‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 26 sur 175 · ÉVOLUTION SÉCULAIRE DES MALADIES INFECTIEUSES · texte numérisé non relu

ÉVOLUTION SÉCULAIRE DES MALADIES INFECTIEUSES

Indépendamment de ces exacerbations subordonnées au cours des saisons et des années, les affections infectieuses subissent encore à travers les siècles des modifications de forme et de fréquence qui leur constituent une évolution séculaire ou multiséculaire. Après sa première apparition en Europe, au vi" siècle de notre ère, la peste à bubons devient de plus en plus fréquente jusqu'au xiv" siècle; puis elle rétrograde lentement, mais sans discontinuer, jusqu'à l'époque actuelle, où, à part quelques réveils insignifiants, elle paraît près de s'éteindre définitivement. La syphilis a pris rang au xv'' siècle parmi les maladies populaires, avec des

ÉPIDÉMIOLOGIE GÉNÉRALE ^03

allures graves et expansives qu'elle a bien perdues depuis. Ce n'est que dans des cas très rares que nous retrouvons encore au complet les traits que lui ont assignés ses premiers témoins, Jean de Vigo et Béranger de Caupi. Enfin, depuis la découverte de Jenner, le virus vaccin a certainement ilégénéré.

De tels faits se dégagent du voile du mystère, si on les apprécie à la lueur des doctrines nouvelles, si l'on tient compte des variations constantes auxquelles sont assujetties la virulence des germes et la réceptivité des masses. * Un virus n'est pas cette entité, cette unité invariable et immuable admise par les anciens médecins. Il est en perpétuelle évolution, en état de variation continue, et cela par les causes les plus natu- . relies » (Duglaux, loc.'cit., p. 161).

On peut en dire autant de la réceptivité des masses.

Qu'un contage nouveau vienne à s'introduire ou à naître au milieu de grandes agglomérations, et l'on conçoit que, pendant une période plus ou inoins longue, il renforce sa virulence par sa culture successive dans des organismes préservés jusqu'alors de ses atteintes. De là l'expansion et la gravité que cette maladie va prendre pendant toute cette période. C'est ce qui explique les allures meurtrières des épidémies de peste et de variole, lors de l'importation de ces maladies en Europe, les terribles ravages occasionnés par les fièvres éruptives au milieu des Indiens du nord et du sud de l'Amérique après le premier contact de ces peuples avec les Européens.

Mais ce virus est appelé à s'affaiblir sous l'action prolongée des agents physiques, la lumière, l'oxygène de l'air, etc.; et surtout à la faveur de la diminution progressive de l'aptitude des organismes à lui servir de milieu de culture.

En effet, beaucoup de maladies infectieuses confèrent l'immunité après une première atteinte, et celles qui ne sont pas dans ce cas laissent cependant derrière elles une diminution dans la réceptivité qui se traduit par la bénignité des atteintes ultérieures (pneumonie, érysipèle).

Cette immunité contre les maladies subies témoigne, comme nous l'avons établi plus haut, que les cellules de l'organisme s'aguerrissent dans leur lutte contre les microbes, et qu'elles puisent dans cette épreuve des propriétés nouvelles qui les rendent moins vulnérables vis-à-vis d'atteintes auxquelles elles ont su résister une première fois. Or, ces propriétés, elles les transmettent à leur descendance, de même que les microbes à virulence atténuée se reproduisent dans leurs cultures successives avec le degré d'atténuation initial ; car, en dépit de la profonde différence dans la forme et les fonctions des deux sortes d'éléments, les phénomènes intimes de la vie sont les mômes pour les uns et les autres.

C'est ce qui nous fait comprendre comment l'immunité acquise dans l'enfance persiste jusqu'à la vieillesse la plus avancée, bien que les générations cellulaires se renouvellent indéfiniment dans cet intervalle. Mais on sait que ces propriétés sont transmises non seulement de cellule à cellule, mais aussi des parents à l'enfant, au même titre que la ressemblance physique, les facultés intellectuelles, les qualités morales. Cette proposition se vérifie chaque jour par la transmission de l'immunité de la mère au fœtus : des enfants ne prennent pas la vaccine quand la mère avait eu la variole quelque temps avant la conception ; des vaches, des lapins, des cobayes, transmettent l'immunité à leurs petits, même longtemps après avoir été vaccinés.

L'interprétation de ces faits ne saurait admettre l'intervention actuelle du microbe ou de ses produits de sécrétion. Le passage de l'immunité de la mère au produit de la conception ne se conçoit que dans l'hypothèse de la transmission héréditaire d'une force inhérente aux cellules.

Au fond, ces notions sont conformes aux lois générales de Darwin, qui établissent que toutes les particularités utiles dans le combat pour l'existence deviennent des legs héréditaires et s'accumulent dans les générations successives.

Sans doute, un père qui a eu la fièvre typhoïde ou la scarlatine ne donnera pas le jour à des enfants réfractaires à ces maladies. Mais les enfants hériteront d'une partie de l'immunité paternelle, ils échapperont à ces dernières, ou, s'ils en sont atteints, ils les prendront sous une forme larvée qui les rendra méconnaissables. L'immunité n'en sera pas moins renforcée par cette épreuve légère; celle-ci pourra même être transmise aux voisins qui, déjà vaccinés, la reproduiront telle qu'elle, ou non vaccinés, l'élèveront de nouveau à l'acuité d'un cas classique ordinaire dont on cherchera en vain l'origine. Puis ces enfants, devenus grands, communiqueront à leurs descendants cette immunité relative dont ils ont hérité de leurs parents et qu'ils ont renforcée à leur tour par les atteintes légères qu'ils -ont subies (Duclaux, loc. cit., p. 197).

Cet ensemble de conditions réparties sur tous les individus d'une môme agglomération, se renforçant d'année en année et de génération en géuération, amèneront un affaiblissement lent et graduel de la réceptivité de la population.

Mais il est établi que dès qu'un virus n'a plus pour se reproduire que 'des masses de moins en moins réceptives, il dégénère à la longue et perd finalement toute sa puissance.

Il n'y a pas lieu de s'étonner dès lors que des maladies originellement ïtrès graves aient pu s'atténuer au cours d'une longue série d'années, et même disparaître complètement après quelques siècles d'existence. C'est

ÉPIDÉMIOLOGIE GÉNÉRALE 105

ainsi qu'ont fini les grandes maladies infectieuses du moyen âge dont le avenir est relégué aux archives de la science, la peste, la lèpre 1 scorbut : il y a pour les agents pathogènes comme pour les nations une éDOCiue de grandeur et de décadence.

Sans doute la thérapeutique et l'hygiène ont le droit de revendiquer une part légitime dans ces grands et heureux changements. Rendons-leur la justice qui leur revient. Mais on ne peut se refuser à admettre que, pour crue des maladies aussi graves et aussi répandues aient pu s'eclipser a ce point, il ait fallu autre chose que le génie de l'homme : il a fallu, comme le dit Anglada, la coopération du temps, ce qui pour nous veut dire la dégénérescence lente des virus et l'amortissement progressif de la réceptivité des masses.

Page 1