MALADIE DE WEIL
Toutes ces réflexions que comporte l'ictère en général s'appliquent également à cette maladie nouvellement cataloguée, qui n'est pas, ce semble, sans avoir des connexions étroites avec la forme commune que nous venons d'envisager.
Il s'agit de cet ictère fébrile, décrit il y quelques années à peine par
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M. Weil (49), et dout la symptomatologie se résume dans les traits suivants : début brusque, en pleine santé, par l'appareil d'une fièvre typhoïde à forme inflammatoire. Au bout de quelques jours survient un ictère, qui devient de plus en plus intense, et s'accompagne de phénomènes hémorragiques, d'albuminurie, de splénomégalie, pour aboutir bientôt après à une défervescence fébrile plus ou moins complète. Mais vers le treizième ou le quatorzième jour à dater du début, et sans que les autres signes de l'infection (hémorragies, néphrite, ictère) se soient amendés un instant, la fièvre se rallume, la maladie renaît avec une nouvelle intensité qui fait craindre un dénouement fatal. Toutefois cette recrudescence dure peu. Elle conduit d'ordinaire, au bout de deux ou trois jours, à une défervescence, qui cette fois est définitive et marque 'l'entrée en convalescence. Cette récurrence fébrile, qui semble indiquer un retour offensif de l'intoxication, serait le caractère spécifique de la maladie de Weil.
Tel est le processus morbide inscrit sous le nom de cet observateur dans la nosographie allemande. La dénomination est nouvelle, la maladie est sans doute ancienne. M. Rendu l'entrevoit dans quelques-uns des faits rapportés par des auteurs français, Garville (loc. cit.), Rondot (50), Grel- LETY BosviEL (ol). La récurreucc fébrile se trouve mentionnée dans deux observations (IV et V) du mémoire de Laveran {loc. cit.). On reconnaît à coup sûr la maladie de Weil, trait pour trait, dans l'observation rapportée plus récemment sous le nonï de typhus hépatique bénin par M. Mathieu (52), dont le mémoire est antérieur de quelques mois à celui de M. Weil. L'auteur allemand n'est donc pas le premier qui ait distingué ce processus : son mérite se borne à avoir mis en relief, mieux que ses devanciers, l'existence d'une rechute au cours de celui-ci.
Quoi qu'il en soit, les exemples depuis cinq ans s'en sont multipliés en Allemagne. Les communications de Goldsciimidt (53), de Fiedler (54), de Haas (55), de Fh.enkel (56), d'AuFREcni (57), de Wagner (58), suivent de près celles de Weil. L'année 1890 a ajouté ensuite à cette histoire déjà assez riche, bien qu'à peine ouverte, les publications de Karlinski (59), de Cramer (60) et de Stirl (61).
La médecine militaire allemande n'est pas demeurée en reste de contributions à la nouvelle maladie. Dans l'année J 888, VOberstahsarzt Schaper publie l'histoire d'un jeune soldat qui en fut brusquement atteint en' revenant de la baiguade (6i). Dans la même année, Kirchner (63) et HuEBER (64) ont eu loccasion d'étudier de petites épidémies localisées de cette maladie, le premier à Breslau (8 cas), le second à Ulm (4 cas)
Ces observations ont suffi à quelques-uns pour fonder, cliniquement du moins, la maladie nouvelle. Mais celle-ci manque de la base étiolo-
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m ICTÈRE, TLEURÉSIE, PNEUMONIES ET RHUMATISME
gique, indispensable à la solidité d'une conception nosographique. Aussi Weil hésite -t-il à se prononcer sur la nature du syndrome qui porte son nom : il se montre tout aussi disposé à en faire un typhus abortif qu'un processus sui generis.
La première alternative nous paraît peu probable; on concevrait difficilement qu'une infection assez profonde pour déterminer de l'ictère, de la néphrite, de la spléno-mégalie, fût impuissante à mener jusqu'au bout le processus dothiénentérique proprement dit.
Quant à la seconde, elle pourrait s'appuyer sur les recherches hématologiques de Karlinski {loc. cit.). Cet observateur a trouvé dans le sang de ses cinq malades des bacilles courts, coudés, de 2-4 |jl de long, qui au moment de l'apogée de la fièvre apparaissaient comme des filaments enroulés en spirales, et disparaissaient avec le mouvement fébrile. Mais ces observations, qui d'ailleurs sont restées isolées, laissent du doute; elles ont été relevées chez des sujets infectés par la malaria en Herzégovine, et l'auteur lui-même incline à croire qu'il s'agissait moins d'une maladie sui generis, que d'un typhus récurrent dénaturé par les altérations palustres du sang.
Du reste, l'idée d'identifier la maladie de Weil avec cette dernière affection avait été émise dès le début (1887), mais reconnue fausse tout aussitôt à la suite des résultats négatifs fournis par les recherches hématologiques. Le même motif devait empêcher de l'assimiler à la typhoïde bilieuse, considérée par Griesinger et d'autres observateurs comme une simple modification, une forme grave de la fièvre récurrente. Il est vrai que cette opinion de Griesinger, fondée exclusivement sur des analogies cliniques et anatomo-pathologiques, est sujette à revision, bien que Heybenreicr, MiJNcn, Macznkowsky et Lubimoff (65) aient réussi depuis à communiquer la fièvre récurrente par l'inoculation du sang d'individus atteints de typhoïde bilieuse ordinaire. K vrtulis, en effet, écrit d'Égypte où Griesinger a recueilli ses observations, que la typhoïde bilieuse n'y a rien de commun avec la fièvre récurrente, car les spirochètes d'OsERMEYER ne s'y rencontrent jamais (66). N'est-ce pas une preuve qu'il existe des typhus bilieux qui sont étrangers à cette dernière? Que sont-ils à l'égard de la maladie de Weil? On ne sait.
La typhoïde bilieuse n'est pas la seule maladie exotique dans laquelle on ait tenté de fondre l'ictère de Weil. Kircuner {loc. cit.) ne craint pas de considérer celui-ci comme une fièvre jaune acclimatée dans nos pays. Quelque étrange que puisse paraître cette opinion, il faut cependant reconnaître que c'est peut-être encore avec le typhus amaril que le syndrome de Weil, avec son ictère, ses hémorragies, sa rémissiou momentanée présente le plus d'analogie clinique.
Les fondements fournis à la nosographie par l'étiologie ne sont guère
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plus sih's que ceux de la clinique. La maladie de Weil est attribuée aux causes les plus disparates. Dans le cas de Fr.enkel (loc. cit), elle vient compliquer une septicémie chirurgicale. Dans celui de Scuaper {loc. cit.), elle débuta immédiatement après la sortie d'un bain de rivière, pendant lequel le sujet avait dégluti involontairement des gorgées d'une eau souillée par des résidus excrémentitiels. L'observation de Stirl, identique à celle de Scraper, concerne un ouvrier de trente-cinq ans, qui tomba malade peu de temps après avoir été retiré d'un égout, à moitié sulïoqué par les produits gazeux et liquides de ce dernier.
Le court intervalle qui s'est écoulé dans ces deux derniers faits entre l'impression de la cause et l'explosion de la maladie, semble indiquer que celle-ci, dans certains cas du moins, ressortit plutôt à une intoxication qu'à une infection, et l'on ne saurait vraiment donner un autre sens à l'observation de Cramer (loc. cit.), dans laquelle les symptômes de la maladie de Weil se déclarèrent chez une petite fille peu de temps après l'ingestion d'une dose toxique de santonine.
En résumé, l'analyse des observations publiées jusqu'aujourd'hui nous amène à conclure que ni la clinique, ni l'étiologie, ni l'anatomie pathologique ne nous autorisent à concevoir le complexus symptomatique de Weil comme une affection une et indivisible dans son essence. Ces observations établissent que l'ictère compliqué de symptômes nerveux, typhoïdes, de néphrite et de spleno-hépatite peut être réalisé par des conditions pathogéniques multiples (traumatisme, intoxication par la santonine, ingestion d'eaux putrides), dont la diversité n'est rien moins que favorable à la notion de l'unité étiologique, et par suite de la spécificité du syndrome. La rechute de la fièvre n'est point un caractère suffisant pour fonder cette dernière. Ce caractère est commun à d'autres processus septiques ou infectieux qui évoluent sans ictère, il se rencontre même çà et là dans les épidémies d'ictère ordinaire (voir les observations 4 et 5 de l'épidémie de Lourcine), ce qui rapproche singulièrement celui-ci de l'ictère de Weil.
Peut-être s'est-on un peu trop pressé en Allemagne de baptiser d'un nom propre le syndrome qui nous occupe. La désignation de maladie de Weil fait naître la pensée qu'elle s'applique à une entité morbide définie fondée sur l'unité étiologique; or, nous venons de voir qu'il est loin d'en être ainsi. Nous sommes d'autant plus à l'aise pour exprimer cette opinion, qu'elle a déjà été formulée par un compatriote de M. Weil . Il est préférable dit Fr.^nkel, pour ne rien préjuger sur la nature indécise de cette affection, de l'appeler simplement ictère infectieux ou septique (67). »
A notre avis, le sentiment qui dicte cette réserve s'applique à l'ictère essentiel en général. Il semble, à tout bien prendre, que ce terme couvre
des états morbides très voisins l'un de l'autre, mais cependant distincts dans leur pathogénie. Ce qui paraît certain, c'est que celle-ci se trouve encore entachée de bien des lacunes. L'épidémiologie, réduite à eHc seule, est impuissante à les combler. Les questions soulevées dans ces paragraphes ne peuvent être abordées que par la bactériologie ; elle seule est eu mesure d'en donner la solution définitive.
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