‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 152 sur 175 · II. — Influence du sol · texte numérisé non relu

II. — Influence du sol

Nous avons vu plus haut que l'agent infectieux du typhus était très résistant, et qu'il adhérait avec une ténacité peu commune aux objets qui ont été en contact avec le malade, ou plongés dans le milieu habité par lui.

Est-il aussi apte à conserver sa vitalité dans la terre qui le reçoit nécessairement par les cadavres, qu'à la surface de nos meubles ou de nos murs ? Cette question nous amène à examiner les rapports du typhus avec le sol et sa constitution physique, bien que l'épidémiologie n'ait point l'habitude de s'en préoccuper.

Nous avons rappelé ailleurs que de vastes inondations ont souvent préludé aux épidémies de fièvre pétéchiale. Fracastor rapportait déjà celle dont il fut témoin en 1528, à un grand débordement du Pô. Sans remonter aux témoignages de l'épidémiologie ancienne, nous pouvons citer les épidémies les plus récentes de Vienne (97) et de la Silésie (98) qui coïncidèrent avec le débordement des rivières. Mais sont-ce bien les conditions anomales du sol qui, dans ces exemples, ont préparé l'éclosion du fléau ? Il nous paraît plus probable que celui-ci naissait de la misère générale créée par l'inondation, et de l'encombrement des hôpitaux occasionné par la multiplication des fièvres palustres.

Mais si le rôle de l'humidité du sol reste douteux, en est-il de même de l'infection qu'y créent les déjections et les cadavres des hommes et des animaux ? Cette infection n'a-t-elle pas dans l'étiologie du typhus exanthématique une signification équivalente à celle que nous lui attribuons dans l'étiologie du typhus abdominal ? Il est difficile de formuler une opinion ferme à cet égard. En Crimée, des corps de troupes, campés sur des détritus animaux, ont complètement échappé à cette affection ; d'autres, au contraire, lui ont payé un lourd tribut, bien qu'occupant des sites qui n'en contenaient pas. Toutefois, il semble que le sol devient typhogène lorsqu'il a été occupé préalablement par des typhiques, et surtout lorsqu'il en a reçu les cadavres. Ainsi, quinze cents hommes campés à Kasath, en Crimée, et épargnés jusqu'alors par la maladie régnante, étant venus s'établir sur un terrain contaminé, à Kamiesch, ne tardèrent pas à être atteints par le typhus. Le deuxième corps, installé sur un terrain extrêmement humide, et qui avait reçu une quantité prodigieuse de cadavres d'hommes et d'animaux, fut le premier et le plus fortement frappé. On trouva sous le sol d'une tente habitée par des hommes du 47" qui avaient tous succombé au typhus, un cimetière où avaient été enterrés des soldats anglais après la bataille d'Inkermann (99). Maintes fois, du reste, on eut lieu de constater que les chances d'éclosion du fléau dans les ambulances étaient d'autant plus grandes, que l'emplacement de celles-ci n'avait pas été renouvelé depuis plus longtemps, et que le nombre des malades traités y avait été plus considérable (100). Inversement, enfin, sur ce môme théâtre de Crimée, l'abandon des baraques et le changement de campement ont été reconnus comme les meilleurs moyens prophylactiques à opposer aux progrès de cette maladie (101).

Au reste, les médecins de l'armée d'Orient incriminaient non seulement les cadavres des typhiques, mais aussi l'humidité et jusqu'aux souillures banales du sol. On connaît en eflet la prédilection qu'a manifestée la maladie régnante pour les taupinières de Crimée, c'est-à-dire pour ces trous creusés à un mètre ou un mètre cinquante de profondeur, et recouverts de petites tentes-abri ou de grandes tentes coniques. L'eau qui filtrait à travers le sol très perméable du plateau, et qui avait passé sur les milliers de cadavres d'hommes et d'animaux enterrés autour des campements, entretenait dans ces demeures souterraines une humidité infecte qui ajoutait ses funestes effets à celui de l'air confiné et de l'encombrement (102).

En dehors du théâtre de la guerre de Crimée, les témoignages en faveur du rôle du méphitisme du sol dans la genèse du typhus sont rares. Cependant, des cinq épidémies qui furent observées au bagne de Toulon de 1820 à I800, deux, celles de 1829/30 et I800, se déclarèrent chacune dans un bagne flottant, mouillé en face de tranchées qui laissaient à découvert des terrains humides et chargés de détritus organiques exhalant une odeur nauséabonde (103).

P eut-être convient-il de ranger dans cet ordre de faits les explosions de typhus observées en 1867/68 dans la Prusse orientale, au milieu des colonies d'ouvriers occupées à des travaux de terrassement (104).

Mais entre tous les auteurs, c'est Lebert qui s'est le plus attaché à préciser la signification des influences telluriques dans l'étiologie du typhus. A son avis, son mode de développement dans certains groupes d'habitation pendant l'épidémie de Breslau de 1868/69, atteste la réalité de ces influences. Tandis que beaucoup de maisons ne fournissaient que peu de malades, d'autres en donnaient un nombre très considérable, et s'imposaient à l'attention par la simultanéité d'apparition des cas qui s'y rapportaient. C'est ainsi que sur quatre cent quatre-vingt-un faits qui ont été notés à ce point de vue pendant les cinq premiers jours de l'épidémie, ce médecin en compte deux cent cinquante-huit, c'est-à-dire plus de la moitié qui se sont montrés simultanément ou à des intervalles si courts qu'il est impossible de les rattacher à la transmission effectuée d'un sujet à l'autre, étant admis que la durée de l'incubation est au moins de cinq à sept jours. Il est donc, selon cet observateur, de toute nécessité de faire intervenir, indépendamment de la contagion, un autre mode d'infection, susceptible de contaminer simultanément des groupes tout entiers, une infection en quelque sorte massive, telle qu'elle est réalisée par des agents qui se dégagent du sol ou se mêlent à l'eau. Et pour corroborer son interprétation, cet auteur fait remarquer que les deux épidémies de Breslau de 1856/57 et 1868/69 ont plus spécialement sévi dans deux rues voisines, situées près de

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roder, en contre-bas du niveau du fleuve, et où l'on boit la plus mauvaise eau de la ville (105).

Ainsi que nous l'avons déjà marqué plus haut (p. 484), le mode de développement môme des épidémies où l'infection vient renforcer la contagion implique, au moins dans certains cas, la dissémination des germes dans les milieux ambiants, et il ne répugne point d'admettre que le sol puisse être un de ces milieux, soit qu'il recèle habituellement l'agent infectieux, soit qu'il le reçoive accidentellement et le multiplie à la faveur de conditions appropriées. En tout état de choses, nous ne croyons pas qu'il ait un rôle absolument effacé dans la genèse du typhus ; il est bon de ne pas oublier à ce point de vue les enseignements de la guerre de Crimée. Mais d'un autre côté, s'il est capable de conserver pendant quelque temps l'agent infectieux, nous hésitons cependant à croire qu'il constitue l'habitat de prédilection de ce dernier. Car, s'il en était ainsi, le germe devrait de temps à autre se mêler à l'eau de consommation ; or, à part les observations fort douteuses de Leberï auxquelles il a été fait allusion plus haut, il n'existe, que nous sachions, aucun fait qui prouve que le typhus se soit propagé par cette voie.

Vraisemblablement le sol est susceptible d'agir, et agit peut-être plus souvent par ses souillures banales que par ses souillures spécifiques. Il contribue à altérer le milieu intérieur eu ajoutant le méphitisme de ses émanations à celui de l'encombrement.

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