SUETTE
Plusieurs affections seront évoquées en cet article : i° le mal cardiaque {morbus cardiacus de Gelse), signalé du troisième siècle avant J.-C. au deuxième siècle de notre ère; 2° la suette anglaise, observée de 1483 à 1531 ; 3° la suette miliaire moderne, apparaissant cent ans plus tard (1632), et qui est encore de notre temps; 4° enfin, l'épidémie de suette ou de paralysie cardiaque {Herzlâhmung) de RoLlingen en 1802.
Ces différents faits médicaux appartenant à des époques et à des lieux si divers ont été comparés les uns aux autres dans un des travaux d'épidémiologie les plus remarquables de ce siècle (1),
1" Suette anglaise. — La suette anglaise est un des types les plus étranges consignés dans les annales des maladies épidémiques. Comparable aux affections pestilentielles par la densité des cas et son extrême léthalité, elle en diffère par l'instantanéité de son développement autochthone à l'extrémité occidentale de l'Europe. Elle y surgit tout à coup, en 1483, ne venant de nulle part, sans avoir été précédée, comme le choléra, la peste, la fièvre jaune, de l'atteinte progressive des pays voisins. Aucune modification appréciable du sol et du climat n'expUque d'ailleurs cette effrayante apparition qui se renouvelle cinq fois en 70 ans (2), et s'évanouit défi-
(1) Hecker, Ber Englische Schweiss, Berlin, 1833.
(2) La première épidémie débute en août 1485 pour cesser en janvier i486 • elle frappe d'abord les troupes anglaises quelques jours après la bataille de Bosworth, de là gagne Londres où elle dure cinq semaines, puis le reste de l'Angleterre. La maladie ne durait que quelques heures ; il y avait à peine une guérison sur cent malades.
La seconde épidémie (1507) fut plus bénigne et plus restreinte.
La troisième (1518), d'une terrible gravité, tuait en deux ou trois heures; elle dura six mois, couvrit toute l'Angleterre, enlevant en certaines localités la moitié de la population ; elle pénétra h Calais où les Anglais seuls furent atteints.
La quatrième (1529), aussi grave que la précédente mais bien plus étendue éclate au mois do mai sur toute l'Angleterre, en épargnant absolument llrlandè (it l'Europe; elle pénètre au mois de juillet à Hambourg, et envahit en peu de jours la Hollande, le Danemark et la Suède, toute l'Allemagne du nord jusqu'à la
nitivement en 1551, sans que nulle autre modification ne vienne non plus donner la raison de l'inaptitude ultérieure de ce foyer originel à la reproduire encore.
Pour Mead, ce n'était qu'une variété de peste à bubons, atténuée par l'humidité du climat d'Angleterre; toute maladie nouvelle ne devait-elle pas venir des foyers pestilentiels d'Orient? Nous avons prouvé, par un simple rapprochement clinique (p. 473-476), l'inanité de celte opinion ; l'insigne gravité de la suette, qui devait son nom d'Ephémère à ce qu'elle tuait en moins de vingt-quatre heures, ne permet pas de la considérer comme une peste mitigée.
Malgré l'autorité d'Hecker et d'Anglada, nous trouvons une grande similitude entre la suette anglaise et la maladie cardiaque, simiUtude révélée d'abord dans la définition de cette dernière affection par Galien (1), dans sa description par Celse (2).
Ce dernier auteur désigne indifféremment les malades, atteints de passion cardiaque, sous les noms de cardiactel de diaphoretici; le mot diaphorèse ne signifie-t-il pas htléralement suette? ,
Pour les différencier, on s'appuie sur les dangers, dans l'une, du traitement hydrothérapique {eau int'us et extra) qui semblait réussir dans l'autre; mais ce traitement pouvait-il être absolument identique dans son action, appliqué d'une part dans les pays chauds, d'autre part dans un climat froid et brumeux?
La différence de répartition géographique indiquée également par Hecker me paraît de peu de valeur; car, de part et d'autre, ces maladies n'ont apparu que transitoirement dans les pays qu'elles ont frappés, ce qui doit faire révoquer en doute, pour chacune d'elles, son affinité avec les conditions locales de ces pays.
Quant à l'épidémicité de la suette, à la sporadicité du morbus
Russie; au commencement de l'automne elle était arrivée jusqu'à Strasbourg, Bâle et Berne.
La cinquième et dernière explosion de suette anglaise (1551) resta confinée en Angleterre; elle eut pour témoin et historien Caius Britannicus (Jean Kaye) qui nous a laissé le tableau de la maladie et de la terreur qu'elle engendrait.
(1) Cardiaca passio est innati corporis liqwfactio et /anguor. Fit plerumque prave affedo ore ventriculi et stomacho, cum sudoriLiis intolerandis (Galien, t. XIX; p. 420).
* (1) Cœlius Aurelianus insiste sur l'intensité du mouvement fébrile, avec petitesse et intermittence du pouls, sur l'agitation des malades, l'engourdissement des extrémités, l'abondance des sueurs, la tendance syncopale, l'anxiété respiratoire et la violence des palpitations. Il préconise, comme indication thérapeutique, la nécessité d'arrôteV le mouvement sudoral soit par des lotions froides et astringentes, soit par le refroidissement de la chambre au moyen de courants d'air, soit enfin par l'usage de boissons très fraîches.
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cardïacus ces deux caraclères différentiels ne sont pas tellement absolus qu'on ne voie des auteurs (1) invoquer, dans l'étiologie de celle dernière affection, l'influence de constitutions médicales astliéniques, véritable acheminement à l'épidémicité.
La cause de la suette anglaise est profondément inconnue. La soudaineté et la simultanéité des atteintes éloignent toute idée de contage (2) et ramènent la pensée vers une brusque modification du milieu atmosphérique. On a surtout incriminé l'humidité (3); mais en faire à ce titre une affection rhumatismale, catarrhale (Hecker), c'est attribuer un résultat bien spécifique à une cause bien banale.
Si la rapidité de l'évolution épidémique la rapproche de la grippe, la suette anglaise en diffère par son effrayante mortalité, par la circonscription de ses atteintes à un coin de l'Europe, et par son affinité remarquable pour la race anglaise (4).
Le privilège des autres races a été néanmoins exagéré par les auteurs qui n'ont tenu compte que des trois premières épidémies,
(1) Anglada, Traité des maladies éteintes et des maladies nouvelles.
(2) « Utalix pestes non Ha est contagiosa. » Castricus, iiiGrûner, Scriptores de sudore anglico superstites, p . 11.
(3) Au quinzième siècle, l'iiumidité du climat d'Angleterre était plus considérable vu la présence de vastes marécages. La marche des épidémies qui franchirent le détroit et envahirent une partie de l'Europe a semblé fournir aussi un contingent de preuves à l'appui de cette influence. Les chaînes de montagnes de l'Écosse, de l'Irlande, de la France, de l'Espagne, de l'Italie auraient préservé ces pays, tandis que la conformation plane de l'Allemagne du nord, favorable à la stagnation des eaux, aurait agi comme en Angleterre.
On a insisté notamment sur l'humidité de 1485, sur le brouillard qui couvrait Anvers depuis plusieurs jours lorsqu'y pénétra l'épidémie de 1529, sur le brouillard aussi dont Shressburg, première ville atteinte en 1551, avait été enveloppée pendant taut l'hiver précédent.
Il est incontestable qu'il y eut prédominance d'intempéries humides et d'inondations pendant les périodes épidémiques de la suette anglaise; les années 1527 et 1528 furent spécialement remarquables par leurs pluies torrentielles; or on sait que l'épidémie de 1529 se généralisa à une partie de l'Europe.
(4) Celte maladie nous suit, nous Anglais, disait Gaius Britannicus, comme notre ombre, dans tous les pays. C'est non seulement chez eux que les Anglais étaient atteints à l'exclusion des Irlandais et des Écossais, mais encore sur le continent. En 1518 notamment, année où la suette se manifesta pour la première fois à Calais, les Anglais seuls y furent atteints. Dans les premières explosions de la suette, l'atteinte d'un étranger était chose tellenjent rare qu'on en clierchait la raison dans des circonstances susceptibles d'avoir modifié son organisme, de l'avoir identifié b. la race anglaise. Novi quemdam liatum, dit Caius Britannicus, sed Vivendi ratione et consiieludine factum livitannum hoc morho laborasse.
et dont les excursions ulti^rieures du fléau en Europe (1329 et 1351) démentent les formules trop absolues.
En général la suelte anglaise s'attaquait à tous les âges, mais plus particulièrement aux hommes jeunes, forls, exempts de toute débilitation antérieure. En lbl8, les universités d'Oxford et de Cambridge perdirent presque tous leurs écoliers. Les classes aisées furent, presque partout, relativement plus atteintes. Gains Britannicus insiste même sur l'immunité parfois absolue des classes pauvres, immunité spécialement constatée à Lubeck en 1329.
2° Suette miliaire, suette picarde. — Observée pour la première fois à Leipsig en 1632, la suette miliaire n'apparaît en France qu'en 1718, à Abbeville d'où elle gagne toute la Picardie (suette des Picards). Elle continue aujourd'hui encore ce mouvement d'expansion graduelle non seulement sur la France et l'Allemagne, mais sur d'autres régions de l'Europe occidentale (Italie depuis 1833, Espagne depuis 1849, Hollande depuis 1830); et néanmoins sa tendance à la localisation endémique se révèle toujours par la persistance de son affinité non seulement pour la France et, à un moindre degré, pour les régions occidentales du continent européen (Ouest de l'Allemagne, Suisse, ItaHe) ; mais encore pour certains départements (1), pour certains arrondissements et même pour certaines communes (2), dont elle a parfois pris le nom (maladie de Saint- Chinian, de Bernay, de Literne, etc.) et où depuis le commencement du siècle elle reparaît soit annuellement, soit à intervalles de plusieurs années. Autres caractères tirés de son histoire : explosions épidémiques en dehors de ces foyers à dates irrégulières (1 821, 1841 , 1849, 1833, 1864), pendant lesquelles l'affection couvre une surface territoriale étendue, douze, quinze départements, ou se restreint à un village, plus rarement à une ville (3), à un établissement (4).
Ces explosions débutent surtout au printemps et en été (3), ne
(1) Somme, Lozère, Jura, Hérault, Oise, Marne, Aisne, Haute-Saône. Voy. Gaultier de Claubry, Rapp. sur les Épid. de 1846-1850 {Mém. de l'Acad. de méd.). Briquet, Rapp. sur les Épid. de 1868 {Mé77i. de l'Aca i. de méd.).
(2) Literne (Somme), Breurey près Vesoul (Haute-Saône), Bernay (Seine-Inférieure), Saint-Chinian (Hérault), Gompiègne, etc. Voy. la série des Rapports sur les Épidémies, in Mém. de PAcad. de méd., t. I à XXXII.
(3) Poitiers en 1845, CasteInaudary en 1864.
(4) En 18541a suette éclate dans un couvent à Viriville (Isère), y tue cinq personnes, sans aucune atteinte dans le village même, ni dans les communes voisines Barti), Rapp. sur les ÉpiJ. de 1854, in Mém. Acad. de méd., t. XX.
(5) Pour 130 épidémies, Hirsch note le début 6 fois sur 6 au printemps.
Sur 27 épidémies relevées par Briquet, 7 ont commencé en juin, 7 en juillet. Briquet, Happ. sur les épid. de 1868, in Mém. Acad. de méd., t. XIX.
ENDÉMIES PROPREMENT DITES. 871 durant en général, quelle que soit la surface atteinte, que cinq à six semaines.
La suette n'a pas d'affinité marquée pour les agglomérations Humaines ; c'est surtout une maladie des campagnes. En 1821 elle sévissait autour de Paris sans y pénétrer ; si, par hasard, elle éclate dans une ville, elle ne recherche ni tes quartiers ni les établissements les plus peuplés. A Poitiers en 1845, à Périgueux en 1841, elle a respecté absolument la garnison. D'après l'épidémie de 1841, Parrot affirme même que plus l'agglomération des individus était considérable, moins les cas étaient proportionnellement nombreux.
Cette rareté de la suette dans les villes, son apparition en telle localité, notamment à Saint-Cbinian, après des inondations, ou des travaux de curage, l'influence thérapeutique du sulfate de qmnme, ont fait rapprocher sa genèse de celle des fièvres intermittentes ; et cependant elle a été si souvent observée en dehors de toute, condition d'impaludisme (1) ; elle abandonne si souvent, pour toujours, tel pays sans modification appréciable du sol, que nous hésitons à en faire, avec Jaccoud, une maladie tellurique. L'obscurité de son affinité pour certains lieux nous la fait placer, en attendant mieux, parmi les endémies proprement dites.
Nous avons démontré son indépendance du choléra (p. 478-479); se rapproche-t-elle davantage de la suette anglaise? Il est à noter que cette dernière affection, même en 1529, année où son extension fut considérable en Europe, ne pénétra jamais en France, c'est-à-dire dans le pays qui est aujourd'hui, avec quelques points de l'ouest de l'Allemagne et du nord de l'Italie, le berceau principal, presque exclusif de la suette miliaire ; que, de plus, de 1551, date de la dernière épidémie de suette anglaise, à 1652, date où apparaît la suette moderne, il n'existe aucune épidémie intermédiaire.
Cependant l'on a exagéré, à notre sens, la différence de ces deux affections ; si la mortalité de la suette anglaise la place au nombre des maladies les plus meurtrières, ce caractère n'est pas absolument constant, car l'épidémie de 1506 fut bénigne; et il ne la sépare
(1) Parrot, dans l'épidémie de suette péi-igourdiiie, constate l'atteinte exclusive des terrains calcaires; même remarque pendant l'épidémie de Poitiers où Gaillard démontre la limitation de la suette au coteau calcaire sur lequel est assise cette ville, ainsi que les villages de Saint-Georges, de Jaulnay, dans lesquels l'épidémie a sévi, tandis qu'elle a respecté les communes limitrophes de Saint- Léger, Vendeuvre, Chéneché, qui sont infectées par les grands marais de la Pallu {palus, marais).
pas absolument non plus de la suette miiiaire dont certaines épidémies locales nous ont rappelé la gravité de la suette anglaise [p. àJd) ; la mort survenait également alors avec étouffements et vio ents battements de cœur; et, par sa foudroyante rapidité, la maladie méritait, elle aussi, le nom d'éphémère (1).
L'absence d'éruption, dans la suette anglaise, constitue pour Hecker une ligne de démarcation entre les deux maladies;ia suette mUiaire rentrant dans le groupe des fièvres éruplives où la première ne saurait trouver place. Nous pourrions dire que la scarlatme est de nos jours la même maladie qu'au dix-septième siècle malgré la rareté, à cette dernière époque, de l'éruption vésiculairê qui lui est habituelle aujourd'hui. Mais la miiiaire a parfois apparu dans la suette anglaise (2) ; elle a quelquefois manqué dans la suette moderne (3) ; sa rareté, dans le premier cas, ne tient-elle pas à la rapidité de la mort (4)?
De part et d'autre on mentionne la fétidité des sueurs, la rapide décomposition des cadavres (S).
Au point de vue éliologique, la soudaineté du début des épidémies de suette miiiaire élimine également la contagion (6) • ici encore certains phénomènes météoriques, plus efficaces sur les ha-
(1) Des malades ont été si légèrement atteints qu'ils ne se sont pas alités. D'autres sont morts en 6 heures et même en 3 heures. Quelquefois la mort survenait rapide dans des cas regardés comme insignifiants une heure avant cette terminaison. Ce qui dominait alors comme symptôme, c'étaient les étouffements et de violents battements de. cœur. Voy. Parrot, in Mem. Acad. de méd., t X 1843
(2) Forestier mentionne l'observation faite, pendant l'épidémie de 15')9 par Tyenguis, médecin d'Amsterdam, de petites pustules que la sueur laissait après elle, sur la peau des extrémités, présentant diverses formes et prenant, suivant l'état des humeurs, un haut degré de malignité. « Febrem sudorfluiebat, post se relinquens, in extremitatibus corporis, pustulas parvas, admodum exaspérantes, diversas et malignas secundum humorum malignitatem. »
(3) Rayer, dans l'épidémie de suette picarde du département de l'Oise en 1821 ; Landouzy, Barthez, Guéneau de Mussy, dans celle de Coulommiers en 1839, ont constaté un nombre considérable de cas de suette sans éruption.
(4) L'absence ou la présence de l'éruption miiiaire, d'une importance abusive au point de vue nosologique, disparaît devant cette considération étiologique que dans le premier cas, l'intoxication est telle qu'elle foudroie, pour ainsi dire, les malades, et prévient toute réaction de l'organisme; tandis que, dans le second, elle laisse à l'action éliminatoire Je la peau le temps et le moyen de se mani* .'ester, comme elle le fait dans toutes les affections fébriles éruptives (Jules Guérin Études sw la suette miiiaire épidémique, Gaz. méd. de Paris, 1851).
(5) Dans l'épidémie de Condrieux (1841), il n'y eut pas un mort qui ne tombât immédiatement et entièrement en pourriture. Parrot, loc. cit.
(6) Presque toujours les individus d'une même maison tombaient malades au même moment et presque à la môme heure. Parrot, loc. cit.
ENDÉMIES PROPREMENT DITES. 873 bitanls des campagnes, jouent sans doute un rôle analogue à celui qu'on leur a attribué sur la marche de la suette anglaise (1). Même prédisposition des hommes jeunes et vigoureux.
Nous inclinons donc, avec J. Guérin, vers l'identité de nature de la suette anglaise et de la suette miliaire actuelle ; c'est au fond la même maladie ne différant que par le degré d'intensité.
3" Epidémies de Rôttingen et de Sulzfeld. — Le 25 novembre 1802 , éclate à RôLlingen, petite ville de Franconie, une épidémie qui constitue un trait d'union entre la suette anglaise et la suelte miliaire. D'une part : palpitations violentes, angoisses, défaillances, mort rapide (d'où le nom de Herzlàhmung ^ paralysie du cœur) ; d'autre part, vésicules miliaires de toute dimension, tels furent les principaux symptômes observés par Sinner. L'épidémie ne dure que douze jours (plus un seul cas après le 5 décembre, jour oîi la température devint glaciale), sans frapper absolument personne hors de la ville (2).
Malgré l'autorité d'Hecker, d'Hseser, d'Anglada, je trouve dans cette explosion instantanée, autochthone à Rôttingen comme autrefois en Angleterre, dans les caractères cliniques de cette épidémie, dans la fréquence des cas rapidement mortels, dans sa limitation même à un milieu déterminé, des traits de ressemblance frappante avec la première explosion de suelte anglaise. On peut rapprocher de ce fait l'épidémie de Sulzfeld (près Kilzingen), épidémie survenue en mai 1864, offrant à la fois l'éruption de la suelte miliaire et la terrible gravité du Sudor anglicus.
Conclusion. — Nous admettons, en résumé, l'identité de nature des quatre maladies qui, au deuxième siècle avant J.-G. sous le nom de morbus cardiacus, au quinzième siècle de notre ère sous celui de
(1) A Condrieux notamment, l'explosion coïncide le 10 mai 1841 avec un violent orage pour céder au bout de cinqjoursparun vent de nord-est. «Un vent sud-ouest ramène l'épidémie; un vent nord-est nous en délivre encore; et toujours c'est avec le sud-ouest que la suette fait chacune de ses apparitions, toujours avec le même vent qu'ont lieu ses recrudescences, toujours avec le vent nord-est qu'elle
: fait ses retraites. » Parrot, loc. cit.
Dans la plupart des épidémies de suette miliaire, on a noté, comme on l'avait ; fait pour la suette anglaise, l'extrême humidité de l'atmosphère pendant une pé- : riode préalable plus ou moins longue. Eu Picardie, en 1718, elle se limita à une ' vallée humide exploitée en tourbières; dans le Languedoc, en 1782, elle se restreignit également aux populations riveraines du canal du Midi. Les montagnes des Alpes, des Vosges, des Charente», de la Bavière ont été respectées par les épidémies circonvoisines (Comparer p. 8G9, note 3).
(2) Voy. la description de cette épidémie dans les livreg d'IIeckor, Hirsch, Hœsor, Anglada.
sudor anglicus^ et enfin, dans les temps modernes, sous les noms soit desuette picarde, suette miliaire, soit de paralysie cardiaque (épidémie de Rôltingen),onl offert, dans l'ensemble de leurs traits, tant d'affinités symplomatiques; et, dans les cas mortels, une identité à peu près absolue. Ce qui a dominé alors ce n'est ni la fièvre, ni la sueur, ce sont les symptômes cardiaques, qui ont valu leurs noms aux épidémies observées au temps de Celse aussi bien qu'à celle de Rôltingen.
La suette, dans ses diverses manifestations, représente bien plutôt une atteinte du système nerveux préposé à la circulation qu'une fièvre exanthématique dont elle n'a pas la contagiosité ; l'angoisse précordiale, les palpitations, la rapidité et la petitesse du pouls, les sueurs même et la miliaire nous paraissent devoir être rapportés bien plutôt à une affection des nerfs cardio et vaso-moteurs qu'à une évolution morbide comparable à celle des fièvres éruptives. C'est chose étrange certainement que de voir surgir, h des intervalles de plusieurs siècles, des types morbides dont la disparition a pu être acceptée chaque fois comme définitive, et dont les manifestations, isolées par ces intervalles séculaires, semblent complètement indépendantes les unes des autres. Mais, partout où elle a régné, et sous les différents noms qu'on lui a donnés, la maladie s'est manifestée avec une soudaineté, une simultanéité si frappante sur des masses plus ou moins considérables, qu'il semble qu'elle ne peut résulter que d'une mutation subite des conditions atmosphériques; et, sans que nous connaissions la nature de cette modification, notre raison conçoit qu'elle ait pu se produire plusieurs fois, identique à elle-même, sur divers points du globe.
§ II. — gortIe.
1° Goitre chronique. — Des endémies proprement dites, celle-ci est la plus répandue à la surface du globe, quoique soumise à des circonscriptions locales déterminées; ainsi en France, oh. il y a plus de 420,000 goitreux, des départements n'en ont pas; en revanche, il y a 46 départements atteints endéraiquement, dans lesquels la proportion de goitreux varie de 10 à 150 sur 1000 habitants (1). Dans son ensemble géographique, l'endémie française, que le rap-
(1) Ceux où elle prédomine (50 à 150 atteintes sur 1000 liabitants) sont : la Savoie, les Hautes-Alpes, la Haute-Savoie, l'Ariège, les Basses-Alpes, les Hautes- Pyrénées, le Jura, les Vosges, l'Aisne, les Alpes-Maritimes. Voy. BaïUarger. Enquête sur le goitre et le crétmUme, in Rec. des irav. du corn, corn: d'hyg. publ., t. n.
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port de Baillarger rend spécialement intéressante, présente la forme d'un fer à cheval, l'extrémité de la branche supérieure aboutissant au département de l'Oise, l'extrémité de la branche inférieure à la Dordogne, et la partie courbe étant formée par les Hautes-Alpes, le Jura et l'Isère. L'intérieur du fer à cheval et son ouverture sont remplis par les départements du centre et par la frontière de l'Ouest, où la maladie n'existe pas (1).
Cette endémie cependant n'est pas également tenace en tous ses foyers. D'après les faits soumis à la commission, Baillarger a démontré son augmentation toute moderne sur de grandes surfaces territoriales, sa diminution simultanée sur d'autres (2).
Le rapport du même auteur a établi une fois de plus la similitude originelle du goitre et du crétinisme (3). Elle a prouvé la prédisposition de tous les âges ; mais elle a fait ressortir Taplitude spéciale des femmes, atteintes relativement aux hommes :: 5 :2 ; et la fréquence de la maladie chez les animaux domestiques (chiens, chevaux et mulets).
Cette enquête de la commission française a été faite avec une patience, un soin et un talent d'analyse qui pouvaient faire espérer la détermination plus précise de la pathogénie du goîlre. Et
(1) Baillarger, Enquête sur le goitre et le cj'étinisme, loc. cit.
(2) En comparant le nombre des exemptions pour goitre pendant deux périodes de vingt ans chacune, 1816-1835, et 1846-1865, la commission a constaté: 1° une augmentation progressive de la proportion des goitreux qui a doublé ou triplé dans 26 départements, notamment dans : l'Orne, l'Yonne, la Haute-Saône, l'Eure, la 'Haute-Savoie, le Doubs, les Ardennes; 2° une diminution considérable dans 17 autres, notamment dans la Meurthe, le Haut- Rhin et le Bas-Rhin où l'endémie est tombée dans l'énorme proportion de 6,6 ii 1 .
(3) Là où l'endémie de goitre est légère, il se peut qu'il n'y ait pas de créti; nisme: circonstance sur laquelle se sont appuyés ceux qui, avec Parchappe, ont soutenu l'indépendance des deux endémies. Mais on doit leur objecter qu'en revanche il n'y a jamais endémie de crétinisme sans endémie de goîlre, preuve majeure, à nos yeux, de l'identité d'origine des deux affections. Les endémies graves de goitre sont toujours accompagnées d'une tendance à la dégénérescence de la race, attestée par des cas disséminés de crétinisme, ou tout au moins par des cas plus nombreux d'idiotie, de surdité, de surdi-mutité, de bégaiement, d'airêt de développement, etc. A ces conclusions appuyées de preuves sans nombre, Baillarger ajoute les suivantes basées également sur des centaines de faits consignés dans son rapport :
1° Les crétins sont atteints de goitre dans une proportion considérable et tout à fait exceptionnelle (au moins de 75 pour 100).
2° Les parents goitreux engendrent des enfants crétins dans une proportion considérable et tout à fait exceptionnelle aussi, comparativement aux parents exempts de goitre.
pourtant elle n'est arrivée qu'à des conclasions pleines de réserve, démontrant de nouveau toute l'obscurité de cette question.
On doit écarter absolument la doctrine d'émanations telluriques, analogues à celles qui produisent la fièvre intermittente; il n'y a que coïncidence fortuite entre l'endémie goitreuse et l'endémie palustre, comme en certaines localités d'Alsace et du département de l'Aisne ; les foyers les plus intenses de goitre reposent sur un sol sec et rocailleux, à des altitudes inaccessibles à la malaria, comme le prouvent, pour la France, la liste des départements les plus atteints (p. 874, note 1), et, pour le nouveau monde, les observations de Boussingault qui a rencontré des goitreux au sommet des Andes, dans les régions « les plus sèches du monde » .
On écartera au même titre l'influence de l'atmosphère humide, et celle de l'insuffisance d'insolation des vallées profondes, puisque la maladie apparaît sur les plateaux les plus élevés de l'Amérique du Sud. La fréquence du goitre dans les professions sédentaires nous empêche d'attribuer un rôle prédominant aux brusques refroidissements entraînés soit par l'ingestion de boissons froides, soit par de violents courants d'air chez les individus préalablement échauffés par la chaleur et l'humidité de l'atmosphère, et les efforts de la marche en des régions montueuses (I).
La doctrine de l'ioduration insuffisante des milieux (eau, air, sol), si engageante en raison de l'action thérapeutique de l'iode, et de la rareté des goitres sur le littoral maritime dont l'atmosphère est très iodurée, ne répond pas à nombre de faits (2). La commission accepte, comme la meilleure de toutes, la doctrine hydro-tellurique : existence dans les eaux potables d'un agent toxique qui serait la cause de la maladie, et proviendrait des terrains traversés par les sources. Beaucoup défaits plaident en faveur de cette thèse (3).
(1) Nivet, Etudes sur le Goitre épidémique, p. 19. Suivant Grellois, la fréquence du goitre chez les vignerons de la Moselle serait due à ce qu'ils portent de lourds fardeaux, au sommet des collines, au moyen de hotte.
(2) Telle la fréquence du goitre : 1° dans le département de l'Oise dont le bassin est cependant cité par Ghatin parmi ceux dont l'air et les eaux sont normalement iodurés ; 2» à Trieste dont l'atmosphère maritime renferme beaucoup d'iode ; S" en maintes localités où l'on ne boit que des eaux séléniteuses, et où le goitre n'apparaît point malgré l'absence d'iode en ces eaux.
(3) Dans les Hautes-Alpes existe une fontaine dont les eaux sont connues pour donner le goitre en quelques jours ; à Saint-Chaffrey, près Briançon,se trouve une source dite la Fontaine des Goitreux, dont plusieurs jeunes gens, à l'approche du tirage au sort, ont fait usage, et ont acquis un goitre assez volumn^eux pour les faire exempter du service militaire. Il en est de même de certaines sources de la
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Malheureusement la détermination de ce principe toxique reste absolument à faire : les eaux calcaires, les eaux magnésiennes incriminées en quelques départements, surtout dans les Hautes-Alpes, la Haute-Savoie, la Savoie, qui appartiennent au terrain jurassique, sont ailleurs complètement inoffensives, et manquent en des localités où le goitre est fort commun. Si certains faits paraissent afflrmer l'excellence de l'eau de citerne qui ne s'est chargée d'aucun principe tellurique nuisible, nous voyons une épidémie se manifester à Laon, parmi les élèves d'une école qui ne faisaient usage que de cette eau.
La pureté exceptionnelle des sources de Royat, Clermont, Saint- Genès, Riom, localités oîi l'endémie est intense, témoigne également du rôle minime des matières organiques qui abondent dans l'eau de la plupart des villes du littoral maritime oti le goitre est cependant très rare.
Nivet a démontré enfin qu'on ne saurait accuser le défaut d'aération des eaux, invoqué par Boussingault, la maladie étant plus commune en France dans les vallées que sur les plateaux montagneux où cette aération est moindre.
La commission est donc obligée d'admettre l'existence dans les eaux d'un agent toxique qui ne serait pas encore révélé par l'analyse chimique. Mieux vaut espérer cette révélation par des recherches nouvelles que revenir à la doctrine des causes multiples qui, malgré la valeur de ses partisans, satisfait moins la raison (1).
Maurienne, désignées sous le nom de Tufeuses, et dont l'usage intentionnel a déterminé des goitres assez volumineux pour motiver la réforme ; de la source de Villard-Clément près Bonneville ; de nombre d'autres sources enfin indiquées par Baillarger {loc. cit., p. 251 et suiv.).
A ces faits, il faut joindre l'observation de populations placées dans un même milieu, comme influences atmosphériques, alimentaires, professionnelles, et dont certains groupes, faisant usage de sources différentes des autres, sont exclusivement atteints de goitre. Il faut joindre surtout cette circonstance si remarquable d'une énorme diminution de l'endémie dans un village de la Tarentaise, à Bozel qui, en 1848, sur 1,472 habitants, renfermait 900 goitreux et 109 crétins, et qui, en 1864, ne renfermait plus que 39 goitreux et 58 crétins, alors qu'il n'y avait eu qu'une seule modification dans l'hygiène des habitants, le changement des eaux potables (Baillarger, loc. cit., p. 254).
(1) Les partisans de cette doctrine, en tôte desquels figure le rapporteur de la commission du Piémont, ont rassemblé en un faisceau toutes les influences nuisibles qu'on trouvait le plus souvent réunies dans les localités atteintes (action simultanée de l'oxtrôrae humidité de l'air, de sa viciation par miasmes ou défaut de renouvellement, de l'absence d'insolation, de l'insalubrité des eaux, de la mauvaise qualité et de l'insufiSsance des aliments) ; ils ont même été jusqu'à dé-
2° Goitre aigu. — Celle seconde forme est spéciale aux étrangers nouvellement venus dans les pays à goîlres.
Nombre de fails disséminés témoignent de la sporadicité possible du goîlre aigu (1).
Mais les fails les plus frappants sont ceux dont ragglomération a valu à celle forme le nom particulier de goitre épidémique. L'évolution de ces épidémies est parfois rapide ; en quelques semaines le dixième de l'effectif d'un corps de troupes a été atteint (2).
Les statistiques des médecins militaires, celles de Nivet, établissent qu'elles apparaissent surtout en été et en automne ; voilà pourquoi des régiments nouvellement venus en une localité goîtrigène seront attein ts plus ou moins rapidement (les uns huit jours, les autres dix mois) après leur arrivée, suivant que la date de celle arrivée précédera plus ou moins la saison épidémique. Souvent l'épidémie a été limitée strictement aux mois de juin, juillet et août ; mais donner à l'affection le nom de goitre estival (Nivel), c'est faire abstraction trop complète des cas oh l'épidémie a débuté en hiver, même dans des localités très froides (Briançon en 1850, Golmar et Embrun en 1863). Habituellement, d'ailleurs, l'affection, née en été, se prolonge en hiver par une série d'atteintes nouvelles.
La morbidité est soumise, comme la durée de l'épidémie, au temps de résidence dans les pays à goitre ; elle varie, en une seule année, du cinquième au trentième de l'effectif (3) .
clarer que l'existence d'une cause unique est inadmissible (Ferrus) ; Parchappe, Marcliaud, Niepce se sont de même inscrits contre la prétention de ceux qui veulent assigner au goitre et au crctinisme une cause constante et toujours nécessaire. En ces dernières années, Nivet a soutenu la même doctrine, en insistant sur la façon dont concourent, spécialement en Auvergne, les conditions diverses de la genèse de cette alTection soit aiguë, soit chronique : surtout le voisinage des hautes montagnes, et le séjour dans des vallées profondes, ombreuses et humides, parcourues par des ruisseaux dont Teau est souvent très froide, ou dans des lieux exposés à de grandes variations de température, comme certaines plaines marécageuses où les brouillards sont fréquents.
(1) Telle, par exemple, cette observation, citée par Robinet, d'une jeune dame qui revenait à Paris avec un commencement de goîU-e chaque fols qu'elle allait passer les vacances dans sa famille qui habite la Suisse.
(2) A Colmar, en 1859, le huitième d'un rc^giment de cavalerie est atteint en deux mois. Ilansen, Rec. de mém. de méd. milit ., t. XI, p. 117. A Clerraont-Ferrand, en 1860, sur 999 hommes du 8* de ligne, 49 sont atteints au mois d'août. Halbron, Même recueil, t. XI, p. 128.
(3) Sur un eflcctif total de 5,635 soldats qui ont résidé à Clermont de 1851 à 1868, Nivet compte 180 cas de goitre, soit 1 sur 31 soldats. Michaud à Saint- Étienne, en 187 5, constate 280 cas sur 1,400 hommes, soit 1 sur 5. A Colmar, en 1861, 107 cas sur moins de 600 hommes, et en 1863, 36 sur 1,084 hommes (Gou-
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On a dit que celte affection n'était pas de môme nature que le goitre endémique ; nous convenons, avec Nivet, que la rapidité d'invasion et la facilité de guérison du goitre aigu présentent quelque chose de spécial ; mais dire qu'il n'est pas identique, comme nature, au goitre chronique, c'est dire que les fièvres intermittentes qui atteignent les nouveaux venus dans les pays palustres ne relèvent pas de la même cause que les accidents beaucoup plus chroniques de l'intoxication maremmatique observés chez les habitants de ces pays ; c'est dire que la dysenterie aiguS est une maladie autre que la dysenterie chronique.
La plupart de nos collègues de l'armée, notamment E. Gollin, Rozan, Gérard, insistent sur cette identité originelle des deux goitres. Halbron a démontré que le goitre épidémique peut dégénérer en tumeur semblable à celle du goitre endémique dont il présente alors les noyaux d'induration et les kystes.
Des auteurs ont cru trouver la preuve d'une différence originelle entre le goitre épidémique et le goitre endémique, dans le fait que la première de ces affections se serait quelquefois développée chez des étrangers arrivant en des localités où n'existait pas en ce moment d'endémie bien caractérisée dans la population civile. Ce fait en lui-même est parfaitement exact; mais nous contestons d'une manière absolue les conséquences qu'on a voulu en lirer pour faire du goitre aigu une affection distincte du goitre chronique. Remarquons d'abord que les localités dans lesquelles de semblables épidémies se sont développées, si elles ne l'enferment pas à la même époque d'habitants goitreux, appartiennent toujours à des régions territoriales englobant des localités à goitres. On peut donc les considérer elles-mêmes comme faisant partie d'une zone suspecte. Quant au fait d'apparition de goitre aigu chez les étrangers qui y arrivent, il constitue simplement une preuve nouvelle de la prédisposition morbide propre aux nouveaux venus (néocomie) devant tant d'atl'ec lions ; de cette prédisposition qui fait que dans les foyers de fièvre typhoïde, de fièvre jaune, de fièvre pernicieuse palustre, c'est l'étranger qui subit les atteintes les plus aiguës de la cause morbide. Loin donc d'admettre que l'apparition du goitre épidémique, dans la garnison d'une ville dont la population est ménagée par le goitre endémique, prouve la différence de nature de ces deux affections, nous croyons
get). ABriançon,en 1863, 30 cas sur 535 hommes (Rozan); en 18G0, 58 sur 954 (C.olliii);en 18t6, à Annecy, 128 cas sur 082 liommos, et à Thonon 23 sur (Worbe).
que ce fait établit l'existence d'une cause morbide que l'assuétude des indigènes rendait latente, et à laquelle la susceptibilité spéciale des étrangers a fourni soudainement l'occasion de se manifester ; \h, comme ailleurs, nous allons le voir, les soldats sont de vrais réactifs plus impressionnables que l'habitant dont ils n'ont pas l'accoutumance.
C'est, en eflet, dans l'armée surtout que le goitre épidémique a été observé ; les Mémoires de médecine militaire sont riches d'observations recueillies dans nos garnisons de l'Est et du Centre (1) ; et cette fréquence de la maladie dans l'armée en a fait encore demander la raison à des circonstances spéciales au métier des armes (2).
Les médecins militaires qui ont observé des épidémies de goitre dans les pays de montagnes ont attribué la congestion du corps thyroïde aux fatigues subies par les hommes durant des marches pénibles, et dans les différentes corvées (3).
Nombre d'auteurs, et à leur lête H. Larrey, attribuent un rôle important à la pression exercée par l'uniforme, surtout par le col, et à la brusque suppression de la transpiration, lorsque le soldat, en sueur, met son cou à nu au retour des exercices.
Pour d'autres, la cause déterminante la plus efficace du goitre, chez les individus échauffés par des courses ou des exercices dans les pays de montagnes, serait non pas le refroidissement périphérique du cou, mais l'ingestion d'eau froide. Le développement rapide, presque immédiat, de la tumeur serait favorisé alors par
(1) Voy. A. Laveran, Traité des mal. et épid. des armées, p. 597 et suiv.
(2) Voy. Collin, Courcelle, Gouget, Halbron, Hansen, Hédoin, Larivière, Pastoret, Rozan, Tellier, U(z, Worbe, in Rec. de mém. de niéd. milit., t. II, III, VI, VII, X, XI, XIII, XMII, XIX, XXII.
(3) E. Collin a mieux indiqué que personne l'influence des congestions incessantes de la glande thyroïde, chez le soldat subitement transporté dans les pays de montagnes (a). Rozan a attribué en partie les épidémies de goitre de la garnison de Briançon aux fatigues subies par les hommes, non seulement pour regagner leurs divers quartiers situés à des hauteurs parfois considérables, mais encore pour accomplir les corvées de neige, c'est-à-dire le nettoyage des chemins de communication entre la ville et les forts voisins. Artigues, au même titre, incrimine certains travaux pénibles, et, en particulier, les manœuvres de force de l'artillerie. Récemment encore Michaud attribuait aux marches forcées en pays de montagne une épidémie de goitre qui atteignit 280 hommes sur 1,400 en garnison à Saint-Étienne [b).
(a) Voy. E. Collin, in Mém. de mé'l. mil., I. Vi, p. l-l, 1S61. (6) Gazelle médicale de Paris, i87t, n" 2 cl 3.
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l'altitude que prennent parfois les hommes, renversant fortement la tête en arrière pour boire à la régalade {{).
On a invoqué enfin linsuffisance ou la monotonie de l'alimentation du soldat, influence démontrée par le bon effet d'une amélioration du régime.
Mais toutes ces causes sont purement adjuvantes ; grâce à certaines précautions, un individu peut vivre indemne dans une localité palustre ; qu'il néglige ces précautions ; qu'il s'expose aux miasmes pendant la nuit, et sans vêtements suffisants ; qu'il boive de l'eau glacée, étant en sueur , qu'il parcoure à jeun une plaine marécageuse, un accès pernicieux pourra survenir, et il ne manquera pas de gens pour attribuer cet accès soit à l'ingestion d'une boisson froide, soit à un refroidissement atmosphérique, soil à une nourriture insuffisante, etc. ; et pourtant rien de pareil ne serait survenu dans une localité non palustre.
Il en est de même du goitre épidémique. Les causes banales énoncées plus haut : refroidissement, constriction du cou fatigues des marches ascendantes, entraînent son apparition, mais à une condition absolue, imprescriptible, c'est qu'elles agiront dans un heu déterminé, dans une localité goîtrigène. S'il se développait indifféremment dans tout pays de montagnes, pourquoi ménage-
(1) A l'époque où Lavort était professeur à l'École de médecine de Clermont- Ferrand, pendant l'été de 1822, cinquante élèves du lycée de cette ville furent en quelques jours atteints de goitres douloureux ; cette épidémie fut attribuée « à 1 usage contracté par ces élèves d'aller boire au robinet d'une fontaine (temp + 11° centig.), le cou tendu, la tête fortement portée en arrière, et cela durant les récréations, c est-à-dire étant couverts de sueur, et pendant qu'ils se livraient à des exercices plus ou moins violents, »
Le robinet fut fermé, sur la demande du médecin, et le nombre des goitres diminua sensiblement parmi ces élèves.
Même observation faite par Chevalier sur la garnison de Briançon en 1826 et 1827 ; après que la circulation et la respiration se sont accélérées sous l'influence ^e la chaleur et de la fatigue occasionnées par le transport de fardeaux sur des vïrrîr ^r'^ T^^' constriction du col a favorisé l'afflux du sang
vers la tête, les soldats « n'ont qu'à se débarrasser sans précaution de leur habit le cornl ib' -H ^P-^^-^ent quelques verres d'eau glacée, pour que
de^ltTJ Vm?' — ^f'"' ^ P^"^''"' ^""^^^ consécutives,
m J ' T? également sur le danger de boire de l'eau froide quand le corps est couvert de sueur et « dans l'attitude d'un homme ayant le cou forte- »en tendu et la tête renversée en arrière, c'est-à-dire quand l'eau e tTie la régalade „ . Cet observateur aurait vu le goitre se développer ainsi quelque heur s après cette ingestion. Voy. Nivet, loc. cit.
Léon Colin. — Mal, épidém.
rait-il les touristes qui font coup sur coup des séries d'ascensions?
Si les épidémies de goitre aigu paraissent spéciales à l'armée, c'est surtout parce que l'armée seule envoie en ces localités goîtrigènes des agglomérations assez considérables pour que le chiffre des atteintes y acquière une fréquence épidémique. On a donné comme caractère distinctif du goitre aigu et du goitre chronique la fréquence relative du premier chez les hommes, du second chez les femmes ; si, au lieu de régiments, on envoyait à Montdauphin ou Briançon des groupes aussi nombreux de femmes, on verrait s'atténuer cette différence. Dès 1833, Fleury signalait l'apparition fréquente des engorgements thyroïdes chez les jeunes filles étrangères qui viennent faire leur éducation dans les couvents de Clerraont. Ici cependant on ne peut invoquer aucune des conditions (le fatigue, de pression d'uniforme alléguées dans les épidémies militaires, pas plus qu'on ne les invoquera chez les élèves des lycées, des séminaires; elles font plus défaut encore chez les prisonniers assujettis à des travaux sédentaires, et qui, comme nouveaux venus dans les pays à goitre, subissent des épidémies aussi denses que celles de l'armée, alors que les habitants sont relativement préservés (1).