IX. — PROPHYLAXIE HYGIÉNIQUE DES MALADIES PESTILENTIELLES
La prophylaxie hygiénique des maladies pestilentielles doit s'adresser surtout : A, au foyer même de leur endémicité ; B, aux navires susceptibles de les transporter; G, aux localités menacées de leur pénétration. Nous ne prétendons pas qu'on arrivera ainsi à conférer, contre elles, une immunité comparable à celle que donne la vaccine contre la variole ; mais, en impi imant une impulsion énergique à l'hygiène sur chacun de ces théâtres, on pourra diminuer d'autant la rigueur de la police sanitaire, et donner ainsi double satisfaction à la fortune publique et à la dignité humaine. Quels sont les pays dans lesquels on applique le plus aveuglément les mesures quarantainaires ? Ce sont ceux où l'on néglige le plus les règles de la prophylaxie hygiénique locale; nous en trouverions des preuves nombreuses sur divers points du littoral méditerranéen.
A. Foyer originel. — La difficulté d'arrêter les affections pestilentielles, dès qu'elles sont parvenues au milieu de pays peuplés et commerçants, a inspiré la belle pensée d'aller neutraliser le mal en son foyer; cette application de la devise de l'hygiène : Principiis obsta, €st d'origine toute française (1).
L'obscurité étiologique de ces affections rend difficile la formule de leur prophylaxie ; on a été guidé surtout par les analogies admises entre la cause de leur endémicité, et le miasme originel des fièvres palustres; or, nous l'avons vu, les foyers de peste, de fièvre jaune, de choléra, sont loin d'être toujours des foyers de malaria (p. 136-137) ; mais l'assainissement et la culture du sol, qui
(1) « Que sait-on même, si, en rassemblant sur ce sujet les lumières de l'Europe et de l'Asie, on ne viendra pas à bout d'étouffer un jour la peste dans le lieu même de son origine ? Cette idée a quelque chose de si consolant, que, ne fût-elle qu'une brillante chimère, j'aime à m'y livrer; j'aime à croire que le Caire et Constantinople deviendront, par la suite des temps, un séjour aussi sain que Londres et Paris. Il y avait autrefois en France et en Italie le môme foyer de corruption qui entretient la peste en Égypte et en Éthiopie : les lumières l'ont détruit. Pourquoi ne pénétreraient-elles pas un jour dans ces climats éloignés pour y opérer le même miracle î » (Papon, De lu peste, etc., t. I, p. 9.)
La disparition actuelle de la peste de l'un de ses berceaux, disparition qui a coïncidé avec l'applicaiion, à l'Égypte.'des conditions hygiéniques du monde civilisé, semble justifier les espérances de Papon.
détruisent les sources du miasme tellurique, entraînent des conditions d'amélioration et de richesse dont les berceaux pestilentiels subissent eux-mêmes les heureux effets.
Si l'assainissement actuel de TÉgypte, si les améliorations de la région du Bas-Danube par des endiguements et des terrassements ont contribué sans doute à la suppression des foyers de peste les plus menaçants pour l'Europe, il faut se rappeler que la maladie trouve ses conditions de développement originel en des pays de constitution absolument différente (p. 827, note 12). Sur le sol sablonneux de la Tunisie, comme sur les montagnes de l'Arménie, il n'y a pas de marais à dessécher, et c'est aux lois élémentaires de l'hygiène banale : propreté, alimenlalion suffisante, désencombrement, soin des inhumations, qu'il faut demander appui contre l'entretien du fléau. Dans les épidémies modernes de Perse et de Benghazi, on a eu recours à l'ancienne et excellente méthode de purification par le feu, et récemment encore (février 1879) on a brûlé les maisons infectées dans le gouvernement d'Astrakhan.
On a caressé aussi avec espoir la pensée d'assainir, au moyen de dessèchements, de terrassements, de travaux de canalisation et de mesures de désinfection locale, la redoutable région d'oîi nous vient le choléra. Nous avons applaudi aux efforts entrepris (1).
Mais les dimensions mêmes de ce berceau originel, dont la circonscription est encore si incertaine (p. 847), rend bien difficile l'achèvement d'un semblable travail dont l'efficacité antkholérique n'est en somme que probable ; on se demandera sans doute longtemps encore, avec Bouillaud, quel sera l'Hercule qui détruira l'hydre de ce foyer d'infection.
En quittant le berceau endémique de la fièvre jaune, notre
(1) Il est juste de reconnaître que les autorités anglaises ont tâché de restreindre les conditions de développement et d'expansion du mal à son berceau Goodeve nous apprend que, dès 1864, le Gouvernement anglais institua aux Indes outre les administrations déjà existantes, trois nouvelles commissions sanitaires permanentes ayant leur résidence à Calcutta, Madras et Bombay. Non seulement chacun de ces centres administratifs a été l'objet d'immenses travaux d'assainissement par le drainage du sol, et la construction d'aqueducs destinés à les pourvoir d'eau potable d'excellente qualité; mais, par la création de conseils de santé locaux et exécutifs, l'application de ces mesures est assurée à la plupart des villes, môme à celles qui sont occupées par les indigènes, et surtout aux villes attenantes aux stations militaires de l'armée anglaise. En mômo temps, le Gouvernement anglais faisait reprendre de grands travaux de canalisation interrompus durant une longue période de guerres et de troubles politiques, travaux avant des milliers de kilomètres de parcours, et "destinés à rendre la fertilité et la vie à un vaste pays devenu stérile et dépeuplé. Voy. Fauvel, le Choléra, p. 581. LÉON Colin. — Malad. épidkm. gg
armée a laissé une amélioration considérable dans les conditions hygiéniques de la Vera-Gruz. L'origine urbaine de la maladie (p. 837) permet d'espérer le bon effet des mesures d'assainissement dont Fuzier a tracé le programme : nettoyage, pavage, lavage des rues, canalisation des égouls, désinfection des prisons et des hôpitaux, etc. (Fuzier, loc. cit., p. 69).
B. Navires. — Si, par leur contact avec les foyers originels des maladies pestilentielles, les navires sont les principaux agents de leur expansion épidémique, on peut réduire, dans une certaine [jroportion, les chances de ce contact par un mouillage salubre, à dislance suffisante des côles infectées (Voy. p. 843 et 863, note 2).
La surveillance sanitaire des bâtiments doit être d'autant plus incessante et continue que non seulement ils transportent le coulage comme les caravanes et les armées, mais qu'ils constituent souvent eux-mêmes une sorte de foyer d'élaboration, comme une portion détachée du lieu infecté dont l'action ne se manifestera que longtemps après le départ, surtout s'il s'agit de fièvre jaune.
Leur ventilation, et surtout l'assainissement des cales, s'opposeront au développement des foyers nautiques (p. 898, note 3).
On surveillera non seulement le navire, mais la composition du personnel des passagers.
Dans l'histoire des épidémies de choléra sur la côte orientale d'Afrique, Christie insiste sur les conditions déplorables d'encombrement et d'infection imposées, de nos jours encore, aux esclaves embarqués sur cette côte, et leur attribue avec raison l'énorme mortalité (50 décès sur 100 vivants) subie par ces malheureux durant une traversée de quelques jours (1).
Fauvel et Proust ont montré les dangers spéciaux des bâtiments chargés de pèlerins, si fréquemment atteints de choléra, alors que les paquebots réguliers sont ménagés (2) ; ils ont signalé les spéculations éhontées des capitaines de navire dans la mer Rouge, spéculations encouragées souvent par la panique des pèlerins, empressés à fuir un littoral infecté ; en 1874, à Djeddah, Buez faillit être victime de l'énergie avec laquelle il s'opposait à l'entassement des fuyards à bord de ces bâtiments.
On ne peut donc qu'approuver les règlements, comme le Native Passengersfups Act du gouvernement anglais, qui détermine le
(1) Christie, HoUs on ihe Choiera épidémies in East Africa, in Trans. of the
epicl. soc., t. III, p. 265.
(2) Faiivol, Proust, Rapports sur le pèlerinage de la Mecque, in Rec. des trav. du Com.. consult. dliyg.publ., t. III-VII.
point de départ des navires chargés de pèlerins, limite le chiffre des passagers, et les assujettit à diverses relâches, comme celle d'Aden, qui en facilitent, même en route, le contrôle sanitaire. Quant aux mesures applicables au navire à son arrivée, elles ressortissent à la police sanitaù'e; mais l'hygiène en a sa large part dans la pratique des désinfections. Il n'est aucune des substances signalées plus haut (p. 902) qui n'ait été considérée comme spécialement apte à la purification sanitaire des navires infectés et des marchandises. Les recherches récentes de Pettenkofer (1) sont favorables à l'emploi des vapeurs de soufre qui jouaient déjà grand rôle dans les parfums des anciens bureaux de santé (2). Si les marchandises, les effets à usage ne peuvent être traités que par des agents qui n'en compromettent point la valeur, et qui, dès lors, n'ont pas de vertu radicale (3), il n'en est pas ainsi du bâtiment lui-même dont le feu peut assurer la purification par le flambage de ses parois.
C. Localités menacées. — L'homme peut encore limiter ces maladies par l'assainissement préventif des localités situées en dehors de leurs berceaux.
Là oii le sol est chargé d'humidité et de détritus organiques, on arrivera, par le drainage, l'assèchement, à supprimer une condition favorable à la constitution des foyers secondaires. C'est surtout dans les ports de mer qu'il y a lieu de combattre la réceptivité morbide entraînée par l'insalubrité locale; la plupart de ces ports, surtout dans les climats chauds et dans la zone avoisinante des pays tempéi^és, sont à la fois infectés et par les produits excrémentitiels des équipages d'une masse considérable de navires, et par les égouts et les latrines de la ville elle-même ; Bourel-Roncière nous apprend {Arch. de méd. nav., 1872, t. XVIÏI) combien, malgré les tentatives les plus énergiques, il est difficile d'obtenir l'assainissement d'une ville cruellement atteinte par la fièvre jaune, Rio-Janeiro; cette infection est plus marquée encore dans les localités riveraines des mers intérieures, comme la Méditerranée, oîi n'existe pas un mouvement de reflux suffisant pour entraîner au large toutes les immondices ; il en résulte une insalubrité redoutable pour les quartiers maritimes, voisins du port, oh. vit habituellement entassée une population pauvre, composée d'ouvriers, de calfats, de portefaix,
(1) Max voii Pettenkofer, Desinfection von Schiffen, in Berichte der Choiera- Commission, 1879.
(2) Léon Colin, an. Quarantaines, p. 23.
(3) Fauvel, Rapport à l'appui du règlement du 22 fév. 1876, in Rec. des trav. du Com. com, d'hyg, publ.
de bateliers, population qui sera la première au contact de toutes les provenances suspectes, et subira, avant toute autre, les émanations du déchargement des marchandises et l'influence des foyers morbides renfermés dans les flancs des navires, et subitement mis à jour au moment du débarquement.
L'assainissement du sol des villes, de leurs habitations et de leurs eaux de consommation, l'isolement parfait des égouts et de toutes les sources de putréfaction organique seront les points de départ principaux de cette prophylaxie anti-épidémique ; c'est à l'application de ces mesures que l'on attribue la préservation relative d'un grand nombre de localités, en Angleterre, et en Allemagne durant les dernières épidémies de choléra (1).
Il est nécessaire, pour l'applicalion de semblables mesures^ d'obtenir des habitants eux-mêmes le dévouement et les sacrifices indispensables pour féconder l'initiative des gouvernements. 11 n'en est point malheureusement ainsi dans tous les pays visités par les épidémies, même dans ceux qui en ont été le plus cruellement éprouvés. Strambio (2) nous apprend combien fut difficile, à Milan, l'exécution des mesures les plus élémentaires d'hygiène et de propreté, soit des maisons, soit des places et des voies publiques; dans les villes méridionales de l'Italie, la difficulté est bien autre encore, et certaines populations, toutes prêtes à défendre, les armes à la main, l'accès de leur territoire en cas d'imminence épidémique, repousseront, avec le dédain de l'ignorance, les moindres tentatives d'amélioration de leurs conditions sociales ; aussi l'autorité doit-elle avoir la haute main sur leur application (3).
(1) Voy. A. Hirsch, Die Choiera Epidémie des lahres 1873, etc., in Berichte der Choiera-Commission, etc., 18TJ. Heft, VI, p. 316.
(2) Su-ambio, Histoire du choléra de Milan.
(3) Michel Lévy a rappelé à l'autorité les devoirs qu'elle avait à remplir à l'approche des épidémies : elle veillera avec plus de rigueur à l'exécution des règlements de grande et de petite voirie, elle fera visiter les maisons insalubres, pour les améliorer d'office ou pour fermer celles qui ne peuvent être assainies ; elle fera enlever les amas d'immondices, nettoyer les égouts, écouler les eaux croupies laver journellement les ruisseaux, cesser l'encombrement des ouvriers dans les garnis et toutes les agglomérations insolites, car elles ne tardent pas à se convertir en foyers épidémiques ; elle favorisera l'émigration des divers éléments de la population flottante, si elle est devenue trop considérable ; elle préviendra l'encombrement des casernes, des liôpitaux, des prisons, etc. Les mesures sanitaires conseillées, à cet égard, par le ConseU général de santé d'Angleterre, sont la destruction de tous les foyers d'infection dans les villes et dans les campagnes, l'amélioration des habitations au point de vue de l'hygiène, des règlements rigoureux et sévèrement exécutés pour prévenir l'encombrement et assurer les soins
Si les trois maladies peslilentielles exigent des conditions analogues d'assainissement de toutes les localités et quartiers spécialement susceptibles par leur malpropreté, l'encombrement et la misère de leurs habitants, il est trois indications qui importent plus particulièrement à la prophylaxie du choléra :
1° Protéger l'individu contre toutes les causes de dérangement intestinal, en surveillant la qualité des aliments, des eaux de boisson, en recommandant l'emploi de vêtements de flanelle qui le mettent à l'abri des impressions météoriques, en réduisant pour le soldat la durée des exercices et des gardes de nuit. 2» Instituer, comme pour la dysenterie, des visites préventives, en faveur des personnes atteintes de diarrhée, d'embarras gastriques, etc. 3» Détruire, ou séquestrer toutes les sécrétions morbides, celles même qui proviennent des individus atteints seulement de diarrhée (1).
§ X. — PROPHÏLAXIE DES ENDÉMIES PROPREMENT DITES.
Ici encore, malgré l'obscurité de l'étiologie, on peut espérer en l'influence de pratiques hygiéniques (alimentation saine, propreté corporelle et domiciliaire, etc.), qui ont atténué certaines ■endémies, notamment l'éléphantiasis. Pour le goitre, des indications plus précises ont été formulées. Tout en recommandant l'assainissement des villages par l'écoulement des eaux stagnantes, par l'éloignement des fumiers, par le pavage des chaussées, l'abattage des arbres trop rapprochés des habitations, l'amélioration des habitations, Baillarger (2) insiste sur les mesures corollaires de la doctrine de la genèse hydro-tellurique, et consistant surtout à améliorer le plus tôt possible le régime des eaux potables: 1° en construisant des citernes; '2° en dérivant de nouvelles sources dont l'expérience aurait démontré l'innocuité; 3" lorsque cette condition ne peut être remplie, en substituant, aux eaux de puits et de torrents, des eaux de source qui seraient conduites aux réservoirs dans
■de propreté, la bonne qualité des vivres et de l'eau à bord des navires ; enfin si, malgré ces précautions, une épidémie pestilentielle vient à se manifester, l'abandon des localités malsaines et le campement des habitants dans des lieux où ils se trouvent soustraits à l'influence des causes d'insalubrité qui ont favorisé le développement de l'épidémie (Tardieu, Dict. d'hyg. publ., t. IV, p. 53).
(1) Voy. surtout: Instruction du Conseil de santé des armées c/j prévision d'une épidémie de choléra. — Fauvel, Inst. gén. conc. /es mes. prév, cowtre le choléra, in Rec. des trav.du Com, cons. d'li>jg, publ., t. IV, p. 3tG.
(2) Baillarger, Enq. sur le goitre, in Rec. dus trav. du Com, cons. d'hyg, publ., t. IL
des tuyaux bien clos ; 4» en construisant des réservoirs dans lesquels les eaux déposeraient pendant plusieurs jours avant qu'on en fît usage; 5° en facilitant, dans les familles pauvres, l'emploi de filtres simples et peu coûteux.
Nos collègues de l'armée ont conseillé surtout, contre les épidémies de goitre aigu, la diminution des exercices au moment des chaleurs, et le renouvellement plus fréquent des garnisons dans les localités goîtrigènes.
Ici également interviendra un traitement préventif: la médication iodée, méthode conseillée contre le goitre aigu et le goitre chronique, mais qui ne peut être indistinctement prescrite à tous les groupes de la population (1).