiques : augment, période d'état, et déclin. Ce cycle, comme le montrent les trois tracés ci-dessus (fig. 25, 26, 27), est d'ordinaire traversé par des rémissions plus ou moins profondes et assez également espacées. Il est difficile de donner la raison de cette marche paroxystique. Peut-être tient-elle à l'extension successive et régulière de la maladie aux différents groupes de la population, l'atteinte de chaque groupe étant marquée par une recrudescence de l'épidémie; on sait que ce mode de progression n'est pas insolite dans les maladies qui ont le pouvoir de se propager exclusivement par la contagion.

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