CORRÉLATION RÉCIPROQUE DES MALADIES ÉPIDÉMIQUES
Les maladies populaires se transforment-elles réciproquement ? S'appellent-elles les unes les autres? Sont-elles au contraire douées d'antagonisme ? Tel est le triple sujet de ce chapitre.
§ I. — TRANSFORMATION DES MALADIES POPULAIRES LES UNES DANS LES AUTRES.
L'apparition d'une maladie nouvelle a quelque chose d'étrange, de surnaturel, et plutôt que d'admettre sa spontanéité, on cherche à rapprocher le phénomène nouveau des faits antérieurement connus. On a donc considéré les maladies nouvelles comme une transformation des maladies éteintes; on a dit que ce changement était en harmonie avec la loi générale de transformation à laquelle l'homme elles animaux étaient également soumis ; et, pour choisir un exemple, on a regardé telles maladies : le typhus, la fièvre typhoïde, la suelte anglaise, comme des formes larvées de la peste à bubons qui devenait plus rare en Europe au moment de leur apparition.
Pour étabhr la réalité de ces faits, il faudrait au moins un certain nombre de circonstances démontrant matériellement, pour ainsi dire, une telle transformation; il faudrait l'apparition intermédiaire de formes mixtes représentant des moyens termes entre les types qui vont se fondre l'un en l'autre ; or, dès le commencement du seizième siècle, quand il était à l'état naissant, le typhus pétéchial se manifestait déjà avec ses symptômes les mieux caractérisés, défiant toute confusion possible avec la peste à bubons. N'en est-il pas de même de la fièvre typhoïde, dont les premières descriptions affirment la personnalité clinique, l'indépendance de toute empreinte morbifique d'une autre nature. Quant à la suelte anglaise, il n'est pas dans son évolution clinique un seul symptôme qui permette de la rapprocher de la peste d'Egypte.
Les observateurs de l'époque semblent même avoir pris à tâche d'empêcher cette confusion relativement moderne entre la peste à bubons et la suette. Dans celte dernière maladie, il n'y avait ni charbons, ni pustules, ni taches livides, dit Bacon (1). Mêmes témoignages de Fernel : « ISec carbunculo, nec bubone, nec exanlhemate,
(1) Bacon, Hisloria regni Henrici septimi, p. v. Londres, 1638.
solo sudore prorumpens (1) » ; de Sennert : « Sine bubone, carbunculo, exanthematibus, languore dissolvebanlur (2). »
11 faudrait en outre que la maladie nouvelle apparût dans les lieux mêmes où sévissait la maladie qu'elle doit représenter. Or nous voyons le typhus naître ou plutôt apparaître pour la première fois en Italie, la fièvre typhoïde en Allemagne et en France, la suette en Angleterre, alors que la maladie à remplacer, la peste, avait son foyer originel en Égypte, et ses foyers secondaires surtout sur le littoral méditerranéen.
Il faudrait enfin que la transformation une fois opérée, la maladie ancienne, désormais éteinte, ne trouvât plus ses conditions d'existence auprès de celle qui la remplaçant doit en avoir accaparé les significations pathologiques. Or que de localités, aux dix-septième et dix-huitième siècles, ont été à la fois le théâtre d'épidémies typhiques et pestilentielles.
N'a-t-on pas aussi de nos jours considéré la fièvre typhoïde comme la forme plus moderne du typhus pétéchial? Or nous verrons, dans plusieurs capitales de l'Europe, à Londres, à Saint- Pétersbourg, à Stockholm ces deux affections régner simultanément.
La syphilis du quatorzième siècle a été considérée également comme une transformation de la lèpre des Grecs qui, à cette époque, disparaissait d'une grande partie du monde. On a même affirmé non-seulement que la syphilis descendait de la lèpre, mais qu'elle pouvait retourner à cet ancien type morbide, que la lèpre actuelle de Norvège était la preuve d'un retour de ce genre; que la syphilis, en somme, serait, à la fois, fille et mère de la lèpre des Grecs (3). Mais de la syphilis à la lèpre, comme de la peste inguinale au typhus ou à la fièvre typhoïde, il y a trop loin pour que ces affections puissent être considérées comme de môme nature; et d'ailleurs
(1) Fernelii Universa medicina, lib. II, cap. xii, p. 7G4, 1679.
(2) Danielis Sennerti Opéra omnia, t. I, lib. IV, cap. xv.
(3) Les afflnités de la lèpre et de la sypbilis ont été recherchées d'abord dans leurs symptômes, et l'on a rapproché, avec une certaine raison, les manifestations de la lèpre tuberculeuse de celles de la vérole.
On a, en outre, incriminé le mode de contamination de certains individus qui auraient été atteints de syphilis k la suite d'intoxication par des produits émanant de lépreux. Sans parler des bizarres allégations formulées par des chroniqueurs qui ont prétendu que le pain des soldats de l'armée de Charles VIIL avait été empoisonné avec du sang de lépreux, il a été admis par divers auteurs que les rapports sexuels avec des femmes lépreuses entraînaient parfois des ulcérations des parties génitales. Mais ces accidents étaient exclusivement locaux.