I. — Considérations préliminaires
La pneumonie lobaire primitive règne sur tous les points du globe, depuis les latitudes les plus septentrionales jusqu'aux zones les plus chaudes. Presque partout elle figure parmi les maladies les plus communes ; néanmoins, c'est dans les latitudes moyennes et septentrionales de l'Europe et de l'Amérique du Nord qu'elle semble atteindre son plus haut degré de fréquence. D'après les évaluations très approximatives de ZiEMSSEN (1), elle représente 3 p. 100 des maladies de la terre tout entière, et 6-7 p. 100 des affections internes observées dans les Etats du centre de l'Europe. On peut ajouter qu'elle n'est guère plus limitée dans le temps que dans l'espace, car sa première mention date de l'origine de la médecine. Toutefois, les documents les plus précis que nous en ayons, ne remontent guère au delà du xv° siècle. Mais depuis cette époque, ils se succèdent sans interruption, de sorte qu'il est peu de maladies populaires pour laquelle la littérature médicale soit aussi riche en renseignements.
Sans doute, en raison de l'imperfection des moyens de diagnostic, ces
documents ne sont pas toujours d'une précision irréprochable, d'autant plus que souvent la phlegmasie pulmonaire paraît avoir été proportionnée aux autres maladies régnantes, et notamment au typhus, aux fièvres putrides et éruptives, au scorbut et à la grippe, association qui en eflace les traits cliniques les plus saillants. Mais les détails Décropsiques que contiennent beaucoup de ces anciennes relations, en précisent suffisamment la signification et leur assignent une place légitime dans l'histoire de la pneumonie.
On trouve dans cette histoire des traits dignes de fixer l'attention : tout d'abord, la fréquence extrême de la pneumonie en France, en Allemagne, en Italie et notamment en Suisse, où sa violence lui a valu le nom populaire et significatif d'Alpenstich ; puis son aptitude à revêtir le mode épidémique, la tendance des épidémies à se localiser dans des foyers restreints, à prendre un caractère grave contrastant avec la bénignité relative de la pneumonie sporadique; enfin la contagion elle-même paraît avoir été entrevue par nos prédécesseurs: plusieurs d'entre eux signalent du moins l'atteinte successive des différents membres d'une même famille. En un mot, les anciens, bien que fidèlement attachés au dogme de l'origine météorique de cette affection, n'en ont pas moins saisi les traits qui lui assignent un des premiers rangs parmi les maladies infec- i tieuses. j
Considérée malgré tout comme une maladie vulgaire et banale, comme le tribut qu'il fallait payer quand même aux influences météoriques, la pneumonie n'a pas eu le privilège, jadis, de fixer l'attention des épidémiologistes au même point que la fièvre typhoïde et la dysenterie. Les rapports annuels rédigés par l'Académie de médecine sur les maladies régnant en France, sont extrêmement pauvres en documents sur ce sujet. Les seuls i qu'on y trouve au chapitre de cette maladie, se rapportent à sa fréquence I ou à sa gravité; mais faute de renseignements suffisants, les historiens i passent sous silence tout ce qui a trait à son développement et à son ! mode de propagation. !
Mais par un retour naturel des choses, les relations se sont multipliées j dans ces vingt dernières années, à mesure que sous l'empire des doctrines j régnantes, la notion de la spécificité se substituait peu à peu à l'ancienne | conception. Ce n'est certainement pas sans surprise que l'on se trouve h amené, par l'examen de ces relations, à reconnaître le plus haut degré de spécificité à cette affection considérée pendant tant de siècles comme le type des maladies a frigore.
Reléguée naguère encore parmi les affections saisonnières pures, n'offrant à l'investigation qu'un intérêt clinique ou thérapeutique, la pneumonie est devenue, au point de vue étiologique, une véritable maladie
d'étude, aussi féconde dans ses enseignements que le charbon ou la maladie pyocyannique.
La place qu'elle vient de prendre tardivement dans le cadre nosographique, a dépouillé son étiologie de sa simplicité apparente d'autrefois. Les recherches dont elle a été l'objet dans ces vingt dernières années, lui assiijnent une pathogénie aussi complexe que celle de la fièvre typhoïde. Vussi, croyons-nous devoir, pour mettre mieux en relief les facteurs divers qui concourent à sa genèse, l'étudier dans des conditions sociales et climatiques variées, chacune de ces conditions spéciales constituant un milieu éminemment propre à marquer le rôle et la valeur de tel facteur qui se trouve absent ou effacé dans les autres.
A ce titre, nous envisagerons tout d'abord la pneumonie au milieu des populations civiles.