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II. — CAUSES DES MODIFICATIONS SÉCULAIHES DES ÉPIDÉMIES

1» Influences cosmiques. — Ici encore, nombre d'auteurs ont invoqué des influences générales agissant sur l'ensemble de notre planète; la plupart des faits répondent peu à cette conception étiologique.

Si la maladie nouvelle se rattachait dans sa naissance à des modifications aussi générales de milieu, si la maladie éteinte leur devait sa disparition, on verrait l'ascension de l'une et l'extinction de l'autre s'opérer d'emblée sur de vastes surfaces. N'en est-il pas tout autrement? N'est-ce pas, en général, dans un lieu très-circonscrit, auquel on donne le nom de foyer, que naît l'affection nouvelle? Etna voyons-nous pas, dans leur disparition progressive, les maladies qui s'éteignent se continuer peu à peu, jusqu'à leur dernière heure, dans des zones également circonscrites?

Certaines affections disparues, et définitivement sans doute, en telle ou telle région, continuent à sévir en telle ou telle autre. La lèpre, qu'on peut à bon droit considérer comme éteinte, si l'on ne tient compte que de l'observation dans les pays placés à la tête delà civilisation, règne encore sur bien des points de l'ancien et du nouveau monde. N'en est-il pas de même du scorbut, relativement si rare aujourd'hui à la surface du globe, et trouvant encore ses conditions de permanence parmi quelques peuplades des climats polaires? De la syphilis, qui certainement en nos pays ne sévit plus sous la forme redoutable qu'elle présentait aux quinzième et seizième siècles, mais qui, en différentes localités, constitue encore des pseudo-endémies d'une gravité presque comparable à celle de cette 1 dernière époque?

Si l'Egypte n'a plus la peste, ce n'est pas que les germes pestilentiels ne soient plus de notre temps, puisqu'ils prouvent encore leur I activité en certains pays, comme la Perse. La méningite cérébrospinale, dont l'histoire épidémique estpeut-être définitivement close pour la France, continue sa marche en d'autres régions, où elle trouve aujourd'hui seulement ses conditions de milieu.

Celles mêmes des maladies qui devraient le plus s'uniformiser, vu leur contagiosité, offrent au contraire des conditions de progression complètement différentes parmi les populations de pays limitrophes. La scarlatine qui, chez nous, joue un rôle secondaire

dans la mortalité, figure au premier rang sur les statistiques obituaires de Londres ; en revanche, nous verrons la diphthérie se limiter à la France pendant un siècle avant de pénétrer en Angleterre. N'en est-il pas de même du typhus, de la fièvre récurrente, si communs au nord de l'Europe, si éventuels au sud?

2° Modifications progressives de Vorganisme. On a comparé les changements séculaires des maladies aux lentes modifications subies par les règnes animal et végétal.

Litlré a dit : «La vie, à des époques dont nulle race humaine n'a conservé la mémoire (car elles sont antérieures à toute race humaine), avait jeté sur la face de la terre, alors bien diO'érente de ce qu'elle est aujourd'hui, des végétaux et des animaux qui n'ont pas conservé de représentants parmi les espèces vivantes. Tous ces êtres ont disparu par des causes plus ou moins générales, qui prouvent l'intime liaison existant entre les conditions de la terre et la persistance des organisations vivantes (1). » Un autre écrivain a complété cette pensée: «Pourquoi n'y aurait-il pas des maladies historiques, comme il y a des animaux et des végétaux fossiles? Pourquoi ne pourrait-il pas naître, sous l'influence de circonstances passagères, des maladies nouvelles et passagères, comme il naît des variétés nouvelles d'animaux et de plantes (2) ? »

Ce sont là des comparaisons et non des explications. Les modiQcations, même séculaires, des maladies se sont accomplies d'ailleurs avec une telle rapidité qu'on ne peut les comparer aux changements si lents des espèces animales et végétales.

Divers auteurs ont pensé que l'explosion des maladies nouvelles et les modifications du cadre pathologique dans la suite des siècles étaient le fait d'une lente transformation subie par l'organisme humain. Schnurrer considérait déjà la succession des constitutions médicales comme le témoignage des phases différentes par lesquelles est passé l'organisme humain (3).

Je veux bien accepter l'intervention de cette lente transformation

(1) Littré, loc. cil., Des grandes Épidémies, p. 39.

(2) Charles Bœrscli, Essai sur la mortalilé à Strasbourg, 183G, p. 96.

(3) Anglada se conforme h cette doctrine, quand il dit : « Je me suis souvent demandé si les causes qui exercent tant la sagacité des savants, ne proviendraient pas des mutations internes survenues dans les dispositions des masses, après une longue et inexplicable incubation. Ainsi éclateraient spontanément les affections populaires, comme on voit survenir la maladie sporadique chez un individu prépare à son atteinte. » (Anglada, Études sur les maladies éteintes et sur les maladies nouvelles, page 44.)

physique et morale des peuples, transformation qui, comme celle des climats et des localités, change les conditions du terrain oti se développent tous les phénomènes de la vie normale ou pathologique; mais faire de ces changements le pourquoi exclusif de l'apparition ou de l'extinction des maladies me semble difficilement admissible; je ne pense pas que de pareilles créations, de pareilles, disparitions soient une fonction de l'humanité.

3° Causes réelles de ces variations. — Suivant nous, deux facteurs principaux concourent à l'évolution séculaire des épidémies : A. d'une part, variation de nature et d'intensité des causes efficientes; B. d'autre part, variation des milieux épidémiques. Cette opinion est résumée d'une façon magistrale par Anglada :

H C'est une étude aussi pleine d'intérêt que de difficultés, que celle qui a pour objet de rechercher, si, d'une part, de nos jours les causes des diverses épidémies sont aussi actives que jadis; si, d'autre . part, aux difl'érentes époques de l'histoire, les populations, par leur hygiène, leurs habitudes, ont été également aptes à ressentir l'action de ces causes. Ce double problème, qui touche aux deux points principaux de la constitution des épidémies : 1» puissance de la cause morbide; 2° réceptivité du milieu qu'elle atteint, implique, pour sa solution, la nécessité d'un recours aux données les plus complexes, depuis celles qui se rattachent aux révolutions séculaires des climats, aux modifications météorologiques et telluriques de chaque localité habitée, jusqu'aux questions, plus obscures encore par l'infinité de leurs détails, relatives à l'hygiène, à l'économie tant publique que privée des générations successives considérées chez les différents peuples. »

A. Variation des causes efficientes. — Ces causes ont varié suivant les temps et n'importe leur nature : qu'elles n'aient rien de mystérieux aujourd'hui comme celles qui ont fait naître l'ergotisme, la pellagre, les coliques épidémiques, et qui sont devenues plus communes à certaines époques; qu'elles soient plus obscures dans leur genèse comme les causes spécifiques, les virus, dont nous ne connaissons guère que les déterminations morbides.

Ces dernières causes, nées successivement par un procédé que peut-être on ignorera toujours, ont apporté chacune leur part de transformation à l'étiologie des maladies populaires. Elles sont loin d'offrir la pérennité d'action qu'on leur attribue volontiers, et leur puissance est parfois assez variable pour nous expliquer les variétés de leurs effets pathologiques aux diverses périodes de l'histoire. Les causes spécifiques se modifient en effet dans le temps:

la syphilis de notre époque est évidemment moins grave que celle du quinzième siècle; ne constatons-nous pas, depuis la découverte de Jenner, une véritable dégénération du virus vaccin?

L'apparition d'épidémies de scarlatine, de variole, de rougeole même, offrant une gravité comparable à celle de la peste ou du typhus, n'indique-t-elle pas quelquefois une modification opposée, une augmentation de malignité du germe de ces affections?

Ces modifications diverses, malgré leur lenteur et leur irrégularité, nous rappellent jusqu'à un certain point les variations d'énergie, infiniment plus rapides, du poison seplique, quand il est inoculé successivement à des séries d'animaux.

B. Variations des milieux épidéiniques. — Mais ce n'est pas seulement à ces influences capitales, aux influences spécifiques, qu'il faut attribuer les transformations successives des maladies populaires. Une pari considérable revient à nombre de circonstances accessoires qui modifient lentement l'aptitude morbide des différents milieux où elles se manifestent, circonstances dont l'examen le plus superficiel démontre l'infinie variété , et que nous avons signalées dans l'étude des Constitutions médicales (p. 209 et suiv.).

Nous verrons l'influence, sur l'expansion moderne de la fièvre jaune, de la transformation en villes des villages du littoral du Brésil, transformation d'autant plus favorable à la pénétration de la fièvre jaune, que les relations maritimes ont pris entre ce Httoral et le foyer du vomito une activité de plus en plus considérable.

Parlerons-nous des influences de la culture faisant apparaître ou disparaître les épidémies d'ergotisme, de pellagre, de typhus même; de la navigation, contribuant à la généralisation du scorbut, delà colique de plomb; des conditions hygiéniques des grandes villes, parfois les transformant en foyers épidémiques, parfois les sauvegardant contre la plupart des maladies infectieuses?

Si les maladies contagieuses trouvent des chances nouvelles d'expansion dans la fréquence aujourd'hui plus grande des relations humaines, les affections alimentaires sont conjurées par la facilité actuelle des communications et des ravitaillements.

La lèpre, le scorbut, jadis pandémiques, se limitent à ceux des foyers qui offrent de nos jours encore les conditions alimentaires et antihygiéniques des temps passés.

Les mouvements de progression et de rétrocession des maladies parasitaires sont aussi faciles h analyser que ceux des maladies • alimentaires. Les ascarides sont moins communs qu'autrefois; ils

ne figurent plus dans chaque récit d'épidémie, conséquence d'un aménagement plus salubre des eaux de consommation . En revanche, la trichine, limitée originellement à la Saxe, s'est déplacée avec l'armée allemande, et l'épidémie de Thionville (1877) démontre cette progression de la cause morbide avec celle des usages alimentaires qui l'entretiennent. Le tœnia inerme, si rare en France il y a quelques années, y est devenu commun depuis l'usagesi répandu, dans la consommation publique, des viandes peu cuites ; l'immunité relative de l'armée française nous servira de preuves de cette coïncidence. Plus haut, enfui (page 273), nous avons indiqué les progrès de certains helminthes, notamment de ceux qui appartiennent au genre filaire.

A chacune des époques que nous avons signalées comme les principaux jalons de l'évolution séculaire des épidémies, notamment aux vi« etxiv' siècles, ont surgi les conditions génératrices des milieux épidémiques les plus redoutables : misère, famine, guerre, inondations, ignorance profonde, ignorance surtout du mode de contagiosité de la plupart des maladies populaires.

Jadis les épidémies étaient plus communes à Paris. Or qu'était Paris il y a moins d'un siècle ? « Il n'y a pas encore soixante ans, disait la commission du choléra de 1832, que les rues étaient mal pavées, à peine éclairées, remplies de boue, de fange, d'immondices. Des maisons hautes, étroites, obscures, surchargeaient les ponts et les quais. Toutes les fabriques, toutes les industries dont les procédés sont repoussants ou nuisibles, les tanneries, les boyauderies, les fonderies, les tueries, d'où s'échappent sans cesse de larges ruisseaux de sang qui coulaient au milieu des rues, se trouvaient réunies dans l'intérieur de la ville. La mort y avait aussi ses dépôts, dont le plus vaste, comme le plus ancien

' était le cimetière des Innocents Vingt paroisses venaient chaque

, jour entasser leurs morts dans ce gouffre profond qui renfermait ; alors plus d'un million de cadavres. Dans les temps doux et hu- ■ mides de l'hiver, il s'échappait, de cet épouvantable foyer d'infec-. I tien, des vapeurs tellement dangereuses, qu'elles corrompaient I rapidement toutes les substances alimentaires et répandaient aux environs des maladies mortelles. Le pavé des églises recouvrait aussi de nombreuses sépultures ; et, pendant la célébration des ofïices, il n'était pas rare de sentir des exhalations cadavéreuses qui, du fond des caveaux, montaient à travers le sol et se répandaient dans l'intérieur des temples. Le spectacle que présentaient les hôpitaux était repoussant; chaque lit contenait plusieurs malades.

Enfin, l'inlérieui- des prisons était si horrible, que le criminel préférait la mort à leur séjour (1). »

I m. — CONCLUSIONS.

Une obscurité profonde pèse encore sur les causes d'apparition et d'extinction des maladies populaires. Plusieurs d'entre elles ont surgi à des époques où les progrès de l'hygiène et de la civilisation semblaient défier de pareilles apparitions : le typhus, le choléra, la diphlhérie, la fièvre jaune, la méningite cérébro-spinale, au moins dans leurs expansions épidémiques, sont des maladies relativement nouvelles qui ont donné autant de démentis aux espérances définitives que pouvaient faire naître de semblables progrès.

Mais à côté de notre impuissance à expliquer une génèse supérieure à notre raison, celle des maladies spécifiques, des faits prouvent l'influence, sur l'extinction des épidémies, de certains facteurs qui sont, eux, au pouvoir de l'homme. Grâce à leur intervention, des épidémies ont été reléguées sur d'immenses surfaces au rang des maladies éteintes : tels le scorbut, la fièvre intermittente. Ces deux termes sont presque effacés des listes obituaires de Londres et de Paris, listes dont ils occupaient le premier rang, révélant en ces villes des influences qui ne sont plus de nos jours.

La diminution de gravité des épidémies récentes de choléra en plusieurs villes d'Europe, à Paris par exemple, à Dantzig, autrefois si sévèrement frappé, donne le droit de chercher la raison de cette atténuation du mal dans les applications des progrès de l'hygiène.

Il n'est pas jusqu'à certaines petites épidémies : ophthalmie purulente, stomatite ulcéreuse, qui ne subissent aujourd'hui, en certaines années, l'influence d'une prophylaxie rationnelle et ne nous semblent destinées à prendre également place, dans l'avenir, au nombre des maladies éteintes. D'où confirmation encore de cette loi de YiUermé : « Les épidémies diminuent de fréquence et d'intensité dans tous les pays qui, de la barbarie ou de l'ignorance passent à l'état de civilisation, ou d'une civilisation imparfaite à une civilisation perfectionnée (2). »

(1) Voy. Littré, Médecine et médecins : Le choléra de Paris en 1832, p. 193-

(2) Villermé, Des Épidémies, etc., p. 55.

CORnÉLATION RÉCIPROQUE DliS MALADIES ÉPIDÉMIQUES.

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