I. — PESTES ANCIENNES
Sous le terme générique de pestes, sont comprises plusieurs affections, étranges par leurs symptômes et leur extrême mortalité, mais, pour la plupart, absolument différentes de la peste à bubons. L'obscurité est complète sur les faits antérieurs au v° siècle avant notre ère (l). La première en date, et la plus célèbre des pestes anciennes, est celle de 429 avant Jésus-Christ, dite peste d'Athènes, ou du Péloponèse. Thucydide invoque d'abord l'influence des grands événements naturels de l'époque, tremblements de terre, éruptions volcaniques de l'Etna et des îles Lipari ; avec un tact remarquable, il entre dans le détail de certaines conditions d'ordre plus topique :
(1) Les plus anciennes relations de maladies pestilentielles sa trouvent dans les livres de Moïse, dans ceux des Juges et des Prophètes, où ces affections sont invariablement considérées comme d'origine céleste. C'est sans doute à une maladie pestilentielle rapide en son décours qu'Homère fait allusion en rapporlant que le peuple des Achéens succombait sous les coups d'Apollon; car, chez les Grecs comme chez les Hébreux, les maladies populaires étaient regardées surtout comme le résultat de la colère des Dieux.
stérilité des plaines de l'AUique, encombrement de la ville par les troupes et les gens de la campagne, arrivée en cette ville de soldats atteints déjà de l'affection, conditions dont chacune, adoplée d'une façon exclusive, a fait accuser par les uns la famine, par d'autres l'encombrement, par d'autres enfin la contagion.
La multiplicité des facteurs étiologiques et l'étrangelé des symptômes devaient aussi entraîner forcément l'expression de bien des opinions différentes sur la nature de cette maladie (1).
On n'est guère mieux fixé sur la nature des deux principales épidémies pestilentielles suivantes : celle des Antonins ou de Galien (16o après J.-C), et celle de saint Gyprien (251). On les a rapprochées de la peste d'Athènes pour en faire un groupe de pesles pustuleuses à opposer aux pestes à bubons (Krause, Anglada). La similitude de ces trois iléaux est très incomplète. Peut-être néanmoins est-il intervenu en chacun d'eux, ne fût-ce qu'à titre de complication, un élément palhogénique trop négligé, l'inQuence alimentaire ; en insistant sur la fréquence des vastes ulcérations, de la gangrène des membres, les narrateurs de ces trois épidémies nous ont toujours inspiré la pensée de la possibilité d'une intoxication céréale, analogue à celle qui, au moyen âge, produisait le mal des Ardents, et dont nul contemporain ne soupçonnait l'intervention.
g PESTE A BUBONS, PESTE d'ÉGYPTE.
1° Limites. — A. Limites endémiques. — Le nom de peste d Égypte, vulgairement employé comme synonyme de peste à bubons, a contribué à restreindre, d'une manière erronée, les limites du berceau originel de cette affection.
Le foyer pestilentiel le plus important, par son rôle sur notre monde à nous, habitants de l'Europe occidentale, est certainement le foyer égyptien, compris entre le Delta du Nil et la première cala-
(1) Aussi pour les uns, l'épidémie d'Athènes a-t-elle été une espèce de peste (Si.rengel), bien qu'il n'y eut pus de bubons ; pour d'autres, une forme perdue du typhus (Hecker), malgré l'existeuce d'éruptio„s pustuleuses inconnues dans celte maladie • on a même proposé pour la qualifier les noms de fièvre juune, de syphilis I D'après le genre des éruptions décrites par Thucydide, d'après la fréquence de l'ophthalmie et de la cécité consécutive, d'oprés la date habituelle de la mort (9» iour) d'après enfin la provenance probable de l'épidémie (Égypie ou É hio| le), Liitré et Daremberg y ont vu une variété de variole typhique, opinion défendue avec talent par nos éminents compatriotes, mais qui ne me semble pouvoir tenir devant ce grand fait: à savoir que si la variole avait fait alors son entrée sur la sceno du monde connu, elle eût, laissé trop de germes après elle pour disparaître ensuite jusqu'au sixième siècle de notre ère.
racte. Mais lapesle a trouvé ses conditions d'élaboration originelle sur une surface d'une bien antre étendue, entourant, durant des siècles, la Méditerranée d'un vaste demi-cercle dont la Syrie est le centre, dont les extrémités sont la Barbarie et la Moldo-Valachie. Ce n'était pas là une ceinture bornée au littoral méditerranéen ; elle plongeait profondément en certaines masses continentales, en Asie notamment où elle pénètre encore aujourd'hui au nord jusqu'aux rives de la mer Noire et de la Caspienne, au sud jusqu'au voisinage du golfe Persique, sans que rien nous permette d'en incliquer même approximativement les limites vers l'est.
J'estime que le foyer originaire de la peste à bubons s'étend fort avant dans le continent asiatique, pénétrant jusque dans l'empire chinois, et qu'il n'existe point entre l'ancienne endémie du littoral méditerranéen et la peste indienne (peste asiatique, peste noire, pneumonique, hémoptoïque) une scission géographique originelle aussi complète qu'on l'admet (1).
B. Limites épidémiçues . Les irradiations épidémiques s'accomplissent surtout dans les climats tempérés et les climats froids. D'où la direction, à peu près fatale vers l'Europe, des explosions originaires de rÉ;-'ypte, la maladie née en ce dernier pays n'ayant chance de développement que vers le nord (2). Son peu d'affinité pour les
(1) La distance est considérable, j'en conviens, entre les régions montagneuses •de l'Arménie, l'un des foyers générateurs de la peste bubonique, et les pentes mé- Tidionales de l'Himalaya, berceau des épidémies de peste indienne observées en ce siècle au nord des possessions britanniques, berceau probable également de la grande épidémie de 1348, la mot-t noire, dont Hirsch spécialement a démontré l'analogie avec la peste indienne de notre époque. Mais, entre ces deux régions, se sont manifestées des explosions pestilentielles qui en diminuent l'éloignement; •telles les épidémies signalées récemment (1877-1878) au nord delà Perse, à Recht çt ■en deux vil âges situés à moitié chemin de Téhéran à Méched, à 25 lieues de l'angle •sud-est de la Caspienne. Ces épidémies localisées, nées sur place, de toutes pièces, ■ne représentent-elles pas, le long de la chaîne du Khorassan qui unit l'Arm énieà l'Himalaya, une série de jalons entre le berceau de la peste méditerranéenne et •celui de la peste indienne? Si nous sommes privés de tout document sur les points •de cette chaîne compris entre la Perse et l'Indoustan, rien ne démontre qu'il ne s'y .produise p is d'autres épidémies intermédiaires à ces deux foyers. Léon Colin, La peste en Russie, in Ann. d'hijg. publ., mars 1879.
(2) Je suis lu premier à reconnaître que cette direction est la plus naturelle pour une maladie contagieuse originaire delà Basse-Égypte,puisque les communications humaines et les relations commerciales entre ce pays et le reste du monde sont à leur maximum d'activité dans le sens des différents pays également situés sur le littoral méditerranéen, comme la Syrie, la Turquie, les ports de l'Italie et du sud de la France. Mais il n'en est pas moins remarquable que la peste n'ait jamais Jemonté le cours du Nil au delà de la première cataracte, que jamais elle n'ait atteint
climals chauds correspond, comme sa coïncidence avec l'hiver en Egypte (voy. ci-dessous), aux expériences qui auraient prouvé que le conlage pestilentiel ne résiste point à une température de 50° degrés.
L'expansion de la peste en longitude est plus limitée aussi que celle de la fièvre jaune et du choléra; elle a pu atteindre l'extrémité occidentale de l'Europe (Irlande en 1402 et 1493) ; mais jamais l'Amérique n'a été touchée, malgré l'établissement de ses relations maritimes avec l'ancien monde au moment où la peste arrivait à son maximum d'expansion. En Europe, l'étendue, en longitude, des irradiations épidémiques a diminué à mesure que se circonscrivait davantage le berceau de l'endémie pestilentielle; ainsi l'Angleterre a joui d'une immunité absolue à partir de l'époque (fin du xvii" siècle) oti le foyer originaire de l'aiïection a été surtout confiné en Orient et spécialement en Egypte. Ces faits me paraissent tenir à la rapidité d'explosion de l'épidémie à bord des navires contumaces ; les documents réunis par les institutions sanitaires (1) témoignent que jamais la peste n'a éclaté plus de six jours après leur départ; à l'époque où cette maladie était commune, c'est-à-dire avant l'application de la vapeur à la locomotion maritime, l'épidémie n'avait donc point chance de duréejusqu'à la fin de traversées alors beaucoup plus longues (voy. p. 235).
2° Evolution saisonnière. — La peste, en Egypte, est une affection de la saison froide; Pr. Alpin notait sa cessation en été (2); Bruant, Assalini ont insisté sur la fatalité de son apparition au mois de décembre, de sa disparition au mois de juin suivant. Tholozan a démontré également son affinité pour l'hiver en Mésopotamie. Plus au nord, à Constantinople, par exemple, la maladie se manifestait en été, comme si la chaleur de cette saison n'y suffisait plus à l'extinction des germes ; mais elle y persistait parfois en hiver, à preuve cette épidémie de 1812 où il mourait 2000 personnes par jour et où la neige était couverte de cadavres.
3" Evolution multiannuelle. — Nous avons dit (p. 462) que,
Assuan ; que jamais, malgré la prédisposition des nègres, elle n'ait pénétré en Nubie, et que deux fois seulement, en 1814 et en 1832, elle ait été transportée à La Mecque par les nombreux pèlerins qui chaque année traversent le Caire. D'après les recherches de Tholozan, nous voyons également les grandes épidémies pestilentielles nées au nord de la Mésopotamie, en 1773, 1800, 1831, descendre le cour» du Tigre et de l'Euphrate pour s'atténuer et s'éteindre même parfois complètement, comme en 1800, avant d'arriver sur les côtes du golfe Persique.
(1) L. Colin, art. Quarantaines, in Dicl. enc. des se. méd., p. 121.
(2) « Ab insigni aeris ca'.ore omno contagium extinctum esse. » Alpini Prosperi, De med. /Egypt., 1591.
semblable à la plupart des maladies infeclio-contagieuses et virulentes, la peste était assujettie à un cycle multiannuel séparé par des intervalles d'immunité plus ou moins complète (1).
Ce cycle comprend deux ordres de faits : 1° Souvent les recrudescences endémiques sont simultanées en des foyers éloignés les uns des autres, sans communication réciproque, comme sous une influence générale commune; les recrudescences actuelles, non seulement en Perse et en Mésopotamie, mais dans l'Inde anglaise (1877) et en Chine, confirment les observations antérieures (2). Cette simultanéité sur des points éloignés n'est pas spéciale à la peste (voy. p. 41, 287); il en est de même de la fièvre typhoïde si commune sur l'ensemble d'un pays en telle année, si rare en d'autres, parce que sans doute les qualités atmosphériques nécessaires à l'activité de ses germes ne sont point constantes; 2" Les irradiations de la maladie en dehors de ses foyers s'accompliraient elles-mêmes à intervalles assez réguliers, mais plus considérables que ceux des recrudescences endémiques : les épidémies revenant tous les huit ou dix ans en Égypte débordaient tous les trente ou quarante ans sur les pays voisins; suivant Tholozan, les grandes épidémies en Mésopotamie seraient séparées par des intervalles de 30 ans environ, résultant du débordement des épidémies qui apparaissent tous les 6 ou 8 ans au nord de cette région. Nous avons dit (p. 207) que ces lois ne devaient pas être considérées comme fatales ; ce qui le prouve, c'est la discordance entre la date des atteintes des locahtés d'un même pays, ou de pays voisins, discordance en rapport, comme pour la variole et la fièvre typhoïde, avec les variations multiannuelles d'aptitude de chaque population locale (voy.
(1) Au commencement de ce siècle, des commissions scientifiques, françaises et étrangères, ayant pris à lâclie de déterminer les limites de durée, dans leur berceau originel, des explosions pestilentielles constatèrent, d'une manière irréfutable, la non existence de cas sporadiques dans l'intervalle des épidémies; même observation faite par Griesinger. Je ne me permettrais pas d'en conclure, comme on l'a fait, qu'il en ait été toujours ainsi ; les observations de ces commissions et celles de Griesinger s'appliquent à une période récente, où l'affection était sur le point de disparaître de son berceau égyptien, et où les conditions de sa production se trouvaient sans doute déjà singulièrement réJuites, dans leur durée comme dans leur intensité.
(2) Tholozan a établi l'existence d'une constitution pestilentielle très-caractérisée, s'étendant des environs de la Caspienne aux rivages de l'Atlantique, de 1798 à 1803. De I8)i à 181 1, période d'assoupissement général ; nouvelle recrudescence en 1811, nouveau calme en 1820. Les recrudescences générales de 1824, 1834, 1841 aboutissent à la période de calme qui débute en 1844, date do la cessation de la peste en Égypte, pour finir en 1858. Voy. Tholozan, HuC. de la peste bub., Mém. III.
■ p. 460). variations dont les anciens loïmographes nous ont fourni maintes preuves (1). louuu
ontii^^'f"/-''' - L'historique de l'affection démontre
qt elle est bien antérieure au sixième siècle de notre ère, époque à laquelle on l'a fait longtemps commencer (2).
La première expansion certaine de la peste hors de ses foyers est, Il est vrai l'épidémie de 542 après Jésus-Chrisl, dite peste de Juslinien, d où cette croyance que la peste à bubons ne datait que du sixième siècle erreur identique à celle des auteurs qui, ignorant
endémicité du choléra aux Indes, pensèrent que cet autre fléau était né vers 1830, date de sa première pénétration en Europe
L évolution séculaire des épidémies pestilentielles subit un mouvement ascendant jusqu'au douzième siècle, mouvement aboutissant à une véritable période d'état qui dure jusqu'à la fin du seizième, et correspond à cette constitution pestilentielle (voy. p 202\ durant laquelle nombre de localités d'Europe étaient devenues de^ foyers ac yentifs de la peste à bubons, foyers bien plus tenaces que ne 1 ont été, au siècle actuel, les foyers européens de choléra (3 .
Le déclin de la peste fut signalé, pendant le dix-septième siècle, par de terribles adieux aux grandes villes de l'Europe (4'.
(1) Ne croirait-on pas retrouver les irrégularités annuelles de répartition de la fièvre typl.o:de, dans les oscillations géographiques des épidén.ies de pes" a o ! que la malad.e régnait sur toute l'Europe, .n^ siècle : Est slupenl resçZ kœc ptaga nunquan, totaliter cessa,, se.l omni ar.no régnât jam fàc nunc nZ ahbi de loeo in locum, de provinciâ in provimiam migrando; et si reced'it ali quamdva, lamen post paucos nnnas circuitum reverlilur, et juventalem intérim natam m ipso flore p,o majore amputai. Lange (Martin), cité par H.rscli
(2) Au cardinal Ang. Mai revient le mérite d'avoir découvert le passage suivant de Rnfus dans la collection d'O.ibase: « Les bubons appelés pestilentiels sont tous mortels, et ont une marche très aiguë, surtout ceux qu'on observe en Lybie en Égypte et en Syrie ; Dcnys de Syrta en lait mention ; Dioscoride et Posidomus en on parlé lo,iguement d.ns leur traité sur la peste qui a régné de leur temps en Lyh.e. ))0r Denys deSyrIa vivait au commencement du troisième siècle avant J. L. (voy. Daremberg, Haesor, Hirscli, etc.).
(3) Il me semble certain que durant cetle période la peste naissait en Europe sans nécessité de communications nouvelles avec son berceau d'endémicité • des foyers éventuels, secondaires de l'affection, s'étaient formés non seulement sur le littoral méduerranéen pour lequel on eut pu invoquer ces communications, mais dans les régions septentrionales, comme l'Angleterre, la Hollande. Ces foyers secondaires résultaient-ils tous eux-mêmes du dépôt de germes pestilentiels antérieurement importé.s d'Egypte, et troin-ant dans les conditions de misère et d'insalubrité de l'époque des milieux favorables à leur entretien, h leur reviviscence ultérieurs? C'est possible, très-probable môme, mais non prouvé
(4) Les pestes de Bâie (I60i), de Nimègue (1037), d'Amsterdam (IG57), de Nancy
MALADIES PESTILENTIELLES. H2'6 Dès lors, plus de peste autochtone dans l'Europe occidentale; la <3ernière grande épidémie de France (peste de Marseille de 1720) fut importée. Depuis cette époque, il n'y eut, dans l'Europe occidentale, que des épidémies circonscrites aux îles et au littoral méditerranéen (1). Le mouvement de retrait est plus lent dans l'Europe orientale (2). Là aussi cependant la décroissance est certaine, s'accomplissant, sous l'œil des générations actuelles, dans un de ses .anciens foyers les plus tenaces, les provinces Danubiennes (3).
Cette décroissance en Europe correspondait à l'atténuation de la maladie en Egypte où, depuis 33 ans (1844), elle n'a plus reparu.
L'année 1844 devait-elle signaler l'extinction définitive du fléau? Après un intervalle de 14 ans, considéré comme preuve de cette extinction, la peste reparaît en petites épidémies, d'une part au nord de l'Afrique (Benghazi en 1838 et 1874), d'autre part , en Asie (Mésopotamie en 1867, Arménie et Kurdistan en 1871, Arabie en 1873-74, Syrie en 1876, plusieurs localités au nord de la Perse en 1877-78) (4), etc.
Ces épidémies récentes en Asie et en Cyrénaïque indiquentelles un déplacement du foyer originaire de l'afTection vers l'Est et l'Ouest ? Nous ne le pensons pas, car ces diverses localités étaient frappées déjà et plus gravement autrefois (5) ; la circonscrip-
(1637), de Besançon (1634), d'Ari-as {1G54), de Londres (16G5 et 1688), de Vienne (1675), de Dantzig (1709), de Siockolm (1710), enlevèrent à plusieurs de ces villes jusqu'à la moitié de leurs habitants, mais marquèrent pour chacune d'elles la date de sa dernière atteinte épidémique par la peste h bubons.
(l) Épidémies de Malle en 1813, des Baléares en 1818, de Noïa en 1815.
(2; Les dernières grandes villes frappées en Europe sont: Moscou (1771), Bukarest (1813;, Odessa et Constaniinople, toutes deux si gravement et si fréquemment atteintes jusqu'en 1839.
(3) En cette région où la guerre russo-turque avait en 1828-20 fait suro-ii- une ' jpidéra.e pestilentielle, il n'y eut rien de pareil, ni pendant l'expédition française de la Dobrutscha (1854), ni pendant la guerre toute récente entre la Russie et la Turquie (1877-1878).
(4) Notamment Hecht, et les deux villages indiqués p. 821, note 1 • voy Tholozan ia Peste en 1877, in Compte, rendus de VAc. des Se., 20 août J877
(5) Bcrbrugger a démontré la fréquence des épidémies pestilentielles do 1552 jusquen 1819 dans les principales villes d'Algérie et de la Tunisie : Constaniine, Alger, lione, J unis, etc., et nous regardons les épidémies modernes de Benghazi comme une reprise localisée de ces explosions bien aun-ement considérables. De môme les explosions en Asie Mineure, depuis 1807, s'opèrent sur un des théâtres de prédilection de la peste pendant la première moitié de ce siècle («).
(«) Voy^Cavin ,Mil.-oy, Quaranline and th, plaguc. - Tholo^an, HMoire de la peste bubo <mp,e Ci Perse, en Mésopotamie, en Caucase, en Amiénie et en AnaloUe, mémoires i à m.
tion de leurs atteintes actuelles, leur étude plus complète par des observateurs éminents, en tête desquels se placent Hirsch, Radcliffe et Tholozan, a donné à ces atteintes plus de notoriété, maisnousn'y voyons que le reliquat d'épidémies autrefois bien plus importantes et moins localisées.
Ce qui donne, pour l'avenir, un caractère inquiétant à l'épidémie qui a récemment éclaté près d'Astrakhan (épidémie de Vetlianka, hiver 1878-1879), c'est son apparition en dehors des limites que la maladie paraît ne pas avoir franchies depuis plus de 70 ans (1).
Heureusement pour l'Europe, il ne me semble pas que l'on puisse s'arrêter à la pensée de la naissance spontanée de l'affection sur les bords du Volga, pensée que réfute la longue période d'immunité antérieure de cette région; je ne saurais l'accepter qu'en désespoir de cause, s'il était prouvé qu'entre le sud-est de la Russie et les foyers pestilentiels de la Perse et du Caucase, se soit élevée, en ces dernières années, quelque barrière insurmontable. Or c'est précisément l'inverse; non seulement les communications existent, mais jamais elles n'ont été plus actives que depuis deux ans, soit par la mer Caspienne, entre Recht atteinte de peste depuis 1877 et Astrakhan recevant sans entraves les provenances infectées peut-être de cette ville (2); soit par les voies de terre qui, pendant la guerre turco-russe, ont mis en rapport plus fréquent le bassin du Volga et les montagnes d'Arménie (3).
5° Étiologie. A. Origine. — L'obscurité de cette question engagea la commission académique (4) à attribuer la maladie en Égypte au concours d'influences banales : L'habitation dans des maisons basses, mal aérées, encombrées ; l'air chaud et humide; l'action des matières animales et végétales en décomposition / une alimentation malsaine et insuffisante ; une grande misère physique et morale.
Un semblable éclectisme ne répond guère à la physionomie clinique si spéciale de la peste, ni à sa virulence; le milieu pesiilentiel diffère des milieux typhigènes et typhoïgènes, en ce qu'il
(1) En 1806, la peste atteignait Sarepta, entre Vetlianka et Tzarilzine. Tliolozan, loc. cit., 3" mém., p. 9.
(2) Telle a été la voie surtout dangereuse, d'après Zuber qui nous a fourni les renseignements les plus intéressants sur l'activité des communications maritimes entre Astrakhan et le littoral persan de la Caspienne.
(3) L. Colin, La peste en Russie, in Ann. d'/iyg.publ. et de méd. lég., 1"" mars
(4) Prus, Rapport sur la peste et les quarantaines. Paris, 184C.
n'est point susceplible de se constituer en tous lieux et de toutes pièces, sans intervention d'un élément spécifique.
Ce milieu épidémique est difficile à déterminer. On a exagéré l'influence des plaines basses et humides. Nous-même avons indiqué (p. 240) le bénéfice, contre la peste, de quelques altitudes voisines des foyers les plus intenses, et en communication active avec ces foyers. L'explosion du mal en des régions montagneuses (Caucase, Arménie, Anatolie, de 1800 à iSiO (1), Liban en 1841. à plus de 1000 mètres d'élévation d'après Robertson, Mésopotamie en 1867, montagnes de l'Assyr en Arabie en 1874) témoigne cependant qu'il peut se développer à des hauteurs bien plus considérables que celles qui semblaient préservatrices, comme la citadelle du Caire. Les germes pestilentiels, qui ne résistent point à la chaleur, ne trouvent-ils même pas des conditions climatiques d'entretien en ces pays de montagnes ?
Aussi pensons-nous que dans la majorité des cas les altitudes ont été préservatrices parce qu'elles étaient en dehors des foyers pestilentiels. Nous verrons (Livre V, ch. iir. Prophylaxie administrative) la peste cesser comme la fièvre typhoïde, par la simple évacuation de ces foyers, et par l'installation, en rase campagne, sans recours aux altitudes, des agglomérations atteintes.
L'influence palustre, invoquée surtout en raison de la topographie de l'Egypte, répond peu à l'appréciation de Tensembledes faits (2).
Les miasmes de la putréfaction animale, surtout ceux qui résultent
(1) Tholozan, Hisl. de la peste bubonique, etc., mémoires I-III.
(2) Les conditions marécageuses du sol de la Basse-Égypte, l'apparition de la peste au moment où, rentrant dan son lit, le Nil laisse à nu les vaste? surfaces qu'il avait inondéel, l'immunité relative de certaines altitudes en Égypte et en Turquie, rapprochent jusqu'à un certain point l'étiologie de la peste de celle des fièvres intermittentes; rapprochement confirmé par la fréquence des fièvres pernicieuses en Égypte, et une certaine analogie symptomatique de la peste avec les modes algides de perniciosité.
Mais que de faits en revanche protestent contre les doctrines qui ont exagéré ce rapprochement en déclarant la peste un des modes de l'intoxication palustre : absence de la peste dans les localités de l'ancien et du nouveau monde où l'intoxication palustre sévit sous ses formes les plus variées et les plus graves, apparition au contraire de la peste en certains pays remarquables par leur altitude et leur sécheresse, comme dans les régions montagneuses du nord de la Mésopotamie, comme dans la principauté do Benghazi, dont le sol est sec, sablonneux, et où l'on ne retrouve ni les terrains d'alluvion du Delta du Nil, ni des fleuves à inondations périodiques qui déposent un limon susceptible d'exlialaisons dangereuses au moment du retrait de leurs eaux ; etc. Léon Colin, art. Quarantaines, in Dict. encycl, des se. méiL, p. 120. — Tholozan, toc. cit.
d'inhumations incomplètes ou trop superficielles, sont considérés comme plus el'ficaces; la maladie se rapproche cliniquemenl plus des affections typhoïdes que des maladies telluriques ; mais si l'on discute les preuves invoquées (1), on ne peut admettre qu'une analogie lointaine de nature entre le virus pestilentiel et le poison des cadavres.
La malpropreté, l'encombrement, la famine, signalées récemment encore comme causes de la peste dans le Kurdistan et à Benghazi, sont des influences trop banales pour un mal aussi spécifique (2). Mais elles jouent un rôle important dans l'expansion de la peste : elles sont les éléments les plus appréciables du milieu épidémique (3). Si le coulage pestilentiel a pénétré parfois dans les quartiers les plus salubres de certaines villes en ménageant certains
(1) Pariset a spécialement insisté sur l'explosion d'épidémies pestilentielles à la •suite d'exhumations de cadavres, considérant l'abandon des pratiques d'embaumement comme cause de l'explosion de la peste au sixième siècle. Des recrudescences épidémiques se seraient manifestées au Caire, par le simple fait de la démolition de quelques maisons, vu l'habitude prise par les habitants d'enterrer leurs morts soit dans le sous-sol de ces maisons, soit dans l'épaisseur des murailles. Griesinger a ingénieusement démontré l'analogie clinique de la peste et de certains accidents consécutifs aux piqûres anatomiques, rapprochant de ces piqûres quelques cas fort rares de peste locale consistant dans l'inflammation charbonneuse de la peau en tels points qui auraient été en contact avec un pestiféré ou une substance contumace.
Mais le texte de Rufus prouve l'existence de la peste à bubons, bien avant que rembaumement fût tombé en désuétude ; d'ailleurs l'embaumement, aux époques où l'usage en était le plus répandu, ne s'appliquait qu'aux cadavres des individus de la classe riche ; la peste naît en certains pays (Syrie, Mésopotamie, Benghazi), où n'existe aucune cause analogue d'infection ; il faut surtout se rappeler l'innocuité absolue, au point de vue de la production de la peste, des masses de cadavres abandonnés depuis tant de siècles sur les champs de bataille, comme on l'a vu en Crimée en I854-I856 (p. 110), comme on l'a vu récemment encore (1877) à la suite des massacres de Bulgarie, cet autre pays où jadis la peste était presque endémique. Pourquoi la peste niénage-t- elle les Indiens riverains du Gange qui abandonnent leurs cadavres au courant du fleuve ?
(2) ïholozan a prouvé qu'en Perse, ce n'était point dans les localités les plus pauvres que le mal avait pris le plus d'extension. Dans l'épidémie d'Arabie de 1874, Pasqua constate la richesse et la propreté des villages atteints sur les versants des montagnes de l'Assyr. Voy. Buez, La peste chez les As^yrs, in Gaz. hebd., 1875, p. 49.
(3) Non seulement la peste a de l'affinité pour les populations les plus misérables et les plus arriérées ; mais souvent, en telle localité, le fléau a limité ses atteintes aux classes pauvres et prédisposées par leur misère.
('Parmi tant do morts, ditMertens en parlant de la peste de Moscou de 1771, je ne sache que trois gentilshommes qui aient été attaqués de cette maladie, très
foyers d'infeclion putride (1), ce sont là des exceptions qu'on ne peut ériger en règle, ni invoquer contre la puissance de l'hygiène. Ce serait oublier que la civilisation a chassé la peste des lieux qu'elle désolait le plus autrefois, de l'Égypte, donnant un éclatant démenti au triste fatalisme de Clot-Bey, suivant qui les progrès de l'hygiène ne devaient o retarder ni d'un jour, ni d'une heure, l'apparition de nouvelles épidémies. »
Si aujourd'hui le mal n'apparaît plus en Egypte ; si, en Europe, il n'a frappé récemment (hiver 1878-1879) que ces peuplades de la Russie qui par leur demi-barbarie appartiennent plutôt à l'Asie qu'à l'Europe elle-même, c'est, au moins espérons-le, parce qu'ici, comme en Égypte, il ne trouve plus ses conditions de milieu.
B. Prédispositions individuelles. — L'influence des causes débilitantes communes est affirmée par la prédisposition spéciale des cachectiques, notamment celle des scorbutiques (p. 716-717).,
Pour le même motif sans doute, la peste se développe, en général, plutôt sur la population autochtone que sur les nouveaux venus ; l'immunité relative de certaines catégories (porteurs d'eau, marchands d'huile, etc.), l'aplitude plus marquée des hommes de couleur nous semble tenir moins à des influences de race et de profession qu'à la différence des conditions hygiéniques des individus. L'immunité conférée par une première atteinte est moins absolue qu'on ne l'admet et s'épuise parfois rapidement (2). Et cependant les observations de Pugnet démontrent que l'on peut, par accoutumance graduelle, acquérir une certaine assuétude préservatrice aux milieux pestilentiels les plus intenses (3).
peu de bons bourgeois, et seulement trois cents étrangers du plus bas étage : tout le reste éluit du petit peuple russe. »
(1) Pendant la peste de Lyon (1U28-1G29), les lieux inTects, les maisons pleines d'immondices étaient des lieux de sûreté ; les rues étroites, les logements resserrés, les quartiers étouffés préservaient de la maladie, au lieu que les collines, les lieux aérés y étaient plus exposés (Fodéré). « Calais, dit Quercelanus, est délivrée de la peste au temps de la Harencherie, c'est-à-dire quand on parfume les harengs, ce qui rend une puanteur parmi la ville. » Parlerons-nous de la puissance prophylaciique attribuée par Ambroise Paré à l'odeur du bouc, d'où immunité pour ceux qui en avaient un dans leur maison? Léon Colin, art. Miasmes, in Dict, enc. des se. méd.
(2) « J'avais formé des convalescents îi rendre des services aux malades graves en y attachant un certain prix et je ne dois pas dissimuler que plusieurs reprirent la maladie; ce qui est contre l'assertion do plusieurs célèbres écrivains qui ont prétendu quo l'on ne pouvait en ôtre attaqué deux fois dans une môme saison, » Desgenettes, Ilist. méd. de l'armi'e d'Orient, p. 88. "
(3) Pugnet, iWd'/!. sur les fièvres peslil , etc., p. 181.
G. T mnsmissibilité. — La contagion de la peste nous a servi (p. 87 à 91) à la démonstration du rôle de la contagion dans les épidémies.
La peste à bubons est surtout Iransmissible, non par le contact des pestiférés ou de leurs cadavres (p. 90), non par celui des bardes et des marchandises (1), mais, comme les affections typhiques, par l'atmosphère des logements des pestiférés. On sait le mot de Rigaud, atteint au Caire en 183S de la peste qui devait l'emporter, à F. de Lesseps : « Venez me voir vingt fois par jour, si vous le pouvez, mais ne restez jamais plus de cinq minutes dans ma chambre (2). »
Le virus atmosphérique, qu'il soit gazeux ou solide, figuré ou non, joue, ici encore, le rôle principal dans la diffusion épidémique ; l'action en est plus assurée peut-être que celle des inoculations dont le résultat est loin d'avoir été toujours positif (p. 95). Pendant l'expédition d'Égypte (1798-1799), presque tous les médecins français de grade peu élevé, chargés du service des gardes, subissant jour et nuit l'action de l'atmosphère pestilentielle, furent enlevés par l'épidémie ; il en avait été de même du personnel résidant à l'hôpital de Moscou en 1771 (Mertens); et quand, en 1874, Laval se renfermait lui-même, en un village, près de Benghazi, dans le quartier des pestiférés dont il avait prescrit l'isolement, il se dévouait au mode de contamination le plus efficace, par réclusion dans l'atmosphère virulente. Cette atmosphère n'est-elle point l'intermédiaire de la contamination de la plupart des autres corps contumaces, spécialement des murs et parois des maisons, etc. ? De ce que ce mode contagieux est un des plus redoutables, il ne
(1) Les mille balles de coton expédiées d'Alexandrie sur tous les marchés de l'Europe pendant la période pestilentielle de 1835 n'avaient entraîné aucun accident; les essais faits d'abord par la commission russe, puis par Clot-Bey, avaient prouvé l'innocuité, au moins en une certaine saison, ou après l'action d'une certaine température, des bardes des pestiférés; à Constantinople, Brayer avait constaté l'innocuité des marchands et des chalands de Pitt-Bazar, où les Juifs » achètent les effets, non'seulement des personnes mortes de maladie ordinaire, mais encore des personnes mortes de la peste, peu importe qu'elle soit bénigne, maligne, ou cruelle. Si la peste est cruelle, le marché regorge d'eiïets; ne croyez pas qu'on se soit occupé de les désinfecter, jamais on n'y a pensé. C'est là que se rendent tous ceux qui ont besoin d'habits à bon marché. C'est là que furent réunies en très grande partie les dépouilles des cent cinquante mille victimes de l'épidémie de 1812. » L. Colin, art. Quarantaines, p. 52.
(2) C'est précisément parce que la transmission de la poste s'accomplit surtout par l'intermédiaire de l'air, que, dans la fameuse discussion de l'Académie (1846), nombre d'orateurs ont contesté la contagiosité de cette affection : pour eux, en effet, contagion signifiait contact, Qt, fidèles à cette étymologie, ils méconnaissaient l'identité pourtant si évidente (voy. page 100) entre la transmission du mal par le toucher du pestiféré, et la transmission par l'atmosphère qui l'environne.
faut pas le considérer comme le seul efficace ; le danger peut survivre à la mort du pestiféré (1). L'importation de la peste par les voies terrestres et maritimes prouve sa Iransmissibilité par divers autres intermédiaires, surtout par les effets des malades, s'ils n'ont subi une température élevée (p. 830, note 1).
La circonscription actuelle de la peste résulte, en partie sans doute, de l'isolement relatif de ses foyers d'endémicité. La Russie ne doitelle pas son immunité habituelle à ces régions désertes, situées au nord du Caucase, qui par leur étendue et l'immobilité de leurs po pulations lui ont servi de rempart contre l'Arménie et le nord de la Perse jusqu'au moment de la guerre de 1877-1878 (voy. p. 826)?
Quant au transport maritime, qui a joué le plus grand rôle dans les épidémies d'Europe, c'estsurtoulparlaMéditerranée, lamerNoire, et récemment peut-être par la Caspienne (p. 826) qu'il s'est opéré. La peste peut-elle suivre d'autres itinéraires maritimes? Est-il à craindre pour l'Europe que les épidémies de Mésopotamie arrivant au golfe Persique soient importées par la navigation dans la mer Rouge, et de là, gagnant l'Egypte, reconstituent de nos jours ce redoutable foyer d'oii le fléau émanait sur tout le littoral méditerranéen (2). Sans contester la possibilité d'un tel itinéraire, nous espérons qu'il serait conjuré par certaines difficultés : d'abord par l'atténuation que subissent les germes pestilentiels à mesure que l'on se rapproche de l'équateur ; un bâtiment infecté qui, contournant la Péninsule arabique, pénétrerait ainsi largement dans la zone intertropicale, serait, au point de vue de la peste, dans des conditions analogues à celles où serait, relativement à la fièvre jaune, un navire imprégné de vomito et faisant route par les mers polaires; le froid tue le germe de la fièvre jaune, la chaleur anéantit celui de la peste. De plus, l'immunité de l'Égypte à l'égard de la peste depuis 1844, sa préservation, au milieu des recrudescences générales modernes, semblent indiquer la cessation ou, tout au moins, l'atténuation considérable de son aptitude aux épidémies pestilentielles.
Si le germe de la peste ne semble pas très persistant à bord des navires, il peut au contraire conserver ses dangers, sa vitalité, si l'on veut, pendant assez longtemps dans une localité qui a renfermé des pestiférés ; Prus rapporte l'histoire d'un couvent voisin de Jérusalem, dans lequel s'étaient réfugiés grand nombre de chré-
(1) D'après l'enquête de Zuber en plusieurs villages du bassin du Volga (1879), les atteintes des fossoyeurs auraient 6té singulièrement fréquentes.
(2) Fauve), Rapport cité; — Proust, Des foyers récents de peste en Orient, in Ami. d'hjjg. publ.et de méd. lérj., t. XLVIII, p. 18.
832 ÉVOLUTION DES ÉPIDÉMIES EN l'AiniCULlliH.
liens atteints de l'épidémie; après le départ de toutes ces personnes, les religieux se renfermèrent dans ce couvent en stricte quarantaine, croyant se préserver par l'isolement ; il en mourut 22 sur 63.
6" Morbidité, mortalité. — Dans ses explosions épidémiques générales, le rôle obituaire de la peste a dépassé celui de la fièvre jaune et du choléra (p. 379) ; la morbidité et la mortalité atteignent leur maximum en une affection qui enlève le tiers, la moitié de la population envahie ; en ce siècle, les épidémies d'Odessa, de Bukarest, la récente épidémie de Bagdad (1) représentent encore la gravité de celles des temps passés.
Ce n'est guère que lors de sa première explosion sur l'Europe (peste de Justinien, yi" sièch^), que la peste a été remarquable par l'égalité de niveau des ravages accomplis sur tout son parcours (2). Habituellement même l'afteclion n'est pas également meurtrière pendant tout son règne (p. 383); au déclin de l'épidémie, elle prend souvent une telle bénignité chez les derniers atteints que l'on a vu, à Moscou en 1771, en Egypte en 1799, les malades procéder eux-mêmes au pansement de leurs bubons pestilentiels; lés symptômes généraux sont alors réduits à la somme de lièvre correspondant à la suppuration des glandes. Dans les foyers pestilentiels, et dans l'intervalle des explosions graves, régnent souvent des affections fébriles avec bubons, mais sans charbons ni pétéc/nes, véritables pestes bénignes qui, à Vetlianka même, comme autrefois en Egypte, en Mésopolamie, ont précédé la période épidémique (3). La peste est une des affections dont on a le plus dit qu'elle absorbait toute maladie, pendant son règne. L'exemple de l'armée française en Égyple prouve la simultanéité des autres affections, notamment des fièvres intermittentes et de la dysenterie. L'influence de la peste sur l'état sanitaire général se serait traduite quelquefois par des douleurs dans les glandes inguinales, des furoncles, des anthrax spécialement chez ceux qui ont été atteints antérieurement de cette aflection.
7° Peste noire. — La peste de 1348, peste noire, mors nigra, pestis peripneumonica, constitue le type le plus complet des attributs de
(1) Proust, Des foyers récents de peste en Orient {Ann. d'hyg., t. XLVTIf, 1877).
(2) La maladie semblait obéir à une loi prescrite d'avance, et s'arrêtait, dans chacune de ses stations, un nombre fixe de jours;... elle ne se retirait qu'après avoir pré'evé, dans cliaque étape, un tribut de victimes proportionné à celui qu'elle avait imposé aux localités précédemment atteintes (Procopii Gassarensis Historiarum sui temporin, libnVlW^ t. I).
(3) Léon Colin, La peste eji Russie, in Ann. d'hyg, puhl., mars 1879.
la grande épidémie : étrangeté clinique, obscurité profonde de l'éliologie (1), généralisation à toutes les parties du monde, à toutes les classes de la société et à tous les âges de la vie, d'où une lélhalité sans exemple jusqu'alors (2),
Deux circonstances diminuent cependant celte étrangeté de la mort nov'e. La première est sa parenté indéniable avec la peste à bubons. Si le début de la peste noire est plus grave; si la pâleur et l'algidité s'accompagnent fréquemment d'hémorrhagies pulmonaires; chez les rares survivants apparaît le bubon (3), trait d'union entre ces deux formes morbides dont les berceaux originels sont peutêtre moins distants l'un de l'autre qu'on ne l'admet (voy. p. 821, note 1). La seconde est l'existence actuelle d'une maladie cliniquement identique à la peste noire : c'est la peste de l'Inde, peste de Pali, de Mahamurrée, endémique sur les pentes sud de l'Himalaya, et qui, en ce siècle, a occasionné plusieurs épidémies au nord' des possessions anglaises, du bassin de l'Indus à celui du Gange ; épidémies bien étudiées par Hirsch. Ces épidémies modernes rappellent la mort noire du quatorzième siècle par leur gravité, détruisant parfois presque ■ en entier la population de villages indiens, par leur évolution clinique, qui débute également par des accidents pulmonaires, par leur affinité pour les hautes montagnes, puisqu'elles sévissent à plus de 3^000 mètres de hauteur, rappelant cette tendance vers les altitudes de l'épidémie de 1348 dont les ravages atteignaient leur maximum dans les régions montagneuses de l'Europe ; peut-être enfin par l'identité de leur berceau. originel (4).
(1) Pour expliquer un tel fléau, on invoqua les causes les plus diverses: influences divines, cosmiques, telluriques, sociales ; les uns accusant la colère des Dieux, les autres la conjonction des astres, les éruptions volcaniques et les inondations qui avaient précédé l'apparition de la peste, en Ciiine notamment où ces inondations auraient fait périr 13 millions d'habitants I D'autres enfin faisaient cadrer son apparition avec le renouvellement de la société à la lin du moyen âge, avec le réveil du peuple contre les nobles et le clergé, avec l'émancipation des communes, etc. Aussi les éclectiques d'alors, comme ceux d'aujourd'hui, rêvèrent l'alliance bizarre de tous ces facteurs, attribuant-le fléau à une combinaison indéterminée de causes cosmiques et d'influences morales et politiques ! . (2) Suivant Hecker, l'Europe aurait perdu 25 millions d'habitants; dans aucune des villes atteintes, il ne succomba moins de la moitié des habitants. Dans l'Italie méridionale, en Corse, en Sardaigne, les deux tiers de la population furent enlevés.
(3j Constaté aussi bien à Constantinople par Jean Cantacuzène, que par Simon de Covino en Italie, par Guy de Cliauliac en France.
(4) Richter et Fracastor font provenir \s.viort «oeVe, non pas de l'Égyple comme la peste ordinaire, mais do l'Inde et môme des bords du Gange, c'est-à-dire des environs du berceau de la peste de Pali.
Léon Colin. — Mal. épidém. 33
§ m. — Fièi:re jaune,
^ i" Limites, endémiques. — Ici deux foyers principaux d'endémicité : 1° l'un comprenant le littoral du golfe du Mexique, s'étendant au nord jusqu'à la limite méridionale des États-Unis, au sud jusqu'à l'embouchure de l'Orénoque ; 2° l'autre répondant à la partie delà côte occidentale d'Afrique comprise entre Sierra- Leone au nord, et l'embouchure du Congo au sud (8° lat. sud). Les limites de ces deux foyers sont loin d'être mathématiquement déterminées : mais on a été trop enclin, surtout depuis Chervin, à les reculer, en y englobant des régions où la fièvre jaune n'apparaît que p:ir 'importation; d'après les observateurs les plus autorisés, il semble bien établi qu'en Amérique les épidémies si communes aux Antilles et aux États-Unis, jusques et y compris la Nouvelle-Orléans, ont toujours été de provenance mexicaine (1), de même qu'en Afrique les épidémies du Sénégal et de Corée sont non point autochthones, mais importées soit de Sierra-Leone, soit du Nouveau-Monde (2).
Ces deux foyers se sont-ils développés indépendamment l'un de l'autre? Pour plusieurs auteurs c'est sur la côte africaine qu'aurait été primitivement élaboré le germe du vomito qui, par importation, aurait fécondé le foyer mexicain. J'ai combattu cette opinion (3), et je considère comme originairement distincts ces deux centres d'élaboration, dont l'analogie morbifique peut tenir à leurs conditions similaires de climat et de voisinage d'un môme océan.
2° Limites épidémiques. — La puissance d'irradiation épidémique
(1) Léon Colin, art. Quarantaines, p. 86.
(2) Léon Colin, L'expédition angl. de la Côte-d'Or de Guinée, 1875. — Bérenger- Féraud, De la fièvre Jaune au Sénégal, 1874. — G. MUroy, G eogrophy of certains épidémies abroad, in 1861-1862. — Bryson, On ihe récent introduction of yellow feier into Port-Royal, Trans. of the epid. soc, t. I, p. 181 et 382. — E. Yallin, in Griesinger, Traité des maladies infectieuses, p. 130, note 1 et 131, note 3.
(3) Pour Pyni et Audouard, l'étiologie du vomito était tout entière dans les miasmes produits par l'encombrement des individus de race noire, miasmes dont l'intensité s'élevait à son maximum dans les cargaiso.is humaines transportées par les négriers, du littoral de la Guinée aux rives de l'Amérique. A l'appui de cette thèse d'Audouard, Faget a récemment invoqué la coïncidence de l'apparition de la fièvre jaune au Brésil où elle était à peu près inconnue, et de la direction prise par les nègres africains vers ce dernier pa3's, depuis que l'Amérique du nord a cessé d'en recevoir le plus grand nombre.
Le seul fait de l'immunité relative de la race noire à l'égard de la fièvre jaune me semble réfuter la puissance attribuée à cette race de développer et de transmettre une cause morbide à laquelle elle est plus réfractairo que ia race blanche.
de ces deux foyers est complètement différente; la circonscription et la rareté relative des épidémies engendrées sur la côte d'Afrique me paraissent surtout tenir à des différences de conditions ethnologiques indiquées plus haut (p. 295). C'est, au contraire, par les irradiations de son foyer américain que la fièvre jaune a pénétré à l'est jusqu'à Livourne; qu'elle s'est étendue du 50° degré de lat, nord (Canada et Southampton) au deli du 33° degré de lat. sud (Montevideo); qu'elle a cessé de se limiter au bassin Atlantique, et fait ses premières étapes sur le littoral de l'Océan pacifique.
S" Évolution annuelle. — Partout la maladie est une affection de la saison chaude ; ce n'est que dans les pays très chauds qu'elle est susceptible d'apparaître en tous temps, mais, là encore, les cas sont rares et sporadiques en hiver ; l'épidémie est toujours estivale. Dans les ports des climats tempérés, elle sera d'autant plus courte "qu'elle aura été importée à une date plus voisine de l'abaissement annuel de température (1).
4" Évolution multi-annuelle. — On a considéré la fièvre jaune comme revenant tous les six ou huit ans au Mexique, tous les quinze ou vingt ans aux Antilles. Des observations récentes démontrent que le cycle multi-annuel de ces épidémies est soumis à de grandes irrégularités (p. 463). Il suffit d'un nombre exceptionnel d'étrangers à la Vera-Cruz pour y faire naître une épidémie de fièvre jaune en tout temps (Fuzier) ; l'interdiction des ports du Mexique par un blocus en reculera au contraire indéfiniment l'apparition.
S" Évolution séculaire. — Suivant Herrera, le vomito aurait de toute antiquité sévi aux Antilles, et moissonné les Espagnols dès leur arrivée à Saint-Domingue. Mais les épidémies incontestables datent du commencement du dix-septième siècle. En Europe égale-
(1) A la Vera-Cruz, si la maladie sévit surtout de mai k octobre, on peut cependant en observer des cas toute l'année (Fuzier, Résumé d'études sur ta fièvre jaune, Paris, 1877, p. 15). Il en est de môme aux Antilles, en Guinée, en Sënégambie; à des latitudes plus éloignées de l'équateur et où la température moyenne de l'hiver descend au-dessous de 20°, la maladie est plus nettement saisonnière, ne trouvant ses conditions de durée que pendant une période plus courte; il en est ainsi à la Nouvelle-Orléans, à Mobile et sur d'autres points du littoral des États- Unis, situés au sud de Gharleston . A des distances plus considérables de l'équateur, les chances de développement et de durée de la fièvre jaune se limitent encore davantage. Elle n'apparaîtra que dans les localités dont la température atmosphérique moyenne de l'été peut dépasser 20° et, en général, n'atteindra ces localités que durant la saison où celte température est dépassée. A. Hirscli a donné des preuves nombreuses do cette influence de la température des localités sur leur réceptivité pour la fièvre jaune.
ment le vomito a sans doute apparu plus tôt que ne l'indiquent les premières relations (Épidémie de Lisbonne de 1723). Depuis celte dernière date jusqu'en 1857, année où Lisbonne encore subit une épidémie si intense, les apparitions en furent communes dans les principaux ports de la péninsule ibérique.
Il est remarquable qu'à partir de celte année 1837, malgré l'augmentation incessante des communications maritimes entre les deux mondes, malgré les chances d'importation créées par l'expédition française au Mexique, l'affection n'ait plus donné lieu à de grandes épidémies en Europe; dans cette période de plus de vingt ans, on ne peut guère citer que les petites épidémies de Saint-Nazaire (1861 ) et de Barcelone (1870).
C'est vers l'hémisphère sud et vers la côte du Paciflque que semble se continuer l'évolution séculaire de l'affection. Il y a trente ans, le vomito n'avait pas dépassé l'équateur, et Cayenne constituait son extrême limite méridionale ; son point le plus occidental était ïampico, au fond du golfe du Mexique. Or, depuis 1849, il a vers le sud envahi le Brésil, descendant au delà de Montévideo et de Buénos-Ayres; vers l'ouest il a gagné la côte occidentale du Pacifique (Chili et Pérou en 18S2, San-Salvador en 1867).
6° Etiologie. — Beaucoup d'observateurs ont considéré la fièvre jaune comme un mode d'impaludisme, non seulement au Mexique, mais sur la côte occidentale d'Afrique (1). Mais les différences l'em portent sur ses analogies avec les fièvres intermittentes (2),
(1) L'auteur de la relation de l'épidémie développée à bord de l'Éclair, en 18^5, sur le littoral du golfe de Guinée, le docteur William, admet la formation, de toutes pièces, du vomito parmi l'équipage de te bâtiment; l'imprégnation miasmatique subie parles hommes, sur un point insalubre de la côte d'Afrique, aurait été accrue par les émanations développées durant les travaux de enrage de ce vaisseau; et la fièvre rémittente palustre du littoral africain se transformait ainsi, vu l'énergie, la condensation de sa cause, e?i fièvre jaune; doctrine qui rappelle la thèse d'identité originelle soutenue par Chervin.
Cette opinion de William fut énergiquement combattue par W. Pym, qui, dans une lettre à la Chambre des communes, admet l'existence, à bord de l'Eclair, de deux maladies distinctes : 1° l'une, la fièvre rémittente palustre, non transmissible; 2° l'autre, la fièvre jaune vraie^ transmissible et non palustre d'origine. Opinion que nous partageons.
(2) Malgré sa ressemblance clinique aux fièvres ictériques palustres, la fièvre jaune en diffère par les limites relativement étroites de son expansion géographique; elle manque absolument dans les pays où dominent les formes les plus graves de l'impaludisme, notamment aux Indes orientales, sur la côte orientale d'Afrique et dans l'intérieur des continents. Elle n'a apparu que récemment sur divers points du littoral du Brésil, infectés de longue date par la malaria (Voj'. p. 800).
La fièvre jaune, dans les localités où sévit simultanément la fièvre intermittente.
Fuzier considère comme élément étiologique principal la décomposition des matières organiques, celle en particulier des résidus provenant de l'homme, quand ces matières ont éprouvé une fermentation spéciale, par le cours d'une température au moins modérée, d'un état électrique considérable, d'une humidité provenant du mélange des vapeurs d'une atmosphère marine, et d'une atmosphère terrestre. Il démontre la localisation des foyers originels à la Vera-Cruz en certains quartiers et môme en certaines maisons de la ville, mal ventilées, avoisinant les égouts, donnant sur des ruelles humides (i). C'est donc là surtout une maladie urbaine. El cependant cette ville de Vera-Cruz est largement ouverte du côté de la mer, presque sans abri contre les vents du nord qui la balaient avec violence; aussi nous semble-t-il que cette insalubrité doit être d'une nature spéciale; et son obscurité nous ramène à l'étude des conditions saisissables de milieu épidémique qui sont les suivantes :
A. Météores. — L'influence de la chaleur, indiquée déjà par la topographie des foyers originels du vomito, est démontrée en détail par la différence de durée et de fréquence des épidémies suivant le degré de latitude. Voilà pourquoi certains ports de l'Espagne et de l'Italie ont été si cruellement et si fréquemment éprouvés par la fièvre jaune, tandis que plus au nord, sur les côtes de France, à Brest, à Saint-Nazaire, et mieux encore sur les côtes d'Angleterre^ (épidémie de Southampton), l'affection n'apparaît que rarement, et dure fort peu, le nombre de jours assez chauds pour l'évolution
ne se développe ni aux mômes saisons, ni sur les mêmes points ; ainsi elle apparaît à la Vera-Cruz plusieurs mois avant les lièvres; son explosion correspond au maximum des chaleurs et des séclieresses, les pluies qui surviennent ensuite étant nécessaires à l'élaboration du miasme palustre. La fièvre intermittente atteint sur tout les campagnes, et les environs des villes ou leurs quartiers les plus excentriques; la fièvre jaune en frappe les parties les plus voisines du littoral de la mer ou des fleuves, attaquant au cœur ces grandes cités des États-Unis, comme la Nouvelle-Orléans, dont la fièvre intermittente n'atteint que les faubourgs ; Fuzier cite l'immunité, pendant le règne du vomito, d'un corps de troupes cantonné à un kilomètre do la Vera-Cruz au bord d'un marais!
La fièvre jaune atteint les constitutions vigoureuses, les gens inacclimatés. C'est le contraire ponr la fièvre intermittente, plus redoutable aux gens afî'aiblis, ne respectant ni les indigènes, ni les anciens arrivés parmi les étrangers.
La fièvre jaune confère une immunité absolue contre une atteinte ultérieure, et ne laisse aucune trace de son passage dans l'organisme, pas même de modification de la rate. La fièvre palustre récidive, c'est une loi, de son évolution; et de plus elle entraîne une cachexie progressive.
• Enfin les germes du vomito sont transportables.
(1) Fuzier, Résumé d'études suv la fièvre jaune, Paris, I87T.
le ho d (p 833, noie 1). Celle influence ressort également de l'observalion des épidémies nautiques (1). La sécheresse seconde l'action de la chaleur, aussi bien dans le foyer d'endémicité qu'en dehors de ce foyer. L'épidémie de Cadix en 1800 fut précédée de trois mois de sécheresse exceptionnelle.
Si l'abaissement de la température ambiante au-dessous de + 20» suspend le cours des épidémies, l'anéantissement définitif des germes exige un froid bien plus considérable, et nous avons indiqué (p 70) les chances de réapparition des épidémies aux diverses latitudes "suivant que les gelées s'y manifestent plus ou moins régulièrement chaque hiver.
B- Lieux. - La circonstance locale dominante, c'est le voisinage du littoral de la mer ou des fleuves navigables.
Pendant les guerres de i873, le oomilo a remonté à plus de deux cents heues (jusqu'à l'Assomption) le cours du Paraguay, et plus récemment (1878) il a remonté de même le Mississipi et le Sénégal. La pénétration intra-continentale s'accomplit surtout par les vallées fluviales dont les cours d'eau sont largement navigables (2). Sous ce rapport, la fièvre jaune diffère du choléra et de la peste, qui ont quelque affinité aussi pour le littoral maritime et les grands cours d'eau, mais qui, dans leurs recrudescences locales comme dans leurs expansions épidémiques, pénètrent si facilement à l'intérieur des continenis, en suivant aussi bien les routes que les fleuves.
La pleine mer est aussi peu favorable que l'intérieur des continents à l'élaboration du vomito; si les épidémies éclatent parfois au large, elles n'y naissent point, même dans le golfe du Mexique,
(1) On sait l'habitude, prise dès le commencement de ce siècle, aussitôt que la fièvre jaune se manifestait parmi les équipages de l'escadre des Antilles, de mettre à la voile, et de diriger les vaisseaux vers le nord, Terre-Neuve, ou les îles Saint- Pierre et Miquelon. En général, dit Keraudren, le mal s'arrêtait à la latitude de 48° nord, et quand le thermomètre s'abaissait au dessous de 20° fiéaumur.
(2) Sur 297 épidémies de vomito dans différentes villes de l'Amérique du nord, 159 fois, d'après A. Hirsch, ces villes étaient situées sur le littoral maritimei:i3 fois sur des fleuves navigables; 5 fois seulement elles étaient éloignées, mais de 8 à 10 milles seulement, de tout cours d'eau susceptible de commerce maritime.
Pendant les guerres d'Espagne (1804-1821), la fièvre jaune, franchissant les côtes de Grenade et d'Andalousie^ aurait atteint des localités situées à grande distance de la mer et de tout grand fleuve (a); s'agissait-il là exclusivement de la fièvre jaune et non du typhus pétéchial, alors si commun dans les armées ?
(a) Hirsch, Handb. der hist. geog. Pat/i. — Le même, Ueber die Verbreitungsart von Gelb' fieber, 1872.
bien qu'on ait invoqué ici l'aclion nocive de certains madrépores communs en ce golfe ; leur apparition nécessite le conlact médiat ou immédiat du navire avec un foyer primitif ou secondaire. Ni l'humidité de la cale, ni l'insalubrité banale du chargement ne suffiront à engendrer la maladie ; sans quoi elle surgirait aussi bien dans l'Océan indien que dans les ports du Mexique. Une autre condition topographique du développement du vomito, c'est la faible altitude des localités au-dessus du niveau de la mer (1) ; la préservation des hauteurs est peut-être d'origine complexe, comme pour la peste; elle peut dépendre de l'éloignement du littoral d'autant plus considérable en général que cette altitude est plus élevée (2).
G. Conditions sociales et individuelles. — La fièvre jaune exige en général pour son développement un certain chiffre d'habitants, chiffre dont on a même fixé le minimum à 4 ou 5 mille. Rien de frappant comme la fréquente préservation des petits centres de population, ou des camps établis à la périphérie des villes atteintes, . Vera-Cruz, Nouvelle-Orléans, Barcelone (3). Pour démontrer que cette loi n'est pas absolue, il suffit de citer la récente épidémie du Sénégal oii, en quelques mois (juillet à octobre 1878), sur 580 habitants européens disséminés en plusieurs petits postes, il en est mort 230 du vomito (4).
L'immunité, presque absolue pour celui qui a subi une première atteinte, n'est que relative pour ceux qui ont séjourné dans un foyer de vomito pendant une recrudescence épidémique.
La prédisposition, au contraire, est d'autant plus marquée : que
(1) La préservation du camp Jacob à la Guadeloupe, de Newcastle àla Jamaïque ■ établit, dans les foyers mêmes de son endémicité et dans les régions qui en sont
le plus voisines, le bénéfice d'une altitude de 6 à 800 mètres. A Ténériffe l'émigration sur les hauteurs a arrêté l'épidémie.
Quelques observations recueillies sur le littoral du Pacifique semblent tout d'abord contredire cette thèse de l'immunité des altitudes ; Guayaquil et ses environs auraient été atteints, de 1842 à 1845, à des hauteurs variant de 3,000 à 4,000 mètres. Le récit de cette épidémie, publié par A. Schmitt dans les Transactions de la société épidémiologique de Londres, me paraît indiquer que l'affection dominante à Guayaquil a été le typhus pétéchial.
(2) D'après A. (lirscl), cette immunité des localités élevées tiendrait moins h leur altitude même qu'à l'éloignement où leur élévation les place du littoral de la mer et des neuves. On comprend mieux ainsi pourquoi l'altitude confère à peu près les mômes bénéfices sous les diverses latitudes ; pourquoi sur les hauteurs peu élevées des États de Venezuela et de Nouvelle-Grenade, hauteurs dont la température demeure entièrement tropicale, la fièvre jaune ne se propage pas plus que sur les altitudes de climats plus septentrionaux. .
(3) Léon Colin, art. Quarantaines, in Dict. encycl. des se. méd., p. 131. 14) J. Rochard, in Bull. Acad. de méd., 1878, p. 1065.
l'individu est plus récemment arrivé sur le théâtre de l'épidémie; qu II provient d une région plus septentrionale (1); qu'il appartient a Id race blanche pure de tout mélange (2).
Le mal s'attaque surtout aux constitutions robustes, aux tempéraments sangums; aux individus jouissant d'un bien-ôtre relatif-
nh^v T"'"^ ^ P'''^"^ Py^'^^i'^S' la Tièvre jaune frappé
P us 1 officier que le soldat. A Lisbonne 75 officiers sur 100 sont atteints ; et les soldats ne le sont que dans la proportion de 25 p. 100. Toute cause excitante, marche au grand soleil, alcoolisme, augmentent cette prédisposition.
II y a des professions dangereuses : celles de portefaix, canolers, douaniers, gardes de santé, etc.. toutes personnes exposées â divers litres aux émanations des navires de provenance suspecte comme on 1 a vu en tant de circonstances, et notamment dans les dernièi^s épidémies d'Europe, à Lisbonne en 1857, à Saint-Nazaire . en 1861 et enfin à Barcelone en 1870.
Ces diverses raisons me paraissent expliquer la fréquence relative du mal chez les hommes. Voilà aussi pourquoi il est si grave en certams grands ports de mer. Ici les quartiers maritimes, spé-' cialement aptes à l'élaboration originelle et à la contamination secondaire, sont plus considérables. Ils sont de plus l'aboutissant d une immigration incessante de nouveaux venus, particulièrement prédisposés ; tel est sans doute le motif principal de l'expansion moderne de la fièvre jaune sur le littoral de l'Amérique (3).
(1) Savaresy, Hirsch, Bérenger-Féraud ; voy. Barrallier, art. Fièvbe jaune, in Nom. Dtct de med. et de cMrur. prat. - E. Vallin, in Griesinge.-, loc. cit., p. 139, note 1.
(2j Fuzier a noté 1 immunité à peu près absolue, à l'égard du vomito. du bataillon égyptien composé de 453 nègres du Darfour et du Kordofan, bataillon qui a séjourné pendant quatre ans à la Vera-Cruz dont on a pu ainsi éloigner avec grand avantage une partie de la garnison française. D'après les faits observés durant 1 épidémie de 1867 à la Nouvelle-Orléans, et relatés dans la circulaire du chirurgien général (Circular n» 1, Washington, 1868), l'immunité des nègres est cependant moins absolue que nous ne le pensions ; relativement aux soldats blancs les noirs ont seulement été moins fréquemment et moins gravement atteints; ainsi : Sur 1 000 soldats blancs, il y a, en 6 mois, 866 cas de fièvre jaune et 236 ddcès (295 décès sur 1 000 mal 1 SurlOOO noirs, - Sîl et 73 décèsfUl décèssur 1000 mal!)
' i:. Ti
(3) Nombre de localités du littoral des États-Unis n'ont été atteintes du vomito qu'à partir de l'époque où, de simples villages, elles se sont transformées en villes plus ou moins considérables ; le mouvement exceptionnel d'immigration qui s'accomplit, depuis plusieurs années, vers l'Amérique du sud et transforme, en villes parfois importantes les anciens villages de la côte brésilienne, donne h ces localités des conditions de réceptivité trop faciles à féconder par l'augmentation rapide de leurs communications maritimes avec le Mexique et les Antilles.
MALADIES PESTILENTIELLES. 841 Si les épidémies ont été souvent plus meurtrières dans les ports d'Espagne et de Portugal que sur le littoral du Mexique, c'est en raison de la prédominance en ces ports de la masse de population que ne préserve ni race, ni anémie, ni atteinte antérieure.
Transmissibilûé. — La lilière à peu près obligatoire de l'importation, c'est une traversée nautique ou la navigation fluviale; la maladie part d'un port pour aboutir à un port; rien d'étrange, certainement, à ce que l'Europe, séparée du foyer du vomito par l'Atlantique, ail toujours été atteinte par communication maritime; mais, au Mexique môme, c'est par mer que s'accomplit la propagation épidémique; les départs incessants, vers l'intérieur, des troupes françaises de la Yera-Cruz ont abouti deux fois, il est vrai, à introduire le vomito jusqu'à Cordova, mais jamais le transit terrestre de la maladie n'a été plus loin ; les régiments envoyés sur Je littoral du Pacifique, à Mazatlan et Acapulco, n'y ont point importé l'affection qui sans doute les y aurait suivis si le trajet eût été accompli par mer; ces observations de Fuzier confirment une masse de faits que nous avons signalés (1). L'établissement d'une voie maritime entre les deux océans par le percement de l'istbme de Panama contribuera vraisemblablement à l'expansion du vomito.
Les auteurs qui ont nié, avec Chervin, la nécessité de l'importalion pour l'explosion de la fièvre jaune hors de son berceau, ont invoqué des causes d'insalubrité locale, et Pauly leur attribue le développement du vomito à Barcelone en 1821 (2). Loin de nous
(1) Ni les fuyards de Barcelone pendant l'épidémie de 1821, ni ceux do Livourne, pendant celle de 1804, n'ont transmis le mal aux habitants des provinces plus ou moins éloignées où ils se retiraient, ni à ceux des campagnes environnâmes. Dans l'armée des États-Unis, si l'épidémie éclate dans une garnison, les soldats sont immédiatement dispersés dans les directions les plus diverses, et ils n'im-" I portent pas la maladie. Pendant les épidémies de la Nouvelle-Orléans, des per-
■ sonnes quittent la ville « ayant la fièvre jaune dans le sang », elles vont faire leur i maladie à la campagne, y meurent ou guérissent au milieu de personnes sujettes
cependant comme elles par leur race aux atteintes du vomito; jamais il n'y a propagation (Faget).
N'avons-nous pas enHn tout près de nous l'exemple de l'épidémie de Lisbonne (l8o7) durant laquelle les communications ne furent point interrompues avec les : pays environnants, et où des milliers d'habitants se répandant dans les pro-
■ vinces voisines n'y importèrent point la maladie h laquelle un certain nombre
denlre eux succombèrent ? Durant la récente épidémie de Barcelone de 1870, un
habitant fuyant cette ville a été atteint de vomito h Madrid, sans entraîner la moin-
Idre atteinte autour de lui. Voy. Léon Colin, art. QuAUAivTAmES, in J)ict. encyc . (tes .9c. méd.
(2) Pauly, Climats et Endémies.
8i2 EVOLUTION DES ÉPIDÉMIES EN PARTICULIER.
la pensée de prétendre que ces conditions d'infection urbaine ne soient favorables à la constitution du milieu épidémique. A la Nouvelle-Orléans, on a maintes fois constaté l'affinité du vomito pour les quartiers les plus malpropres ; le conseil extraordinaire de santé de Lisbonne, dans son rapport sur l'épidémie de 1837, a démontré, par la répartition et la gravité des cas suivant les quartiers de la ville, l'influence considérable des conditions hygiéniques locales. Mais diverses considérations nous semblent prouver qu'elles ne créent que la disposition à recevoir et à féconder le germe de l'affection : 1° c'est d'abord l'éventualité des épidémies de fièvre jaune en ces villes, malgré la permanence de leur malpropreté ; 2° la coïncidence de ces épidémies avec des arrivages d'un pays atteint de vomito; 3° c'est ensuite et surtout l'apparition de la fièvre jaune dans certains ports qui n'ont rien d'insalubre, à Saint-Nazaire par exemple, cette ville complètement neuve, véritable type, comme le disait Métier, des conditions de salubrité créées par l'hygiène moderne, au moment où la maladie y éclatait en d861. Parlerons-nous de Gibraltar, «cette autre ville neuve, sans terre ni eau, décimée à côté de villages misérables perdus dans les marécages qui s'étendent à ses pieds» (Trousseau), et cependant préservés ; la réceptivité des grands ports méditerranéens est donc moins dans leur insalubrité locale que dans leurs conditions de topographie climatérique et maritime qui les rend aptes à recevoir par importation et à féconder le germe du vomùo.
Les spontanéistes objecteront que les malades qui descendent du navire infecté ne semblent pas sensiblement plus dangereux que les autres passagers, et le sont certainement moins que le navire lui-même et que les marchandises qu'il renferme; que les habitants de la campagne restent habituellement indemnes au contact de la population des villes les plus cruellement éprouvées ; que les habitants de ces villes, fuyant devant la maladie, et pénétrant dans l'intérieur des terres, ne la transmettent habituellement à personne lors même qu'ils sont mortellement atteints (p. 841, note 1); que l'épidémie se limite ordinairement aux environs du port et aux quartiers maritimes des localités atteintes; que les premiers cas apparaissent parfois en pleine mer, en dehors de tout contact actuel avec un littoral infecté.
Ces faits parfaitement vrais ne peuvent prévaloir contre les deux considérations suivantes : 1» il n'est pas, en dehors des berceaux endémiques duvomilo, un port qui puisse être atteint sans arrivage d'un bateau provenant de ces foyers ou de foyers secondaires;
2° il n'est pas d'épidémie nautique quand le navire n'a pas subi directement ou non le contact de ces foyers. Comment s'établit ce contact pour être dangereux ? sufQt-il au bâtiment de s'imprégner du miasme atmosphérique émanant du littoral'infecté, et le mal pénètre-t-il à bord avant les passagers ou les provenances contaminées? Je regarde ce mode de contamination comme fort rare; malgré l'opinion d'hommes bien autorisés, j'hésite à croire que les navires prennent fréquemment la fièvre jaune sans qu'il y ait eu communication ou, du moins, voisinage très intime. On a attribué aux courants atmosphériques le rôle prédominant comme agents de transmission des germes morbides, et Mélier rapporte à cet intermédiaire le plus grand nombre des cas secondaires qui se sont développés à Saint-Nazaire en 1861 ; des faits analogues auraient été observés en Amérique : Strobel affirme que dans le port de Charleston, en 1839, trois transports furent atteints se trouvant à une distance d'un quart à un demi-mille d'un vaisseau infecté; d'après le rapport officiel sur l'épidémie de Norfolk en 18SS, cette ville aurait été atteinte en 1855 par le vent soufflant du faubourg de Gosport oii régnait la maladie (A. Hirsch) ; enfin, à Tampico, en 1863, Jaspard attribue le développement de l'épidémie à la direction du vent passant sur des casernes atteintes du vomito. Nous pensons que beaucoup de ces faits méritent d'être contrôlés ; quand nous voyons des bâtiments infectés mouiller parfois pendant plusieurs mois au voisinage des villes maritimes des États-Unis, dans des emplacements voisins des ports et des quartiers les plus peuplés de ces villes, sans qu'il y ait transmission de la maladie, nous hésitons à admettre la facilité d'expansion du miasme atmosphérique de la fièvre jaune; nous pensons que ce miasme est pesant, peu idiffusible, transportable seulement à de courtes distances; nous" I croyons que dans bien des cas il n'a point été suffisamment éta- ' bli qu'il n'y avait eu aucune communication entre l'équipage et le littoral, et que des observations plus complètes permettront de : révoquer en doute, comme pour le choléra, l'étendue si considé- : rable qu'on a voulu attribuer à la diffusion de ces germes morbides.
Quoi qu'il en soit, il est important de savoir que les bâtiments peuvent se mettre à l'abri de l'infection du httoral, en choisissant un mouillage salubre à distance suffisante des rades atteintes par I l'épidémie et sans communication avec la terre. Nos confrères de ' la marine ont établi la valeur de ce précepte pour la fièvre jaune, I et c'est à son application ou à sa négligence qu'il faut attribuer, dans le plus grand nombre des cas, les ravages produits par la ma-
ladie à bord de cerlains vaisseaux, tandis que, dans la môme division navale, d'autres bâtiments sont entièrement exempts.
La transmissibiiilé est donc certaine ; mais ce qui l'est moins, c'est le rôle qu'y jouent les malades. Plus on étudie le mode de propagation des épidémies de fièvre jaune, plus on est frappé de l'indépendance fréquente qui existe entre les dangers que recèle le. bâtiment lui-même et la santé de l'équipage qui peut être excek lente, alors que ces dangers sont immenses (I).
Quand un navire, quittant le littoral mexicain en pleine épidé-' mie de vomito, vient atterrir en une localité susceptible du développement de la maladie, celle-ci pourra éclater sans avoir été entretenue, pour ainsi dire par une série de cas, durant la traversée ; à preuve ces épidémies analogues à celle de Saint-Nazaire, dans lesquelles le dernier décès à bord remonte à plusieurs semaines, et où l'équipage est assez valide pour quitter immédiatement le navire, dès l'entrée au port ; à preuve surtout les épidémies consécutives à l'arrivée d'un bâtiment qui a changé son personnel pendant la traversée, et dont ne débarquent que des hommes qui tous ont joui, à bord, de la plus complète immunité (2). Ces faits prouvent que la fièvre jaune, apportée par les navires, ne se transmet point comme les autres maladies infectio-contagieuses. Il y a grande analogie entre les conditions de son développement dans son berceau d'endéraicité , là où on la considère comme naissant par miasme, et les conditions de son explosion en dehors de ce foyer, là où elle apparaît par transmission, comme les maladies contagieuses; cette transmission a lieu en effet,
(1) Pour n'en citer que quelques exemples, rappelons: 1° l'épidémie de Barcelone en 1821, où le navire infecté, le Grand Turc, débarque un équipage bien portant qui ne communique le mal h personne, alors que les visiteurs attirés sur le pont de ce bâtiment allaient subir une intoxication aussi rapide que s'ils eussent été placés au foyer originel de la maladie ; 2° l'épidémie du port du Passage (côte nord d'Espagne) où un navire, le Donasiierra, admis en libre pratique après quelques jours d'observation qui avaient prouvé la bonne santé de son équipage, communique les germes de l'épidémie aux charpentiers chargés de réparer à son bord quelques avaries; 3° l'épidémie de Saint-Nazaire (I8GI) ofl l'équipage aussi débarque à peu près en bonne santé, et où la maladie fait explosion parmi des ouvriers de la localité employés au déchargement de l'Anna-Maria ; 4° la dernière épidémie enfin de Barcelone (1870), où le mal éclate d'abord parmi les ouvriers et douaniers appelés par leur service îi bord du bateau îi vapeur Maria, provenant de la Havane où régnait la maladie.
(2) Tel fut le cas de ce navire espagnol, nommé aussi F Anna-Marin , qui, en 1805, importa la fièvre jaune à Livourne, et qui cependant avait, à Cadix, changé tout son équipage, et arrivait avec patente nette à destination.
dans presque lous les cas, sous la simple influence des exhalaisons de certains compartiments du navire (1), qui consLiluent un foyer analogue au foyer originel ; ce sont ces exhalaisons qui, au moment du déchargement, sont redoutables pour la reproduction du mal; le miasme a été importé ainsi de toutes pièces, et se transmet aux ports de débarquement sans avoir, par son passage à travers un organisme, subi sa transformation en virus proprement dit (voy. p. 70-71). Chervin a dit avec raison que le navire transportait non le mal, mais la cause de ce mal ('2).
C'est parce que cette cause morbide voyage souvent indépendante de l'homme, que l'épidémie éclate parfois au moment oti l'on ouvre un compartiment clos au départ, où personne parfois n'a pénétré durant la traversée.
Le rôle de la contagion personnelle me semble donc, en général, restreint (3); je me suis même demandé si le fait observé par Mélier à Saint-Nazaire était suffisant à en fournir la preuve (4).
(1) L'imprégnation du bâtiment est souvent pai-tielle, limitée soit h la cale, soit à quelques autres locaux; c'est pourquoi, dans les épidémies éclatant en mer, ce sont parfois les gens d'équipage qui, seuls, sont atteints ; plus rarement un groupe de passagers a été exclusivement frappé. Tel fut le cas du navire la Plaia, arrivé en novembre 18.S2 h Soutliampton, et qui avait pris la fièvre jaune à Saint- Thomas ; durant toute la traversée, la maladie fut confinée dans un compartiment spécial où il y eut l4 malades dont 1 succombèrent.
(2) Chervin commettait certainement une grave erreur en affirmant que dans nos ports la fièvre jaune était d'origine locale, indépendante de toute provenance exotique; mais il avait, beaucoup mieux que ceux qui l'ont critiqué, la conscience de la nature du danger recelé parfois par les navires ; et quand il dit que le bâtiment qui infecta le port du Passage, le Donastierra, ne portait pas la maladie, mais en recélait la cause dans ses flancs, il détermine parfaitement le caractère princi-
i pal du mode d'importation de la fièvre jaune.
(3) Voy. Hirsch, Ueber die Verbreitungsart der Gelbfieber, 1872. — Léon Colin, art. QuAnANTAi.NES. — Jaccoud, Tr. depath. int. — E. Vallin, in Griesinger, loc. ci''.
(4) Si les personnes atteintes de fièvre jaune après s'être réfugiées à l'intérieur des terres devenaient l'origine de la propagation épidéniique, comme le fait a lieu chaque jour^ pour le choléra, la peste, le typhus, nous admettrions naturellement la nature contagieuse du vomito et la régénération de son virus par l'organisme au môme titre que pour les trois affections précédentes. Mais quand on constate chaque jour, par de nouveaux faits, l'immunité proverbiale de cette immense quantité de fuyards qui s'éloignent des centres les plus gravement atteints, comme Livourne, Lisbonne, Barcelone, alors môme qu'ils vont mourir de cette affection au milieu de villes peuplées, mais éloignées de la mer (voy. p. 841, note 1), n'est-on pas en droit de révoquer en doute une telle propriété?
Et si, à côté de ces milliers défaits prouvant la non-contagiosité de l'alTection, ou plutôt sa non-reproduction par l'organisme, il en surgit un comme celui de Saint-Nazaire où les malades, éloignés du foyer, ont communiqué le mal à celui qui
Ce qui me paraît le plus dangereux dans Thomme, ce sont les bardes ou vêtements, soit des malades, soit surtout de ceux qui ont vécu au contact d'un foyer de vomito (1).
Le mode et la nature du chargement, la durée plus ou moins longue de la traversée, le système de locomotion du navire, suivant qu'il est à voiles ou à vapeur, les divers usages auxquels il a été antérieurement consacré ont été regardés, par divers auteurs, comme ayant une influence notable sur le développement, à bord, des conditions voulues par l'explosion ou la transmission de la fièvre jaune. On a considéré comme particulièrement susceptibles les bâtiments .qui avaient été consacrés à la traite des nègres. On invoquait les apparitions de la maladie à bord des bâtiments provenant des Antilles oîi si grand nombre d'entre eux avaient abordé chargés en eCfet de nègres de la côte d'Afrique (Audouard); la fréquence actuelle de la maladie sur tant de navires, qui n'ont rien eu de commun avec ce trafic, est la meilleure preuve du peu de valeur de cette opinion, combattue plus haut (p. 834, note 3). Nous n'attachons pas beaucoup plus d'importance à la nature du chargement, bois, sucre, charbon même, qu'on a plus spécialement incriminé. Les dangers tiendront davantage au mode même de ce chargement, et aux entraves qu'il peut créer à l'aération du navire, en multipliant les obstacles à la circulation de l'air, soit dans la cale, soit dans les compartiments (postes, cambuses, roufle) occupés ou non par l'équipage ou les passagers.
La provenance du bâliment infecté et les incidents de la traversée ont-ils quelque influence sur les chances de propagation? Le danger pour l'Europe sera grand surtout quand le bâliment arrivera d'un foyer situé au nord de l'équateur : Antilles, golfe du Mexique, littoral des États-Unis d'Amérique, parce qu'en ces dernières loca- Htés la maladie existe surtout au moment où elle est susceptible de développement dans nos ports, de mai à septembre. Le vomito ne
les soignait, n'est-on pas fondé à rechercher si, dans ce cas étrange, il n'y a pas eu à la propagation du mal un autre intermédiaire que l'organisme humain, les vêtements, par exemple, avec lesquels ces malades avaient travaillé au déchargement de navires infectés ou quelque objet provenant de ces navires ? (Voy. Léon Colin, art. Quarantaines, p. 132.)
(1) A Lisbonne, en 1857, l'épidémie atteignit d'abord les employés de la douane, c'est-à-dire ceux qui subissaient le dangereux contact des bagages des passagers. A Tampico, en 1864, Jaspard constata la transmission par les vêtements des malades [Arc/i. de méd. uav., t. II, 1864). Fuzier cite plusieurs exemples d'explosion épidémique dans des locaux où se trouvaient réunis des effets provenant aussi de malades (Fuzier, loc. cit., p. 26-27).
MALADIES PESTILENTIELLES. 847 sévit au contraire dans l'hémisphère sud que de novembre à mars, été de cette région, et alors la température d'hiver de notre littoral en rend, pour nos ports, les germes inoffensifs (1).
Les dangers du navire peuvent être annulés pendant sa traversée, s'il parcourt des zones d'une température inférieure àO"; s'il ne lait qu'y toucher, il faut se méfier de la reviviscence des germes.
6° Morbidité et mortalité. — Les épidémies de fièvre jaune varient en morbidité dans les limites de 1 à 50 atteintes sur 100 habitants; en mortalité dans celles de 20 à 80 décès sur iOO malades. Dans les grandes épidémies d'Espagne de ce siècle, des villes ont perdu le cinquième de leur population (10,000 décès à Cadix en 1800 sur 48,000 habitants). Les épidémies répétées à fréquent intervalle dans une même ville entraîneront une mortalité progressivement moindre, vu l'immunité conférée parles atteintes antérieures; d'oîi la gravité relative du vomito hors de son foyer originel (p. 841), quand les localités atteintes offrent des conditions climatériques nécessaires à la durée de l'épidémie (p. 847).
Différence épidémiologique de la fièvre jaune et de la pes^e. — L'affinité de la fièvre jaune pour les saisons et climats chauds, pour le littoral maritime, pour les individus robustes, de race blanche, nouvellement arrivés en ses foyers, l'immunité absolue conférée par une atteinte antérieure, son adhérence à bord des vaisseaux, la différencient de la peste. Elle en diffère surtout, au point de vue épidémiologiqiie,par son histoire relativement moderne et l'accroissement actuel de son mouvement d'expansion séculaire.
§ rv. — CHOLÉRA INDIEN.
1° Limites endémiques. — D'après Bryden, la zone d'endémicilé {area endémie] constituerait, au nord du golfe du Bengale, entre le Brahmapoutra et le Mahanuddy, un vaste quadrilatère traversé par tous les bras du Gange, quadrilatère dont chaque côté aurait environ 300 milles de longueur; beaucoup d'auteurs élargissent singulièrement cette zone d'endémicité; elle franchirait vers l'ouest le Mahanuddy, s'étendantau loin sur le littoral du golfe du Bengale et atteignant même la côte de Malabar; elle dépasserait à l'est le Brahmapoutra, .se prolongeant au sud-est vers le Cambodge et la Basse-Cochinchine , et remonterait au nord jusqu'à l'Himalaya Nous avons critiqué l'extension plus démesurée encore attribuée à ce foyer (2).
(1) Léon Colin, L'expédition anglaise de la Côte d'Or. - Fauvel Rapp sur une épidémie de fièvre jaune, in Rec. des trav. du cons. d7v/ff. publ. t. II p «.22
(2) Les auteurs qui admettent une telle extension des foyers cliolérigènes en
8i8 ÉVOLUTION DES ÉPIDÉMIES EN PAUTICULIER,
2° Lvniies épidémïques. — Le choléra est, de toutes les affections importables, celle dont les dangers sont le moins limités suivant les climats, les saisons, et les lieux; ici point de ces affinités exclusives, si remarquables dans la peste et dans la fièvre jaune, pour telle région, tel littoral, telle race; la question des épidémies cholériques est une question d'intérêt général par excellence, puisqu'il ne semble pas qu'aucun point de notre globe puisse, de luimême, être réfractaire au développement de cette affection. Dès sa première explosion épidémique (1817-1837), elle éclatait simultanément : dans la direction de l'ouest vers l'Europe; au sud, vers l'île Bourbon ; au nord en Chine, et enfin à l'est dans les grandes îles de Sumatra et de Java. Si l'on additionne ses épidémies successives, on voit que le choléra s'est étendu aussi complètement à la surface du globe que les deux affections pandémiques par excellence : la grippe et la variole.
Malgré l'influence énorme des conditions de localité sur la propagation et la diffusion de la maladie, elle pénètre avant, et en tous sens, dans les masses continentales, frappant les campagnes comme les villes, et parfois s'y implante en foyers redoutables parleur ténacité et leurs irradiations soudaines.
Les expansions épidémiques du choléra en Europe peuvent se classer en deux groupes principaux :
D'une part les épidémies dont la provenance du berceau endémique de l'Inde a été directe et immédiate, et par conséquent dont la filiation avec le choléra indien est absolument indiscutable et ininterrompue. Telles sont les épidémies qui ont apparu en Europe en 1830, en 1848, en 1863. Ces épidémies offrent ce caractère général d'avoir été de plus en plus rapides dans leur développement; ainsi le choléra, qui pénétrait en Europe en 1830, prenait naissance aux Indes dès 1812, mettant dix-huit ans à franchir par terre la distance qui le séparait de nos pays ; l'épidémie européenne de 1848 naissait aux Indes en 1845, parcourant en trois ans le même itinéraire ; celle de 1863 enfin, dont l'extrême rapidité
Asie ont confondu en général l'endémie cholérique, c'est-à-dire l'atteinte permanente d'une région bien déterminée, comme le delta du Gange, avec l'envaliissement à fréquents intervalles des régions voisines. N'admettait-on pas, avant les recherches de la conférence de Constantinople (a), que le choléra pouvait naître spontanément en Arabie? On méconnaissait l'importation du fléau par les pèlerins venant des Indes à La Mecque, dont on faisait à tort un foyer origiuel. Il en est de mcnie, suivant nous, du choléra observé en Cochinchine.
(a) Voir FauTcl, Choléra et Quaranlaines.
fut en rapport avec son mode de transport par les bâtiments à vapeur, put, en quelques mois seulement, gagner le centre de l'Europe et le nouveau monde.
D'autre part, les épidémies qui ont sm^/e prendre leur point de départ hors du berceau indien, celles, par exemple, qui, du nordest de l'Europe ont pénétré en France en 18S4et en 1873. Grâce à leur origine moins lointaine, en des foyers déjà européens, elles ont constitué des explosions plus restreintes.
2" Direction, marche et durée, —Le choléra marche en tous sens, et l'apparence de telle direction fatale n'est que le résultat de l'activité plus grande en ce sens des communications humaines (p. 412). Si, par la rapidité de leur expansion, les épidémies de choléra se rapprochent des maladies les plus rapidement diffusibles : grippe, dengue, etc., nous les avons vues également (p. 400, 409) présenter les attributs des affections les plus adhérentes à certaines localités. L'estimation de la durée des épidémies de choléra n'est précise que sur des théâtres restreints (1). Les explosions sont d'autant plus courtes en général, qu'elles se manifestent à une latitude plus méridionale ; aux Indes par exemple, en Arabie où le milieu épidémique se constitue rapidement, tout sera fini en deux ou trois semaines ; tandis que dans les régions septentrionales la maladie persiste plusieurs mois ; elle ne s'y limite point à une saison, à une année ; après s'être atténuée pendant l'hiver, elle renaît souvent l'année suivante, comme on la vu à Paris (épidémies de 1853-1834, 1863-
(1) Si la durée des épidémies de maison peut être évaluée avec quelque certitude, et considérée comme étant de 12 à 15 jours, on comprend qu'il n'en soit pas de même des épidémies de quartier, de ville, et surtout de celles qui atteignent des pays entiers ; aussi nous ne regardons nullement comme des formules générales, applicables en tous lieux, les résultats obtenus par divers auteurs sur des terrains limités d'observation, où l'on a vu les épidémies de quartier durer de 45 à 50 jours, celles de ville durer de 4 à 6 mois ; la durée des épidémies de ville s'accroît parfois d'ailleurs et d'une manière indéterminée par le fait de la réapparition du choléra pendant une ou plusieurs années consécutives, comme on l'a vu à Paris et à Londres, spécialement après l'épidémie de 1832, et mieux encore à Saint-Pétersbourg.
La difficulté est infiniment plus grande pour l'estimation de la durée d'une épidémie cholérique dans un pays tout entier. Il faut additionner, pour obtenir un résultat tout à fait artificiel, les épidémies des diverses régions de ce pays ; on dit par exemple que la première épidémie a duré en France de 1832 à 1837, mais cette période se décompose en deux phases complètement distinctes, l'une (1832- 1834) pendant laquelle le fiéau a sévi surtout à Paris et au nord de la Franco, l'autre (1834-1837) pendant laquelle il frappait nos département du Sud, se rattachant alors bien plus aux épidémies d'Europe et d'Italie qu'à celles du reste delà France. (Voy. p. 400.)
LÉON Colin. — Malad. êpidém. {$4
1866), mais surtout en Russie et en Suède. S t-Pétersbourg et plusieurs villes de la Baltique : Stetlin, Kœnigsberg, Danlzig, Hambourg ont subi des séries ininterrompues d'années épidémiques (p. 373).
La durée sera en raison inverse de la facilité des communications (p. 403); en raison directe de l'homogénéité du milieu atteint, d'oti sa lenteur relative dans les villes, dont les différents quartiers sont diversement prédisposés (p. 230). Dans un milieu peu étendu et bien uniforme au contraire, la réceptivité de chacun est simultanée ; l'invasion est brusque, et la durée de l'épidémie réduite à son minimum, surtout si les circonstances en favorisent l'expansion ; ainsi le mal passera comme un ouragan sur une caravane ou une troupe en marche. Les terribles épidémies de la Dobrulscha et du Maroc (p. 186) ont duré 15 jours; il en sera de même de la population des prisons (1), si apte aux expansions rapides, et représentant le type du milieu épidémique favorable.
3° Évolution annuelle. — L'évolution épidémique est en rapport avec la saison, mais en rapport complexe; cette influence pouvant en atténuer ou en prolonger la durée (p. 13 et 401).
4» Évolution muUi- annuelle. — Les épidémies cholériques aux Indes sont moins régulièrement périodiques encore que celles de peste et de fièvre jaune (p. 4S6); il a sul'B de mouvements exceptionnels de troupes, d'agglomérations de pèlerins pour faire réapparaître le mal qui d'ailleurs chaque année se révèle par des cas sporadiques. 11 en est de même hors de l'Inde ; une première épidémie de choléra n'atténue que très momentanément les aptitudes des populations ;*les atteintes individuelles ne conférant aucune immunité ultérieure, l'affection ne sera pas soumise, comme la variole, la fièvre typhoïde, et même la peste et la fièvre jaune (p. 461-462) à des disparitions de plusieurs années ; certaines villes d'Europe ont été frappées huit ou dix fois en moins de 40 ans (p. 373).
5» Évolution séculaire. — L'épidémie européenne de 1832 fut tout d'abord considérée comme le début d'une maladie nouvelle. L'étrangeté de l'affection, sa mortahté, l'immensité de son développement en faisaient le type de la grande épidémie accidentelle; mais cette explosion épidémique n'était que l'expansion sur le monde d'une maladie endémique de longue date sur les bords du Gange. Nous n'oserions nous prononcer sur les chances d'atténuation future du rôle obituaire du choléra; l'observation, sur
(1) En 1832, dans la prison d'État de Massachusetts, 205 prisonniers atteints en 48 heures. Tholozan, Durffe du choléra asiatique, etc.
MALADIES PESTILENTIELLES. 8S1 certains théâtres, à Paris par exemple (1), peut faire concevoir des espérances que ne permet point encore de généraliser l'ensemble des faits. L'épidémie de 1873, dans l'Europe occidentale, a témoigné du moins que si le fléau conservait sa puissance d'expansion, il pouvait perdre singulièrement de sa densité.
Ç>o Étiologie. — A. Origine aux Indes. — On ne connaît pas la cause originelle du choléra ; rien n'en prouve la nature parasitaire (2), ni la genèse purement climatique (3) ; elle n'est pas plus palustre que celle de la peste et de la fièvre jaune (p. d36). Rien non plus n'établit qu'en son foyer d'endémicité, le choléra naisse de toutes pièces, par miasme originel, ou par la simple reviviscence de germes légués par les épidémies antérieures (4).
B. Origine hoi^s de l'Inde. — Que les épidémies indiennes de notre époque soient primitives ou secondaires c'est toujours là qu'est le danger initial, non seulement pour le littoral asiatique, mais pour le reste du monde. L. Laveran a démontré la fréquence plus
(1) A Paris, malgré l'aug.nentation progressive de la population, le chiffre des décès a été de :
18,654 en 1842 19,184 en 1849 9,096 en 1853-54 12,0«0 en 1865-66 855 en 1873
(2) Obligé, par la nature de mon enseignement, de suivre les travaux entrepris à cet égard depuis 1849, j'ai vu successivement apparaître, dans le cadre étiologique du choléra, une série nombreuse de micro-organismes, les uns d'une simplicité élémentaire comme les sporules de Pacini et de Klob ; les autres remarquables par leur complexité et leurs transformations, comme le cylindrotœnium de Thomé, l'urocystis de Rallier ; maintes fois je me suis associé à l'espérance des savants qui, par la culture de ces germes, pensaient arriver à prouver que le parasite du choléra, analogue aux parasites bien et dûment constatés, offrait des métamorphoses adoptées aux divers milieux qu'il devait traverser depuis l'orgaganisme humain jusqu'au riz malade dans les Indes; et c'est avec l'autorité d'une étude incessante de cette question que je puis aujourd'hui affirmer que nul résultat n'a encore été obtenu en cette voie où il faut persister, mais où des affirmations absolues ont été formulées prématurément. Les recherches faites aux Indes tout récemment encore semblent bien peu favorables à la doctrine parasitaire [Pi'zlhéorie) du développement de cette affection.
(3) C'est à l'excès de l'humidité atmosphérique pendant le règne des vents périodiques, que Bryden attribuait récemment le rhythme périodique des explosions cholériques sur les bords du Gange; il a môme considéré cette humidité comme la cause directe des épidémies saisonnières, opinion légèrement modifiée par Pettenkoffer qui, lui, suit l'humidité dans le sol où, suivant sa doctrine tellurique, elle contribuerait à l'élaboration du germe cholérique. (Voy. p. 44 et 277.)
(4) Voy. p. 70, et Léon Colin, Étiologie du choléra aux Indes, in Gaz. hebd. de méd. et dechir., t. XII, p. 417, 1875. — Vallin, in Griesinger, loc. cit., p. 667.
grande depuis 1832 des cas de choléra en Europe, mais sans admettre cet excès de généralisation des auteurs qui ont assimilé le choléra Indien au choiera nostras, assimilation que nous n'avons pu accepter (p. 539). D'après les épidémies de 1853 et de 1873, Tholozan a cependant émis l'opinion que le choléra pouvait naître en Europe aussi bien qu'aux Indes ; manière de voir analogue à la doctrine de Ghervin sur l'origine de la fièvre jaune hors de ses foyers. On pourrait ajouter qu'à diverses époques, notamment de 1849 à 1853, de 1866 à 1873, l'Europe s'est trouvée, relativement au choléra, dans des conditions analogues à celles où elle se trouvait, au seizième siècle, relativement à la peste ; alors la diffusion de ce dernier fléau imposait l'opinion de son étiologie locale hors de ses foyers originels. Mais pour le choléra, ces périodes d'endémicité européenne ont toujours été relativement courtes, immédiatement consécutives au passage d'une épidémie indienne; elles n'ont pu transformer définitivement la constitution médicale de nos pays en constitution cholérigène. Les foyers secondaires d'Europe, nés toujours sur le passage d'une épidémie indienne, s'éteignent peu d'années après ce passage. De 1838 à 1849 il n'y en pas eu trace en Europe; il semble en être de même" depuis 1874.
La doctrine de l'origine européenne du choléra a été formulée peut-être sans que l'on ait tenu suffisamment compte des allures habituelles à cette affection, notamment de la fréquence de périodes de stationnement souvent très prolongées sur divers points du parcours des épidémies (1).
La thèse de Fauvel, la nécessité de la provenance asiatique, est demeurée pour nous absolument vraie.
G. Milieu cholérigène. — Des auteurs ont réuni un certain nombre d'arguments pour établir la spontanéité du choléra, et contester ou atténuer le rôle de la contagion.
1" Il est des époques où la faculté de propagation du choléra par les relations de terre (2) ou de mer (3) est très-limitée;
(1) C'est ainsi que pendant sa marclie vers l'Europe, l'épidémie partie de l'Inde en 1817 parut s'arrêter durant une période de six ans, de 1823 à 1829, dans la Perse, la Mongolie, la Tarlarie et sur le territoire des hordes de Kirgiz qui entourent la Caspienne à l'est et au nord ; de sorte que lorsqu'il pénétra définitivement en Europe par Orembourg, Astrakhan, Odessa, on eut pu considérer le ûéaa comme originaire du nord de la Perse ou de la Tartarie.
(2) Pendant plusieurs années (18G9 à 1872) ne sommes-nous pas demeurés, en France, en communication permanente avec les foyers cholériques qui persistaient en Russie spécialement sur les bords de la Baltique, et, malgré les prédictions deshommes les plus autorisés, n'avons-nous pas joui jusqu'en 187 3 d'une immunité absolue ?
(3) Cuningham a constaté que de 1850 à 1868, 431 bâtiments ont transporté
MALADIES PESTILENTIELLES. 8b3
2" Cazalas a établi combien était fréquente l'innocuité des masses de fuyards qui abandonnent les localités atteintes ; il a démontré l'immunité, en certaines épidémies, des personnes condamnées, par leur profession, aux chances de contagion les plus considérables: infirmiers, employés des pompes funèbres, blanchisseuses, vidangeurs, etc. Tout récemment, Cuningham après plusieurs années d'observation, aux Indes, affirmait que l'influence des communications sur la propagation de la maladie est nulle ; que les déplacements des troupes anglaises aux Indes en 1872 n'ont en rien modifié la marche de cette affection; que l'établissement des chemins de fer, tout en décuplant le nombre et la facilité des communications à travers cette immense presqu'île, n'a point accéléré l'expansion du mal.
3° En certains hôpitaux, comme à l'hôpital de Rouen en 1873, d'après Leudet, le contact des cholériques avec les autres malades,
de Calcutta à Port Louis (Ile Maurice) 138,036 émigrants indigènes provenant de diverses localités du Bengale; le choléra se montra sur 75 de ces bateaux; sur 57 des bâtiments atteints, il y eut moins de 10 malades; sur 3 seulement, le chiffre des malades dépassa 20. D'autre part, sur 126 navires partis de 1861 à 1869 de Calcutta pour les Indes occidentales avec des émigrants Indiens dont le total dépassa 50,000, le choléra existait à bord de 20 transports, mais n'y atteignait qu'un nombre de passagers toujours inférieur à 5, sauf sur deux. Nous-même (art. Quarantaines), nous avons admis que le milieu nautique était moins propre qu'on ne l'admet en général au développement de ces épidémies ; le passage suivant indique et les faits que nous avons relevés à cet égard et les conclusions qui nous paraissent en découler au point de vue prophylactique :
« L'affection diminue en général à mesure que le bâtiment s'élsigne des côtes infectées; et c'est ainsi que la plupart des paquebots qui descendent le Gange, avec des cholériques à bord, n'en transmettent pas les germes aux points d'arrivée, comme si en mer la maladie tendait à devenir stérile et à perdre sa faculté contagieuse. »
Des faits analogues ont été signalés par Fauvel à la conférence de Constantinople : a Sur 33 paquebots à vapeur, et 112 navires à voile arrivés en 1865 aux Dardanelles, en contumace de choléra, et venant pour la plupart d'Alexandrie, il n'y eut à bord pendant la traversée que 5 cas de mort et environ 16 hommes atteints de choléra qui furent transportés au lazaret. Ces navires portaient ensemble 3,058 hommes d'équipage, et de plds des passagers dont 2,268 entrèrent au lazaret. Le chiffre de ceux qui firent leur quarantaine à bord n'est pas indiqué. Cela fait en tout un total do plus de 5,326 hommes, sans compter les passagers restés à bord, ayant fourni 5 morts, et en outre 16 attaques» ; en somme, parmi cette masse considérable d'individus restés à bord de bâtiments partis en pleine période épidémique, il n'y a que 1 mort sur 1,000. D'après Sutherland {Report on the sanitary condition of Gibraltar wilh référence to the choiera in the year 1805), les 634 navires ari'ivés à Gibraltar en 1865, provenant de divers points infectés, et qui furent placés en quarantaine, n'offrirent aucun cas de choléra à bord.
dont ils n'étaient point isolés, n'a entraîné la production d'ancun cas intérieur ; les épidémies enfin ne suspendent-elles point quelquefois brusquement leur marche, disparaissant d'une grande ville où tant de victimes encore restaient à atteindre ?
4° L'explosion du choléra est généralement précédée d'un changement de la constitution médicale caractérisé par l'augmentation de fréquence des affections gastro-intestinales ; elle ne serait, pour ces auteurs, que l'aboutissant de cette modification de l'état sanitaire des populations, modification si générale qu'on a même signalé chez les individus enlevés par d'autres affections, la lésion anatomique caractéristique, la psorentérie cholérique (1);
o° Au lieu de se développer, suivant le mode habituel aux mala- ' dies virulentes, qui de tel quartier d'une ville s'étendent progressivement aux quartiers voisins, le choléra atteint souvent d'emblée des points fort éloignés les uns des autres (2).
6° D'où vient l'affinité de l'affection pour telle ville, tel quartier, telle rue, et même telle maison, en vertu de laquelle les épidémies successives de choléra commencent par ces mêmes points, les frappent avec une prédilection identique, ou même s'y limitent malgré la persistance des communications avec les lieux voisins (3)?
Sont-cc là les attributs d'une afl'eclion transmissible de l'homme à l'homme? A ces considérations, ajoutons le changement d'opinion d'un des hommes qui ont le plus contribué ù vulgariser la doctrine de la propagation du choléra par les matières fécales, telle qu'elle est exposée dans la plupart des livres classiques, Pettenkofer.
Combattant aujourd'hui cette doctrine, Pettenkofer n'accorde plus qu'une valeur très restreinte à l'influence virulente du cholérique et de ses évacuations intestinales (p. 103.) L'être ou l'objet contaminé n'est plus qu'une des circonstances de la palhogénie, circonstance devenant elle-même inerte, inoffensive, si elle ne trouve pas, dans la localité où elle se produit, et spécialement dans le sol, une condition indispensable à la fructification du germe et à la généralisation épidémique consécutive (4).
Or ces considérations dont le tort principal est d'exagérer l'inno-
(1) Cette observation fai'e pour la première fois, croyons-nous, par Pau Saint- Martin, l'a été également par Liouville. {Bull, soc. anat., 1865.)
(2) En 1873 à Paris, les premiers cas furent signalés simultanément dans les divers arrondissements. En 1866 à Alger, le premier jour de l'épidémie, 46 soldats furent atteints en diverses casernes. (Voy. Laveran, art. Choléra, p. 794.)
(3) Voy. tous les faits réunis par L. Laveran, art. Choléra, p. 780.
(4) L. Collin, Epidémies et Milieux épidémiques ; — E. Vallin, in Griesinger, loc. cit., p. 580 et 586, notes.
cuité du malade et de ses sécrétions, prouvent simplement la nécessité d'un milieu épidémique favorable.
Malheureusement la détermination de ce milieu est difficile; on pourra indiquer à l'avance les limites de climat que ne franchira pas la fièvre jaune, affirmer les prédispositions des grands ports de l'Atlantique, et spécialement celles de leurs quartiers maritimes, la préservation de certaines altitudes, et des localités intra-continentales. Il n'en est pas ainsi du choléra ; malgré l'autorité des faits réunis par d'éminents observateurs, nous avons établi (p. 137- 143), l'insuffisance de la doctrine tellurique ; si la nature perméable du sol de Berlin et de Munich a semblé favorable à l'expansion épidémique, si d'autres localités jouissent d'une immunité relative contre son développement, comme Lyon, Versailles, ces différences ne se rattachent pas exclusivement pour nous à la constitution du sol; nous partageons, à cet égard, l'opinion de Briquet ; que de fois, les ravages du choléra dans nos départements de l'Ouest, surtout en Bretagne, n'ont-ils point prouvé que les sols granitiques et imperméables étaient loin d'être réfractaires à un acclimatement, parfois prolongé, de cette affection 1
La faible altitude du sol a été invoquée également comme caractère de la localité cholérigène. Aux Indes, des régiments anglais atteints de l'épidémie dans des plaines basses et humides ont été rapidement soustraits au fléau par leur installation sur des coteaux élevés ; dans la Dobrutscha même (1854), le retour de nos troupes sur les contreforts qui bordent cette plaine marécageuse, a été le signal d'une suspension presque subite du fléau qui les décimait. Dès 1831 on avait noté à Kœnigsberg une préservation relative des quartiers élevés de cette ville. Aux recherches si précises faites en France par Fourcault, par William Farr en Angleterre, L. Laver^n ajoute une série imposante de faits (1), mais avec la réserve qu'imposent d'autres faits négatifs. Que de prédictions d'immunité ont, ici encore, été démenties (p. 1-42) ! Rappelons nous-même que si, à Londres, les quartiers les plus bas ont été le plus gravement atteints, il n'en est pas de même à Paris, oîi, en 1832, la zone du Panthéon, la plus élevée de la ville, subit une mortalité relativement considérable; Barth et Briquet ont prouvé, pour la France, la fréquence des atteintes des localités situées sur des hauteurs; il en a été de même des montagnes de la Suisse. D'après les faits observés aux Indes, il est évident qu'il, n'existe aucune altitude
(1) L. Laveran, art. Choi.éha ; — E. Vallin, in Griosinger, loc. cil., p. 590.
préservatrice du choléra, qui a franchi, à plusieurs reprises, les hauteurs de l'Himalaya ; l'on se demande avec raison si la fréquente immunité des lieux élevés ne tient pas en partie à leur éloigncment relatif des voies de communication.
L'immunité ou la réceptivité de certains locaux à l'égard du choléra est aussi d'une interprétation bien difflcile. Pourquoi les cholériques, à l'hôpital de Rouen, ont-ils été sans danger pour les malades voisins dont on ne les isolait pas? Pourquoi, à Paris, les cas intérieurs ont-ils été nuls, en 1865 et surtout en 1873,' dans tels hôpitaux, comme l'hôpital Gochin, et au contraire extrêmement nombreux à l'Hôtel-Dieu ?
Ce qui augmente la difficulté de la détermination des caractères des milieux cholériques, c'est que, durant l'évolution d'une épidémie, les conditions de réceptivité des locaUtés menacées semblent se modifier elles-mêmes ; leur préservation parfois prolongée, puis leur atteinte soudaine révèlent les oscillations de leur aptitude à devenir foyers épidémiques.
^ Nous accordons une grande valeur pathogénique aux conditions d'insalubrité locale dues à l'accumulation de produits organiques en décomposition, et spécialement aux matières excrémentitielles humaines. La réceptivité de beaucoup de villes a été notablement réduite depuis l'épidémie de 1832, grâce, sans doute, à l'application des mesures d'hygiène banale, aménagement des égouts, des latrines, drainage du sol, assainissement des rues, etc. Mais encore faut-il bien reconnaître que ces conditions ne sont, elles non plus, ni nécessaires, ni suffisantes (1). Le choléra ne procède pas de l'en-
(1) On a constaté maintes fois que les bâtiments qui ont importé le choléra, absolument comme ceux qui ont importé la Rèvre jaune, n'offraient ni dans la' nature de leur chargement, ni dans l'état de leur cale, de conditions apparentes au moins d'insalubrité ; d'après les statistiques de Bryden et de Cuningham, la mortalité causée par le choléra est plus considérable à bord de Tescadre Anglaise des Indes Orientales et de la Chine (2°,8 décès sur 1000 hommes d'équipage, de 1830 à 1861) que parmi les émigrants généralement entassés sur les transports qui du Bengale se dirigent, soit vers l'île de la Réunion, soit vers les Indes occidentales (moins de 2 décès sur 1000 émigrants, de 1830 à 1861, période durant laquelle il y eut 178,000 transportés). Parfois même, le choléra se développe à bord des navires auxquels on croit avoir soustrait par les pratiques les mieux entendues do l'hygiène les causes principales de reproduction des germes morbides ; Lawson rapporte l'histoire d'un bâtiment de la marine Anglaise, le Windsor Castle qui en 18C6 part de Londres avec un détachement de troupes en destination des Indes Orientales; on redoutait naturellement, vu les conditions épidémiques du moment, toute cause d'insalubrité; les précautions les plus absolues de désinfection et de propreté furent appliquées à bord ; les latrines étaient lavées toutes les
MALADIES PESTILENTIELLES. 887 combremenl(p. 123) ; malgré ses coups terribles sur les agglomérations, il est aussi commun à la campagne qu'à la ville (p. 2S2).
Quant à l'influence de la constitution médicale cholérigèhe , nous avons vu (p. 206 et 340) combien le choléra était indépendant des affections régnantes dans les localités oîi il pénètre, et en particulier du choléra nostras. Ernest Besnier a fait parfaitement ressortir l'indépendance réciproque de ces deux ordres d'affections, d'après les faits observés à Paris en 1866, 1871 et 1873 (1). Souvent les maladies gastro-intestinales considérées comme preuve de la formation sur place du choléra témoignent déjà elles-mêmes de la pénétration du germe cholérique.
Nous avons démontré aussi l'exagération des doctrines qui ont affirmé l'allemance des constitutions cholériques avec les constitutions exanthématiques, et voulu faire du choléra l'antagoniste de la variole (p. 206); de même que de celles qui ont prétendu l'associer, en son développement, soit à la grippe, soit à la suette (p. 478), ou aux fièvres intermittentes (p 484).
Un élément favorable à la formation du milieu épidémique, c'est la réceptivité exceptionnelle conférée aux populations par des cachexies antérieures (voy. plus loin Mortalité). C'est la présence, dans les populations menacées, d'un grand nombre de malades, notamment d'individus atteints de diarrhée, quelle qu'en soit la nature : diarrhée saisonnière, dyssentérique, tuberculeuse, etc.
Il en est de même de l'excès, dans ces populations, du chiffre des nouveaux venus, qui, maintes fois à Paris et dans d'autres grandes villes, ont fourni un contingent notable à l'épidémie ; cette influence s'est manifestée d'une manière bien plus frappante, dans certaines épidémies militaires qui ont été entretenues, pour ainsi dire, par des arrivées de troupes nouvelles au milieu d'agglomérations atteintes du choléra (2).
Néanmoins les chances de préservation par un séjour dans le foyer épidémique, ou même par une atteinte antérieure, sont ici fort aléatoires. On a vu la même personne frappée, non-seulement en deux épidémies successives, mais dans le cours d'une seule
deux heures ; la maladie éclata cependant parmi les passagers et ne cessa qu'à l'arrivée au cap de Bonne-Espérance.
(1) Ernest Besnier, Contrib, à l'Etude des épid. choL, 1866-1873, p. 6 et 7. — E. ValUn, in Griesinger, Traité des maladies infectieuses, p. 612, note 1.
(2) C'est ainsi qu'à Constantinople en 1854, au moment où l'épidémie ne frappait plus aucun des soldats débarqués au début de la guerre, elle se perpétuait par l'atteinte des régiments incessamment envoyés de France en Orient.
épidémie. Aussi des explosions très graves peuvent elles avoir lieu coup sur coup dans les mêmes villes (p. 373 et 850).
D. Transmksibilité. Ses preuves. — Dans son foyer originel déjà le choléra se propage par contagion. Les affirmations de Cuningham (voy. p. 833) ne nous convainquent pas; aux Indes où le choléra naît de toutes pièces, on verra surgir forcément des cas spontanés (p. 97). Et là cependant d'autres observateurs autorisés, notamment John Murray, affirment l'heureuse influence de toutes les mesures restrictives ayant pour but d'entraver la contagion.
On a nié aussi sa contagiosité hors de l'Inde, et attribué son expansion sur le monde à des modifications progressives de l'atmosphère, qui s'accompliraient dans une zone trop supérieure à l'homme pour qu'il fût permis à celui-ci, avec sa taille et ses moyens, d'espérer y atteindre. Cette doctrine, moins mystique que celle du génie épidémique, n'est-elle pas un retour aux nuées cholériques, franchissant, grâce à leur altitude, tous les obstacles naturels qu'on pourrait leur opposer ? Nous avons dit la part qui, suivant nous, revient à l'atmosphère dans les alternatives d'inertie et de reviviscence des germes. Mais, ici encore, les météores n'interviennent que par leur action sur une cause spécifique, contre laquelle ils sont si souvent impuissants.
Nous avons vu le choléra marcher contre la direction des courants atmosphériques (p. 282) ; répondre à des étals opposés, soit de calme, soit de tempête (p. 284); subir, sans s'arrêter, des conditions saisonnières beaucoup plus variables que celles qui régissent, en général, la fièvre jaune et la peste (p. 426) ; sévir par des températures extrêmement basses ( — 30° à Orembourg).
Le mécanisme de cette propagation est plus terre-à-terre, il est étroitement lié aux communications humaines. Nous l'avons prouvé par l'étude synthétique des épidémies (1).
(1) Déjà pour les épidémies de 1832, de 1849, de 1853, on ne pouvait méconnaître qu'au milieu des apparentes irrégularités de sa marche, le choléra avait toujours et partout suivi les courants que lui traçaient les déplacements des grandes masses d'hommes : les pèlerins Hindous dans l'Inde, les caravanes dans la Haute-Asie et la Russie Orientale, les armées à travers le Caucase, ou dans notre expédition de Crimée et dans nos envois de troupes en Algérie, les émigrants en Amérique, etc. Pour surcroît de preuves, éclate l'invasion cholérique la plus inattendue de celles qui ont fi-appé l'Europe, l'invasion de 1865-66 trop rapide dans son développement sur le monde entier pour qu'on ait pu généralement admettre qu'elle fût l'œuvre d'une modification progressive des constitutions médicales, trop liée d'autre part aux mouvements des pèlerins musulmans à la Mecque d'abord, puis en Égypte, puis sur le littoral de la Méditerranée, pour que l'immense
Toujours rapport exact entre la rapidité du choléra hors de son foyer Indien et la vitesse des communications. «Jamais une épidémie de choléra ne s'est propagée d'un point en un autre dans un temps plus court que celui nécessaire à l'homme pour s'y transporter (1). » Aux épidémies importées à petites journées, par des caravanes (2), on peut opposer la marche foudroyante des épidémies traversant la Méditerranée ou l'Atlantique juste dans le temps nécessaire au voyage d'un paquebot.
Peut-on admettre, vu l'innocuité fréquente des communications (p. 833), que la vapeur, par son application aux relations terrestres et maritimes, ne contribue point à la propagation plus rapide de raffection? Ce serait oublier : 1° qu'en 1863 le choléra est venu d'Alexandrie d'Égyple à Ancone en moins de huit jours, fait inouï antérieurement à l'établissement des paquebots méditerranéens; 2° que maintes fois grâce également à la navigation à vapeur il a traversé l'Atlantique en dix jours; 3° que nos chemins de fer ont contribué souvent, et encore en 1873, à des explosions d'épidémies locales, à cent ou deux cents lieues de Paris, quelques jours à peine après l'atteinte de la capitale.
A part la di (fusibilité de son contage qui rapproche l'expansion locale de choléra de celle de la grippe (p. 373), celui-ci se propage donc par les mêmes moyens que la variole. Comme celle-ci, {p. 548) après avoir envahi l'Europe, il gagne rapidement l'Améque, n'atteignant que plus tard la Suède et laNorwège, se conformant au degré d'activité des communications humaines bien plus qu'aux distances topographiques. Comme elle, il n'a respecté dans les continents que quelques peuplades de l'Afrique centrale, inaccessibles par les déserts qui les entourent; dans les îles, il ne pénètre jamais que par une localité du httoral, au point d'arrivée d'un bâtiment infecté. J'ai accumulé les preuves de l'immunité des localités insulaires préservées de toute contamination par des arrivages suspects (3), d'où la préservation de quelques îles
majorité des médecins ait hésité à reconnaître sa transmission par les courants humains. Léon Colin, art. Quarantaines, p. 136.
(1) Fauvel, le Choléra, p. 24.
(2) Le choléra, en 18C4, pénètre sur la côte orientale d'Afrique par le port de Berberah, au sud du golfe d'Aden, et de là il suit, étape par étape, la route des caravanes du sud, traversant successivement le pays des Somalis, Gananah, Barderaf. (J. Chrislie, Noies on the Choléra Épidémie in East Africa, 1876.) Ces faits ne font que confirmer les observations recueillies presque chaque année aux Indes, en Perse et en Arabie.
(3) Telle l'immunité des Baléares se protégeant en 1849 par un isolement im-
d'Océanie reléguées en dehors des grandes voies maritimes.
De là, le rôle propagateur des agglomérations humaines mobiles, comme les caravanes et les armées. Rien n'est dangereux comme les mouvements de troupes qui ont si souvent propagé l'épidémie (p. 312). Le choléra pénètre aussi bien par terre que par mer; si le danger des communications maritimes est plus saisissant, parce que l'arrivée d'un bâtiment est parfois le signal de l'infection d'un continent tout entier, c'est par les voies terrestres que s'accomplit l'expansion du mal en surface.
Il n'est guère qu'une circonstance, bien mise en relief par Fauvel, où les caravanes infectées au départ soient peu redoutables à l'arrivée ; c'est quand elles ont eu à traverser un grand désert (1) ; cette innocuité est le résultat soit de leur purification par l'atmosphère, soit encore, suivant nous, de la rapidité de l'évolution épidémique qui est terminée bien avant la fin du voyage (2).
Les faits particuliers démontrent également la contagion. Barlh, Briquet, Laveran, Desnos, ont accumulé nombre de cas de contami-
prescriptible, celle de la Sicile indemne de l'épidémie de 1865-66, grâce à des mesures analogues, jusqu'au moment où l'insurrection de Palerme obligea d'y envoyer des troupes Italiennes qui importèrent les germes cholériques; l'immunité, en cette même épidémie, des îles de l'Archipel qui repoussaient tous les bâtiments suspects ; l'immunité enfin en 1870 des ports Turcs de la Mer Noire, grâce aux précautions sanitaires adoptées contre les provenances du littoral Russe, etc. Nous avons môme pu dire que dans des lies ou dans des ports qui ne sont pas indispensables aux grands mouvements commerciaux, il est relativement facile de conjurer le développement du choléra, et parfois d'arrêter le mal lorsqu'il y est importé. Barnier rapporte, à l'appui de cette opinion, l'histoire des excellents résultats qu'il a obtenus lui-même en 1870 dans l'île de Nossi-Bé, voisine de Madagascar. « Nous étions tellement sûr qu'il y avait possibilité d'arrêter la maladie que nous avions annoncé d'avance le résultat heureux que nous avons obtenu. Il est vrai que nous avions à agir dans une tle petite, ayant peu de relations commerciales, et que, conséquemment, nous pouvions provoquer des mesures quarantainaires très rigoureuses, et que nous avions toute facilité pour appliquer de suite des moyens de désinfection (Barnier, Arch. de méd. nav., t. XVI). » Léon Colin, art. Quarantaines.
(1) Fauvel, le Choléra, p. 190.
(2) Nous attribuons donc ce fait et à l'action désinfectante de l'air atmosphérique, invoquée spécialement par Fauvel, et à la rapidité extrême du décours des épidémies de choléra dont ces caravanes ont contracté les germes. Ce décours ne dure quelquefois que quinze jours, trois semaines, se terminant alors que les survivants ont encore de longues marches à accomplir avant de parvenir à leur destination. Il en a été sans doute ainsi en 1871, do ces 25,000 pèlerins partant de la Mecque pour la Syrie, en pleine épidémie de choléra, et dont 4,000 mourant en route, pendant les premiers jours (Voy. Fauvel, Pèlerinage de la Mecque, in Rec. des trav. du corn, d'hyg, publ., t. IV, p. 162)
nation individuelle oîi le contage a frappé rapidement, en dehors de toute condition locale apparemment favorable comme pour le typhus ou la fièvre typhoïde (voy. p. 619 et 6M). Est-il une autre maladie dont le danger de transmission dans les hôpitaux soit mieux établi? L'épidémie de 1873 à Paris, pour n'en citer qu'une, a été, pour plus de la moitié de ses victimes, l'histoire lamentable, et malheureusement pas nouvelle, du développement du choléra dans la population nosocomiale par le fait de l'admission, en salles libres, de malades atteints de cette affection. Ici un seul élément morbide nouveau survenait, le contage, agissant directement sur les malades voisins, comme l'eut faifle virus de la variole (voy. p. 103).
Ses modes. — Des trois maladies pestilentielles, c'est le choléra qui possède les modes les plus nombreux de transmissibilité ; ici l'approche momentanée du malade est dangereuse. Le danger survit même à l'organisme contaminé; dans l'armée des États-Unis l'épidémie aurait été propagée à toute une garnison par un cadavre importé d'une localité voisine.
De tous les agents du contage, le plus important, le plus spécifique semble être la sécrétion gastro-intestinale des malades dont Pellarin et Snow, les premiers, ont démontré les dangers. Un nombre imposant de faits affirme la puissance contaminante de cette sécrétion chez ceux qui ne présentent encore que des signes de diarrhée cholérique (1). Voilà une des raisons pour lesquelles le choléra a si souvent paru spontané; on ne voyait, pas dans l'entourage de la personne contaminée, de cas de maladie confirmée. Des villes ont été infectées par l'arrivée d'un individu atteint de diarrhée cholériforme (2) ; des régiments ont été frappés de même au contact d'autres régiments qui provenaient de localités atteintes mais n'importaient non plus que cette diarrhée.
Il y a plus : on a contesté à tort l'importation du choléra en certaines villes, parce que les agents de contamination incriminés provenaient de localités oîi l'épidémie ne régnait pas (3).
D'autre part, la virulence des sécrétions gastro-intestinales est
(1) Fauvel, le Choléra, p. 172. — Grîesinger, loc. cit., p. 571.
(2) Circular, n" 1, Washington, juin 1868.
(3) Ainsi les spont;inéistes affirment que le bâtiment auquel on impute l'importation du choléra d'Aloxandiie à Marseille en I8C5, la Stella, était parti d'Alexandrie avant que le choléra fut déclaré en cette dernière ville, que par conséquent on lui attribue à tort un tel rôle dans la propagation de l'épidémie; il y a
'là, suivant nous une erreur d'interprétation d'un fait qui prouve simplement qu'au moment où la Stella quittait Alexandrie, il n'y avait encore en cotte ville que des cholérines et des diarrhées cholériformes. '
fort tenace. Desnos a démontré le développement d'épidémies cholériques par le fait de malières excrémenLitielles, évacuées depuis longtemps, et qui n'avaient point été annihilées depuis la mort ou la guérison du malade (1).
Les hardes, les marchandises et surtout les objets de literie ont fréquemment propagé la maladie; non-seulement les exemples d'atteintes rapides des blanchisseuses attestent la- réalité de ce danger; mais, en quelques circonstances, cette contamination s'est exercée lentement et à distance (2).
C'est ainsi que nous nous expliquons l'apparition parfois si tardive du choléra à bord des navires, apparition qui parfois n'a eu lieu que vingt ou vingt-cinq jours après l'embarquement (3). L'imprégnation morbide de l'organisme est alors de beaucoup postérieure à celle du linge, des hardes, du bâtiment. Un individu porteur des germes de l'affection pourra débarquer, franchir un port et n'être atteint qu'à l'intérieur des terres (4).
Quant au mode de pénétration du contage dans l'organisme, des auteurs ont prétendu que cette pénétration s'opérait surtout par les voies digestives, grâce à l'altération des eaux de boisson par les sécrétions des cholériques; pour nous l'altération des eaux joue un rôle considérable à titre de cause prédisposante, mais non un rôle capital dans la propagation épidémique (p. 176-178).
C'est par les voies respiratoires, et grâce à leur diffusion dans l'air, que pénètrent les germes spécifiques. L'atmosphère seule peut recéler l'élément pathogénique qui frappera presque simultanément, ou à quelques instants d'intervalles, dans une même ville, un nombre considérable d'individus buvant à des sources différentes (3). Il n'y a que la répartition atmosphérique des germes du choléra qui puisse nous expliquer une rapidité de diffusion com-
(1) Desnos, art. Choléra, in Nouv. Did. de mëd. et chir. prat.
(2) Le délégué Suisse à la Conférence de Vienne en 1874, Zehiider, a fourni la preuve du danger des chiffons comme susceptibles de transporter le contage à des distances éloignées. (Voy. Proc. verh. delaconf. sanit. int. de 1874, p. 272.)
(3) Fauvel, Le choléra. Paris, 18G8. — Semmola, P/'o. vsrb. de la conf. mt.
de 1874 p. 51. . . x -.r , ,
(4) En 1853, beaucoup de navires infectés arrivèrent à New-York; les premiers cas de choléra se manifestèrent non pas en celte dernière ville, mais à Chicago sur des personnes venant de New-York qui ne fut atteint qu'un mois plus tard ; et cependant, c'est bien par cette dernière ville que l'affection avait été importée d'Europe aux Étals-Unis.
(5) A Paris en 1832, comme en 1873, tous les arrondissements furent atteints
la môme semaine.
parable à celle des afïeclions météoriques dont la cause agit simultanément sur tous (p. 261, 273).
Dans les cas même où le choléra se développe en un local restreint: hôpital, prison, etc., et où l'on voit une centaine de cas faire explosion en quelques jours, qui admettra que chaque individu atteint ait bu l'eau souillée des déjections de ses voisins?
On a pu, en certaines circonstances (1), mesurer le rayon de la diffu sion atmosphérique ; la circonscription des épidémies de maison, et même de navire, (Voy. p. 864. note 1,) prouve qu'elle peut être fort limitée.
E. Prédùpodtions individuelles. — A côté des conditions de réceptivité qui concourent à la formation du milieu épidémique (v. p. 837), il en est d'origine accidentelle. Tandis que les fatigues, les excès d'aliments ou de boissons, les refroidissements n'ont aucune influence sur le développement de la variole, et autres maladies uniquement virulentes, ces trois ordres de causes prennent une large part dans la pathogénie du choléra.
L'influence des fatigues a été mise hors de doute aux Indes et en Algérie ; on a vu les épidémies de choléra anéantir des caravanes, prendre un intense développement parmi les troupes en marche, diminuer notablement par l'arrêt de ces troupes. Les atteintes si fréquentes des fuyards en sont la conséquence.
Les excès d'aliments et de boissons agissent aussi comme cause occasionnelle. En 1834 le maximum quotidien des entrants à l'hôpital de la Charité de Paris correspondait au lundi, vu les excès habituels du dimanche. Cette observation de Briquet est confirmée par nombre de faits. Rien n'est dangereux, en temps d'épidémie cholérique, comme les troubles gastro-intestinaux, que la cause en
(1) Alison a constaté l'atteinte de plusieurs personnes par les émanations d'un oyer de matières intestinales cholériques, dont ces personnes étaient éloignées de 20 mètres. Alison, Étude de l'épidémie de Choléra de Mervilkr, 1874. Suivant L. Laveran (art. Choléra, p. 774), la sphère d'infection cholérique ne semble pas devoir dépasser la distance d'un ou deux milles. Fauvel a démontré que dan^ l'immense majorité des cas, la transmission de la maladie par l'atmosphère restait limitée à une distance très rapprochée du foyer d'émission (Fauvel, Le choléra, p. 237). On a cité cependant quelques faits d'infection de navires arrivant du large vers un lieu où règne l'épidémie, et frappés avant le débarquement; ces faits observés par W . Scott et Marroin , sont tellement exceptionnels, qu'on se demande invoioniairement si les navires en question n'avaient point subi une contamination antérieure. Aux Indes môme la maladie éclate souvent à bord des bâtiments dans les eaux de l'IIoogly ou du Gange, c'est-à-dire au voisinage intime du foyer cliolérigène, tandis qu'elle ne surgit pas sur les bâtiments qui mouillent au large.
soit une simple indigestion, qu'ils résultent de l'ingestion d'eaux impures, de l'abus de boissons alcooliques, ou d'une médication intempestive, comme l'administration d'un éméto-cathartique si imprudemment conseillée à titre de moyen prophylactique.
Quant à l'influence du froid, elle est amplement prouvée par le début habituel de la diarrhée cholérique au moment du minimum thermique nyctéméral, pendant la nuit; dans les armées, les atteintes sont plus fréquentes chez les sentinelles de nuit. N'est-ce pas là une des raisons pour lesquelles le choléra, comme la dyssenterie, et malgré sa contagiosité, est parfois plus commun dans les campagnes que dans les villes ?
7° Morbidité. — Les épidémies cholériques sont très variables dans leur expansion et leur densité. Au point de vue de l'expansion. Briquet les a divisées en : locales, régionales, et générales ou universelles. Mais, alors même que la maladie s'étend fort loin de son foyer d'origine, elle peut se composer de petites épidémies circonscrites. En 1873, nous n'avons eu en France que des épidémies locales, tandis que dans les invasions antérieures, le mal avait envahi la plus grande surface de notre territoire. L'analyse des épidémies démontre parfois leur tendance à une localisation encore plus détaillée. Non seulement tel quartier sera atteint; mais tel côté d'une rue, ou telle maison; et nous avons vu (p. 369) que, de toutes les épidémies domiciliaires, aucune n'atteignait le degré de densité locale du choléra. A la Salpôtrière, en 1849, il ne frappa qu'un quartier; il en est souvent de môme dans les prisons, les pensionnats, et même à bord des navires (1).
Mais la règle est cependant une diffusion plus générale que celle des autres maladies transmissibles, l'atteinte des divers quartiers de grandes villes.
Quant à la densité, ou morbidité spécifique des localités cholérisées, nous en avons prouvé également les variations (p. 372) : à Paris en 1873 les germes atmosphériques devaient être bien plus clairsemés que dans les épidémies antérieures ; ou bien l'ensemble de la population moins apte à subir la contamination. Ce dernier
(1) Lawson rapporte plusieurs observations de transports à vapeur quittant les Indes Orientales en pleine épidémie de choléra, chargés à la fois de troupes et de passagers, et à bord desquels le mal se limita exclusivement soit aux soldats, soit aux civils, soit aux hommes d'équipage ; dans l'épidémie survenue à bord du Windsor-Castle, il n'y eut d'atteints que les hommes d'une compagnie installée séparément dans une batterie. Lawson, Obs. on Choiera, in Ships at Sea, in TrrtHS. of the Ep. Soc. t. m, p. 228.
motif nous explique la densité des cas dans les hôpitaux et les prisons au milieu de quartiers préservés.
La morbidité par choléra ne domine celle des autres affections régnantes que dans les circonstances oti il atteint un degré élevé d'expansion et d'intensité. Telle a été l'épidémie de 1832 à Paris. Il en a été différemment en 1873, oîi cette affection a été non seulement accompagnée, mais dominée par d'autres causes de décès: notamment par la fièvre typhoïde qui, dans la garnison de Paris en particulier, précéda l'apparition du choléra, survécut à sa disparition et l'emporta sur lui en gravité.
8° Mortalité. — Le rôle obituaire du choléra le place souvent en tête des causes léthifères dans les régions soumises à son endémicité, rang auquel il s'élève rarement sur l'ensemble des pays oîi il ne pénètre qu'épidémiquement. En France, il a occasionné, sur l'ensemble de la population, pendant chacune de ses quatre premières épidémies, une mortalité moyenne de 2,72 sur 1000 habitants, soit le dixième delà mortalité totale. Ces conclusions changent singuhèrement si on limite cette étude aux localités atteintes. Plusieurs capitales de l'Europe en une seule épidémie (Stockolm en 1834, Rome en 1849, Christiania en 1833) ont perdu 30 à 40 habitants sur 1000, le double de leur mortalité annuelle totale. Les chiffres réunis par L. Laveran nous ont permis de comparer déjà (p. 390- 391) les épidémies particulières aux épidémies générales, et de conclure à la gravité spéciale des atteintes des petites localités, conclusion confirmée par Briquet, suivant qui la mortalité est en raison inverse du chiffre de la population (1). C'est qu'alors tous sont plus au voisinage du mal (p. 393-395) . Nous avons vu (p. 186) la mortalité par choléra varier de 1 sur 2000 (Paris en J873) à 1 sur 3 (expéditions du Maroc, de la Dobrutscha). C'est pis encore dans les milieux à prédispositions considérables et uniformes: hôpitaux, prisons, caravanes, etc. (voy. p. 391), surtout quand les agglomérations présentent les conditions spéciales de réceptivité créées par l'âge ou la détérioration antérieure de l'organisme (p. 857).
La mortalité des épidémies locales est souvent indépendante de celle des épidémies générales. En 1873, année où le choléra fut si limité en France, Caen perd 370 habitants sur 41,000.
Elle est souvent indépendante aussi de la durée de l'épidémie,
(1) Èn 1849, la mortalité a été de 2,05 sur 100 vivants dans les communes dont population est inférieure à 500 habitants; de 0,49 dans celles où co chiffre varie de 500 à 100,000. Briquet. Rapport cité, in Mém. Acarl. méd., t. XXVIII. LÉON Colin. — Mal épicém. 5o
certaines épidémies très courtes élant très meurtrières, comme aux Indes, comme dans les expéditions de la Dobrutscha et du Maroc où le cycle était accompli en quinze jours.
Le pronostic, c'est-à-dire le rapport de la mortalité à la morbidité, varie moins que pour les autres maladies spécifiques aux diverses périodes de l'épidémie (p. 385). Si, au début, la proportion des cas mortels est excessive, elle est parfois égale chez les derniers atteints; que de queues d'épidémie dans lesquelles l affeclion a été constamment meurtrière.
Le pronostic ne correspond non plus ni à l'expansion, ni à la durée des épidémies; Ernest Besnier a démontré que, malgré le petit nombre des atteintes de la population parisienne en 1873,lamortalité des cholériques a été au moins égale à celle de la plus meurtrière des épidémies précédentes, et a dépassé 50 pour 100 malades (1). Mais la gravité dépend de la force de résistance des individus.
Telle est la raison de la grande mortalité entraînée par le choléra soit dans les asiles de vieillards, à la Salpôtrière, à l'Hôtel des Invalides, soit dans la population débiUtée des hôpitaux (gravité extrême des cas intérieurs donnant, d'après Ernest Besnier, une mortalité de plus de 70 sur 100 malades), soit enfin dans les pays où sous l'inQuence d'une cachexie spéciale, comme la cachexie palustre, le fléau rencontre des constitutions appauvries : en Algérie par exemple. Le mal frappe alors avec sa plus terrible énergie, apparaissant d'emblée, sans diarrhée prémonitoire.