IV. — Fièvre gastrique
Aux diverses dénominations sous lesquelles elle figure dans les anciens traités de pathologie, on substitue, dans nos nomenclatures actuelles, le simple titre de fièvre continue. Cette expression, d'un usage si courant, et dont on se contente le plus souvent dans le diagnostic clinique, couvre certainement des processus fébriles très différents par leur essence, vis-à-vis desquels les météores n'exercent qu'une influence secondaire, car ils reconnaissent chacun une cause spécifique distincte.
^ A. Fièvre gastrique dans ses rapports avec la fièvre typhoïde. —
Nous avons démontré dans le temps que nombre de ces fébricules reviennent de droit à la dothiénentérie, dont elles constituent une forme plus ou moins atténuée. L'enquête que nous avons faite à ce sujet, et dont nous avons rendu compte à la Société médicale des hôpitaux (20), a porté sur un grand nombre d'années d'observation dans les hôpitaux militaires de nos grands centres, et sur de vastes épidémies de dothiénentérie, telles que celles de la guerre de 4870 et de l'expédition de Tunisie. Nous avons pu ainsi mettre en relief, d'une manière saisissante, les étroites aflinités cliniques et étiologiques qu'il y a entre l'embarras gastrique fébrile et la dothiénentérie. Cliniquement, le premier se rattache à la seconde par des transitions graduées, qui impliquent l'identité de nature entre tous ces
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processus fébriles. Étiologiquement, il résulte des tableaux que nous avons dressés KiENER et moi pour une période de dix ans, avec les documents conservés à l'hôpital de Montpellier et à celui du Val-de-Grâce, qu'il existe un parallélisme à peu près complet dans la marche mensuelle et annuelle des deux maladies.
En vérité, elles sont unies ensemble par d'incontestables traits cliniques, la fièvre gastrique réunissant à l'état rudimentaire tous les traits de la do'thiénentérie, et surtout par la similitude des conditions éliologiques affirmée par l'identité de leur évolution à travers les mois et les années. Nous n'insistons pas davantage, cette démonstration n'étant plus à faire.
Mais il en reste une autre, plus délicate, car les éléments en sont plus difficiles à réunir.
B. Fièvre gastrique dans ses rapports avec la tuberculose. — La clinique, en effet, se préoccupe depuis un certain nombre d'années, de fièvres continues, rappelant par leur physionomie les embarras gastriques fébriles ou la fièvre typhoïde, et qui cependant sont bien certainement étrangers à cette dernière.
C'est une notion banale dans l'histoire de la tuberculose que certains phtisiques restent apyrétiques, bien qu'affligés de vastes lésions pulmonaires. Ce qui a été moins remarqué, ce sont ces éruptions tuberculeuses se produisant par poussées périodiques, assez discrètes pour ne point se trahir par des signes physiques, mais néanmoins aptes à susciter des troubles généraux divers, et notamment un mouvement fébrile dont la durée et l'intensité ne sont pas sans causer du souci à la thérapeutique.
Ces fièvres tuberculeuses, sur lesquelles M. Landouzy (2d) et notre collègue le professeur Kiener (22), ont les premiers fixé l'attention, simulent à s'y méprendre des embarras gastriques, et certes, la confusion est presque inévitable si l'on ne s'en rapporte qu'aux désordres fonctionnels. Mais ces pyrexies, en apparence si bénignes, se terminent parfois par une méningite granuleuse, et démasquent ainsi leur véritable nature par le témoignage ultime de la clinique et de l'anatomie pathologique. Plus souvent elles guérissent, en apparence du moins, car elles sont suivies de récidives plus ou moins espacées qui ramènent le malade à l'hôpital, et permettent au médecin de fixer tôt ou tard la signification de ces bouffées de fièvre, par la constatation de lésions spécifiques non douteuses au sommet du poumon ou dans l'abdomen.
Mis en éveil par les recherches de Landouzy et de Kiener, nous relevons depuis de longues années dans notre enseignement la valeur séméiotique de ces embarras gastriques fébriles à répétition, et bien des fois les interprétations ou les prévisions qu'ils nous ont suggérées se sont trouvées
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justifiées par l'admission dans nos salles de sujets notoirement phtisiques, qui y avaient été traités antérieurement ou dans les services voisins pour des embarras gastriques fébriles réitérés, et exempts de toute localisation organique apparente.
Bien que cette fièvre tuberculeuse n'ait rien de cyclique, elle se distingue cependant de la fébricule typhoïde par la rapidité d'ascension initiale de la température, par les grandes oscillations diurnes, par les défervescences brusques accompagnées de sueurs profuses, par les retours offensifs du mouvement fébrile au cours d'une convalescence que i'on croyait définitivement assurée.
Nous possédons actuellement un grand nombre de tracés de cette fièvre bacillaire. Ses caractères, que nous venons d'indiquer, sont assez constants pour pouvoir être opposés à ceux bien différents de la fièvre typhoïde, et être utilisés dans le diagnostic différentiel qui ne laisse pas malgré tout d'être très délicat.
Quant à la raison pour laquelle le bacille tuberculeux manifeste plutôt ses propriétés pyrogènes que phlogogènes, nous ne sommes pas en mesure de la fournir. Tient-elle à la qualité du virus ou à celle du terrain? Les deux alternatives sont plausibles. La solution précise est du ressort de la pathologie expérimentale : réduite à elle seule, la clinique est impuissante à la fournir.
C. Fièvres d'auto-intoxication.— A côté de la fébricule typhoïde et de la fièvre tuberculeuse, nous observons souvent dans nos salles d'autres pyrexies, plus ou moins légères, très voisines les unes des autres par la pathogénèse et la symptomatologie, mais absolument distinctes des deux premières : ce sont les fièvres produites par les auto-intoxications. La clinique les a pressenties depuis longtemps, et la physiologie pathologique les a mises récemment en pleine lumière.
a). Courbature fébrile ou fièvre diî surmenage. — Le type le plus commun de ces pyrexies est la fièvre de surmenage ou la courbature fébrile Elle survient, sans distinction d'âge, chez les hommes assujettis à des efforts, à des travaux qui dépassent la mesure de leurs forces. A ce titre elle est une maladie du milieu militaire, où le médecin la rencontre chaque jour, notamment parmi les individus jeunes qui ont à subir les premières épreuves de l'entraînement (23).
Fièvre à type rémittent, céphalalgie, alanguissement général, abattement profond, endolorissement de certains groupes musculaires, amaigrissement marqué et pâleur du visage, inappétence, constipation ou diarrhée, tel est l'ensemble des traits de cette fièvre qu'il est souvent
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bien difficile de distinguer de la dothiénentérie au début. L'absence habituelle n elïet de l'épistaxis, delà tuméfaction splénique, la terminaison on s amment heureuse vers le septième ou le huitième jour ne sauraient uffi au diagnostic difiérentiel. Celui-ci ne peut guère s appuyer que unes conditions originelles de pareils faits. Et encore a notion etiololue n'est-elle pas toujours un guide sûr, car le soldat est toujours exposé à l'infection typhique dont les chances sont précisément accrues
dans maint cas par le surmenage. ^ i
La pathogénie de ces auto-typhisations, suivant l'expression de M. le professeur Peter, n'est pas encore entièrement élucidée. On s'accorde cependant à les rapporter à ces alcaloïdes toxiques, les leucomaines, qui se développent normalement au sein de l'organisme, et qui vraisemblablement s'accumulent chez les sujets surmenés, soit par excès de production, soit par insuffisance d'élimination.
6). AUTO-INTOXICATION INTESTINALE OU EMBARRAS GASTRIQUE FÉBRILE PRO- PREMENT DIT. - L'organisme, a dit M. le professeur Bouchard, est un laboratoire de poisons. Indépendamment de ceux qui procèdent des actes de la nutrition intime, il en est qui naissent dans l'intestin, et ce dernier groupe, comme l'autre, comprend des substances qui certes sont douées de propriétés pyrogènes. ■
Depuis longtemps l'induction clinique attribuait à' la rétention des matières fécales le pouvoir de produire deja fièvre, et dictait des préceptes pratiques en partie oubliés tels que l'administration préalable 4es évacuants aux sujets ayant à subir une opération chirurgicale. Ces vues étaient on ne peut plus justes. Il est établi aujourd'hui que les troubles de la digestion, les embarras gastro - intestinaux suscitent dans les cavités digestives des putréfactions au milieu desquelles naissent des agents toxiques multiples, qui absorbés et introduits dans l'économie, déterminent des effets variables parmi lesquels la fièvre est un des plus communs.
C'est à ces affections seulement qu'il conviendrait de réserver le nom .de fièvres gastriques. Leur pathogénie ne diffère toutefois pas au fond de celle des fièvres de surmenage : il s'agit de part et d'autre d'une autointoxication, avec cette simple restriction que- la nature du poison et' le lieu de sa formation varient d'un groupe à l'autre.
Nous ne pousserons pas plus loin cette analyse. Elle est assurément incomplète à bien des égards : on n'a point découvert dans le sang ces ■agents pyrogènes, cause immédiate de ces accidents; on est du moins autorisé à les y soupçonner d'après les déchets trouvés dans les urines.
Au reste, nous n'avons point la prétention de donner une solution définitive aux questions soulevées dans ce paragraphe. Notre but est
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seulement de montrer que les pyrexies légères qui régnent à côté de la grande endémie typhoïde ne sauraient être rapportées directement aux météores, ni réunies sous une dénomination commune. Sous la rubrique « fièvres continues » sont venus se ranger des processus fébriles divers qui se confondent dans leur expression symptomatique, mais qui sont absolument distincts par leur essence. Ils relèvent de causes spécifiques et ne sont pas plus étroitement subordonnés aux météores que les maladies infectieuses proprement dites. Nous ne nous opposons pas au maintien dans nos nomenclatures des dénominations de « fièvre synoque ou continue » : il faut bien, provisoirement du moins, couvrir nos incertitudes et réserver une place aux types morbides dont l'essence se dérobe. Mais cette nécessité ne nous dispense point de l'obligation de faire des efforts pour dissiper les obscurités qui voilent le sujet : placé en face de ces fièvres à caractère incertain, le médecin a le droit de récuser le rôle prépondérant des météores dans leur genèse, et le devoir de chercher à s'élever, dans chaque cas particulier, à la notion causale, seule décisive en bonne nosographie.
Bibliographie.
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