PATHOGÉNIE ET BACTÉRIOLOGIE DU TYPHUS
Ici s'arrêtent nos connaissances sur l'étiologie du typhus. Les recherches que celle-ci a suscitées n'ont pu mettre en relief que les causes secondes de cette maladie infectieuse. Quant à la cause première, elle s'est dérobée jusqu'aujourd'hui aux investigation de la pathologie expérimentale et de la bactériologie.
C'est en vain, en effet, que Lebert et Obermeyer ont inoculé sous la peau ou injecté dans la veine de certains animaux (cobaye et lapin) le sang pris sur des typhiques vivants. Les résultats de ces tentatives ont été constamment négatifs. Zuelzer pourtant a déterminé un processus infectieux mortel chez dix lapins qui avaient reçu chacun, par la voie sous-cutanée, deux grammes de sang recueilli sur des malades en pleine évolution fébrile. Les animaux succombèrent tous au bout de trois ou quatre jours, avec des lésions congestives et phlegmoueuses des poumons et des reins (106). Mais on ne saurait faire grand fonds sur ces expériences pratiquées sans
antisepsie, et dont les résultats sont d'ailleurs en opposition avec tous ceux auxquels ont conduit les diverses tentatives dirigées vers le même but, notamment celles qui ont été faites récemment par MM. Thoinoï et Calmette à l'occasion de l'épidémie de l'île Tudy (107),
Quant à la bactériologie, elle n'a pas encore osé se prononcer d'une mauière ferme, et sa réserve n'est que trop justifiée. Les minutieuses recherches faites il y a une dizaine d'années par Weichselbaum sont restées complètement infructueuses (108). Il en a été différemment de celles qui ont été tentées dans ces derniers temps. Dans une intéressante étude sur cette matière, Hlava, de Prague (109), fit connaître que huit fois sur dix, l'examen du sang pratiqué par lui sur le vivant est resté négatif, mais que vingt fois sur trente-trois les recherches cadavériques lui ont fait découvrir dans ce liquide un strepto -bacille à l'état de pureté, auquel il a consacré une description minutieuse, sans réussir toutefois à entraîner la conviction. MM. TnoiNOT et Calmette n'ont pas été plus heureux avec les granules et filaments mobiles qu'ils ont découverts dans le sang splénique de typhiques vivants et morts. De pareils corps ont en effet été signalés dans d'autres maladies, telles que le typhus récurrent, la pneumonie, la fièvre typhoïde, la diphtérie, l'érysipèle, le paludisme (110). Ils ont d'ailleurs une singulière ressemblance avec les images auxquelles donnent lieu les globules rouges quand ils se modifient sous l'influence de la chaleur ou de certains états pathologiques, images qui ont été décrites en Allemagne par M. SciiuLTZE (111) et en France par MM. Hayem et Talamon (112), et CuANTEMEssE ct WiDAL (113). Gcttc aualogic entre les corps trouvés par MM. TnoiNOT et Calmette, et les produits de certaines altérations des hématies ne laisse pas que de jeter du doute sur la signification des premiers, d'autant plus que ces observateurs ont vainement tenté de faire des cultures avec le sang de leurs malades.
Peut-être les éléments découverts par M. Lewasriiew dans le sang de la rate de typhiques vivants sont-ils identiques aux corpuscules de MM. Thoinoï^ et Calmette. Les recherches faites par le professeur de Kasan sur de nombreux typhiques lui ont en effet fait découvrir constamment de petits corpuscules arrondis, pourvus d'un prolongement filiforme qui, par ses oscillations, leur imprime des mouvements divers dont l'énergie diminue avec la durée de l'observation. Ces spirochœta exanthematica (c'est le nom que l'observateur donne à ces éléments) se rencontrent également dans le sang de la pulpe des doigts, d'une façon moins constante toutefois que dans celui de la rate. Leur nombre augmente dans ce liquide avec l'évolution de la maladie, et celui-ci, cultivé pendant vingt-quatre heures à une température de 37", donne de petits microcoques disposés eu colonnettes blanchâtres (114).
DES FIÈVRICS COiNTINUES
Enfin, tout récemment, MM. Dubief et Bruiil ont fait connaître à l'Académie de médecine, par l'organe de M, Dujardin-Beaumetz, que des recherches entreprises à l'occasion du typhus qui s'est manifesté à Paris en 1892/93, leur ont fait découvrir chez neuf malades un microorganisme très ténu, auquel ils proposent de. donner le nom de diplococcus exanthematicus. Rare dans le sang de la périphérie et de la rate, ce microbe se trouve surtout dans l'appareil respiratoire, où résident les principales lésions du typhus. Dans les six autopsies qu'ils ont pratiquées, ces observateurs ont pu constater son abondance au milieu du mucus des fosses nasales, du pharynx, du larynx, ainsi qu'au sein de ces foyers spéciaux de pneumonie qui manquent rarement chez les typhiques. C'est en le recueillant dans ces différents organes qu'ils ont réussi à l'isoler et à le cultiver à l'état de pureté (115).
En assignant les sécrétions des voies respiratoires comme habitat de prédilection au diplococcus exanthematicus, MM. Dubief et Bruul sont du moins d'accord avec les données de l'observation, qui confèrent un rôle si important aux lésions pulmonaires et aux produits de l'expectoration dans la propagation du typhus. Mais leur découverte attend encore sa confirmation, la bactériologie du typhus n'est pas encore fixée.
CONCLUSIONS
Arrivé au terme de cette enquête, et au moment de clore ce chapitre, nous croyons devoir résumer en quelques mots les enseignements qui s'en dégagent.
En portant nos investigations dans les milieux épidémiques divers où surgit le typhus, nous avons appris à connaître avec précision la nature et la signification respectives des facteurs qui concourent à sa genèse.
Instruit tout d'abord par l'histoire de la prédilection du typhus endémique pour les populations malheureuses et arriérées, nous avons pu apprécier par l'examen des épidémies créées par la famine, la part dévolue, dans le rôle de la misère, à l'insuffisance de l'alimentation et aux privations de toutes sortes. Les groupes faméliques sont éminemment aptes à faire naître cette affection et à la répandre au milieu des populations près desquelles ils viennent chercher un remède à leurs maux.
L'encombrement demeure le plus souvent étranger à sa genèse dans ce milieu ou n'y exerce qu'une influence secondaire; mais nous avons pu mesurer toute sa puissance dans le développement des épidémies qui naissent à bord des navires et dans les prisons, où inversement l'insuffisance de l'alimentation joue d'ordinaire un rôle subordonné.
DU TYPHUS ^^-^ Le plus souvent, des états pathologiques divers servent d'iatermédiaires entre la famine ou l'encombrement et l'épidémie à naître. Leur haute signification ressort de l'histoire du typhus des armées, où quelque étroits que soient les espaces dans lesquels se pressent les individus, celui-ci ne se développe guère qu'au sein des groupes où sévissent les maladies suscitées par les guerres et notamment par les guerres de longue durée. Fréquemment ces trois facteurs, privations, encombrement et maladies diverses s'associent ou suppléent mutuellement leur insuiïisance respective. Mais qu'ils agissent simultanément ou isolément, ils n'arrivent à accroître la virulence du germe, à faire naître l'épidémie qu'à la faveur d'influences plus ou moins générales, qui , pour être indéterminées, n'en sont pas moins manifestes dans leurs effets.
Fait digne de remarque, les groupes qui sont aptes à fomenter la cause du typhus, y sont en général moins sujets que les individus sains qui vivent à leur contact, bien que ceux-ci l'emportent sur ceux-là par la résistance de l'économie et la supériorité des conditions hygiéniques. Des faméliques ou des prisonniers imprégnés du germe auquel ils ont imprimé l'activité pathogène, communiquent la maladie aux sujets valides qui subissent leur contact, sans en être, ou du moins sans en paraître atteints eux-mêmes; ils comportent autant de danger pour leur entourage que les typhiques avérés.
La transmission se fait vraisemblablement par l'intermédiaire des produits de l'expectoration, peut-être par l'air expiré lui-même, d'après le mécanisme iidnqué récemment par M. Sicard, de Béziers, pour la fièvre typhoïde (116). Elle est notablement favorisée par le confinement de l'atmosphère et l'encombrement des espaces.
Le pouvoir contagieux est porté à son summum quand le typhus est à l'état naissant, et il diminue rapidement dans les transmissions successives. Aussi les malades sont-ils peu aptes à susciter une nouvelle épidémie loin du foyer générateur de la première. Le transfert du typhus à de grandes distances s'effectue moins par des typhiques que par des groupes qui en portent le germe à l'état latent, et qui, en raison de la constitution de leur matière organique, sont aptes à rappeler ce germe à l'activité pathogène à la faveur des causes secondes mentionnées plus haut.
Il garde d'ailleurs longtemps sa virulence dans les habitations, adhérent aux tissus ou déposé sur les surfaces. Le sol, non plus que l'eau, ne paraissent être des milieux favorables à sa conservation. Le sol, toutefois, est à redouter lorsqu'il vient de recevoir des cadavres de typhiques ; mais, en tout temps, il peut exercer une influence nuisible par ses souillures banales qui diminuent la résistance organique à l'égard du typhus, comme vis-à-vis de toutes les autres maladies virulentes. Mais il
semble que l'Iiabitat de prédilection de l'agent infectieux soit avant tout l'a corps de l'homme lui-môme, dans les cavités duquel il vit silencieusement, jusqu'à ce que des causes locales ou des influences générales viennent le réveiller de sa torpeur et lui imprimer, avec la virulence, la puissance expansive qui fera surgir l'épidémie. Cette interprétation s'appuie sur ces incontestables exemples de spontanéité apparente de développement du typhus dans tous les temps et dans tous les lieux, au milieu dégroupes soumis aux influences susceptibles d'en actionner le germe. Nous necroyons pas qu'il soit téméraire d'émettre cette hypothèse qui n'a pas répugné à M. Pasteur lui-même, et qui s'applique à bien d'autres maladies infectieuses dont les manifestations sont souvent indépendantes de toute contagion antérieure, hypothèse enfin qui est scientifiquement démontrée pour quelques-unes de ces maladies.
Le microbe du typhus s'est dérobé jusqu'aujourd'hui à nos recherches. Mais la prophylaxie de cette afïection est suffisamment éclairée par la connaissance de ses causes secondes, il est aisé de déduire de celle-ci les règles qui doivent guider celle-là.
Les relations des pays indemnes avec les foyers d'endémicité seront l'objet d'une surveillance constante. On redoublera de vigilance au moment où des recrudescences épidémiques viendront à se produire dans ces derniers. Pour empêcher l'exportation du typhus, la police sanitaire devra considérer comme dangereux non seulement les malades, mais encore les sujets qui ont été directement ou indirectement en contact avec eux, et surtout les vagabonds qui sont si fréquemment les agents inconscients et ignorés de la propagation des germes morbides ; sa sollicitude enfin devra s'appliquer également à tous les objets susceptibles de s'imprégner du contage.
Nous convenons volontiers que l'administration rencontrera des difficultés presque insurmontables dans l'application des mesures prophylactiques concernant les individus qui viennent du foyer endémo-épidémique. Il est pourtant un groupe de sujets vis-à-vis desquels la vigilance du service de santé ne restera pas vaine, ce sont les militaires.
L'endémicité du typhus exanthématiquedans plusieurs circonscriptions territoriales de la Bretagne constitue un danger permanent pour le voisinage, et notamment pour les corps d'armée stationnés dans cette région. Les hommes originaires de ces foyers sont exposés à y prendre le typhus pendant les séjours qu'ils font dans leur famille en qualité de permissionnaires, et exposent d'autre part à la contagion leurs camarades, après leur retour à la caserne. Il y a plusieurs années déjà que les chefs militaires ont exprimé le désir d'être renseignés d'urgence par les autorités civiles du Morbihan et du Finistère sur les manifestations typhiques qui pourraient
DU TYnius
surgir dans les dilïéreutes communes de ces départements, afin que l'accès pût en être interdit en temps utile à la troupe. , f i
Il est à craindre, malheureusement, que la régularité, la sûreté et a célérité de ces informations ne soient compromises maintes fois par la pénurie des médecins, par l'organisation défectueuse du service médical des épidémies, enfin par l'ignorance et l'insouciance des populations.
Mais le typhus ne se développe pas seulement par la contagion : il est susceptible de naître sur place, parla reviviscence de germes éteints depuis plus ou moins longtemps. Il importe donc, non seulement de l'empêcher de sortir de ses foyers générateurs, mais encore de l'éteindre dans ces derniers par la suppression des causes matérielles et morales qui le font éclore et l'entretiennent. La prophylaxie ici est l'œuvre de la régénération sociale des populations malheureuses.
Quant au typhus une fois déclaré, il réclame les mesures prophylactiques qui sont mises en pratique contre toutes les maladies transmissibles.
Bibliographie.
1. Haeser. — Lchrb. der Gesch. der Med. u. d. epidem. Krankh. (Bd. III, 1882,