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I. — Des conditions de la contagion

Mais cette transmissibilité a ses degrés. Elle est subordonnée à des conditions qui ont été merveilleusement mises en relief dans les épidémies observées au cours de ce siècle, et surtout dans celle qui sévit sur l'armée de Crimée.

C'est ainsi que la contagion est surtout à redouter dans les espaces qui abritent un certain nombre de typhiques, d'où la gravité des épidémies de prisons, de navires et d'hôpitaux de guerre.

Les chances de transmission augmentent également avec la durée du séjour au milieu des malades. C'est du moins ce que l'on peut déduire de la préservation relative, dans les hôpitaux, des chefs de service et des

étudiants, eu égard aux médecins assistants et aux infirmiers que la contagion n'épargne guère. Dans les hôpitaux de fiévreux en Angleterre, il est rare qu'un assistant échappe au typhus. Les visites fréquentes aux malades, sans exposer autant à la contagion que la cohabitation plus ou moins intime avec eux, ne laissent pas que d'être dangereuses.

Ces propositions pourtant comportent certaines i-éserves. Il a semblé parfois qu'un contact très court avec les typhiques suffisait à infecter des malades ou des sujets affaiblis par des affections antérieures. Dans l'épidémie de Guttingen, en 183S-S6, des convalescents de maladies ordinaires ont été atteints de la contagion pour avoir cédé à la tentation d'aller regarder dans les salles affectées aux typhiques (64). Rosenstein, à propos de l'épidémie de Groningue, cite l'exemple d'un individu qui fut frappé peu de temps après une unique visite faite à un malade (65).

Mais ce qui augmente surtout les chances de contagion, indépendamment de la durée du contact avec les malades ou de la densité de leur agglomération, c'est le défaut de ventilation et la malpropreté des milieux habités par les typhiques. Rosenstein a observé, dans l'épidémie de Groningue, que le typhus se communiquait énergiquement dans toutes les maisons connues pour leurs conditions hygiéniques défectueuses, tandis qu'à l'hôpital où les malades étaient traités, été comme hiver, les fenêtres ouvertes, il n'y eut pas un seul cas de contagion ni parmi les étudiants ni parmi les infirmiers.

Lebert de son côté a constaté, dans l'épidémie de Breslau de 1868-69, que le typhus se montrait peu contagieux dans les salles bien ventilées de cette ville. Aucun des élèves, ni aucun des médecins n'y contracta la maladie régnante (66).

En Crimée, pendant l'année 18S6, les Anglais dont les camps étaient vastes et bien disséminés, les baraquements suITisants et bien aérés, les Anglais ont été préservés du typhus, bien qu'étant en rapports incessants avec nos soldats qui alors lui payaient un si lourd tribut (67).

Le typhus, ajoute F. Jacquot, est presque fatalement transmissible dans l'air confiné et peu renouvelé des hôpitaux et des ambulances encombrés de typhiques et de malades ordinaires. C'est ainsi que plus de quatre-vingts médecins y ont succombé à l'armée d'Orient, et les trois quarts au moins de ceux qui ont été épargnés n'échappèrent point à cette infection légère que cet auteur a décrite sous le nom de typhisation à petite dose.

Lorsqu'au contraire les hôpitaux surchargés de typhiques ou d'autres malades sont suffisamment aérés, et que, dès l'origine, des salles d'isolement peuvent être ouvertes aux premiers, la contagion pourra être sinon prévenue, du moins contenue dans de certaines limites.

Ajoutons enfin que dans les hôpitaux encombrés, non seulement les

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chances de contagion sont plus grandes, mais le typhus est plus grave. Après la bataille de Leipzig, les malades couchés dans les cours donnaient une mortalité lyphique bien moindre que ceux qui étaient traités dans les hôpitaux encombrés de Mayence, Cologne et Wesel (68).

Si le coufinemeut de l'air augmente le danger de la contagion, celle-ci n'est guère à redouter dans les conditions inverses. En plein air, en effet, le typhus ne se propage guère. A Gonstantinople, il n'a franchi les limites d'aucun hôpital. A Fondoulili, il sévit cruellement dans une baraque d'infirmiers qui allaient chercher les malades dans l'air confiné de la cale et des ponts, et il ne fit pas une seule victime dans les baraques voisines occupées par des artilleurs ou parmi les hommes chargés de la police qui n'assistaient qu'en curieux au débarquement. Enfin, pendant les épidémies du bagne de Toulon, les ouvriers de l'arsenal, fréquemment en rapport avec les forçats pendant leurs travaux, n'ont jamais contracté la maladie régnante (Barallœr).

Cette subordination des chances de contagion à l'hygiène des espaces habités par les typhiques a suggéré à certains médecins, BEnsEde Dorpat entre autres, la pensée que l'agent infectieux pourrait bien être un parasite à génération alterne, qui ne redeviendrait complètement pathogène, une fois éliminé de l'organisme, qu'après un séjour temporaire dans les milieux extérieurs chauds, humides, saturés de produits de décomposition et de sécrétions pathologiques, en un mot dans les milieux semblables à ceux des salles encombrées de malades et mal aérées.

La contamination à l'air libre des militaires qui escortaient les mendiants arabes en 1868, et des faits semblables relevés par Salomon dans l'épidémie de 1879 à Berlin (69), témoignent que la règle formulée plus haut comporte des exceptions, qu'un agent infectieux doué d'une haute énergie peut réaliser la contagion sans atmosphère close, qu'en un mot l'air vicié n'est pas indispensable à cette maturation des germes supposée par Bedse. Ce n'est d'ailleurs qu'une interprétation théorique qui s'adapte, il est vrai, au plus grand nombre de faits, mais qui restera à l'état d'hypothèse tant que nous ne serons pas fixés sur l'essence et la biologie des germes typhiques.

L'isolement et l'aération sont donc des mesures qui s'imposent dans les hôpitaux ou ambulances ouverts aux typhiques. Elles ne suffisent pourtant pas toujours à y conjurer le développement de la fièvre tachetée dans les services ordinaires.

Si en effet ceux-ci reçoivent, au point d'en être surchargés, de ces sujets dont la matière première est profondément modifiée par les privations etl es maladies qui en procèdent, le typhus pourra se développer à leur contact, en vertu des actes intimes que nous avons indiqués plus haut, et

sévir parmi le personnel du service sans faire de grands ravages au milieu des malades eux-mêmes. C'est ainsi que plusieurs hôpitaux de Constantinople, constitués par des baraques de bois, isolées et suffisamment aérées, n'en ont pas moins été éprouvés par la maladie régnante, parce que les sujets qui y étaient admis venaient de Crimée et présentaient cette profonde détérioration de l'organisme qui crée la puissance typhogône plutôt que la réceptivité pour le typhus. La lecture des nombreux documents laissés par les médecins de l'armée d'Orient, nous a convaincu que si le typhus a été d'ordinaire importé du théâtre de la guerre tout fait à Constantinople, il n'a pas laissé de naître souvent sur place, au sein de ces hôpitaux qui réunissaient les mômes conditions génératrices que les ambulances ou les tentes de Crimée, où les dysentériques et les scorbutiques, entassés dans des locaux toujours insuffisants, étaient à même de le faire éclore et de le répandre autour d'eux, comme les Arabes faméliques admis dans les salles communes de nos hôpitaux de l'Algérie en 1868.

Nous avons déjà montré plus haut que le typhus naissant était plus infectant que le typhus tout fait. Complétant cette notion, nous ajouterons que le virus typhique perd de sa puissance dans ses reproductions successives. Theurkauff a constaté, dans l'épidémie de Gôttingen de 18.36, que les individus qui avaient reçu la maladie de seconde ou de troisième main, pouvaient être traités presque impunément dans les salles communes. Pour la même raison, le pouvoir de diffusion de l'agent infectieux diminue quand il est transporté hors de son foyer générateur. C'est un trait qui n'avait pas échappé aux médecins du premier empire : ils ont remarqué qu'en dehors des hôpitaux la contagion s'affaiblissait ; le typhus perdait sa force par une sorte d'atténuation de son principe infectieux. Déjà à la deuxième génération, mais surtout à la troisième, il prenait un caractère bénin et cessait d'être expausif. Sa gravité et sa puissance d'expansion diminuaient lorsqu'il passait des hôpitaux aux habitants des grands centres et de ceux-ci aux populations rurales.

C'est vraisemblablement à cette heureuse circonstance qu'il faut attribuer la rapide extinction de cette maladie dans certains hôpitaux de France qui avaient reçu des typhiques au retour de l'armée d'Orient. C'est ainsi qu'au Frioul, à Marseille, à Avignon, à Chalon-sur-Saône, à Neufchâteau, au Valde-Gràce, le typhus resta borné aux militaires admis pour cette affection et ne se propagea qu'à un petit nombre de personnes, malades ou fonctionnaires de l'hôpital. Le Val-de-Grâce, notamment, reçut près de cent typhiques qui, traités d'abord indistinctement dans les différents services de médecine, furent bientôt dirigés de préférence sur les salles de clinique. Là, pendant trois mois, mêlés en plus ou moins grand nombre aux autres malades, ils n'exercèrent sur eux aucune influence fâcheuse : ni les infirmiers ni les

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stagiaires des salles, ni ceux qui pratiquèrent les autopsies n'éprouvèreut le moindre elïet du contact journalier des typhiques. Il en fut de môme dans les autres services (70). Ainsi le pouvoir transmissif de la maladie diminua graduellement, de la façon lapins notable, des côtes méditerranéennes où les débarquements de soldats avaient eu lieu jusqu'aux garnisons de l'intérieur. Très marquée à Marseille, à Avignon, sa puissance virulente fut moins évidente à Chalon-sur-Saône, à Paris, au Val-de-Gràce, sans être pourtant complètement éteinte sur ce dernier point, puisque trois sœurs de cet hôpital, employées près des typhiques, furent atteintes par la contagion.

Le typhus règne à l'état endémo-épidémique dans les Provinces-Orientales de la Prusse, et cependant les grands centres de l'Allemagne du Nord en demeurent généralement préservés, bien qu'entretenant des relations constantes avec elles. Berlin, il est vrai, a compté un certain nombre de petites épidémies dans ces vingt dernières années ; mais les cas sporadiques y sont si communs, que certains médecins, comme Fk.ei\tzel, inclinent à admettre son endémicité dans cette ville et à y rattacher les recrudescences périodiques qu'on y observe.

Si l'on peut conserver des doutes sur cette interprétation, il est au moins certain que, pendant l'épidémie qui ravagea la Prusse Orientale en 1867 et 1868, des colporteurs slaves, originaires des régions éprouvées parla maladie la transportèrent dans une grande partie de l.'Allemagne centrale et occidentale, notamment dans de nombreuses localités de la Thuringe, à Driebourg, Munster, Francfort, Mayence, sans donner lieu nulle part à un véritable foyer épidémique secondaire (71).

Enfin, s'il est vrai que le typhus qui s'est montré l'année dernière eu France dans certaines villes du Nord et du centre nous vient de la Bretagne, — et cette origine ne nous parait pas certaine malgré les laborieuses recherches de M. Nt;TTER, — ou ne saurait méconnaître que la contagion est restée très limitée autour des premiers typhiques qui se sont introduits à Amiens, Beauvais, Abbeville, Pontoise,Lille,ÉtrepagQy, Paris, etc. Aussi, tout en faisant des vœux pour la suppression de l'endémie typhique en Bretagne, ne pensons-nous pas qu'elle constitue un danger national. Le passé à cet égard peut nous rassurer sur l'avenir.

Mais, dira-t-on, ce danger n'est-il pas créé pour la Graûde-Bretagne par la malheureuse Irlande ? On peut en effet contester l'endémicité du typhus dans la première, et rattacher les épidémies qui s'y sont manifestées à l'importation irlandaise, importation facilitée par la proximité et la fréquence des communications entre les deux pays, et surtout par le mouvement d'émigration si actif des Irlandais vers l'Ecosse et l'Angleterre. En faveur de cette interprétation, on fait valoir que les épidémies de la Grande-

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Bretagne coïncident avec celles de l'Irlande et qu'elles débutent généralement après elles, et qu'en Ecosse comme en Angleterre, les premières et souvent les seules localités atteintes sont les principaux centres du commerce et de l'industrie où affluent les misérables émigrants de Vile sœur, tandis que les comtés qui sont placés en deliors du grand mouvement des affaires et des courants irlandais, où vivent des populations adonnées à l'agriculture et à l'élevage du bétail, ne sont qu'exceptionnellement visités par le typhus. Graves a écrit en 1837 : « Quand le typhus éclate dans les villes de l'Écosse et de l'Angleterre, c'est toujours à la suite de l'importation de l'Irlande (7:2). « Il paraît que les observations relevées depuis cette date n'ont fait que confirmer cette opinion.

S'il en est vraiment ainsi, nous avons tout lieu de croire que le typhus ne s'introduit pas dans la Grande-Bretagne tout fait, mais à l'état latent, à l'état de puissance. Épuisés par les privations, les malheureux Irlandais viennent se fixer dans les quartiers les plus pauvres et les plus infects de Glascow, Edimbourg, Liverpool; et c'est là, dans les auberges de bas étage où ils vont s'entasser, qu'ils font mûrir le germe rivé à leur corps aussi étroitement que la misère à leur race, c'est là que le typhus prend naissance, comme il a pris naissance, en 1868, au sein des bandes arabes accueillies dans les dépôts de mendicité.

C'est vraisemblablement de la même façon que les Irlandais importent leur incurable endémie dans les villes de l'Amérique du Nord. Ce n'est pas en effet pendant la traversée que le typhus éclate au milieu d'eux, mais après leur débarquement et leur installation dans les quartiers populeux des grandes cités du littoral atlantique (73).

Au reste, nous avons des preuves que le typhus ne s'est pas développé autrement sur le passage des armées pendant les guerres du commencement du siècle. C'étaient moins des typhiques avérés qui le propageaient, que des groupes de soldats que leur misère rendait éminemment aptes à en fomenter la cause, et qui le répandaient, après l'avoir suscité, dans le milieu ambiant, avec toute la force de rayonnement que possède la maladie à l'état naissant.

FoDÉRÉ raconte à ce sujet un épisode des plus instructifs.

L'épidémie de fièvre des camps, écrit-il, qui éprouva Nice l'an VIII (1799-1800), y fut propagée par l'armée d'Italie rentrant en France, après ses revers, par tous les passages de la chaîne des Alpes et par la côte de la Méditerranée. Les malheureux soldats étaient à peine nourris ; leurs habits étaient en lambeaux, ils n'avaient point de souliers, leur chemise était depuis plusieurs mois collée sur leur corps couvert de crasse et souvent de gale; leur personne et leurs vêtements enfin répandaient une odeur infecte, alliacée, qui les faisait reconnaître de loin. Non seulement la con-

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tagion fut communiquée à Nice et à ses environs, mais encore à tous les lieux de passage des divisions de l'armée dans les Hautes et Basses-Alpes jusqu'à Grenoble. Or, ajoute Fodéré, « chose aussi avérée que digne de remarque, cette môme armée qui porta à Nice un fléau aussi destructeur n'en était pas affligée elle-même avant d'y arriver. Les soldats, dispersés en plein air sur une vaste étendue de terrain, étaient garantis par leurs propres misères ; poursuivis d'ailleurs par un ennemi fier de son succès, ils étaient toujours en haleine. Le typhus se développa quand tous ces foyers épars furent réunis en un seul, quand les individus accumulés entre des murailles et sous des toits ne furent plus ventilés par une atmosphère libre, quand enfin ils purent reprendre haleine et se reposer de leurs fatigues (74). »

C'est ainsi également que la France reçut le typhus des longs convois de prisonniers de guerre espagnols, et des convois plus nombreux de soldats revenant des bords du Niémen, de la Vistule et du Rhin. Il est certain que la plupart du temps ni les uns ni les autres n'en étaient atteints. Ils le répandaient toutefois dans leur entourage, aussitôt qu'ils étaient réunis dans les hôpitaux ou ailleurs : ils le communiquaient aux habitants et à toutes les personnes que leur service ou leur dévouement mettaient en rapport avec eux. C'est encore Fodéré qui nous en fournit uu témoignage précis. « En novembre 1811, lui écrivait son ami M. Desgranges, des prisonniers espagnols défilèrent à Lyon, au nombre de trois cents, et furent amoncelés dans le bâtiment de la commanderie de Saint- Georges. En moins de huit jours, une fièvre maligne se déclara parmi eux avec une force extrême... Cependant ils n'amient encore éprouvé aucune atteinte de la maladie, et ne l'avaient communiquée à personne, tant qu'ils étaient à l'air, chaque jour, dans toutes les routes qu'ils faisaient pour aller d'une prison ou d'un endroit malsain dans un autre ; mais dès qu'ils avaient été stationnaires, réunis, entassés, ces éléments jusqu'alors impuissants, parce qu'ils n'étaient attachés qu'à chaque individu isolément, donnaient bientôt lieu à un typhus très contagieux pour les prisonniers et pour les gens du dehors... Autant il en arriva à Dijon, parmi les prisonniers espagnols, en avril 1812, et le préfet lui-même, ainsi que son secrétaire, en furent les victimes (7o). »

11 est peu probable que le typhus naîtrait aujourd'hui aussi facilement dans de pareilles circonstances. Sa grande diffusion au commencement de ce siècle, sa tendance générale à dominer la constitution médicale de l'époque, indiquent que son germe était animé alors d'une énergie bien supérieure à celle dont il est doué aujourd'hui, et que des causes secondes, qui seraient maintenant impuissantes à l'actionner, suffisaient à cette époque pour le faire passer de l'état latent à l'activité patliogône. Quoi qu'il puisse en être, ces faits montrent que lorsque la fièvre tachetée

se propage au loiu, c'est moins elle-même qui se transmet que ses e générateurs. Le contage s'afiaiblit rapidement et ne tarde pas à s

dans ses transplantations successives.

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