‹ Traité des maladies épidémiquesChapitre 161 sur 195 · DYSSENTERIE · texte numérisé non relu

DYSSENTERIE

1" Importance de son rôle. — La dysenterie, par sa fréquence et sa gravité, tient, parmi les maladies populaires* un rang dont l'importance est à peine soupçonnée dans les pays relativement préservés, comme le nôtre, de cette redoutable affection.

Son rôle sur la mortalité humaine est bien autre que celui de la peste, de la fièvre jaune, du choléra. Elle n'est pas, comme ces affections, astreinte à des circonscriptions régionales limitées; son foyer d'endémicilé, ce n'est pas telle ou telle portion d'un httoral ; c'est une large ceinture entourant le globe, comprenant toute la zone des climats chauds, et empiétant largement sur les limites méridionales des climats tempérés ; et là elle réapparaît chaque année, n'offrant pas ces périodes d'intermission multiannuelles qui séparent les explosions des maladies pestilentielles.

Alors même qu'elle règne dans le foyer de ces dernières affections, elle les dépasse fréquemment en mortalité (2).

(1) Voy. Militari/ and Naval Reports, for the year 1870.

(2) Les Anglais, aux Indes, meurent plus de dysenterie que de choléra ; pendant la campagne d'Égypte (1798-1801), elle a tué plus de soldats français que la peste qui sévissait alors; et au Mexique (1860-1865) elle a été plus fatale à notre armée que la fièvre jaune.

ÉPIDÉMIES A CAUSES MULTIPLES. 76g Conlrairement à ces maladies, elle n'a pas d'histoire : elle a été de tout temps, constituant, d'après les témoignages d'Hippocrate et de Celse, une maladie aussi populaire de leurs jours qu'au siècle actuel.

Quelle est l'affection qui, presque à toutes les époques et en tous lieux, s'est développée à la suite de guerres prolongées? Ce n'est pas le typhus qui, malgré son imminence en pareilles conditions (p. 633), est en somme une maladie moderne, qui a manqué dans nos guerres les plus récentes, et dont le rôle est nul ou à peu près, dans les expéditions de la zone intertropicale. C'est la dysenterie dont les historiens de l'antiquité indiquent tous les dangers pour les armées en campagne ; dont les guerres les plus modernes n'ont pu s'affranchir, comme on l'a vu pendant les expéditions de Grimée (18o4-S6, d'Italie (1859), du IMexique (1860-1863), pendant la guerre de 1870-1871, et qui durant la lutte de sécession aux États-Unis constituait à elle seule le tiers des cas de maladie (2 millions environ sur moins de 6 millions d'entrées aux hôpitaux) ; dont enfin le rôle est assez considérable dans les guerres des pays chauds, pour qu'elle apparaisse à peu près fatalement à la suite de chaque expédition au Sénégal, aux Indes, et en compromette souvent les opérations Veut-on la comparer aux affections spécifiques plus vulgaires fièvre typhoïde, fièvres éruptives qui prélèvent un si lourd tribut sur certains âges de la vie ? au lieu de se restreindre comme elles à certaines catégories d'individus, elle est susceptible d'apparaître chez tous, tuant aussi bien l'enfant que le vieillard, ne conférant pomt d'immunité ultérieure à ceux qu'elle atteint, entraînant au contraire chez eux une aptitude nouvelle. Elle ressemble à cet égard, comme au point d^ vue de son ancienneté et de son immensité géographique, aux fièvres intermittentes.

2° Géographie. — Deux ordres de faits principaux à signaler dans la géographie de cette affection : 1» une première série, la plus importante, en démontre l'accroissement à mesure que l'on se rapproche de l'équateur (1) ; elle est une des caractéristiques des climats

(1) Tandis qu'en France le chiffre des décès par dysenterie dans l'armée ne dépasse pas le 20- de la mortalité totale (0,5 décès par dysenterie sur 1,000 hommes d elFectif, d après la statistique officielle de 1865), ce chiffre est quatre fois plus considérable en Algérie (2 décès par dysenterie sur 1,000 hommes d'effectif), et au Sénégal il représente plus du tiers du total des décès (37 décès par dysenterie sur 100 décès annuels).

Mêmes résultats poui- l'armée anglaise; tandis qu'en Angleterre la mortalité des garnisons par dysenterie est plus rare encore qu'en France, les régiments de l'ar-

chauds (p. 223) ; 2» d'autres faits témoignent d'une affinité marquée non plus pour l'ensemble d'une zone climatique, mais pour telles localités ; il y a des foyers dysentériques à toute latitude (1).

3° Genèse. — La dysenterie dépend surtout de trois ordres de causes : causes météoriques, causes alimentaires, causes infectieuses.

A. Causes météoriques. — La part qui revient à chacune de ces causes est loin d'être identique : les plus importantes sont les causes météoriques entraînant à mon avis, elles surtout, l'endémicité de l'affection dans les pays chauds, ses explosions estivales dans les climats tempérés. En chacune de ces circonstances, l'action météorique se décompose en deux temps successifs : 1» action préalable sur l'organisme d'une température élevée; c'est la condition préparatoire, prédisposante ; 2" abaissement plus ou moins brusque de cette température ; c'est la condition déterminante. Dans les pays chauds, où l'absence de crépuscule rend si subit le passage du jour à la nuit, cette double circonstance se reproduit chaque jour ; au nord, la température quotidienne est insuffisante à préparer l'organisme à l'influence morbifique du refroidissement nocturne; pour la même raison, les refroidissements n'agissent point pendant

niée des Indes et des stations de la Chine perdent, par dysenterie seulement, plus de soldats (13 à 25 sur 1,000] qu'ils n'en perdent en Europe par l'easemble de toutes les causes de décès.

Dans les garnisons de l'armée égyptienne, la dysenterie diminue de fréquence, suivant Pruner, à mesure qu'on descend le cours du Nil.

Les statistiques de l'armée des États-Unis prouvent enfin que la dysenterie, peu grave au nord (par 47° de latitude, région des Grands Lacs) où il ne meurt annuellement que 0,3 sur 1,000 hommes d'effectif, devient plus sérieuse et plus commune dans la zone moyenne (par 40° de latitude nord) où cette mortalité est d'environ 1 sur 1,000 hommes d'effectif, plus encore en Floride (30° de latitude nord) où la même mortalité s'élève à 5 sur 1,000 hommes (Voy. A. Ilirsch, loc. cil.).

(1) C'est ainsi qu'en France elle apparaît plus communément en Touraine et en Bretagne; elle a une grande affinité pour certaines villes de garnison: Metz, Strasbourg, Versailles, demeurant fort rare en d'autres garnisons parfois voisines de l'une ou l'autre des précédentes, comme Paris, Nanc^^ etc.

Dans les climats froids, elle règne souvent avec une extrême gravité : ainsi en Suède et en Norvège (*), dans quelques districts de la Russie du nord, au Kamtschatka, aux Féroé, en Islande.

Et enfin, dans la zone tropicale elle-même, elle s'attache de préférence à certaines zones comme le littoral de la Chine, de la Cochinchine, à cerlaines îles du groupe des Antilles, pour ménager relativement et parfois absolument des régions ou des localités voisines de celles qu'elle désole.

(*) De 1859 à 1862, la dysenterie règne épidémiquement en Norwége ; de 1853 à 1800, elle occasionne en Suède 9,000 atteintes et 2,500 décès annuels; dans la seule année 1857, elle aurait frappé 37,000 personnes et causé 10,000 décès (Lombard, Traité de Cli/n. méd., l. U, p. 105).

l'hiver des climats tempérés. Aussi, en ces climats, est-ce à l'été et surtoutauxannées exceptionnellement chaudes (1822, 1834, 1846) que correspondent les manifestations épidémiques de dysenterie (p. 448).

Autres preuves : l'amplitude des oscillations thermiques la rend plus fréquente à l'intérieur des continents que sur le littoral. Elle atteint surtout les habitants des campagnes plus exposés à l'influence des météores ; au même titre elle est plus commune dans les armées en temps de guerre qu'en temps de paix, et la fréquence en est d'autant plus grande que les soldats ont moins d'abri contre le milieu ambiant (1).

A ceux qui, cependant, se laisseraient entraîner à ne voir en la dysenterie qu'une affection a frigore, resteraient à résoudre de sérieuses objections.

Pourquoi observe-t-on des épidémies si graves en dehors des saisons et des climats chauds? Pourquoi même, en des années très chaudes comme 1874, y a-t-il eu peu d'épidémies? Nous l'avons dit (p. 418 et 449), ces exceptions prouvent que les météores n'absorbent point toute cette étiologie ; elles témoignent de l'intervention d'autres causes et surtout des deux suivantes :

B. Causes bromatologiques. — La simple pénurie alimentaire provoque souvent le catarrhe intestinal et la dysenterie consécutive ( ENTÉRITE FAMÉLIQUE, p. 704 ). L'affcctiou a diminué de fréquence dans les pénitenciers de Londres, grâce à une simple augmentation de nourriture. En 1864, une épidémie se développe dans la prison de Gaillon, épidémie strictement Umitée aux détenus, et dépendant de l'insuffisance de régime (2).

En bien des cas cette pénurie agit indirectement, la misère entraînant de force recours à une nourriture grossière et indigeste. Or les vices alimentaires les plus variés concourent au même résultat pathologique : fruits mal mûrs, excès de corps gras ou féculents, usage de viandes salées ou altérées (3).

(1) « Pendant l'expédition d'Égypte, dit Bruant (*), les militaires qui ont été casernés de bonne heure s'en sont peu ressentis. » Au Cap de Bonne-Espérance, le mal a éié grave dans les armées hollandaise et anglaise, à l'époque où les troupes non casernées étaient également soumises aux intempéries ; en Algérie, depuis que nos soldats sont installés dans des casernes, ils en souffrent bien moins qu'au début de l'occupation. La préservation relative des officiers et des cavaliers dépend en partie de ce qu'ils sont mieux pourvus de vêtements que les fantassins.

(2) Kergaradec, flapp. sur les épid. de 1864, in Mém. Âcad. de méd., t. XXVII.

(3) La dysenterie se développe: 1» par l'abus des fruits mal mûrs, comme dans les armées alliées en 1793; 2» sous l'influence d'une alimentation viciée par l'excès

(*) Desgeneltes, Bist.méd. de l'armée d'Orient, 2* partie, p. 23.

En têle des causes bromatologiques, figure l'eau de mauvaise qualité ; suivant mes recherches (1), après les météores il n'est pas d'élément aussi important dans la genèse de la dysenterie (p. 178).

Les preuves abondent du rapport qui existe entre l'immunité ou les atteintes dysentériques de bien des populations et le degré de pureté des eaux qui les alimentent ; en tous climats, l'impureté des eaux est une des conditions déterminantes de Tendémicité dysentérique (2).

On a reproché plus spécialement la production de la maladie à l'usage aUmentaire d'eaux souillées par des matières végétales en décomposition. Cet usage constitue à nos yeux l'une des principales raisons de la prédominance de l'endémie dysentérique sur le httoral sud-est du continent asiatique (3).

de corps gras et féculents, comme en Russie, en Suède, en Bretagne même ; 3» par l'usage exclusif ou trop fréquent des viandes salées, comme dans l'armée anglaise dont la mortalité aux Indes, par dysenterie, a été réduite de 50 à 5 sur 1,000 liommes d'effectif par la suppression de ce dernier mode d'alimentation. Durant une épidémie de dysenterie qui frappa l'armée des Alpes à Entrevaux en 1793, Fodéré vit cette épidémie coïncider avec l'arrivée « de bœufs très échauffés, attaqués d'un pissement de sang, bœufs dont la chair était très rouge et se corrompait très promptement. »

(1) Léon Colin, De l'ingestion des eaux marécageuses comme cause de la dysenterie et des fièvres intermittentes {Ann. d'hyg., 1872).

(2) C'est à la pureté des eaux consommées à Rome que nous attribuons la rareté de la dysenterie en celte ville où, pendant seize ans (1849-1866), nos troupes en furent moins atteintes qu'en France.

Dans nombre de postes d'Algérie, à Orléansville notamment, la dysenterie a diminué notablement à la suite des travaux d'aménagement qui ont assuré à leurpopulation l'usage d'une eau suffisamment pure. Les travailleurs employés au canal de Suez ont été ménagés par la dysenterie qui les décimait auparavant, à partir de l'année 1863, époque où les eaux du Nil, bien supérieures aux eaux saumâtres du désert, ont pu être dérivées jusque dans leurs chantiers. A la Guadeloupe, on a vu les épidémies de dysenterie notablement atténuées dans les circonstances où, au lieu de recourir forcément à des eaux impures, les colons et les soldats ont pu faire usage d'eau de pluie recueillie dans des citernes.

Nous inclinons à croire que l'immunité si remarquable de certaines localités des pays chauds à l'égard de la dysenterie tient à l'excellence des eaux de consommation ; rinfluence météorique reste seule pour la production du mal, et n'est pas secondée par l'agent bromatologique. N'est-ce point là la cause principale de l'immunité de certaines localités des Antilles, du Sénégal, voisines d'autres localités cruellement atteintes ?

(3) Tous les médecins de l'armée anglaise des Indes sont d'accord à cet égards et nos collègues de la flotte ont apporté de nouvelles preuves du rôle considérable de cette influence.

Les eaux du Cambodge, dit Foucaut C^), sont tellement surchargées de matières (*) A. Foucaut, Essai sur les eaux du Cambodge {Archives de médecine navale, t. IV, p. 228)'

Si, dans nos climats, l'eau marécageuse produit moins souvent la dysenterie, comme en Hollande et en Hongrie oti les habitants la boivent impunément (1), ce fait tient sans doute en partie à ce que, la soif étant moins vive, la consommation d'eau est plus modérée. Cependant les épidémies, dues à cette cause, ne sont pas rares même sous notre latitude, et Grellois cite, entre autres, celle dont fut frappée l'armée danoise en 1677, et celle qui éclata à Zurich en 1749. Qu'on joigne à ces faits les preuves que j'ai accumulées plus haut (p. 161) de l'influence de l'usage interne des eaux stagnantes sur la production des maladies du gros intestin.

Nous avons maintes fois insisté sur ce fait si remarquable de la production de la dysenterie par l'ingestion des eaux marécageuses, alors que cette ingestion ne semble pas produire la maladie rapportée avant toute autre à l'influence de la putréfaction végétale, la fièvre intermittente (p. 156). Mais notons bien qu'en produisant ainsi la dysenterie, ces eaux n'agissent nullement à la façon d'un agent spécifique. En effet, ce ne sont pas seulement les eaux souillées par la putréfaction végétale qui sont à craindre pour la production de cette maladie. Ici encore, comme pour l'alimentation, aucun mode d'altération de l'eau n'est exclusivement dangereux (2).

A côté des eaux de mauvaise qualité, figurent enfin certaines boissons, le tafia en particulier, dont l'abus, suivant des auteurs de grand mérite (3), constitue l'une des raisons de la fréquence de la dysenterie dans la population indigène de la zone intertropicale.

C. C auses infectieuses atmosphériques. — Ces causes, d'une efficacité réelle, constituent, parmi les trois groupes étiologiques de la dy-

organiques, qu'apvès trois nitrations successives elles donnent encore un précipité caractéristique par le chlorure d'or ; cette eau est la cause d'une endémie aussi fatale aux Annamites qu'aux Européens, de la dysenterie qui est d'aulant plus commune et plus grave qu'on en boit davantage.

Certaines eaux des fleuves de la Chine sont notoirement infectes et dangereuses comme boissons; c'est encore la dysenterie qu'elles produisent, notamment celles des fleuves Wanpoo et Yangtkse-Kiang.

(1) Finke, in QEsterlen, Ilandbuch der Hygiène.

(2) Les eaux souillées par des produits de décomposition animale (putréfaction des cadavres d'hommes ou d'animaux, matières excrémentitielles, comme les eaux du Gange), par les égouts des grandes villes, comme dans certaines localités d Europe, entraînent tout aussi bien la dysenterie. Il en est de mômo de leur altération par des substances salines; les eaux de la province d'Oran, chargées d'une quantité relativement considérable de sels de magnésie, sont probablement la cause de la prédominance de l'afTection dans cette partie de l'Algérie.

(3) Barrallier, art. Dysen'ierie, in Nom. dict. de méd. et de chir. pral Paris 1869, tome XL ' '

LÉON Colin. — Mai,, épidém. 49

senterie, celui dont on s'est le plus exagéré l'influence. On lui a instinctivement attribué la dysenterie des pays chauds ; la croyant, vu sa gravité, d'une tout autre nature que celle des climats froids et tempérés, on ne pouvait admettre qu'elle aussi dépendît avant tout d'une influence aussi banale que celle des météores, bien que nulle part cependant les oscillations nyctémérales n'aient autant de prise sur l'organisme pour la procréation de cette maladie (p. 766).

Pour certains auteurs, l'infection par l'air est surtout palustre, et ils font intervenir directement la malaria danslapalhogénie de la dysenterie. Rien n'est plus vrai, ni même plus naturel, que la coïncidence de deux affections assujetties, comme les fièvres et la dysenterie, à une môme loi générale de répartition géographique, à une aggravation simultanée à mesure qu'on se rapproche de l'équateur. Nous venons même de donner la démonstration du rôle des eaux marécageuses dans la production de la dysenterie. iMais de là à conclure à l'identité du miasme fébrigène et d'un prétendu miasme dysentérique, il y a loin. Non seulement l'ingestion des eaux marécageuses agit, dans la production de la dysenterie, aussi banalement que l'ingestion des eaux impures à n'importe quel titre (p. 769, note 2). Mais l'inspiration de l'air des marais, de la malaria, ne la produit pas. La fièvre dite pernicieuse dysentérique est une affection à double cause, qui ne prouve nullement l'unité originelle de la dysenterie et des fièvres intermittentes (Ij.

(I) En Algérie, comme dans grand nombre de nos colonies des pays chauds, où la fièvre et la djsenterie régnent simultanément, il n'y a rien d'étrange à ce que ces deux affections y atteignent fréquemment le même sujet, et à ce qu'on voie succomber à des accidents dysentériques rapides un individu qui a présenté un certain nombre d'accès de fièvre; nous admettons même que les congestions viscérales, qui ont lieu pendant le stade de froid des accès, puissent entraîner, quand il y a complication de dysenterie, une congestion suivie d'hémorrhagies à la surface de la muqueuse du gros intestin, liémorrhagies qui, par ce mécanisme, se reproduiront périodiquement si elles ne tuent pas tout d'abord le malade et auxquelles on a donné le nom de pernicieuses entérorrbagiques. Mais il y a là deux choses, et deux choses bien distinctes; Rome est une station admirablement bien faite pour en donner la preuve.

Dans cette ville et dans sa campagne, où la malaria règne au point d'absorber toutes les autres affections, la dysenterie est extrêmement rare. Eh bien, à Rome nous n'avons pas vu non plus un seul cas de pernicieuse dysentérique, et nous croyons pouvoir expliquer l'absence d'observations de ce genre à cette insigne rareté des dysenteries qui ne viennent pas, dans cette localité, compliquer les affections palustres; nous concluons donc à l'impossibiHté du soi-disant accès pernicieux dysentérique, là où la dysenterie ne règne pas à côté de la fièvre (Léon Colin, Traité des fièvres intermittentes, p. 204).

ÉPIDÉMIES A CAUSES MULTIPLES. 771 Dans l'évolution clinique de la dysenterie elle-même, non compliquée de fièvres, il est d'ailleurs un symptôme trop souvent cité comme preuve d'une origine palustre ; c'est l'algidilé dans laquelle succombent la plupart des malades; on s'est appuyé sur ce symptôme pour décrire, comme fièvres pernicieuses dysentériques, des affections qui étaient simplement des dysenteries se terminant, comme d'habitude, dans l'algidité.

La dysenterie, si redoutable aux individus atteints d'unémie palustre (p. 604, note 1), les frappe surtout non pas à l'époque de l'élaboration du miasme tellurique, mais aux premiers froids de l'automne et même en hiver, quand ce miasme cesse de se produire ; elle est encore d'origine météorique, trouvant seulement une aptitude spéciale dans les organismes épuisés par la fièvre.

Si l'on pénètre enfin plus avant dans la géographie de ces deux affections, on voit la dysenterie causer des épidémies redoutables ên pleine mer, loin de toute côte insalubre, et par sa répartition à terre différer singulièrement, dans le détail des localités, des fièvres intermittentes (-1).

Il en est autrement de l'infection animale. Nous avons prouvé (p. 107) le rôle des miasmes putrides dans la production de la diarjhée, ce premier échelon de la dysenterie. Le rôle des matières fécales est hors de doute {-2) ; c'est à la souillure du sol par des produits excrémentitiels qu'est due la dysenterie des camps.

La putréfaction cadavérique entraîne également la dysenterie, et nous avons vu (p. 338) cette affection résulter des émanations des champs de bataille, couverts de cadavres d'hommes et d'animaux.

(1) Aux preuves fournies déjà (p. 598, note 4), je pourrais ajouter toutes celles qu'en ont données mes collègues de la m arine et de l'armée. Qu'il me suffise de rappeler: 1» qu'en France même, c'est celui de nos ports militaires où la dysea. terie est le moins commune (Rochefort), qui offre le plus grand nombre de fièvres intermittentes; 2° que, dans la zone méditerranéenne, nous constatons l'absence complète de dysenterie dans tel foyer bien déterminé de malaria, à- Rome par exemple, où pendant l'occupation française il y avait, année moyenne, un décès dysentérique dans uotre armée dont la moitié environ, près de 3,000 hommes étaient atteints de fièvre ; 3° que, plus au sud enfin, dans les régions tropicales, Dutroulau a démontré la distinction géographique des foyers de dysenterie et des foyers de fièvre intermittente.

Qui ne sait combien était grave la dysenterie de l'île de la Réunion bien avant l'époque où celte île est devenue un foyer de malaria ?

(2) A Lalla-Maghrnia, où les soldats avaient rempli de leurs évacuations les silos et les champs avoisinant le camp, Cambay voit éclater la dysenterie ; et moimême, en 1855, à Oran, j'assistais à une épidémie de dysenterie localisée à un petit bâtiment militaire situé au voisinage des latrines d'une grande caserne.

Il n'y a donc pas un miasme dysentérique univoque [miasma dysentericum, de Kreysig).

C'est à l'association des émanations animales les plus diverses que sont dues les épidémies éclatant à bord des bâtiments dont la '.aie renferme parfois tant de sources de méphitisme (1).

D. Prédispositions individuelles. — Annesley a observé la prédilec- Àon de la maladie pour les recrues récemment débarquées aux Indes ; Cambay, en Algérie, note les nombreuses atteintes des jeunes soldats ; Geslin insiste sur la fréquence de la maladie chez les apprentis marins nouvellement incorporés à Brest ; observations qui rapprocheraient la dysenterie de la fièvre typhoïde, cette maladie d'acclimatement du soldat, et de la plupart des autres maladies spécifiques (2). Mais des observations plus nombreuses encore démontrent que les vieux soldats ne jouissent contre cette affection d'aucune immunité relative (3).

Il n'y a pas d'acclimatement contre la dyssenterie ; ici encore elle se rapproche des fièvres palustres, dont une première atteinte en appelle une seconde; mais avec celte diflérence que les récidives de dyssenterie sont, en général, de plus en plus graves, tandis que les rechutes de fièvre intermittente peuvent se renouveler sans aggravation croissante. Aussi, dans les pays chauds, les indigènes meurent-ils de dyssenterie plus que les étrangers.

(1) Barallier, art. Dysenterie, in Nouv. Dict. de méd., et de chir. prat. Paris, 1869, tome XI.

(2) Delioux de Savignac, Traité de la dysenterie.

(3) Si, aux Indes, la mortalité par dysenterie est moindre en apparence chez les militaires anciens de service et de résidence, c'est que ces militaires y sont relativement très-peu nombreux. A effectif égal, non-seulement la mortalité par dysenterie serait aussi considérable dans un régiment arrivé depuis longtemps que dans un corps nouvellement débarqué ; mais il est môme probable qu'elle le serait plus. D'après la déclaration de Mac-TuUocli, les troupes anglaises ont subi, à l'Ile Maurice, une mortalité annuelle par dysenterie s'élevant à :

6 sur 1,000 hommes de 18 à 24 ans,

11 — de 25 33

19 de 34 40

36 — — de 41 50 chiffres prouvant l'accroissement de la mortalité sur l'âge des soldats.

Il suffit, du reste, de noter la fréquence des atteintes des régiments les mieux acclimatés de tous, puisqu'ils sont originaires de ces climats, Cipayes aux Indos, troupes noires aux Antilles, et celle enfin des indigènes civils dont si grand nombre succombent k la dysenterie chronique, pour voir combien est restreinte cette prétendue influence des immunités personnelles ; pendant l'expédition anglaise de la Côte-d'Or de Guinée (1874), la dysenterie fit de cruels ravages dans l'armée des Âshantis.

Il est des cachexies, notamment les cachexies palustre (p. 604) et scorbutique (p. 716) qui constituent des conditions tellement favorables au développement du mal, que, l'affection s'y montre d'emblée sous sa forme la plus grave, la forme chronique.

Il est peu de maladies qui s'adaptent, aussi indifféremment que la dyssenterie, aux milieux épidémiques les plus divers ; qu'une population, une armée soit atteinte de scorbut, de fièvre intermittente, de typhus, si l'épidémie se prolonge, il y aura grande chance de voir la dyssenterie intervenir, pour achever, d'une manière plus funeste, l'œuvre commencée par l'un de ces fléaux.

E. Conclusions. — Si la dyssenterie est susceptible d'apparaître en tant de lieux et de circonstances, cette ubiquité tient à sa banalité éliologique. Au Meu d'être déterminée par un agent morbide unique, comme un virus frappant tout l'organisme avant de produire la lésion, elle peut être entraînée par toutes causes d'irritation du gros intestin. Malgré mes études ultérieures sur cette question, je .professe encore l'opinion que j'exprimais en 1864 (1), en considérant la dyssenterie comme le type de l'inflammation de cet organe, que cette inflammation soit directement produite par l'usage de boissons ou d'aliments de mauvaise qualité, quel que soit le genre d'altération ; qu'elle résulte d'émanations putrides animales, d'origine également variée, dont la diarrhée, premier degré de la dyssenterie, est un des résultats vulgaires; qu'elle succède, enfin, à un refroidissement périphérique brusque, comme dans une armée exposée, en plein été et sans abris, à une pluie torrentielle, ou comme en cette colonne expéditionnaire qui fut atteinte pour avoir traversé à gué une rivière en Afrique.

Dans la pensée d'expliquer l'action pathogénique commune, sur le gros intestin, d'influences aussi dissemblables, des auteurs ont admis que la nature de l'affection différait suivant celle de l'agent producteur, que la dyssenterie, due aux émanations putrides, était une forme morbide toute différente de la dyssenterie catarrhale, à frigore. La gravité de la dyssenterie des pays chauds a surtout fait attribuer à celle-ci une origine- exclusivement infectieuse et une nature spécifique.

Or, ce qui domine surtout ici, c'est une différence, non de nature, mais de degrés, différence qui parfois s'atténue et disparaît devant des épidémies exceptionnellement graves observées en nos cli-

(1) L. Colin, Éludes cliniques de médecine militaire. Paris, 1864.

mats(l). Rien d'étonnant à ce que la profondeur de la lésion progresse néanmoins suivant le degré de latitude (2).

Mais partout cette lésion a son point de départ dans le môme élément anatomique, dans la couche vasculaire sous muqueuse dontKelsch a »i savamment démontré le rôle anatomo-pathologique (3). ^

La dyssenterie des pays chauds diffère donc de celle de nos climats par sa gravité immédiate, elle en diffère par sa tendance à la chronicité, résultat de la permanence de la cause morbide • mais elle n'en diffère pas, à notre avis, par une genèse plus infectieuse • je dirai plus : c'est peut-être dans les épidémies graves de nos climats qu'il faut le plus songer à l'infection, car l'inffuence météorique y est moins énergique que dans la zone tropicale.

La plupart des épidémies de dyssenterie indiquent bien plus une association de causes que l'action d'un facteur isolé spécifique. '

Pourquoi l'agriculteur, soit dans les saisons, soit dans les pays chauds, est-il plus fréquemment atteint de dysenterie que l'habitant' des villes ? Pourquoi le soldat en campagne l'est-il plus que le soldat

(1) Les autopsies que j'ai faites à Strasbourg d'une part, en Algérie de l'autre m'ont démontré l'identité anatomique de la dysenterie des climats chauds et de celle des climats tempérés, de la dysenterie qu'on a appelée catarrhale et de celle qu'on a appelée infectieuse; il en a été de même de recherches qui ont amené parfois à proclamer l'identité anatomique de dysenterie de nos climats et de celle des Lides; c'est parce qu'on a, longtemps et à tort, douté du caractère ulcéreux des dysenteries de nos climats, qu'on a surtout repoussé cotte identité C'est par une réaction aveugle contre Broussais, qu'on a nié si longtemps l'existence, cependant si évidente, des lésions inflammatoires du gros intestin.

L'extrême gravité de quelques épidémies de dysenterie dans nos climats, en Bretagne par exemple, et même en des régions bien plus septentrionales, comme le Danemark, où des armées ont été anéanties par la dysenterie, comme le Kamtschatka, ne prouvent que trop combien cette aifection demeure au fond la même, et est susceptible de la môme gravité. '

(2) Si, dans les pays chauds, en Cochinchine, à la Réunion, la lésion du gros intestm arrive plus rapidement à la gangrène de ses parois, à leur perforation, aux hémorrhagies rapidement mortelles, cette différence de gravité lient, sans doute, à ce que, dans ces climats, le gros intestin est plus prédisposé à l'inflammation, en raison de l'état congestif habituel des viscères abdominaux, à ce que le raptus sanguin s'y eifectue aussi plus rapidement sous l'influence des violentes oscillations de température dans le cours de chaque nycthemère, et enfin à ce que les muqueuses présentent, comme la peau, une tendance spéciale à ces profondes mortifications, réunies sous le titre de phadégenisme de la zone tropicale.

(3) Kelsch, Critique et rech. /dsto!. sur l'mat. path. de la dysenterie; Contrib. à l'anat. pat/i, de la dysenterie aiguë et chronique.

en garnison ? C'est à la fois en raison de l'action plus puissante des météores dans le premier cas; en raison de la différence des eaux de consommation qui, purifiées et salubres dans les grandes villes, sont parfois si mauvaises dans les campagnes, en été surtout, époque où l'évaporation augmente régulièrement la quantité proportionnelle de principes nuisibles renfermés dans les sources, les rivières, les fossés, les mares auxquelles il faut quelquefois recourir; en raison enfla du voisinage, plus intime à la campagne, des foyers d'infection putride.

La répartition géographique de la dyssenterie dans les diverses circonscriplions d'un même pays tient également à ce concours étiologique. Les rapports à l'Académie de médecine témoignent de la fréquence de la maladie en Bretagne (1). Les uns ont incriminé la saleté des habitations, la grossièreté de l'alimentation (2) ; d'autres, l'influence plus marquée en cette péninsule des brusques vicissitudes atmosphériques, consécutives aux sautes de vent du nord et du nord-est (3) ; nous pensons que ces éléments étiologiques se réunissent pour constituer un milieu épidémique spécialement favorable à la dyssenterie.

F. Contagion. — La contagiosité de la dyssenterie serait une preuve imposante de sa spéciflcité. Pour Linné existait un coulage dénature parasitaire, opinion professée de nos jours par W. Budd, et récemment formulée par Dounon qui a prétendu étendre à la dysenterie en général le rôle pathogénique attribué à certainsnémaloïdes dans la diarrhée de Gochinchine. J'avoue ne pas croire davantage à un germe parasitaire qu'au miasme dyssentérique de Kreysig.

Je crois même peu à la transraissibilité de la dyssenterie ; des auteurs en ont cependant comparé le contage aux virus les mieux déterminés; il adhérerait aux salles d'hôpital (4) ; il serait transportable à des distances considérables (5), l'arrivée d'un dyssentérique

(1) Le Morbihan, l'ille-et- Vilaine , le Finistère, les Côtes-du-Nord figurent parmi les dix départements qui ont été le plus souvent atteints de dysenterie de 1858 à 18G8. (Briquet, Rapport sur les àpid. de 1868, in Mém. de l'Acnd. de méd., t. XXIX). Il en était de môme avant cette période, d'après les rapports relatifs aux années 1850-1856.

(2) Fouquet, cité par Bergeron, in Rec. des trav. du corn, d'hyg. publ. de France, t. III, p. 279 et suiv.

(3) Bartli, Rapport sur les épidém. de 1854, in Mém.. de l'Acad. de méd. Kergaradec — — 1864,

J. Bergeron — — 18G5, — —

(4) Trousseau, Clinique médicale de l'Hôtcl-Dicu, 5° édition. Paris, 1877,

(5) Des moissonneurs revenant de la Beauce, où régnait la dysenterie, l'auraient

dans tel village aurait contaminé successivement les habitants d'une maison, puis ceux des maisons voisines, et enfin toute une rue (I).

J'ai cependant assisté à plusieurs épidémies de dyssenterie sans observer un seul fait de contagion : en ]8o9 notamment, au retour de l'armée d'Italie, les grands hôpitaux militaires de France, notamment ceux de Paris, furent remplis, presque encombrés de dyssentériques; aucun de ces malades ne transmit son affection.

Il en eût été autrement sans doute si, au lieu d'avoir été placés dans des hôpitaux bien aménagés, ces dyssenlériques eussent été réunis en des locaux mal installés, comme ceux auxquels il faut souvent recourir en cas de guerre et où l'on ne peut qu'imparfaitement soustraire, annihiler les évacuations intestinales (p. 121). En ces dernières circonstances surgit une des causes d'infection les plus efficaces dans la production de la dyssenterie, et dont Czernicki a démontré récemment encore tous les dangers (2) ;mais est-elle plus spécifique que les miasmes provenant des autres matières animales en putréfaction? Nous avons dit (p. 338-339) à quel degré l'infection pouvait envahir un camp atteint de dyssenterie sans que cependant les selles fussent le véhicule d'un virus spécial. Aussi pensonsnous qu'en maintes circonstances où l'on a invoqué la contagion, la maladie n'a fait que se développer de toutes pièces dans les conditions qui lui donnent habituellement naissance (3), à moins qu'elle ait été associée à des affections transmissibles (4).

La tendance aux récidives constitue, dans la pathogénie de la dyssenterie, un caractère opposé à la virulence.

Au point de vue clinique, la dyssenterie ne présente pas les allures des maladies spécifiques (S).

transportée à Villerval, près Arras (J. Bergeron, Rapp. sur les épid. de 1865, iit Mém. de l'Acad. de méd., t. XXVIII).

(1) Gaultier de Claubry, Rapp. sur les épid. de 1852, in Mém. de l'Acad. de méd., t. XVIII.

(2) Czernicki, Rel. d'une épid. de dysenterie, in Rec. de mém. de méd. milit., Z' série, t. XXVII, 1876.

(3) Telle cette épidémie frappant l'équipage du Loiret, pendant qu'il remorquait, du Gabon à Gorée, un autre bâtiment, l'Aigle, atteint de dysenterie sous le même climat ; telles les épidémies observées par Zimmermann et par Gilbert (Voy. p. 121 j.

(4j Telle la dysenterie observée à Nimègue, en 1736, par Degner, et qui, d'après cet auteur, se propageait de rue en rue, de maison en maison; le typhus régnait en même temps, et sans doute de cette association relevait l'apparente contagiosité de la dysenterie.

(5) Elle n'a pas de période d'incubation ; suivant que la cause a été plus ou moins violente, l'individu est pris plus ou moins rapidement des symptômes du

Môme différence enfin au point de vue anatomique ; rien de spécifique dans la lésion (I).

Rien ne prédispose plus à la dyssenterie que la diarrhée vulgaire qui en est le prodrome presque obligé (2). Par son étiologie, sa clinique, son anatomie, elle nous paraît donc une maladie banale dont la pathogénie est plus saisissable que si elle relevait d'un miasme impénétrable.

4° Évolution. — Comme les maladies météoriques, telluriques, et contrairement aux affections virulentes, les épidémies de dyssenterie sont d'emblée générales, frappant quelquefois brusquement un nombre considérable d'individus, une armée par exemple, si la cause surgit soudaine et suffisante comme un violent refroidissement (p. 45); ou se développant plus lentement, mais encore parallèlement sur tous, quand la cause agit lentement elle-même, comme en cas de mauvaise alimentation ou d'émanations putrides.

Les épidémies de dyssenterie cesseront de même, simultanément, sur l'ensemble de la population atteinte, laissant quelquefois nombre d'organismes détériorés par la persistance des lésions, mais

mal confirmé; quelques heures après l'action de cette cause, les selles peuvent être caractéristiques ; d'autres fois il y aura une période préalable de diarrhée, pouvant durer des semaines et même des mois. En général, il y a peu de fièvre, et le mouvement fébrile m'a presque toujours semblé sous la dépendance de l'embarras gastrique qui accompagne si fréquemment la maladie. On pourrait presque dire, suivant moi, que plus une dysenterie est grave, plus elle est apyrétique, vu sa tendance à l'algidité. Dans la dysenterie, l'appareil des symptômes généraux et l'évolution du mal classent l'affection au nombre des maladies atypiques ; c'est au point que les auteurs ne sont pas d'accord sur la durée de la dysenterie aiguë ; et c'est en vertu d'un simple compromis et indépendamment de toute considération basée sur l'évolution symptoinatique, qu'on est convenu d'appeler aiguë une dysenterie qui dure moins de vingt jours, la qualifiant de chronique au delà de ce terme.

(1) Toujours nous avons professé que l'inflammation était ici essentiellement banale ; pour nous c'est une colite. Les recherches les plus récentes, notamment les travaux remarquables de Kolsch, ont démontré que la congestion de la zone vasculaire sous-muqueuse, était suivie, comme dans les plaies les plus simples, bourgeonnantes, d'une néoformation qui pénètre à travers les interstices des glan-

' des intestinales, dont elle entraîne la compression et l'élimination. Ici ni du côté du sang, ni du côté de la rate, ni du côté des organes hémopoïétiques, aucune des modificatiùns habituelles dans les maladies virulentes (Voy. p. 647). La lésion est tellement peu spécifique, que Kelsch a constaté son identité avec les entérites les

; plus vulgaires, celles des phthisiques.

(2) Pour Cullen, la dysenterie résultait de la constipation et de l'irritation in- I testinale par l'accumulation et l'endurcissement des matières fécales; cette sin- I gulière doctrine a été acceptée par Annesley et récemment reproduite par Vir- 1 chow et divers auteurs allemands ; elle est absolument contraire aux faits.

ne se perpétuant pas, comme les maladies transmissibles, par reproduction delà cause morbide. C'est comme le scorbut.

Dans les pays inlertropicaux, les épidémies se prolongent sous forme d endémie ininterrompue, vu la permanence de l'influence climatique. Dans les climats tempérés, elles sont presque toujours saisonnières, ne trouvant que pendant les quelques mois les plus chauds de l'année leurs conditions de production.

Toute épidémie qui, en nos climats, dépassera les limites saisonsonnières habituelles, dépendra vraisemblablement d'une alimentalion vicieuse ou d'une infection (p. 418 et 449).

S° Mo7'bidûé. — L'affection ne reconnaissant aucune immunité personnelle, le nombre des cas annuels égalera parfois ou dépassera celui des individus. Aux Antilles, aux Indes, et jadis en Algérie, il y avait annuellement, vu les récidives, 11 ou 12 cents cas dedyssenteriesur 1,000 hommes d'effectif; à notre latitude, la morbidité s'élève souvent assez haut, mais, grâce surtout alors au grand nombre simultané de diarrhées simples.

6" Mortalité. — La prédominance relative de ces formes légères explique la bénignité habituelle des dyssenteries saisonnières des climats tempérés ; la léthalité ne dépasse guère le chifl"re de 6 à 8 sur 100 malades (1) ; des épidémies militaires ont été absolument sans mortalité (2).

Dans les climats chauds, cette mortalité s'élève singulièrement, atteignant parfois, pour la dyssenterie aiguë seule, la proportion de 2o sur cent malades, proportion énorme vu la tendance de l'affection à la généralisation pandémique ; mais, de plus, ce pronostic s'aggrave par la fréquence du passage de la maladie à la chronicité. En effet, plus elle dure, plus elle devient incurable (3).

(1) Ce chiffre, donné par Hirsch comme indiquant la moyenne des décès dans la dysenterie d'Europe, correspond exactement aux observations recueillies dans notre armée qui, en 1867, a perdu 252 malades sur 1,780 dysentériques; il en a été de même des épidémies observées en France dans la population civile de 1841 à 1846 (p. 389).

(2) En 1874, deux épidémies militaires sont signalées dans les garnisons de l'intérieur : dans l'une, à la Rochelle, il y a 82 malades et 1 décès ; dans l'autre, à Châlons, 56 malades et pas de décès.

(3) Tel individu guérira d'une dysenterie aiguë, après avoir rendu des cylindres complets de muqueuse intestinale. Tel autre no pourra se relever d'une dysenterie subaiguë, à forme chronique; les modifications subies ici par l'intestin grôle qui s'amincit, perd ses glandes (Kelscli, toc. cit.), explique l'impossibilité de la réparation.

Les statistiques sont impuissantes à exprimer réellement l'élévation de la mortalité par dyssenterie des pays chauds (1).

Mais ces différences suivant les climats ne sont pas absolues et nous avons prouvé (p. 389-390) la gravité de certaines épidémies locales de dyssenterie sur divers points de notre territoire, épidémies à la production desquelles concouraient sans doute à la fois les trois ordres de causes dominantes.

Dans l'épidémie de Torgau, observée par Zimmermann, il y eut 1S8 décès sur 200 malades; et, plus au nord encore, en Irlande, au Kamlschatka, le pronostic de la maladie a quelquefois égalé en gravité celui qu'il présente sous les tropiques.

Page 1